CHAPITRE XII
Histoire de la philosophie de Descartes dans les Pays -Bus. -^ Succès et lattes du cartésianisme en Hollande, du vivant de Descartes. -* DIsp ciples formés par Descartes lui-même. — La princesse Elisabeth. — Ses relations avec Descartes. — Son abbaye de Herforden. — La reine Christine de Suède. — Constantin Huygens, Cornélius Van Hooglande, amis de Descartes. — Deux professeurs cartésiens à Utreeht, en 1648, Réneri et Régius. — Amitié de Descartes pour Régius. — Imprudence de Régius. — Portrait de Voétius, le plus grand ennemi de Descartes en Hollande. — Condamnation de Régius et de la philosophie de Descartes. — Pamphlet de Schoockius dicté par Voétius. — Lettre de Descartes à Voétius. — Fureurs et intrigues de Voétius. — Descartes cité à comparaître comme coupable d'athéisme et de calomnie. — Intervention de l'ambassadeur de France et du prince d'Orange. — Schoockius cité par Descartes comme calomniateur. — Confusion de Voétius. — Schisme de Régius. — Régius désavoué et réfuté par Descartes. — Querelle de Descartes avec l'université de Leyde et satlsr faction qu'il obtient. — Des progrès de sa philosophie après sa mort.
— Revue générale du cartésianisme dans les universités hollandaises.
— Professeurs cartésiens à Utrecht. — Lambert Vi^elthuysen. — Professeurs cartésiens à Leyde. — De Rsey, Heereboord, Heidanus, Volder.
— Université de Groningue, Tobie André. — Université de Franékèrc, Ruardus Andala. — École illustre de Bréda. — Université catholique de Louvain. — Censures contre Descartes, — Dénonciation du nonce apostolique. — L'université de Louvain cartésienne et janséniste.
La lumière cartésienne s'est répandue avec une merveilleuse rapidité, non-seulement en France, mais sur presque toutes les parties de TEurope. A peine Descartes est-il mort, qu'il n'était pas plus possible, au dire d'un de ses biographes, de compter le nombre de ses disciples, que celui des étoiles du ciel ou du sable de la mer (i). L'his-
(1) Pierre Borel, Compendium vitœ cartesianœ^ 1653.
LE Cartésianisme en hollande. 255
toire des systèmes de philosophie anciens ou modernes n'offre peut-être pas un autre exemple d'un plus prompt, d'un plus éclatant et plus universel triomphe. C'est dans la patrie adoptive de Descartes, dans la Hollande, où il avait passé la dernière moitié de sa vie, où il avait publié tous ses ouvrages, et enseigné lui-même sa doctrine à quelques disciples d'élite, c'est dans les universités hollandaises, plus accessibles que celles de France aux opinions nouvelles, qu'on voit d'abord la philosophie cartésienne se répandre et entrer ouvertement en lutte avec l'ancienne philosophie. Le cartésianisme hollandais a pris les avances sur le cartésianisme français, et ses rapides succès furent quelque temps l'objet de l'admiration et de l'envie des premiers cartésiens de France. « A quoi ont servi, dit Glerselier, toutes les calomnies de ses envieux, sinon à faire que son nojn devînt plus célèbre, que sa vie fût plus admirée, et sa doctrine si estimée, qu'elle partage aujourd'hui les écoles dans la Hollande et s'enseigne publiquement dans ses chaires. Ce que j'estime être si glorieux à cette province, que je lui envierais quasi cet honneur, comme un bien qui nous devrait appartenir, n'était que j'estime en quelque façon raisonnable, que ceux-là jouissent les premiers du fruit de ses labeurs qui ont le plus contribué à son repos et à son loisir, et que cette terre porte les premiers fruits d'une semence qui n'a pas seulement été jetée, mais même conçue premièrement dans son sein (i). »
Nous commencerons donc, suivant l'ordre chronologique de ses développements, l'histoire de la philosophie cartésienne, par la Hollande, et non par la France. Avant d'aller mourir en Suède, Descartes avait vu, de ses yeux, à Utrecht et àLeyde, des chaires cartésiennes environnées et applaudies par la foule des étudiants. Déjà ses principes avaient remué les universités et même les églises de la Hollande tout entière, déjà ils y avaient commencé une
(1) Préface du I«r volume des Lettres^ Paris, 1667, îa-4o.
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révolution profonde dans la philosophie, dans la physique, dans la médecine, dans la théologie elle-même ; déjà enfin toutes les écoles s'étaient divisées en deux camps, dont l'un tenait pour Descartes et l'autre pour Aristote. De là des luttes passionnées, de là de fréquents tumultes au sein des universités où, des deux côtés, se succèdent, sans interruption, les thèses, les pamphlets, les censures et les apologies. Bientôt les théologiens s'alarment des succès de la nouvelle philosophie, et surtout de ses envahissements dans le domaine de la théologie ; ils s'adressent aux magistrats, aux synodes, aux curateurs des universités, ils obtiennent des censures, des arrêts de proscription. Mais toutes les défenses sont éludées ou impuissantes, Descartes triomphe, malgré tous les obstacles, et sa philosophie continue d'être enseignée, là même oii il n'est plus permis de prononcei' son nom. La traduction de ses ouvrages en langue vulgaire fait pénétrer ses doctrines jusque dans la littérature populaire ; la théologie elle-même les adopte et les associe étroitement avec l'orthodoxie.
D'abord nous dirons quelques mots des disciples directs que Descartes a formés lui-même, puis nous racon* terons les luttes qu'il eut à soutenir pour la défense de ses principes et même de sa personne. Mettons au premier rang de ses élèves, la princesse Elisabeth, petite-fille de Jacques I«% l'aînée des filles de l'infortuné Frédéric V, électeur palatin du Rhin, élu roi de Bohême au commencement de la guerre de Trente ans (1). Cette princesse vivait à La Haye chez sa mère, qui s'y était réfugiée, et elle avait refusé de hautes alliances afin de se livrer librement
(1 ) Il eut cinq fils et cinq filles. L'ainé des fils est Charles-Louis, électeur palatin, que nous verrons offrir une chaire de philosophie à Spinosa. Parmi les sœurs d'Elisabeth, nous citerons Louise-Hollandine, abbesse de Maubuisson, l'électrice Sophie, mère de cette Charlotte-Sophie, reine de Prusse, qui ne fut pas moins attachée à Leibniz que sa tante Elisabeth à Descartes. Voir, sur la princesse Elisabeth, l'intéressant Méaioire de M. Foucher de Careil, Descartes et la princesse palatine, petit iD-8% Durand, 1863.
à son goût pour Tétude et la philosophie. Descartes étant venu résider dans les environs de La Haye, à Endegeest, elle l'appelait souvent auprès d'elle pour l'entretenir de sa philosophie. Il lui dédia les Principes avec ce bel éloge : « que jamais il n'avait rencontré personne qui ait si généralement et si bien entendu tout ce qui est contenu en ses écrits. » Mais un tragique événement interrompit ces conférences philosophiques (1). Obligée de quitter la Hollande, la princesse Elisabeth s'en alla successivement résider dans les cours de divers princes d'Allemagne ses parents, d'où elle entretint un commerce de lettres avec Descartes. Nous avons déjà dit quel est l'intérêt particulier que présentent les lettres de Descartes à cette princesse, au point de vue de la morale, de la connaissance du cœur humain et des passions. Il cherche à agir sur son cœur, en môme temps que sur son esprit, et à la consoler : a de l'opiniâtreté de la fortune à persécuter sa maison (2). )) Nommée plus tard, quoique calviniste, abbesse de la riche abbaye luthérienne de Herforden en Westphalie, la princesse Elisabeth fit de son abbaye une école cartésienne (3). Tous, d'ailleurs, catholiques, calvinistes, luthériens, sociniens, déistes, y étaient bien accueillis, à la seule condition de s'occuper de philosophie. Elle ne mourut que longtemps après Descartes, en i 680, après avoir eu aussi des relations philosophiques avec quelques-uns
(1) SoQ frère, le prince Philippe, attaqua et tua en plein Jour, sur la place publique, un gentilhomme français nommé d'Épinay, qui passait pour l'amant de sa mère. Ce gentilhomme était son ennemi, et le prince crut reconnaître en lui un de ceux qui, la veille même, avaient attenté à sa vie. La princesse ayant pris parti pour son frère, tous deux furent bannis de La Haye par la reine. Un fait est hors de doute, dit M. Foucher de Careil, c'est la parfaite innocence de la princessç et l'absence de toute préméditation de la part du prince.
(2) Édit. Cousin, X, 304. Les lettres de la princesse, rendues par Ghanut à sa famille après la mort de Descartes^ sont malheureusement perdues.
(3) Baillet, t. II, p. 235. » Discours sur la yie et la méthode de Descartes, prononcé à Berlin en 1846, par C.-J.-G. Jacobi. {Journal de mathématiques, t. XII, 1847.)
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de ses principaux disciples. Ainsi elle échangea quelques lettres, malheureusement perdues, avec Malebranche (1), et avec Poiret qui, de cartésien devint mystique. Certains passages de sa correspondance avec Poiret, semblent prouver qu'elle même, sur la lin de sa vie^ aurait incliné à un certain mysticisme (2).
De la princesse Elisabeth ne séparons pas une autre princesse, la reine Christine, qui reçut aussi des leçons de Descartes, quoiqu'elle nous oblige à quitter un moment la Hollande pour la Suède. Reine bizarre, plutôt que grande reine^ la fille de Qustave-Adolphe, douée d'uneinfatigable activité^ partageait son temps entre les études et les affaires; elle étudiait à la fois plusieurs sciences et plusieurs langues^ et attirait à sa cour des savants de tous les pays; Ce qu'elle avait appris de la nouvelle philosophie par M. Chanut, ambassadeur de France en Suède, lui donna un vif désir de voir et d'entendre son auteur lui-même. Descartes, comme nous l'avons déjà dit, après avoir longtemps hésité, cédant à ses vives et flatteuses sollicitationsi alla à Stockholm, dans l'intérêt^ pensait-il, de sa philosophie et de ses expériences. L'objection que la reine lui avait faite, par Tinter^ médiaire de M. Chanut, sur la difficulté de concilier avec le christianisme l'idée de l'infinité du monde^ semble prou-
(1) En voici une citation par Tauteur de la Vie de Poiret : « Se « unum ex Dei filiis pluris facere quam omncs philosophos longe maxim&s « totius mundi encomiaque quibus eam hi cumulaverant, totidem sibi « nnnc causas esse vanitatum suariim preteritarnm memoria se humi- « Uandi. > (De vita et scriptis Poireti commentariolurrif en tête ûpÊ Opéra post huma /m-A^jAxnst,, 1721.) A cette même époque^ Jean Labadie^ chef d'une secte mystique persécutée en Hollande, mademoiselle de Schopmami, les principaux chefs des quakers d*Angleterre^ Georges Fox et William Penn, vinrent chercher asile et protection, et prêcher leurs doctrines h Tabbaye de Herforden, non sans faire beaucoup d'impression sur l'esprit de la princesse. Voir sur ce sujet de curieux détails dans le Mémoire de M. Foucher de CareiK
(S) Dans son catalogue des pièces relatives à l'histoire de Malebranche^ le P; André mentionne deux lettres de Malebranche à la princesse Elisabeth. (Introduction aux CEuvres philosophiques du P. André, par M. Cousin.)
ver qu'elle n'était pas incapable des études métaphysiques. Mais au bout de trois mois, la mort lui enleva ce mattre qu'elle avait tant désiré. Vivant, elle lui avait prodigué les marques d'estime et d'admiration, mort, si nous en croyons Baillet^ elle le pleura, mais pour bientôt l'oublier. Peu de temps après elle étonna l'Europe par son abdication et par sa conversion au catholicisme. Nous verrons les cartésiens français faire un certain bruit de cette conversion, plus que suspecte, en faveur de la philosophie de Descartes et de sa compatibilité avec la foi.
Revenons à la Hollande. Il faut mettre, au premier raiig parmi les amis, sinon parmi les disciples de Descartes, Constantin Huygens et Cornélius Van Hoogland. Constantin Huygens, seigneur de Zuitlichem, père du grand Huygens, était un des personnages les plus considé* râbles et les plus distingués de la Hollande. Conseiller du prince d'Orange, homme d'État, homme de guerre» et èû outre homme de lettres, tovantj mathématicien, versé dans l'étude des langues, poète en hollandais et en la^ tin (i)) il se prit d'un grand goût pour la personne et pour la philosophie de Descartes qui eut en lui l'ami et le correspondant le plus dévoué.
En partant pont la Suède, Descartes avait confié une partie de ses manuscrits à Van Hoogland dont il fit eh quelque sorte un de ses eitécuteurs testamentaires. Van Hoogland, professeur de médecine à l'Académie de Leyde^ a dédié à Descartes un ouvrslgé ihtitulé : Cogitattones qnibm Bei existentta et nnimd^ immortalitod démons^ trantur (2). Cet ouvrage prouve que son intelligence de la
(1) Voir l'éloge que fait Baillet de M. de Zuitlichein, liv. III, ch. iiv. Parmi ses poésies latines, il en cite une dans les Heures perdues, mo^ menta desultoria^ sur le Je pensé, donc je mt>. Piosieutti lettre^ trèsimportantes de la correspondance de Descartes sont adressées à M. de Zuitlichem. M. Foucher de Gareil, dans la 2* partie des Œuvt^s inédites^ nous fait connaître un autre correspondant de Descartes^ M. de Wilhelm, beaufrère de Constantin Huygens, comme lui conseiller du prince d'Orange, et non BMfioa eB^ressé à rendre des eenrtcM è D^scartesi
(2) 1646, in-12, Lugd.-BaUv.
philosophie de Descartes n'égalait pas son amitié pour sa personne, car on y trouve une explication toute matérialiste de l'union de l'âme et du corps, et nulle autre preuve de l'existence de Dieu que les merveilles du monde. Dans tout le livre il n'y a guère de cartésien que la dédicace. Descartes a raison de dire de lui, dans une lettre à la princesse Elisabeth : « Je ne crois pas même qu'il ait jamais bien lu mes ouvrages. » Mais Van Hoogland se rattachait à Descartes comme médecin, et expliquait par la chimie et les mathématiques toutes les fonctions de la vie.
Les premiers professeurs cartésiens de la Hollande furent Réneri etRégius, et la première université, où la philosophie nouvelle fut publiquement enseignée, fut celle d'Utrecht. Réneri, professeur à Deventer, l'apprit de Descartes lui-même, qui n'avait encore publié que le Discours de la Méthode^ et la porta dans la chaire de philosophie de l'université d'Utrecht, oîi bientôt il lui conquit un jeune et brillant disciple dans la personne de Leroy, plus connu sous le nom latinisé de Régius. Grâce à la méthode et aux principes de Descartes, Régius obtint un tel succès, dans ses leçons particulières de médecine et de philosophie, que ses élèves enthousiasmés formèrent une sorte de ligue pour son avancement, et obligèrent l'université de créer en sa faveur une seconde chaire de médecine. Ainsi, en 1638, un an après le Discours de la Méthode^ déjà deux professeurs inauguraient avec éclat le cartésianisme dans l'université d'Utrecht qui, comme le dit Baillet, semblait êt«e née cartésienne (1). Réneri mourut, l'année suivante, et un autre professeur de la même université, Emilius, mêla à son oraison funèbre un magnifique éloge de Descartes (2).
(1) C'est seulement en 1636 que Técole illustre, schola illusiris ^ d'Utrecht, ayait été érigée en université.
(2) Emilius était professeur d'éloquence, il fit imprimer cette oraison funèbre avec le titre suivant : « Ad mânes defuncti qui cum nobi- « lissimo viro Renato Descartes, nostri ssculi Atlante et Archimede unico, « vixit coojunctissime, abdita natur» et cœli extima penetrare ab eodem « edoctus, »
Rénerimort, Régius devint le premier représentant de la nouvelle philosophie, et fut même au risque d'en être le martyr. Nommé professeur de l'université, il écrivit aussitôt à Descartes, qu'il ne connaissait pas encore, pour le remercier du service qu'il lui avait rendu, sans le savoir, en lui demandant ses leçons et ses conseils, et le suppliant de ne pas abandonner son propre ouvrage. Empressé d'accueillir un si fervent disciple, Descartes, pour le former et le diriger, n'épargna ni le temps ni les conseils. Il répondait à toutes ses questions, il corrigeait tous ses écrits, il le recevait dans sa demeure avec sa femme et ses enfants. Pendant plusieurs années, Régius se montra docile, et fut le disciple bien- aimé. Cependant, emporté par la fougue de son caractère, plus d'une fois il donna prise, sans nécessité, à ses adversaires, et suscita contre lui, et contre la philosophie nouvelle, des persécutions, qu'il eût évitées, s'il se fut mieux conformé aux conseils de Descartes. C'est ainsi qu'il fit soutenir par un de ses élèves, de RsBy, qui devait être aussi bientôt un habile professeur cartésien, des thèses publiques, où la philosophie de l'Ecole était vivement attaquée et tournée en ridicule. De là un grand tumulte dans l'assemblée excité par les professeurs péripatéticiens et leurs élèves.
A la tête de ces professeurs péripatéticiens était Gis-^ bert de Voët ou Voétias (i), qui venait d'être élu recteur de l'université. Arrêtons-nous un peu sur ce personnage, le plus violent et le plus redoutable des adversaires de Descartes en Hollande, le chef d'une secte de fanatiques zélateurs d'Aristote et de l'orthodoxie protestante. Voétius était un professeur de théologie, un prédicateur véhément et populaire, jouissant d'un certain crédit auprès des magistrats et du peuple, par le zèle que, en toute occasion, il affichait pour la religion réformée et pour
(1) Né en 1593, professeur de théologie et de langues orientales à l'Académie d'Utrecht. Indépendamment de ses écrits contre Oescartes, il a composé une foule d*oa?rages théologîques. Il est mort en 1685.
Torthodoxie du synode de Dordrècht, contre les arminiens, contre les papistes et tous les dissidents (i). C'est un de ces types de fanatisme et d'hypocrisie, un de ces insulteurs et accusateurs d '^office, que trop souvent on rencontre dans ^histoire des luttes et des persécutions de la philosophie. Ennemi de toutes les nouveautés et défenseur de toutes les anciennes doctrines, avant d'attaquer les cartésiens, il s'était élevé avec la plus grande violence contre celui qui, le premier, dans l'université, avait enseigné la circulation du sang. L'intérêt prétendu de l'état, de l'école et de l'église, la perfidie, la violence ouverte, les thèses, les pamphlets, les dénonciations à l'université et aux magistrats, tout lui fut bon pour perdre Descartes. Déjà il avait insinué et répandu l'accusation d'athéisme dans des thèses sur l'athéisme, où, sans le nommer, il le désignait clairement. Il semble que Descartes, entre tous les philosophes, devait être àTabrid'une telle accusation, mais comme elle parut à Voétius plus propre que toute autre à faire impression sur les esprits, c'est elle qu'il cultiva de préférence. En même temps que l'athéisme, et sans beaucoup se soucier de concilier ensemble ces deux accusations, il reprochait à Descartes sa religion, il le représentait comme un élève, un ami, un espion des jésuites, un jésuite de la pire espèce, jesuitaster, dangereux pour les lois et la religion de la Hollande (2). C'est ainsi qu'il cherchait à exciter les esprits
(1) Voici Iq. portrait qu'en fait Descartes dans sa lettre au P. Dinet • « C'est un homme qui passe dans le monde pour théologien, pour prédicateur et pour un homme de controrerse et de dispute, lequel s'est acquis un grand crédit parmi la populace, de ce que déclamant taqtôt contre la religion romaine, tantôt contre les autres qui sont différentes de la sienne, et tantôt invectivant contre les puissances du siècle, il fait'ôclater un lèle ardent et libre pour la religion, entremêlant aussi quelquefois dans ses discours des paroles de raillerie qui gagnent Toreille du menu peuple. » (Édit. Cousin, t. IX, p. 34.)
(2) Néanmoins ce saint réformé, comme l'appelle Descartes, ne s'était pas fait scrupule d'écrire à un moine catholique (au P. Mersenne) pour lui proposer de faire cause commune avec lui contre Descartes, comme
contre la philosophie nouvelle et contre Descartes (i). Mais, avant de s'attaquer au maître lui-même, il voulut le frapper dans la personne de son disciple.
Aux thèses de Régius, il en opposa d'autres où il faisait soutenir par ses élèves, que le mouvement de la terre est évidemment contraire à TÉcriture sainte, que la physique qui rejette les formes substantielles, ne peut s'ac? eorder avec Moïse, que Topinion de ceux qui enseignent que 1-homme, composé de l'âme et du corps, est un être par accident et non de soi-même, est absurde et erronée. Cette dernière proposition, qui fut, non sans raison, sévèrement blâmée par Descartes, s'était en effet glissée dans la discussion des thèses de Régius, et Voétius ne manqua pas d'en tirer parti. Enfin toute cette philosophie était représentée comme dangereuse et comme favoriable au scepticisme. On pense bien que, dans la discussion, ni Régius ni Descartes lui-même ne furent ménagés.
Régius s'empressa de transmettre à Descartes le récit de toute l'affaire et un plan de réponse. Descartes le blâme d^avoir heurté l'École de front, et lui conseille de ne pas répondre, ou du moins de ne le faire que dans les termes les plus modérés, et surtout de rétracter cette proposition malheureuse, que l'homme est un être par accident. Il lui envoie même un projet de réponse qui est un modèle d'habileté et de modération (2). Régius ne suivit qu'à moitié les conseils de Descartes; il fit une réponse convenable et modérée dans la forme, mais dans laqualIiB il ne rétracta rien (3), et qui, comme Descartes l'avait prévu, n'eut d'autre
contre Tcnnemi commun de toute religion. Mais il s'était mal adressé, ne connaissant pas sans doute Tamitié du P. Mersenne pour Descartes. Le P. Mersenne envoya la lettre de Voétius à Descartes, qui en tira bon parti contre l'hypocrisie de son adversaire, Taccusant^ ce qui devait faire quelque impression en Hollande, d'aller chercher des auxiliaires contre lui parmi les moines jusqu'au fond des cloîtres de France.
(1) Voir une page éloquente de Malebranche contre Voétius dans le vi« chap. du IV^ livre de la Recherche de la vérité. *
(8) Ëdit. Cousin, t. VIII, p. 6t4.
(3) Responsio seu nota ad corollaria theoloffiço-philosophica, etc.
effet que d'irriter encore davantage Voétius et ses partisans. A force d'intrigues, Voétius parvint à obtenir des magistrats une sentence qui ordonnait à Régius de se renfermer dans ses leçons de médecine, et qui lui interdisait de donner des leçons particulières. En même temps que la réponse de Régius, il réussit à faire condamner la philosophie nouvelle, philosophia novaetprœsumpta, par la majorité des professeurs dans l'assemblée générale de l'université, comme contraire à l'ancienne et à la vraie philosophie, comme détournant la jeunesse de l'étude et de l'intelligence des termes scholastiques, sans lesquels il est impossible d'arriver, disaitil, au comble de l'érudition, et enfin comme conduisant au scepticisme et à l'irréligion (4).
Non content de ce premier succès, après avoir frappé le disciple, Voétius songea porter ses coups plus haut et à frapper le maître lui-même. Cependant, n'osant pas entrer encore ouvertement en lice, il met d'abord en avant un de ses élèves, Martin Schoockius qui, sous sa dictée, écrit contre Descartes un livre diffamatoire intitulé : Metkodus novœ philosophiœ JRenati DescarteSy où Descartes était accusé d'athéisme et comparé à Vanini. Descartes répondit par une lettre (2), qu'il adressa, non pas à Schoockius, mais à Voétius, comme au véritable auteur du livre. Dans cette lettre, pleine de bon sens, d'éloquence et d'ironie, il mettait au néant les calomnies de son adversaire contre sa
(t) Voir ce jugement rendu le 16 mars 1642 dans la lettre de Descartes au P. Dinet.
(2) Lettre à Gisbert Voët sur deux livres récemment publiés à Utrecht par Voët, Tun sur la confrérie de Marie, l'autre sur la philosophie cartésienne, tous deux de même format in- 12, des mêmes presses et chez le même imprimeur. Ces ressemblances extérieures contribuèrent à confirmer Descartes dans la pensée que Voétius était Fauteur du second cofume du premier. Dans son Commentaire sur le Disœurs de la Méthode, le P. Poisson apprécie ainsi cette défense de Descartes : « Sans doute, un savant homme n'a dit que la vérité, lorsque, parlant de l'apologie où M. Dcscartea se plaint de Voétius, il juge que Descartes n'eût pas été moins parfait orateur qu'excellent philosophe, s'il eût voulu donner à l'étude de l'éloquenoe une partie du temps qu'il a employé à la recherche de la nature. »
personne et sa doctrine, il démasquait son ignorance, son hypocrisie et sa mauvaise foi.
Voétius, directement attaqué, redouble de fureur; il circonvient les magistrats, obtient une sentence qui condamne, comme diffamatoire, cette lettre de Descartes et une autre lettre, au P, Dinet, où il racontait toute sa querelle avec Voétius, et faisait un portrait fort peu flatté de son adversaire. L*auleur lui-même, comme un criminel, fut cité, au son de la cloche, à comparaître sous la double accusation d'athéisme et de calomnie. L'affaire devenait grave ; à tout le moins, Descartes, qui était venu chercher la paix en Hollande, risquait-il d'être condamné à une forte amende et de voir ses livres brûlés par la main du bourreau. Déjà même Voétius avait fait, si nous en croyons Baillet, un marché avec le bourreau pour ne pas épargner le bois, afin qu'on vît la flamme de loin. Heureusement Descartes, qui alors ne résidait pas dans la province d'Utrecht (1), fut informé à temps de cette inique procédure, et put la faire casser par la protection de l'ambassadeur de France et du prince d'Orange. « J'ai dû recourir à vous, écrit-il à l'ambassadeur, pour leur apprendre que je ne suis point un banni et faire cesser, par votre entremise, leurs desseins contre moi (2). » Lui-même dans une lettre, non moins ferme et éloquente que celle à Voétius, avait demandé satisfaction aux magistrats, et protesté contre l'iniquité de leur sentence, de leurs poursuites, et contre l'interdiction de tous les ouvrages en sa faveur (3). Les magistrats de la ville d'Utrecht furent blâmés par les États de la province.
Encouragé par ce premier succès, Descartes, à son tour,
(1) Il y avait près de six semaines, dit Baillet, quMl avait quitté le voisinage de Leyde poar retourner en nord Hollande et se loger à Egmond.
(2) M. Foucher de Careil a découvert à la bibliothèque de La Haye une partie fort intéressante de la lettre ou mémoire de Descartes à M. de la Thuillière, ambassadeur de¥r3ince,((Euvres inédites de Descartes,2* part.)
(3) Lettre apologétique aux magistrats de la ville d*Utrecht, édit. Cousin, t. IX, p. 250.
reprend Toffensive et cile Schoockius comme calomniar teur devant le sénat académique de l'université de GfOr ningvie, où il avait été professeur. L'affaire tourna à la confusion de Yoétius que Schoockius accusa d'avoir falsifié son manuscrit, et d'y avoir ajouté^ de sa main, la comparai-^ son avec Vanini. Quant à lui, il déclara qu'il ne tenait mxh lement Descartes pour un impie et pour un athée seniblable à Vanini. Ces protestations et ces rétractations furent consignées dans la sentence du sénat qui engagea Uescartas à s'en contenter. Descartes sortit donc avec honneur, et à son avantage de cette querelle avec Voétius. Au retour du voyage qu'il fit en France à cette époque, il put continuer h vivr^ et à philosopher en paix au milieu de la Hollande. Mais bientôt il fut obligé de désavouer hautement celui qui avait été, non pas le martyr, mais le premier oonfesr seur de sa philosophie. En effet Elégius, qui lui avait toujours donné beaucoup d'exercice pour le retenir, comme dit Baillet, devenait de plus en plus infidèle au wérirtable esprit de sa philosophie, surtout depuis qu'il s'était mis à dogmatiser sur la nature de l'âme raisonnable. Pendant le voyage de Descartes en France, en 1644, il commença de s'affranchir tout à fait de son autorité et de ses conseils, en dressant les essais d'une philosophie à sa mode. Cependant, une dernière fois encore, il fit preuve de quelque déférence pour son illustre maître, en lui soumettant son ouvrage. Mécontent des nombreuses hérésies qui y étaient contenues, Descartes répondit qu'il ne pour vait lui donner une approbation générale. Êégi us ayant résisté et cherché à justifier ce qu'il avait écrit, s'attira cette dure réplique : « Qu'il n'était pas encore assez versé en mécanique et en théologie pour en écrire et qu'il ne voulait p^s qu'il ie rendît participant de ses égarements en métaphysique ni de ses visions dans la physique et d^ns la médecine.» Il s'affranchit alors de toute soumission, et passa outre par une lettre injurieuse pour Descartes, (lien ne l'obligeait, disait-il, h refuser l'impression d'un ouvrage dont on pouvait espérer quelque utilité. Il Jp fit
iptiprimer, sans rien corriger, sous le titre de Fundamenta phy$icœ^ en 1646.
Descartes dut désavouer ce disciple infidèle dans la préface (}e la traduction française des Principes (1). On peut juger à quel point Régius s'écartait de la vraie doctrine du maître par up petit livre, qu'il publia raqnée suivante, sous ]p titre d'Explication de Pesprit humain ou de tâme raisonnabky où ton montre ce qu'elle est et ce qu'elle peut ê(re. Non OQ^tent de la publicité du livre, U avait fait afficher sur les murs d'Utrecht, en forme de placard, 21 articles qui en étaient le résumé, s'engageant à les soutenir contre tous, suivant rancienne naode des universités (2). On en eût pris l'aqteur pour un disciple de Ifobbes ou de Gassendi^ plutôt que pour un disciple de Descartes. Régius ei^ effet, après avoir d'î^bord soutenu que Tbomme est un être par accident, s'engageait ici à prouver que l'esprit peut être un piode de la substance corporelle. Quant aux precives de l'existence de Dieu, il prétendait qu'il n'y en a pas d'au- Ires que l'observatiou des choses extérieures ou la révélation, Descartes pensant devoir encore désavouer Régius, qu'on était accoutumé h regarder comme son organe, Ht paraître une forte et incisive réfutation de tous les articles du placard (3). Telle est l'histoire abrégée du 3chisme de Régius, comme dirent les oartésieu3 qui eompa-
(1) « A cause qu*il f^ m^l transcrit et cbfmgé ]*ordre, et i)i0 quelqqes « vérités de métaphysique sur ^qi toute la physique doit être appuyée, « je suis obligé de le désavouer entièrement et de prier ici les lecteurs « qu'ils ne m'attribuent jamais aucune opinion, s'ils ne la trouvent exf pressément eq mes écrits, p . {^) Voir ce placard, édit. Cousjn, t. X, p. 75.
(3) « Renati Descartes notœ in programma quoddam sub flnem anni 1647 « in Belgio editum cum hoc iitulo : Explicatio mentis humanœ stve « animœrationaliSy ubi explicatur quidsitet quidesse possil» » n y»traite Régius avec beaucoup de hauteur et de dureté, et termine par ce nouveau désaveu : « Je foe sçns obligé d'^ver^ir ici tçius ceux qqi 1^ tiepnent fi pour up grand défen|»enr de mes opinions, qu'il n*;^ en a presque aucune, « non-seulement en ce qui concerne les choses métaphysiques, mais aussi « en oelles qui concernent les choses physiques, qu'il ne propose mal ejt p dont il ne eosrompe le sens. » (Édit. Gpuain, t. X, p. 70.)
rèrent son ingratitude à Tégard de Descartes, à celle d'Àristote pour Platon, ou de Maxime le Cynique pour Grégoire de Nazîanze.
Cependant l'université de Leyde, comme celles d'Utrecht et de Groningue, était déjà agitée par la philosophie nouvelle. Introduite par Heereboord, professeur de théologie, et par Jean de RsBy, professeur de philosophie, elle eut bientôt à lutter contre d'autres Voétius, dans la personne des deux théologiens Revins et Triglandius qui, en 1647, firent soutenir des thèses publiques oîi Descartes était accusé d'avoir avancé, qu'il faut douter de l'existence de Dieu et que Dieu est un imposteur. Descartes s'adressa aux curateurs de l'université et aux consuls de la ville pour demander justice de ces calomnies. Ceux-ci, dans l'intérêt de la paix publique, pensèrent ne pouvoir faire mieux que d'interdire dans l'université toute mention de Descartes et de ses opinions. Mais Descartes, mécontent à bon droit de cette décision, qui équivalait à une proscription de sa doctrine, insista pour une réparation plus sérieuse et, comme dans l'affaire d'Utrecht, il s'adressa, par l'intermédiaire de l'ambassadeur de France, au prince d'Orange. Grâce à l'intervention du prince, cette fois encore il obtint quelque satisfaction. Les théologiens furent invités à s'abstenir de toute injure contre Descartes, et les curateurs déclarèrent que leur intention n'avait pas été de proscrire les opinions de Descartes, mais de prévenir les querelles dans le sein de l'université.
Telles sont les luttes personnelles que Descartes eut à soutenir en Hollande, luttes où il fit preuve d'eSprit, d'habileté et de fermeté, mais oîi néanmoins il aurait probablement succombé sans sa qualité de gentilhomme, et sans, les personnages puissants qui intervinrent en sa faveur.
Les progrès de sa philosophie en Hollande ne furent pas moins rapides après sa mort que pendant sa vie. Pendant près d'un demi-siècle, les églises et les écoles furent troublées par les luttes des partisans de l'ancienne et de la
nouvelle philosophie. Dans toutes les universités hollandaises, dans les universités voisines de TAllemagne, dans la Belgique espagnole, nous trouvons des professeurs cartésiens de philosophie, de théologie, de physique, de médecine et de mathématiques . Passons-les rapidement en revue, avant de consacrer une étude spéciale à ceux qti en sont dignes par l'importance de leur rôle ou l'originalité de leurs doctrines. A Utrecht, déjà nous avons fait connaître Réneri et Régius. Nous nommerons encore Jean de Bruyn, professeur de philosophie, qui expliqua publiquement, sans aucun empêchement des curateurs, les ouvrages de Descartes (1), Pierre Burmann, professeur de théologie, qui fut recteur de l'université, et Lambert Welthuysen, quoiqu'il n'appartienne pas à l'université, mais seulement à la ville d'Utrecht, Welthuysen n'était ni théologien ni professeur, comme il le dit dans la préface d'une dissertation sur le mouvement de la terre, privattis, ab omni administratione publicorum munerum alienuSy liber in libéra republica, non theologus. Ses divers écrits sont remarquables par la hardiesse de son rationalisme appliqué aux Écritures, et par une tendance à l'empirisme qui le rapproche de Régius. Sa morale, fondée tout entière sur le principe de la conservation de soi-même, lui a attiré l'accusation de hobbisme. Il a composé plusieurs dissertations sur l'usage de la raison dans les choses théologiques et sur le mouvement de la terre. On le voit en lutte contre les plus violents adversaires de la philosophie nouvelle ; il a aussi réfuté Meyer et Spinoza , mais avec une si grande bienveillance, qu'il s'est rendu suspect de pencher lui-même en leur faveur, et s'est fait accusei>de socinianisme. On trouve, dans ses nombreux Traités ou dissertations et dans ses préfaces, les plus intéressants détails sur l'histoire du cartésianisme en Hollande (2).
(1) n est l'auteur d'un ouvrage intitulé : De cêgnitione Dei naturali disputatio,
(2) Tous ses ouvrages ont été réunis et publiés ensemble. — « Lamberti « Welthuysii ultrajectini opéra omnia ante quidemseparatim tam belgice
270 PHILOSOPHIE CARTÉSIENNÉé
Mais si l'université d'Utrecht peut se Tanter d'avoit*, la première, enseigné publiquement la philosophie de Des*cartes, Leyde, la plus florissante université de la floI«» lande au dix-septièttie siècle. Ta emporté par le nombre et le talent de ses professeurs cartésiens. Là nous re»* controns de Rœy, Heereboordi Heidanus , WittichitiSj Geulincx, Volder. Le cartésianisme y fut introduit pal» Jean de Rœy, professeur de médecine et de philosophie, et par Heereboord, professeur de théologie. Ëlève de Régius, de Raey fut plus fidèle à Descartes que son tnattre el, instruit par son exemple, il se garda de heurter l'École dd front. En effet, dans la préface de son ouvrage sur la philosophie naturelle, il annoilce qu'éclairé par Descartes, il ne Veut pas détruire, mais purifier la scholastique . Il prétend môme retrouver la matière subtile dans Aristoté; enfin il donne à sa doctrine le litre d' aristotéttco 'Cartésienne {l)^ alliant ensemble l'ancienne et la nouvelle philosophie. C'est lui qui eut la gloire d'initier au cartésianisme Glau*^ bet*g qui, dans la préface de sa Logique, l'apporte que Descartes louait de Raey d'être celui qui enseignait le mieux sa philosophie (2).
Heereboord ne fut pas un moins habile et un moins zélé propagateur du cartésianisme. Il a publié un grand nombre de discours et de thèses sous le titre de Mektematàphi' losophica (3). Le nom de Descartes, alors proscrit par un décret des curateurs de l'université, ne s'y trouve pas, mais son esprit y est partout. Heereboord protesté
« quam latine, nuhc vero conjunctim latine édita, cjtiibus accéssere difO « traetatus novi, hactenus inediti^ prior est de articulis fid^ fuddailitti'& « talibus^ al ter de cultu naturali, oppositus tractatui theologito -politico a et operi posthumo Benedicti de Spinoza. » (Rottcrd.,1680^ 2 vol. io-4<*.)
(1) « C lavis philosophiœ naturalisa seu introductio ad naturœ contem^ a plationem aristoielico-cartesiana^ àuctoré Joanhe de Rœy, mediâbtt « doctore. b (Lugd -Batay., 1654, petit in-4o.
(2) « Quem ipse philosopbiis otnavit testimonio quod gttsm optime do- « ceret philosophiam. »
(3) « Meletemata philosophica maximam partem metaphysfea. * 1 ?oL in-4«, 1654^
contre le joug d'Aristote, et réclame la liberté philosophique, dans un discours, De libertate philosophandi, qu'il prononça en 1647i Dans la préface des Meletematay il prévient le lecteur qu'il ne fera pas parler seulement Aris-^ tote et saint Thomas, mais aussi Patricius, Ramus et Des- » cartes, car il n'est ni le mastyxy ni le martyr, ni le momus .ou le mimus d'aucun philosophe. Dans une lettre aux curateurs de l'université, à la suite de cette préfacCi il se plaint qu'au mépris de leur décret^ auquel il n'a pas cessé de s^ cohforiner, les théologiens Revins et Triglandius ont fait soutenir des thèses contre Descartes. Dans l'une d'elles, à ce qu'il raconte^ le président furieux ayant enlevé la parole à l'opposant-, de Rsey, les étudiants prirent le parti des cartésiens et il y eut un grand tumulte dans l'université^ Heereboord, attaqué aussi dans ces thèses, obtint, à fotc^ de plaintes et de réclamations, de faire soutenir par une sorte de compensation, une thèse cartésienne sur la connaissance naturelle de Dieu par l'idée que nous eu avons^ Après Heereboord^ nous trouvons encore dans la môtne université un professeur de théologie non moins zélé cartésien, Abraham Heidanus;
C'est Heidanus qui recueillit el protégea Geulincx obligé de fuir de Louvain, el qui lui obtint le droit de donnef des leçons particulières dans l'université (i). Il n'est paë de traverses et de persécutions auxquelles Heidanus ne se soit bravement exposé pour l'amour de Descartes. Les Voétiens réussirent, en 1676, à force d'intrigues, non-seulement à faire condamner vingt propositions, soit philosophiques, soit théologiques (2), qu'ils prétendaient fidèle*
(0 Dictionnaire critique de Bayle y art. HBiDANUSb
(2) Voici les propositions philosophiques : Que la philosophie est séparée de la religion, — que le monde est sorti de certains principes comme de semences, — qu'il est infini, — que Fàme de Thomme n'est qu'une pensée, en sorte que Thomme pourrait vivre et se mouvoir sans elle, — que Dieu peut tromper s*il veut, — qu'il faut douter de tout, même de l'existence de Dieu,— que les hommes ont une idée complète de la divinité,—- que la philosophie est l'interprète de l'Écriture sainte, etc. (V5ir rËloge de M. de Voldcr dans la Bibliothèqwe choisie de Leclerc^, XVlII«Tdli)
ment extraites de son cours et de celui de Volder, professeur de philosophie, mais encore à faire défendre, par les bourgmestres de la villQ et par les curateurs de l'université, à tous les professeurs d'enseigner la métaphysique de Descartes, en public, ou en particulier, ni d'en tirer aucune thèse, sous peine aux contrevenants d'être déposés et chassés de l'université. Heidanus, avec Volder. et avec Wittichius, alors professeur de théologie à l'université de Leyde, protesta par un écrit, qu'il voulut prendre tout entier sous son nom et sous sa responsabilité (i). Aussi fut -il destitué de sa chaire de philosophie, tandis que Volder, avec un peu de circonspection, put continuer à enseigner le cartésianisme, et même plus tard, en i690, faire attaquer, pendant trois années successives, par des thèses de ses élèves, les points fondamentaux de la censure de Huet (2).
Le jugement rendu contre Schoockius nous a déjà montré l'université de Groningue favorable à Descartes. Presque tous les professeurs, selon Welthuysen, y étaient cartésiens. Il faut signaler Maresius, professeur de théologie, qui a traduit en latin les Passions de Vame^ et Jean Gousset, savant orientaliste, auteur de plusieurs dissertations en faveur du cartésianisme (3). Mais le plus remarquable de tous les professeurs cartésiens de cette université est Tobie André, professeur d'histoire et de langue grecque (4). Tobie André défend à la fois Des-
(1) « Considerationes ad resquasdam nuper gestas in Academia, Lug- « duni'Batavorum, »
(2) Parmi les professeurs cartésiens de cette université, nous citerons encore Craden, célèbre médecin, auteur d*un ouvrage intitulé : CEconomia animalis ad circulationem sanguinis breviter delineata, où il suit fidèlement Descartes.
(3) î\ est Fauteur de deux dissertations intitulées : « Cariesianum o mundi systema non ut quidam existimant periculosum esse, — Causa- V rum primœ et secundarum realem operationem rationibus œnfirmatam et et ab objectionibus defensam» » Amst., 1695.
(4) Né, en 1604, à Braunfeld, dans les provinces rhénanes. Il fit aes études à Herborn et à Brème, et devint professeur à l'Université, après avoir été précepteur particulier dans la ville de Groningue. l\ mourut en 1674.
cartes contre le théologien Revins et contre Régius, le disciple infidèle, ne voulant pas qu'on abuse de ses erreurs au préjudice de la philosophie de Descartes (1). Il traite Régius avec douceur, et comme un frère égaré, mais tout en rendant justice à ses bonnes intentions, à son amour pour la liberté philosophique, il le déclare un déserteur du cartésianisme : In prima philosophia, iisque quœ ad res *spirituales, mentem humanam Deumque spectant, manifestus est [cartesianarum sententiUrum desertor, demonstrationumque ejus oppugnator. A l'égard de Revins, il ne garde aucun ménagement et, par justes représailles, il prodigue les injures (2). D'abord il cite textuellement les articles du placard de Régius et, en regard, les notes ou la réponse de Descartes, puis la réplique de Régius et, en dernier lieu, il place sa propre réfutation de cette réplique, à laquelle Descartes n'avait pas jugé à propos de répondre. Tobie André, dans cette discussion, rétablit parfaitement le véritable sens de la philosophie de Descartes contre les attaques de Revins et contre les fausses interprétations de Régius.
L'université de Pranékère était aussi un foyer de cartésianisme et de théologie rationaliste. Le cartésianisme y fut introduit par Alexan^er Roellius qui le démontra dans deux dissertations, l'une sur la religion naturelle, et l'autre sur les idées innées (3). Là nous ren-
(1) « Brevis replicatio reposita brevi expltcationi mentis humanœ sive « animœ rationaiisHenrici Reyii^notis Cartesii in programma ejusdemar- « gumenti firmandisveritatiquemagis illustrandœy b in- 12, 1653. — «Idem u professer, collegia super Cartesio habet, publicisque disputationibns « opiniones ejus propugnat. »(Welthuysii Opéra omma, t. II, p. 1040.)
(2) Révius fut un des plus violents et des plus infatigables adversaires de Descartes en Hollande. Aucun autre n*a fait soutenir plus de thèses, ni publié plus de livres ou de pamphlets contre la philosophie nouvelle. Nous citerons : Methodi carfesianœ consideratio theologica , — Statera philosophiœ cartesiance^^ — Furiosum nugamentum, contre le doute méthodique. — AntiwittichitÀS, ete.
(3) « Insiitutiones philosophicœ de theologia naiurali duœ et de ideis « innatis una. » Franc, 1662.
controns encore Ruardus Andala, professeur de philosophie (i), qui s'attacha à conserver dans toute sa pureté la philosophie de Descartes, en combattant les excès ^ans lesquels étaient to mbés quelques-uns de ses disciples. Andala a composé plusieurs dissertations, plus remarquables parle bon sens que par la force et Toriginalité, contre Geulincx, Deurhoff et Spinoza (2). Il admet que la conservation des créatures n'est qu'une création continuée, qu'elles dépendent absolument de Dieu, non-seulement in tÇ esse^ mais aussi in tÇ operari, que tous les mouvements de notre corps et toutes les pensées de notre esprit viennent de Dieu, mais néanmoins il soutient la réalité des causes secondes et l'action de l'âme sur le corps. Il a défendu contre Leibniz la notion cartésienne de la substance, renvoyant à l'auteur de la monadologie lui-môme le reproche d'ouvrir les voies au spinozisme. La meilleure preuve qu'il n'a pas compris Leibniz, c'est le conseil qu'il lui donne, de renoncer à la philosophie, sous prétexte que les mathématiciens ne font que l'embrouiller et n'entendent rien aux choses purement physiques ou métaphysiques. Balthazar Bekker, dont il sera question dans le chapitre suivant, prit à Pranékère son titre de docteur^ et exerça pendant quelque temps les fonctions de prédicateur dans les environs de cette ville.
Fondée par le prince d'Orange, en 1646, V École illtistre de Brédafut cartésienne dès l'origine (3). C'est un ami de Descartes, M. Pollot, qui tout d'abord fut nommé à la chaire de philosophie et de mathématiques. La philosophie y fut aussi enseignée par le pasteur Jean Schuler qui a reproduit la plupart des doctrines de Descartes, mais en évitant de le nommer, sans doute par crainte des décrets de quel-
(1) Ruardus Andala est né en 1665 dans la Frise; il a professé à Franékère depuis 1713 jusqu'à 1727, année de sa mort.
(2) a Disserlationum philosophicat^m Penfas^ » in-4 •, FraneAer^, 1712. [d) (( Je me réjouis, dit Descartes, à propos de cette fondation, d'i^p-
prendre qu*on veuille ainsi faire fleurir les sciences en une ville où J'ai été soldat. » {Œuvres inédites^ 2« partie, p. 39.)
que synode (i). Nimègue, Harderwick, Duisbourg, Herborn, universités hollandaises ou voisines de la Hollande, furent atissi cartésiennes. Wittichius a enseigné à Nimègue, avant d'enseigner à Leyde, et Clauberg a fait triompher la philosophie de Descartes dans les deux universités d'Herïfern et de Duisbourg, où il a été successivement professeur.
Le cartésianisme s'établit dans la Belgique catholique comme dans la Hollande protestante. Il triompha à Louvain, en dépit du nonce apostolique et des Jésuites, comme à Utrecht et à Leyde, en dépit des théologiens réformés. En 1652, Plempius, professeur de médecine, provoque tous ses collègues à proscrire la philosophie de Descartes au nom de la paix, et même au nom de la santé publique, compromise, selon lui, par les applications à la médecine des principes de la physiologie cartésienne (2). A l'appel de Plempius, trois professeurs en théologie censurèrent individuellement la doctrine de Descartes, l'accusant de Reproduire celle de Démocrite et d'être incompatible avec le sacrement de l'eucharistie (3). L'un d'eux , le docteur Wolf ou Lupus se rétracta plus tard, et fît plus de bien, par cette rétractation, à la philosophie nouvelle, qu'il ne lui avait fait de mal en la condamnant. Cependant le nonce apostolique de Bruxelles, Jérôme Vecchio, s'inquiète et s'alarme du progrès des idées cartésiennes dans l'université de Louvain. Le 1" juillet 1662, il avait écrit à la faculté des arts pour la blâmer de laisser
(1) Pnilosophia nova methodo explicata^ in-4*, 1663, La Haye.
(2) « Talia tanquam* vera adolescentes docere, impradenter agitur, imo « addo et reîpublicœ perniciose. Juvenes enim illa doctrina informati ad * aCltiores scientias capessendas sunt inepti. Amplius dico vitso suse et A valetudini est Doci tara. * {Fundamentum medicinœ, in-4o, Lov., 1654.)
(3) Ces censures ont été publiées par Plempius à la fin de son Fundamentum medicinœ, M. l'abbé Ubaghs, dans une note sur la proscription du cartésianisme à Louvain, à la suite d'un opuscule sur le dynamisme publié en 1852, déclare conformes aux procès-verbaux de la faculté de théologie ces censures rapportées par Plempius, comme aussi les détails qu'il donne dans sa préface sur toute cette affaire.
enseigner une philosophie dangereuse à la foi catholique. Le 29 août, à Toccasion de thèses cartésiennes de médecine, il s'émeut de nouveau et écrit une lettre su recteur, oix il lui ordonne de soumettre à la faculté de théo* logieun certain nombre de propositions qui lui paraissent particulièrement suspectes, au premier rang desquelles figure la négation des accidents réels comme incompatible avec l'eucharistie (1) : « Étant donc urgent, dit-il, en terminant, de s'opposer activement à un mal qui gagne peu à peu, je vous recommande instamment de consulter les docteurs en théologie et autres personnes habiles et prudentes pour l'examen de ces thèses, afin que si on y trouve quelques propositions infectées de cartésianisme, vous les interdisiez d'une manière absolue, ou que vous retranchiez au moins celles qui contiennent les nouveautés de Descartes. Yous ferez en cela, et toute l'université, une chose fort agréable à Sa Sainteté qui s'informera de votre vigilance. )) Le recteur s'empresse de soumettre ces thèses àla faculté de théologie qui les condamne et en interdit la
(1) Voici, d'après Plempius, la lettre de Jérôme Vecchio au recteur : '( Hortatus nuper fui venerandam facultatem artium ut conaretur Epi- « cureis dogmatibus Cartesianas philosophis resistere et antiquam Aristou telicam doctrinam tueri. Et ipsi quidem libenter hortationem nostram « amplexi, ita se facturos promiserunt. Licet autem hoc pro omnibus « geoeraliter et praBsertim pro medicis sufficere putaverim, en tamen •( prodeunt thèses cum impertincntibus, 29 Augusti mane propugnandae, <• in schola medica, in quibus non agnoscuntur in corporibus nisi motus, « quies, motus, figura et magnitudo, quod videtur sacrosancium altaris <( mysterium subvertere. — Argumenta quae brutis animara asserunt non •( esse probabilia. — Dubium esse an vivant bruta. — Nihil sub cœlo esse « novi, seposita anima rationali ; videlicet, prout intelligi puto ab auc- « tore, nullas animas, nullas qualitates de novo produci, quia nullae sint. « Omitto laudes quae Cartesio tribuuntur. Cum itaque gliscenti huic malo (( remedium sedulo opponi oporteat,sedulo commendo domination! vestne, « utstatim adhibito theologorum aliorumque prudentium virorum con- « siiio, discutiat memoratas thèses» et si quae propositiones cartesianis « erroribus obnoxiae in iis reperiantur, vel thèses ipsas prohibere veUtin « totum, vel emendare ut saltem propositiones quae Cartesii novitatem « continent seu sapiunt, expungantur, etc. »
LE CARtÉSIANISME EN HOLLANDE. 277
discussioaX^)' Cette condamnation des principes cartésiens par l'université de Louvain a précédé les condamnations de toutes les autres universités catholiques, et elle a préparé celle de la congrégation de Tindex qui Ta suivie de près. Néanmoins le cartésianisme, avec plus ou moins de réserve, avec ou sans le nom de Descartes, continua aussi d'être enseigné dans l'université de Louvain. Baillet affirme que, depuis quarante ans, cette université n'est presque composée que de cartésiens, malgré, dit-il, les jugements de certains docteurs en 1654 (2). Selon Rohaultj.la doctrine de Descartes, autrefois rejetée par l'école de Louvain, y est maintenant bien reçue, et de seize professeurs, il y en a quatorze qui l'enseignent (3). D'ailleurs, M. Prouhet nous a récemment appris que des thèses cartésiennes furent solennellement soutenues dans cette université, en 1697, par des moines du tiers-ordre dç, Saint-François, et que ces thèses, ce qui étonnera encore davantage, étaient dédiées à ce môme Jérôme Yecchio que nous venons de voir si ardent contre l'envahissement du cartésianisme. Avait-il changé de sentiment, ou bien étaitil plus tolérant pour des moines que pour des laïques (4)?
(1) « Quasdam tanquam temerarias, toti antiquitati insultantes, pro- « fanse novitati applaiidentes, exoticas, in fide perlculosas, intolerabiles ; <c alias ut falsas, insulsas, prsesumptuosas^ venerandsB antiquitati inju- « riosas, erroneas, etc. »
(2) Vie de Descartes , liv. VIII, chap. ix.
(3) Entretiens de philosophie, 1" entretien.
(4) Voir la Revue de l'instruction publique, du 16 février 1860. Voici le titre de la dissertation : « Philosophia universa de microcosmo quam « préside jEgidio Gahrieli tertii ordinis sancti Francisci philosophiœ a professore^ défendent » (suivent les noms de cinq frères du môme ordre). Petit in-fol. de 310 pages, Antuerpiœ, 1667. L'ouvrage commence par une dédicace à Jérôme de Veccbio, au nom de l'ordre tout entier. Quant aux thèses soutenues, elles sont entièrement cartésiennes, en physique, comme en métaphysique, ainsi qu'on peut en juger par quelques citations : Tout ce que nous concevons aussi clairement que cette proposition, je pense, est vrai. — La cause de l'idée de Dieu, qui est innée, est Dieu lui-même. — L'essence du corps est l'étendue, celle de Tàme la pensée. — L'ftme humaine réside dans la glande pinéale.
Ajoutons que l'université de Louvain, pendâiiit le dixseptième siècle, s'est fait remarquer par un certain esprit d'indépendance en théologie et par une propension aux doctrines de Jansénius qui, plus d'une fois, la mit aux prises avec les nonces de Bruxelles et avec les jésuites (1). Dans la Belgique comme en France, il y eut une sorte d'alliance entre le jansénisme et le éartésianisme.
(1) Arnauld, dans plusieurs de ses lettres, se plaint de la servitude A laquelle les iotemonces de Bruxelles veulent réduire les docteurs de Louvain.