CHAPITRE XIII
Suite du tableau général du cartésianisme en Hollande. — Caractères divers ms cartésiens hollandais. — Ouvrages innombrables, thèses, commentaires, expositions, apologies, poésies en faveur de Descartes.
— Encyclopédie cartésienne, Etienne Chauvin. — Des voétiens et de leurs intrigues. — Descartes comparé à Démocrite et à Ignace de Loyola. — Accusations de scepticisme, d'athéisme, d*incompatibilité avec la Bible. — Question du mouvement de la terre. — Tendance des cartésiens hollandais à soumettre TÉcriture et la théologie à la raison.
— Les théologiens dissidents font cause commune avec le cartésianisme. — Coccéius et sa secte. — Le coccéianisme et le cartésianisme associés ensemble. — Alarmes et attaques des théologiens orthodoxes.
— Décrets des synodes et des universités. — Leur impuissance. — Triomphe du cartésianisme. — Études sur les principaux cartésiens de la Hollande. — Wittichius. — Son influence et son autorité dans le parti cartésien. — Zélé défenseur de Taccorddcla foi et de la raison.
— Luttes qu'il eut à soutenir. — Ses divers ouvrages. — Réfutation do Spinoza. — Clauberg. — Ses maîtres cartésiens. — Ses commentaires et ses apologies de Descartes. — Nouvelles conséquences des principes de Descartes sur l'union de T&me et du corps, et les rapports des créatures avec le Créateur. — Premier pas vers les causes occasionnelles. — Tendance à ne faire des créatures que de simples phénomènes.
Tous ces innombrables cartésiens de la Hollande et de la Belgique se distinguent les uns des autres par la diversité de leurs tendances philosophiques et religieuses, protestants ou catholiques, laïques ou théologiens, professeurs de métaphysique, de physique ou de médecine, et selon la nature de leur esprit, ils s'attachent de préférence à tel ou tel côté de la philosophie de Descartes, et la développent en tel ou tel sens. Il en est qui ne prétendent qu'à l'honneur d'être des commentateurs exacts ; d'autres^ moins timides, osent tirer des conséquences nouvelles, ou aspirent à
combler des lacunes, surtout en logique et en morale. Les uns sont plutôt cartésiens pour la métaphysique, les autres pour la physique. Quelques-uns, surtout parmi ces derniers, inclinent à l'empirisme, et même s'attirent l'accusation de hobbisme, par une préoccupation trop exclusive du mécanisme de Descartes; quelques autres, au contraire, paraissent incliner à un idéalisme excessif. Parmi les premiers, on peut citer Régius et Welthuysen, parmi les seconds, Geulincx et Glauberg. Vaste* comme l'école de Socrate, l'école de Descartes a vu se produire et se développer simultanément dans son sein des tendances et des systèmes qui, bien que reliés par des principes communs, présentent les plus grandes diversités.
Les publications sorties des presses de la Hollande en faveur de Descartes, apologies, commentaires, thèses, dissertations, discours, leçons, pamphlets, sont innombrables. Depuis la forme scholastique et géométrique jusqu'à la poésie, tout a été mis en œuvre par les cartésiens hollandais pour la propagation de la philosophie nouvelle. Un grand nombre, prédicateurs ou professeurs, se servirent de l'enseignement et de la chaire en faveur de Descartes. De là une foule d'ouvrages cartésiens, composés ad usum juventutisy des lectiones^ des exercitationes, des logiques par demandes et par réponses, des commentaires, des annotations, des paraphrases du Discours de la Méthode, des Méditations ou des Principes, Descartes a eu, comme Aristote, de minutieux commentateurs expliquant, paraphrasant, une à une, chaque ligne de ses ouvrages. Glauberg, Wittichius, et beaucoup d'autres cartésiens hollandais ont composé de semblables commentaires. Mais, par la clarté de sa langue et de sa pensée, Descartes n'en a pas le même besoin qu'Aristote ; aussi ses commentateurs ontils trop souvent le tort de longuement expliquer ce qui est suffisamment clair, et même de demeurer quelquefois audessous du texte, pour la clarté, comme pour la précision.
Un des plus considérables monuments élevés à la philosophie de Descartes en Hollande, fut un essai d'encyclo-
pédie universelle, uïi grand dictionnaire philosophique, oh on donnait l'explication, par ordre alphabétique, de tous les termes de to philosophie cartésienne (1). L'auteur, Etienne Chauvin t^), ne se borne pas à de simples définitions des termes de la métaphysique et de la physique de Descartes, il traite avec étendue des matières qui s*y rapportent, et s'ditajç^e à réfuter toutes les instances contre les sentiments darfcartésiens. Sans négliger la métaphysique. Chauvin donne dans son dictionnaire une plus grande place à la physique, dont il prétend combler les lacunes.
La poésie ô aussi concouru à répandre et à célébrer la philosophie de Descartes dans tous les Pays-Bas. Que de -vers, que d'inscriptions, d'éloges, d'épitaphes composés en son honneur ! Schotanus a fait en vers latins une paraphrase de sa Métaphysiqne (3) ; le seigneur de Zuitlichem, grand ami de Descartes, a célébré en vers latins le Cogito, ergo sum. Nous trouverons aussi d'assez nombreux poètes cartésiens en France et en Italie; mais, avouons-le à l'avance, il n'en est pas un qui soit un poëte de génie, et Descartes n'a pas eu, comme Épicure, la fortune de susciter un Lucrèce pour chanter sa doctrine.
Mais la Hollande n'a pas été moins féconde en adver-
(1) « Lexicon rationale seu thésaurus philosophicus in quo vocabula a omnia philosophica variasque illorum acceptiones, juxta tum veterum, « tum recentiornm placita explicare, et unljerse quse lumioe naturali « sciri possunt,'noû tam concludere quam recludere conatur Stephanus « Chauvin Nemausensis. » Rotterd., 1692, in-fol. Une seconde édition consUlérablement augmentée parut en 1714»
(2) Né en 1640, fils d'un marchand de Nîmes, ministre de la religion réformée, il se réfugia en Hollande après la révocation de Tédit de Nantes. Ami de Bayle, il le remplaça quelque temps pendant une maladie dans sa chaire de philosophie. Il quitta Rotterdam pour Berlin^ où il fut pasteur de Téglise française, et en même temps professeur de philosophie du collège royal, membre de T Académie de Berliii, et le plus pur représentant du cartésianisme parmi les Français réfugiés. l\ est aussi l'auteur de deux autres ouvrages : De cognitione Dei^ 1692, et De naturali religione 1693. (Voir VHistoire de V Académie de Prusse, par M. Bartholmès.)
(3| « Paraphrasis poetica primœ philosophiœ quam Metaphysicam apa pellant in stx partes disiributa. » Frao., 1699.
maires qu'en disciples de Deseartes ; partout nous j trouvons des voétiens en présence des cartésiens. Comme tous les zélateurs, ils sont plus habiles à faire intervenir en leur faveur l'autorité que la raison. Ds s'eiTorcent de soulever rÉtat et l'Église contre les partisans de la philosophie nouvelle, ils les accusent, auprès des magistrats, des théologiens et du peuple, d'être les enii<smis secrets de la poissance du stathouder et du prince d*Orange, de conspirer la ruine de l'église réformée. C'est par là qu'ils réussirent plus d'une fois à mettre de leur parti les bourgmestres des villes, les curateurs des imiversités, les facultés de théologie et les synodes, à en obtenir quelques arrêts de proscription, presque toujours inefficaces,' contre le cartésianisme, et à établir, pendant quelque temps, une sorte d'inquisition protestante contre les nouveautés philosophiques, comme contre les nouveautés religieuses (i).
Ils n'attaquaient pas seulement les doctrines mais aussi la personne de Descartes. Plempius, professeur de médecine à l'université de Louvain, le représente comme un maniaque et un sauvage; il le compare à Démocrite, nonseulement pour son physique, mais aussi pour sa manière de vivre. Il raconte, non sans une sorte d'horreur, qu'il l'a connu à Amsterdam fuyant la société des hommes, méditant sans cesse, ne lisant jamais, disséquant des animaux (2). Si Plempius le compare à Démocrite, Schoockius, non moins ridiculement^ mais avec plus de méchanceté, en un pays protestant, imagine de le comparer à Ignace de Loyola. Il ne sait, dit-il, précisément, à quelle occasion il a commencé de philosopher; mais il lui semble qu'il est né sous l'astre de Loyola. De môme que celui-ci n'a commencé à jeter les fondements de sa secte superstitieuse que, lorsqu'étant estropié, il a désespéré d'obtenir à la guerre une couronne navale ou murale, de même
(i; Voir dans les Œuvres de Locke les Lettres à Lîmborcb. (2) Fundamenta medictnœ, praef., in-4o^ Lov., 1654.
celui-là, après un apprenlïÉÉàge militaire de courte durée, désespérant d'obtenir le bâton de maréchal, mit à profit quelques connaissances mathématiques pour s'ouvrir à la gloire un chemin noôjeiau par une philosophie nouvelle. Sans doute aussi il aorait cherché à se faire un trophée avec la superstition, s'il ne s'était défié de sa faiblesse, et s'il n'avait craint qu'un goût effréné pour la débauché'ne trahit son hypocrisie (1). C'est ainsi que les péripatéticiens et les platoniciq^^ du quinzième siècle inventaient les plus noires calommes contre la vie et les mœurs de Platon ou d'Aristote, afin de discréditer leurs doctrines et leurs disciples.
Il y a beaucoup d'inintelligence, ou de mauvaise foi, dans leurs objections et dans leurs accusations contré sa doctrine. Les uns l'accusent d'avoir enseigné qu'il faut douter de tout, les autres d'avoir dit que Dieu est un imposteur, les autres, comme Voétius, pour le perdre plus sûrement, 1$ rangent parmi les plus dangereux athées. En général, les anti-cartésienjijtejettent la preuve de l'existence de Dieu par l'idée de l'infini, pour n'admettre que les preuves physiques ou la révélation. C'est, , selon Pierre de Maestricht, vouloir ériger les idées en vice-Dieu, que de fonder l'existence de Dieu sur l'idée que nous en avons.
Mais les plus violents, non contents de reprocher à Descartes d'avoir mal prouvé l'existence de Dieu, l'accusent de l'avoir niée, en le comparant à Vanini. N'est-ce pas par les mêmes artifices qu'il travaille à élever dans l'âme des faibles le trône de l'athéisme? Il se dit chrétien, mais Vanini ne le disait-il pas aussi? lia donné des preuves de l'existence de Dieu, mais n'était-ce pas aussi une ruse de Vanini (2)? Pour avoir recommandé d'élever l'âme au-
(1) Martin us Schoockius, Admiranda methodus novœ philosophiœ RC' nati Descartes, ijD-12, 1644, Utrecht (Praef.).
(2) « NuUa injuria Renato lit quando cum subtilissimo atheismi patrono V Cœsare Vanini comparatur, iisdem enim artibus in imperitorum animis « atheismi thronum erigere laborat. » (Schoockius, Admiranda methodus novœ philosophiœ,)
dessus des sens, il est accusé Se pousser ses disciples à la frénésie et à la folie, de faire des fous et des maniaques. La distinction de Tânie et du corps, la pensée essence de Tâme, l'étendue essentielle et les idées innées ne donnent pas lieu à moins d'attaques et d'objections. Gérard de Vries, professeur de philosophie dans l'université d'Utrecht, a composé contre Descartes un traité spécial oîi il soutient qu'il n'y a pas d'idées innées, que l'esprit est cause de ses idées, et que les idées des choses matérielles sont produites par des espèces sensibles (1).
Les objections contre la physique ne sont ni moins nombreuses ni moins vives. Bon nombre de théologiens réformés lancent contre elle l'anathème, la Bible à la main. En faveur des formes substantielles, devenues comme le palladium et le bouclier de Tanciehne philosophie, ils trouvent moyen de faire intervenir la Genèse, accusant ceux qui les riient de se mettre en contradiction avec Moïse. Ils ne traitent pas mieux l'idée de rinfinité de l'univers et de la pluralité des monde*. Maresîus fait un crime (^) à Burmann et à Wittichius, au point de vue de la rédemption, d'avoir avancé que dans la lune il y a des hommes semblables à nous. Mais, aux yeux des théologiens anti-cartésiens de la Hollande, le grand sacrilège de la physique de Descartes, c'est la doctrine du mouvement de la terre ; il faut avouer que c'est un point sur lequel les téologiens catholiques, et les jésuites eux-mêmes, se sont montrés de meilleure composition.
Aussi, de part et d'autre, on publia un nombre incroyable de dissertations pour et contre le mouvement de la terre, et sur la conformité ou la non-conformité de cette doc-
(1) « Exercitationes rationaies de Deo divinisque perfectionibus, nec non « phtlosophemata miscellanea^ editio nova ad quam accedit pra&ter aJia, « diatribe singularis genuina, altéra de cogitatione ipsa mente, altéra de « ideis rerum iunatis^ » in-4®, 1695. — Il est aussi Fauteur d*uu autre ouvrage : « De Renati Cartesii Meditationibus a Petro Gassendo impu- 0 gnatis dissertatiuncula historico-philosophica, » Utrecht, 1691, in-8*.
(2) « De abusu philosophiœ cartesianœ» »
trine avec TÉcriture. Dans les discussions qu'eut à soutenir le cartésidiiisme en Hollande, rincompatibilité du mouvement de la terre avec la Bible ne joue pas un moindre rôle que l'incompatibilité de l'étendue essentielle avec le concile de Trente, en France et dans les pays catholiques. C'est là, dit Pierre de Maestricht, le TcpSkov ^vjBoç qui a poussé à cette doctrine impie, d'après laquelle il appartient aux philosophes d'interpréter les passages physiques de rÉcritui^.>
Pour repousser les attaques des péripatéticiens, quelques cartésiens imaginèrent de prouver que Descartes était dans Aristote; de là, plusieurs essais de philosophie péripatético-cartésiennè. S'il était utile de chercher à montrer que Descartes avait péripatétisé, il l'était plus encore de chercher à montrer qu'il était d'accord avec la Bible, et même qu'il avait mosaïsé. Cartesius Mosaïzam, tel est le titre de, l'ouvrage d'un cartésien de Groningue, Joannes Amerpool qui prétend démontrer la complète identité de l'hypothèse des tourbillons avec le récit de la Genèse (1).
Mais, pour prouver cet accord, il fallait que le sens littéral fût sacrifié au sens figuré, il fallait que la Bible et la théologie fussent plus ou moins soumises à des explications rationalistes. Aussi tous les philosophes, et même les théologiens cartésiens, tendent-ils à subordonner l'interprétation de l'Écriture à une règle supérieure de philosophie ou de raison, et à modifier la théologie de manière
(1) In-12. Lewarden, 1669. Amerpool n*est pas le seul qui ait prétendu trouver Moïse et la Genèse dans Descartes. Selon Schotanus, si Destartes a réduit à six le nombre des Méditations, c'est à cause des six jours de la création. Le désir de justifier Descartes contre les théologiens a aussi entraîné^ en France, quelques-uns de ses partisans dans les mêmes exagérations. Le P. Daniel, au commencement de son Voyaye de Descartes, cite, en se moquant, un ouvrage sous forme de lettre : Lettre écrite à un savant jésuite^ où Fauteur montre que c'est le monde de Descartes qui est décrit dans le premier livre de la Genèse. U cite encore Tauteur de Vïnfluence des astres, qui prétend expliquer par l'hypothèse de Descartes la fin du monde.
à la concilier avec la philosophie nouvelle. Bientôt la théologie réformée, en Hollande, fut de toutes parts envahie et menacée par le cartésianisme.
D'un autre côté, on vit, dès l'origine, presque tous les théologiens dissidents qui inclinaient, môme en dehors de toute philosophie, à interpréter plus librement les Écritures, et à accorder une part plus grande à la raison et à la liberté, faire cause commune avec le cartésianisme ou du moins sympathiser avec lui. Ainsi les arminiens et les sociniens s'appuyaient volontiers sur la philosophie nouvelliB. De là il arriva que bon nombre de théologiens, dans leurs anathèmes, confondirent le cartésianisme avec toutes les sectes religieuses dissidentes qui tentaient d'ébranler l'autorité des Écritures et des svnodes. Parmi ces sectes, celle qui agitait alors le plus vivement la Hollande était le coccéianisme qui avait pour chef Jean Goccéius, professeur de langues orientales à Franékère, puis à Leyde, auteur d'une explication nouvelle et symbolique des Écritures, par laquelle il s'écartait de l'exégèse et des dogmes généralement adoptés dans l'église réformée. Non-seulement Coccéius ne s'était pas lui-même occupé de philosophie, mais même il s'était montré peu favoÀble à la philosophie de Descartes, dans l'université de Leyde. Néanmoins comme les coccéiens et les cartésiens avaient à lutter contre les mêmes ennemis, les uns étant accusés de cartésianisme, tandis que les autres étaient accusés de coccéianisme (1), il se fit naturellement entre eux une inévitable alliance contre les voétiens. On était donc à la fois coccéien et cartésien en Hollande, comme en France janséniste et cartésien. L'accusation, plus grave encore, de socinianisme ne fut pas épargnée aux théologiens cartésiens qui tentaient d'accommoder la foi avec la raison.
Presque tous les théologiens et les philosophes cartésiens de la Hollande ont écrit en faveur de l'accord de la
(I) • Dissertatio de cartçjsianismo et cocceianismo Belgto infensis, par « Val Albertus theologus Lipsiensis. » Lipsiœ, 1678, in-4°.
raison et de la foi, et entrepris de démontrer la conformité de Tune avec l'autre. Pendant le feu des disputes cartésiennes, cette question' agita d'une manière particulière certaines universités, parmi lesquelles, nous citerons celle de Franékère. En 1686, les rationalistes y firent soutenir la thèse suivante, qui eut un grand retentissement : ceux-là se trompent qui disent que^- si la raison nous dictait quelque chose d'opposé à l'Écriture, il faudrait plutôt en croire TÉcriture, comme si rÉcriture et la raison pouvaient être opposées, ou que deux choses contraires pussent être toutes deux vraies ^ ou, comme si ce qui est contraire à la, raison pouvait être véritable. Ces tentatives pour accorder la raison et la foi engendrèrent de grandes hardiesses rationalistes. Quelques-uns, tels que Meyer et Balthazar BiiËker, osèrent ouvertement établir cet accord, à l'avantage de la raison et au préjudice de la foi (1). Dans l'école cartésienne hollandaise, les antécédents n'ont pas manqué au Tractatus theologico-politicus de Spinoza.
Il ne faut donc pas s'étonnjlr si les théologiens orthodoxes poussent des cris d'alarme, s'ils reprochent aux cartésiens de vouloir abolir le magisterium theologiœ in philosophiam, et s'ils prodiguent les accusations d'impiété et de socinianisme. Sous leur influence, des synodes se rassemblent et s'efforcent d'arrêter cet envahissement de la théologie par la philosophie. En 1656, un synode de Dordrecht décrète : que la philosophie sera séparée de la théologie et que les théologiens devront se garder d'employer les raisonnements de Descartes, soit dans leurs écrits, soit dans leurs leçons, soit dans les thèses publiques. La même décision est renouvelée l'année suivante dans le synode de Delft qui déclare en outre, que nulle
(1) « Disputatio philosophica inauguralis de recta ratiocinatione quant « publiée defendendam proponit Duker, » — Voir dans le tome VI de la Bibliothèque universelle de Leclerc Thistoire de cette dispute touchant les moyens de connaître la divinité des Écritures, dans laquelle interviennent Alexandre Roell, Ruardus Andala et Gérard de Yries d*Utrecbt.
chaire ou dignité ecclésiastique ne sera accordée à quiconque ferait profession de cartésianisme (1). Plus tard, sous le rectorat de Pierre Burmann, professeur de théologie cartésien, les ministres d'Utrecht avertissent les familles, par un décret en langue flamande, de se garder, sous peine de leur salut éternel, d'envoyer leurs enfants dans cette académie où règne la philosophie de Descartes, source infectée de matérialisme et d'athéisme (2). Après la pTublication du Theologico-politicm, la faction voé tienne réussit à provoquer de nouveaux décrets de proscription dans les universités de Leyde et d'Utrecht. De toutes parts les anti-cartésiens font retomber sur Descartes la responsabilité des doctrines de Spinoza (3).
Mais tous ces décrets sont impuissants à arrêter les progrès du cartésianisme. Là même où ils ont le plus de force, ils sont éludés ; on s'abstient de prononcer le nom de Descartes, mais on continue d'enseigner sa doctrine. Ceux des synodes ne s'adressent qu'aux théologiens, ceux des universités n'ont qu'une autorité locale et ne s'étendent pas jusqu'à l'université voisine. En outre, on peut toujours leur opposer des décrets contraires d'autres synodes, d'autres universités, et quelquefois des mêmes universités. Aussi, sous une forme ou sous une autre, avec plus ou moins de réserve, le cartésianisme continua-t-il à être enseigné dans presque toutes les universités de la Hollande.
Cette impuissance des arrêts portés contre la philosophie de Descartes, en Hollande, est attestée par un grand nombre de témoignages de ses amis et de ses ennemis. Descartes, dit Bekker, d'abord partout repoussé
(1) Brucker, t. V, p. 265. — Buhle, t. III, p. 314.
(2) « Commentatio de R. Cartesii commercio cum philosophis belgicis^ deque phUosophiœ illius femporis in nostra patria ratione^ » petit in-4*. Ce travail, qui a remporté le prix sur cette question mise au concours en 1827, par TAcadémie de Louvain, est malheureusement fort incomplet et ne nous a fourni que bien peu de renseignements.
(3) « Joh. Regii Cartesius verus Spinozismi architectus. » Lewarden, 1718. Ruardus Andalus répondit par : « Cartesius verus Spinozismi everaor M et piiysicse experimentalis architectus. » Franek,, 1719.
comme un ennemi perfide, est aujourd'hui reconnu comme un ami et de tous les côtés accueilli. Il y a 'trente ans, dit-il encore, on n'eût pas trouvé un seul de nos théologiens qui ne fût plein de mépris pour cette mauvaise philosophie de Descartes, et aujourd'hui la plus grande partie de ces mômes théologiens l'a adoptée ou du Bjoins ne la repousse plus (1). Fortifions le témoignage de Bekker par celui d'un adversaire fanatique de Descartes, Pierre de Maestricht qui, quelques années plus tard, en 1677, gémit amèrement des progrès que, depuis quarante ans, cette nouveauté funeste ne cesse d'accom- Ij^Iir, eq[ dépit de tous les obstacles, dans les Pays-Bas et dans toute l'Europe (2). Leclerc nous apprend que Volder, en 1676, put continuer d'enseigner le cartésianisme à Leyde, et faire publiquement soutenir des thèses en sa faveur contre la censure de Huet (3). Un violent adversaire d^jpescartes, nommé Du Çpis (4)^ dans un pamphlet intitulé, TVwrfiVosjoMosopAw» cartesianœ, se prévalait contre sa philosophie des diverses condamnations prononcées par les synodes et les académies. Mais, selon \Velthuysen, cette accusation retombe sur elle-même , puisque le cartésianisme n'en continue pas moins d'être enseigné publiquement dans toutes les académies ou écoles illustres, à l'exception d'Herborn, qui ont rendu de semblables décrets. Plusieurs savants, qui avaient la réputation d'être cartésiens, n'ont-ils pas été néanmoins élevés au professorat par ces mêmes académies? Il cite l'exemple de l'académie de Leyde, oti Heidanus et de Raey ont été nommés, professeurs postérieurement à des décrets de
(1) « De philosopkia cartesiana admoniiio candida et sincera^ » 1 yol* in-12. Franck,, 1668.
(2) « Adeo scilicet ut nulla ferme non novaturientis modo Belgii, sed « Europ» christianœ pars ab ejas gangrena infecta restet. » (Novitatum cartesianarum gangrena, in-8*. Amst., 1677.)
(3) Bibliothèque choisie, XVIII* vol. Amst., 1709.
(4) Ce Du Bois est sans doute le professeur d'Écriture ss^nte de la faculté de théologie de Louyain, livré aux jésuites, dont Amauld, dans ses Lettres, signale souvent les violences, les intrigues et les fourberies.
proscription contre le cartésianisme. A Utrecht, les conférences et les leçons cartésiennes n'en continuent pas moins . telles que par le passé. L'académie de Harderwick, q^ s'était signalée par son zèle contre Descartes, vient d'élever au professorat un philosophe cartésien. Dans recelé illustre de Nimègue, Wittichius, malgré son attachement bien connu à Descartes, n'a-t-il pas été chargé d'enseigne publiquement la théologie (i) ? Enfin Heineccius nous apprend qu'on n'enseignait plus guère, en 1721, d'autres principes que ceux de Descartes dans toutes les académies de la Hollande et de la Belgique (2). Le cartésianisme a donc triomphé, en Hollande, malgré les décrets, et Mf' défenses des curateurs des universités, malgré les condamnations des synodes, comme nous le verrons triompher en France, malgré la censure de Rome, malgré les intrigues des jésuites et les arrêts du conseil du roi.
A ce tableau général du mouvement du cartésianisnie en Hollande, nous devons ajouter quelques développements sur les cartésiens les plus dignes d'attention, soit par l'importance des services rendus à la propagation de la philosophie nouvelle, soit par les conséquences originales qu'ils ont tirées de quelques-uns de ses principes. Nous allons voir le développement logique des principes et (les tendances de Descartes, et mettre en évidence tous les anneaux de la chaîne qui rattache le cartésianisme à Spinoza.
11 faut placer Wittichius au premier rang de ceux qui ont le plus contribué au succès de la philosophie de Descartes on Hollande. Il ne se recommande pas par l'originalité des doctrines, mais par l'influence qu'il a exercée, et par l'autorité dont il a joui. Son rôle en eû'et a été considérable
(1) Préface de son traité intitulé : Démons tratio quietem solis ac m(h tum terrœ minime pugnare cum verbo Dei^ opéra omnia^ p. 1040. Rotterdam, 1680.
(>) 0 Quamvis huic sectae initio acriter se opponerent tbeologi et phi« « losophi belgœ, in academiis tamen eorum hodie vix alia quam carte- « siana principia inculcantur. » {Eiementa historiœ phiiosophiœ.)
dans tous les débats philosophiques et théologiques de cette époque. Tous les cartésiens citent son nom avec honneur et opposent son autorité à leurs adversaires, à cause de la renommée de sa science et de sa piété. « C'était, dit Bayle, un pilier du parti cartésien et rationnel, et il s'était fort appliqué à concilier rÉcriture sainte et la philosophie, ce qui, avec sa théologie cartésienne, Texposa 5 plusieurs critiques qu'il fallut repousé^r.(i). » Cependant Wittichius n'a donné dans aucun eaccès; il a désapprouvé Meyer, il a réfuté Spinoza et, tout en faisant valoir les droits de la raison, il s'est efforcé de les concilier avec la foi. EnOn, malgré sa ferveur cartésienne, il se distingue par un caractère général de modération et de sagesse. Né dans la Silésie, en 1625, il fit ses études à Brome et à Groningue ; il étudia ensuite auprès de Clauberg, à Herborn, la philosophie de Descartes, et enseigna avec un grand succès la théologie à Duisbourg^ à Nimègue et à Leyde. « Wittichius, dit Bayle dans une lettre à Lenfant (Rotterdam, 1685), est fort suivi à Leyde. Il a plus d'auditeurs à lui seul que tous les autres ensemble, parce qu'il est l'appui et le rempart de Coccéius et des cartésiens dont le parti plaît aux jeunes gens. » Il mourut en 1688.
Son principal ouvrage a pour objet la grande question de l'accord de la raison et de la foi, qu'agitaient alors si vivement les théologiens hollandais. Il veut en particulier prouver l'accord de l'Écriture avec la vérité philosophique découverte par Descartes (2). Dans la préface il combat les calomnies des adversaires du cartésianisme, principalement de Lentulus et de Revins, et il donne les plus grands éloges à la réfutation que Clauberg en avait faite dans sa fféfense de la philosophie de Descartes, Il
(1) Hép, à un Proc.^ chap. cliv.
(2) Christ, Wittichii consensus veritatis in Scriptura divina et infallibili revelaiœ cum teritate philosophica a Renato Descartes détecta; cujus occasione iibri 2 et ^ Principiorum philosophiœ dicti Descartes maximam partent illustrant ur cum indice, 1659, 1 vol. gros in- 12.
raconte les attaques suscitées contre lui au sujet de deux dissertations, l'une sur l'abus de TÉcritur^sainte dans les choses philosophiques, et l'autre sur le mouvement de la terre. Accusé, non-seulement dans les livres, mais dans les chaires, et les synodes (1), d'avoir nié l'autorité de l'Écriture, il s'est décidé à reproduire, à expliquer ces dissertations et à publier cet ouvrage. Contre les théologiens^ qui soutenaient l'impuissance de la raison, et qui voulaient que la philosophie fût tirée de l'Écriture, il soutient l'indépendance de la connaissance philosophique^ fille de la raison, et non de l'Écriture. L'infinité de l'étendue du monde, le mouvement de la terre, étaient les deux doctrines qu'attaquaient alors avec le plus de fureur les théologiens ennemis de Descartes. Wittichius cherche à prouver qu'elles ne sont pas en contradiction ^vec rÉcriture, parce que, dans les choses naturelles, l'Écriture pai^ un langage accommodé aux préjugés vulgaires. Il prend parti, avec tous les théologiens cartésiens, en faveur du sens figuré contre le sens littéral. Bekker, dans son Aver^ tissement sur la philosophie cartésienne, nous apprend que Wittichius déféré au concile de Gueldre, pour cause de ses opinions théologiques et cartésiennes, y fut absous avec honneur, après trois ans de discussions. Une aussi éclatante absolution détruisit sans doute reffet des condamnations antérieures que d'autres synodes avaient pu porter contre le cartésianisme.
Wittichius, comme Clauberg et plusieurs autres cartésiens, a aimoté les Méditations de Descartes (2). Ces notes très-courtes se bornent à éclaircir, et quelquefois à expliquer, le sens grammatical du texte, sans rien ajouter, d'ailleurs, à la doctrine du maître. Wittichius avait aussi entrepris une réfutation de Spinoza, qui n'a été publiée qu'après sa mort, et par laquelle il est surtoutconnu dans l'histoire de
(1} Rëvius avait écrit contre lui un livre intitulé : Anti'Wiitichtus. (2) Christ. Wittichii annotationes ad Renati Descartes Meditatitmesn 1688, petit in-4^
la phîlosophie(l). L'éditeur anopyme se plaint, dans la préface, de renvahissement des doctrines de Spinoza, et nous apprend que Wittichiès n'a pas eu le temps de mettre la dernière main à son ouvrage. Cette réfutation est une des plus consciencieuses et des plus considérables qui soient sorties dôrTita^e de Descartes. Il est impossible d'être plus exact, pmé rigoureugement méthodique. Wittichius prend et critique, les unes après les autres, les définitions et les propositions de Spinoza. Sa critique, plutôt minuilpùse que profonde, s'égare dans les détails et dans les contradictions, vraies ou fausses, qu'à chaque instant il 'prétend relever, dans la chaîne des démonstrations de VÉthique (2). A la suite de cette réfutation est im remarquable commentaire sur Dieu et ses attributs, en opposition à la doctrine de Spinoza. Tout ce qu'il y a de réel dans le monde doit se retrouver en Dieu, moins les bornes, voilà le principe d'après lequel Wittichius, comme Descartes, détermine les Attributs de Dieu. Il combat la liberté d'indilFérence, en s'appnyant de l'autorité de plusieurs théologiens réformés favorables à Descartes et, entre autres, de Maresius. Par sa double autorité comme philosophe et comme théologien, par le succès et l'éclat de son enseignement, pajj^es efforts pour maintenir la philosophie de Descartes dans sa pureté, pour la distinguer du spinozisme, avec lequel ses adversaires affectaient de la confondre, Wittichius, plus que tout autre, a contribué à son établissement et à son triomphe dans les universités de la Hollande.
Clauberg n'a pas rendu de plus grands services que Wittichius à la cause du cartésianisme, mais sa doctrine a plus d'originalité et mérite de nous arrêter plus longtemps. Né à Solingen, en Westphalie, Clauberg est Allemand ; néanmoins, nous ne croyons pas devoir le séparer des cartésiens hollandais, parce qu'il a été initié
(1) Anti'Spinoza stve Examen Ethices Benedicti de Spi/ioza et Com' mentarius de Deo et ejus attributis^ 1 vol. in-4®, 1690.
(2) Wittichius fut cependant lui-roôme accusé de spinozisme par un professeur.de théologie de Groningue. Van de Honert prit sa défense.
par eux à Descaries, parce qu'il a eu à combattre les marnes adversaires, et enfin parce qu'il a professé, sinon en Hollande, au moins dans des universités voisines de la Hollande, et entraînées dans le même mouvement philosophique. Il fut élevé par ses parents dans la religion réformée et dans une grande piété (i). Comme Wittichius, il fit ses études à Brème, puis à Groningue. A Groningue, il se lia d'amitié avec Tobie André, qui fut son père en Descartes. Ses études achevées, il alla faire un voyage en France où il visita, comme il le dit lui-même, les lumières de la re-: ligion réformée. Mais il n'y rechercha pas moins les lumièn res de la philosophie de Descartes, et il forma des relatiopouf d'amitié avec Clerselier, du Roure et de la Forge. Nommé, à son retour en Hollande, professeur de philosophie à Herborn, avant de prendre possession de sa chaire, il alla quelque temps, par le conseil de Tobie André, auprès de de Raey, à Leyde, pour se perfectionner dans la physique de Descartes. Toute sa vie il a gardé la plus profonde reconnaissance pour les deux maîtres qui l'avaient initié à Descartes ; il a dédié sa Physique à de Raey et sa Logique à Tobie André. Dans la dédicace de sa Physique^ il se félicite d'avoir pu, par la grâce de la divine Providence, enseigner le cartésianisme^ en Allemagne, avant de Raey lui-même en Hollande (2). Dans celle de sa Logique, il remercie Tobie André d'avoir ouvert sesyeuxà la lumière nouvelle, et de lui avoir fait connaître de Raey, celui qui, d'après Descartes lui-même, enseignait le mieux sa philosophie (3). Après les livres divins, Clauberg disait qu'il n'en estimait point au-dessus
(1) Voir laJi)iographie de Clauberg, par Henricus Christianus Henninlas, en tête de l'éditioD de ses Œuvres complètes, en un gros vol. in-4*. Âmst,, 1691. «
(2) Abs te igitur non œtate quidem, sed ingenio et profectu impar, instauratœ hoc sœculo philosuphi» initiatns in Germaniam snperiorem appuli, ubi mihi priusquam tibi in Belgio, eam publice docere singulari Numinis providentia, datum est.
(3) Sed tu quemadmodum a)tate, eruditîone multisque aliis partibns major me, ita hoc etiam felicior quod prior eam vidisti, mihique comiter viam ad eamdem moostravisti philosophiam Renati Descartes, ^erjo atque
de ceux de Descartes. Aussi a-t-il travaillé à les répandre, à les cdntfmenter, à les éclaircir, à les mettre à l'abri de t^te objection avec .une ardeur incomparable. Claubi»g fut le plus pieux et le plus enthousiaste des cartéj^iens. Il était d'une faible santé, et mourut, jeune encore, end 665;
Nommé professeur de théologie et de philosophie à Heirborn par le duc de Nassau, il y enseigna pendant deux ansle cartésianisme avec le plus grand succès. Son biographe Henninius vante la méthode et la clarté de son enseignement, la netteté et Télégance de son éloculion. Bientôt il fut enlevé à Herborn par l'université plus considérable de Duisbourg dont les magistrats le chargèrent ^4S^ la direction du gymnase, en même temps que de la chaire de philosophie. Pendant treize ans, jusqu'à la fin de sa vie, il y enseigna la philosophie nouvelle, non sans avoir plus d'une lutte à soutenir pour la cause de Descartes. Ses principaux adversaires furent Revins, que nous retrouvons partout oti il y a un cartésien à combattre, et Gp*iacus Lentulus, son collègue à l'université d'Herborn (1). Il a composé contre eux une apologie de Descartes, Defemio cartesiana (2). D'abord il se plaint qu'ils attaquent plutôt le Discours de la Méthode, qui est, inèdit-il, un ouvrage exotérique, que les Méditations, qui sont un ouvrage acroamatique. Il leur reproche de prendre
diligenter ut examinarem hortatus. Quamobrem tuum secutus consilium contuli me Lugdunam-Batavorum, ubi non sine insigni studiorum emolumento, cognitus mihi communis amicus Joannes de Rsey.
(1) Gyriacus Lentnius a écrit contre Descartes, Nova Renati Descaries sapieniia fudliori quant antehac meihodo détecta. Déjà nous avons cité les ouvrages de Revins.
(2) Defensio cartesiana adversus Jacobum Revium theolognm leidensem . et Curiacum Lentulum professorem herhornensem^ in-12, 1652. — Il se
glorifie dans la préface d*ôtre un des premiers à défendre publiquement Descartes par ses écrits. Il sait bien que, dans toute l'Europe, sont répandus des cartésiens plus profonds que lui. Mais, tandis qu'il leur a été accordé par la divine- Providence de philosopher en paix, lui, plus malheureux, il est troublé dans Tétude de la sagesse, il est provoqué au combat par la haine et Tenvie d'un collègue.
en un sens absolu ce que Descartes n'y donne que comme exemple, ou ce qu'il exprime d'une façon popirflire (1). Ensuite il défend les principes dix Discours de la Méthqde^ les préceptes, les opinions, les mœurs et le caractè^^4^ Descartes contre lés calomnies de Revins et de Lentulos, renvoyant à un autre ouvrage la réfutation des objections contre la quatrième partie du Discours de la Méthode, qui est, dit-il, comme un abrégé des Méditations, .
Glauberg a aussi composé un traité spécial pour là-mfense du doute méthodique (2), pour répondre à Révius qui, dans un pamphlet intitulé Furiosum nugamentum, accusait Descartes d'enseigner qu'il était avantageux, au moins pour un temps, de nier Dieu et de le chasser de sa pensé^ Les' adversaires de Descartes faisaient partout du dool^ cartésien un objet de scandale, un texte d'accusations de scepticisme et d'impiété. Glauberg ne leur oppose pas moins de vingt-cinq arguments où sont comprises toutes les bonnes raisons, mais où s'en trouvent beaucoup qui sont superflues, minutieuses, ou en dehors de la question. A la suite de ce petit traité est un commentaire de la quatrième partie du Discours de la Méthode, de la première Méditation et des huit premiers articles des Principes^ commentaire presque mot à mot, où chaque phrase du* texte est reproduite et expliquée. D'après le môme plan, , il a composé une paraphrase des Méditations (3), où il cite le texte de Descartes et le commente phrase par phrase. Ce commentaire, clair et exact, montre l'enchaînement des
(1) II appelle aussi les Méditations^ scriptum primarium et maifaae elaboratum, et le Discours de la Méthode^ scriptum secundarium et minas politum.
(2) Initiatio philosophie sive Dubitatio cartesiana ad metaphysicam certittidinem viam aperiens,
(3) Paraphrasis in Renati Descartes Meditationes de prima philosophia, — Cet ouvrage est dédié au chancelier Séguier. Il le remercie du mag:iii* fique privilège dont 11 a honoré les œuvres de Descartes, et il le loue d*avoir suivi les traces de son aïeul Pierre Séguier, président à mortier du parlement de Paris sous Henri II et Charles IX, qui avait laissé en héritage à ses enfants un ouvrage intitulé : Rudimenta cognitionis Dei et sui*-
propositions, établit partout le vrai sens de Tauteur, mais renferme beaucoup d'&plications superflues. '''^■
Mais CUtuberg n'el^'pàs seulement un apologiste et un simple cohamentateur de Descartes. Pour combler une lacune dans la philosophie du maître, il a composé une loll^qae oîi il se propose d'allier les préceptes des anciens avec ceux des modernes, de là le titre de Logica vêtus et nova vel novantiqua. Cette logique est remarquable par rétendue du plan, la méthode, la clarté, le bon sens pra- .tique des préceptes et des exemples. On y trouve beaucoup de choses nouvelles, utiles et ingénieuses sur le langage, sur Fart d'enseigner et d'apprendre. Cependant il 2«jirait pu faire mieux encore, dit-il lui-môme dans la préface, s'il ne se fût proposé de combiner les anciens avec les modernes. Clauberg peut passer pour un érudit au sein de l'école cartésienne, car il cite sans cesse, avec Bacon et Descartes, les principaux philosophes de l'antiquité et du moyen âge, Aristote, Platon, Plotin/ieulint Augustin,,saint Thomas, Marsile Ficin. Cette logique est un des meilleurs antécédents de VArt de penser de Port-Royal, dont les auteurs l'ont plus d'une fois mise à profit.
dans son traité sur les rapports de l'âme et du corps, De corpori$ et animœ in homine conjunctione (i), Clauberg tire, èes principes de Descartes, quelques conséquences nouvelles qui méritent particulièrement notre attention. Selon lui, le corps ne peut être uni à l'âme, ni comme un corps à un corps, ni comme uiie âme à une âme. La seule union possible est dans leurs actions ou passions relatives, et non dans leur substance absolue. L'action réciproque de l'âme et du corps ne peut être admise que comme un miracle de la volonté de Dieu, et non comme l'effet d'une loi naturelle. L'âme est la cause morale et non la cause physique des mouvements du corps; elle ne produit pas le mouvement, mais ne fait que le diri-
(1) Ce traité se trouve dans les GEayres complètes à la page 209, à la saite de la Physique.
ger, semblable, suivant la comparaison de Descartes, au cocbcr qui n'est que la cause morale du mouvement du char. Quant à la cause physique, c'est le cheval, que le cocher dirige à son gré.
Mais c'est surtout dans la question des rapports du corps avec l'âme queClauberg va au delà de Descartes, et pousse ses principes à de nouvelles conséquences. L'effet né pouvant être plus noble que la cause, il nie que les mouvements du corps produisent un seul mouvement de l'âme. Les mouvements du corps ne sont, dit-il, que des causes procatarctiques (1), c'est-à-dire, donnent seulement occasion à la cause principale, qui est l'âme, de produire telle ou telle idée qu'elle contient en puissance (2). Ainsi, s'il admet, par un miracle de Dieu, l'action de l'âme sur le corps, il n'admet nullement, même par miracle, l'action réciproque du corps sur l'âme . De simples causes occasionnelles, voilà,' selon Clauberg, ce que sont les mouvements corporels à l'égard des mouvements de l'âme. Nous trouvons donc ici déjà la doctrine des causes occasionnelles, sinon dans le rapport de l'âme avec le corps, au moins dans celui du corps avec l'âme. En dernière analyse, sur cette question de la communication de Tâme et du corps, Clauberg se réfugie dans la volonté de Dieu^ auquel il a plu qu'il en ttt ainsi. Il lui semble que cette réponse, absurde partout ailleurs, est ici la seule qui convienne. Pourquoi Dieu qui a imprimé les traces de toutes ses autres perfections sur les choses, n'y aurait-il pas mis aussi la marque de sa liberté ?
Le plus important des ouvrages de Clauberg est la Connaissance de Dieu et de soi-même (3). Il y traite, en cent
(1) Ce mot est usité, en médecine, il y a un traité de Galiea intitulé Des causes procatarctiques ,
(2) Corporis nostri motus tantummodo sunt causse procatarcticae que menti tanquam causas principali occasionem dant, bas illasve ideas quss yirtute quidem semper in se habet, hoc potius tempore quam aUo ex se eliciendi ac vim cogitandi in actum educendi (cap. 16).
(3) De cognitione Dei et nostri^ quatenus naturati rationis lumine secundum veram pbilosophiam potest comparari, exercitationes centum. 1656, in-12.
SUITE' .©JD JÇARTÉSI ANISMÏ EN. HOLLANDE . 299
exercitationes, les principales questions de la philosophie de Descartes relatives à Dieu et à Tâme humaine. La connaissance naturelle de Dieu par l'idée de Tinfini est, selon Glauberg, le principe, le milieu et la fin de la philosophie. Il lui semble^ comme à Descartes, que, loin, d'être négative et obscui^ cette idée de l'infini est la plus positive et la plus claire 4^s idées. D'après la doctrine de la création continuée; il assimile le rapport de^ créatures avec Dieu au ï^jport de nos pensées avec notre espçil. Aussi facilement, ■âU-il, concevons-nous que nos idées cessent d'exister, quand notre esprit s'en détourne, aussi fadtement devonsnous comprendre que les créatures cessent d'exister quand Dieu cesse de les créer.
Il ajoute même, comme s'il se repentait de leur avoir trop accordé, que les créatures sont encore moins par rapport à Dieu que nos pensées par rapport à notre esprit. Nous ne sommes pas maîtres de nos pensées , il en est qui se présentent à nous malgré nous, tandis que Dieu est tellement maître de toutes ses créatures, qu'il lui suffit de ' retirer d'une d'elles, un seul instant, sa pensée pour la replonger dans le néant (1). A l'appui de cette doctrine il cite les paroles de saint Paul, que Spinoza et Malebranche aimeront aussi à répéter : Dominus non longe est ah unoquoque nostrum, in ipso enim vivimus, movemur et sumus.
Ainsi Glauberg, en s'appuyant sur Descartes, incline à convertir les créatures en de simples phénomènes, et à les absorber au sein de Dieu. Il y était porté, non-seulement par la philosophie cartésienne, mais aussi par la vivacité des sentiments religieux dont son âme était pénétrée, et
(1) Tantum igitnr abest ut magnifiée sentiendi occasionem ullamhabeamus ut potius maximam habeamus e contrario judicandi,nos erga Deum idem esse quod cogitationes nostrœ sunt erga mentem nostram, et adhuc aliquid minus, quoniam dantur nonnulla quœ nobis etiam invitis sese ofierunt, quae causa fuit Themistocli ut artem potius oblivionis quam mémorise sibi optaret. Sed Deus suarum creaturarum adeo dominus est ut voluntati suœ resistere minime valeant^ et ab eo tam stricte dépendent ut si semel ab iis cogitationem suam averteret, statim in nihilum redigerentur. (Exercitatio 28.)
qui souvent, à ce que rapporte Leibniz, allaient jusqu'à l'extase. Gomme Wittichius, il a soutenu la thèse de la conformité de la raison et de la foi en faveur de laquelle il a composé an grand nombre de dissertations théologiques. Il eût été encore plus hardi, dit son biographe, persuadé qu'il était que beaucoup de choses en théologie pouvaient être exposées d'une manière pl'js exacte et plus simple, si l'amour de la paix ne l'eût tenu dans une grande réserve. Ainsi Glauberg, de même que Wittichiù, sans rompre avec l'orthodoxie, cherche à rationaliser la foi. Dans sa métaphysique T\ons avons signalé un premier pas vers les causes occasionnelles, et une tendance à anéantir, au profit de Dieu, la réalité des créatures. Que sont en effet les pensées de notre esprit, auxquelles Glauberg les compare, sinon de simples phénomènes qui apparaissent et disparaissent? Déjà se montrent les conséquences de la doctrine de la passivité des créainres an sein de la philosophie cartésienne hollandalBe (I). Nous allons voir des successeurs, et môme des contemporains .. de Glauberg, les développer encore davantage, et aller plus ■ avant que lui dans la voie glissante et dangereuse qui doit aboutir à Spinoza.
(1) Glauberg a, en outre, écrit deux traités en allemand, run sur la différence de la philosophie cartésienne et de la philosophie vulgaire, l'autre sur les langues. Quoiqu'il écrivit et parl&t très-bien le latio, il faisait grand cas de la langue allemande et gémissait de l'abandon où la laissaient les théologiens et les philosophes. Cet abandon devait durer, aauf quelques exceptions, jusqu'à Kant, malgré la protestation de Glauberg.