‹ Histoire de la philosophie Cartésienne (volume 4)Chapitre 27 sur 45 · CHAPITRE. XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE. XV

Spinoza. — Sa vie et sa personne. — Édacatîon cartésienne. — Rupture avec la synagogue. — Excommunication prononcée contre lui par les rabbins. — Anathèmes de tous les théologSeneL — Il gagne sa vie en taillant des verres. — Amour de l'étade et de la retraite. — Sobriété, désintéressement, tolérance. — De ses ouvrages. — Principes de Descartes exposés sous forme géométrique e% Cogitata metaphysica^ — Renommée de Spinoza et visiteurs illustres. — Lettres et correspondants. — Mépris pour l'autorité et les anciens. — Pourquoi il n*a pas fait imprimer VÉthique. — Sa mort. — Analyse du De emendatione s^. iniellectus, — La morale principal but de Spinoza. — Seul vrai bl«a

^: de Tàme dans Tamour de ce qui ne passe pas. — Effort pour concilier

la recherche du vrai bien avec la nécessité universelle. — Gonnaisfianee de la nature, union de Tâme avec elle, voilà où nous devons tendre et pousser nos semblables. — Morale par provision. — Réforme de l'entendement. — Quatre modes de perceptions. — Unique mode donnant la vérité et le bonheur. — Idée pure de la raison, point de départ de la méthode de Spinoza. — Certitude des idées claires. — Dédain pour les sceptiques. — Règles pour distinguer les idées vraies des idées feintes, fausses ou douteuses. — Confirmation de la vérité de l'idée claire par la déduction de ce qu'elle enferme. — Conformité de l'ordre de nos déductions avec l'ordre de la nature. — Direction de l'esprit sous la loi de l'être absolument parfait. — Rapport du De emendatione avec V Éthique,

De tous les philosophes suscités en Hollande par le mouvement cartésien, il n'en est pas de plus illustre que Spinoza, et qui, tout en se rattachant à Descartes, s'en éloigne davantage par la nouveauté et la hardiesse des doctrines. Quel autre nom, dans toute l'histoire de la philosophie, a été l'objet de jugements plus contraires et plus passionnés, selon la diversité des sectes et des partis I Quel philosophe fut jamais couvert de plus d'imprécations, mais aussi loué avec plus d'enthousiasme I Pour les

3i0 PHILOSOPHIE CARTÉSIENNE.

ans, c'est un monstre d'impiété et d'athéisme, pour les autres, c'est le philosophe par excellence, c'est un saint animé de l'esprit de Dieu. A travers toutes ces contradictions, cherchons la vérité, en substituant une analyse exacte, une critique impartiale aux déclamatioAS, à la passion et à l'esprit de parti. Cette tâche nous est rendue plus facile par les savantes et consciencieuses études qui ont été faites sur la philosophie de Spinoza (1), depuis que nous en avons nous-même parlé pour la première fois (2).

Spinoza naquit à Amsterdam, le 24 novembre 1632, de parents juifs, Portugais d'origine, qui faisaient le négoce. Une peau brune, des cheveux et des sourcils noirs étaient l'indice d'un sang méridional; sa taille était médiocre, si physionomie agréable, avec une expression de mélancolie et de recueillement. Ses parents voulurent en faire un rabbin, et l'envoyèrent aux écoles (3). Il eut pour maître un célèbre rabbin, Morteira, qui lui enseigna l'hébreu. A quinze ans, Spinoza discutait les Écritures de manière à embarrasser tous les rabbins de la synagogue. Non content des lettres hébraïques, il s'adressa, pour apprendre le latin, à un médecin appelé Yan den Ënde, qui tenait école à Amsterdam. En même temps que le latin, Yan den Ende enseigna à

(1) Nous citerons V Histoire de la philosophie du dix-aeptième siècle, par M. DamiroD, la nouvelle édition de la traduction des GEuvres de Spinosa, avec Texcellente Introduction qui la précède, par M. Saisset, 3 voL in -12, Charpentier, 1861, Spinoza et le naturalisme contemporain, ^par M. Nourrisson, in-12, 1866. Dans nos citations nous nous sommes aidé de la traduction de M. Saisset.

(2) Histoire et critique de la révolution cartésienne, in-S», Paris, 1843.

(3) Vie de Saint-Évremond, par Desmaizeaux. Tel est aussi le portrait qu'en fait Leibniz : « Le fameux juif Spinoza avait un teint oliv&treet quelque chose dVspagnol dans son visage; aussi était-il de ce pays-là. » (ËdiC. Dutens, t. VI, pars 1^ p. 329.) La meilleure biographie de Spinoia est celle de Colérus. Colérus, pasteur de Téglise réformée, a horreur des doctrines de Spinoza^ mais néanmoins rend toute justice à sa personne, à ses mœurs, à son caractère, sur lesquels il a recueilli les témoignages les plus sûrs. (Voir cette Vie dans le II« vol. de Touvrage de M. Saisset, et à la suite une autre Vie de Spinoza, par Lucas^ médecin de La Haye.)

Spinoza la physique, la géométrie et la philosophie de Descartes (1). Ainsi il fit briller à ses yeux une lumière nouvelle, et lui révéla sa vocation philosophique. On découvrit depuis, dit Golérus, que ce Van den Ende répandait des semences d'athéisme dans l'esprit des jeunes gens auxquels il donnait des leçons (2). Un pareil maître acheva de compromettre Spinoza auprès des siens et d'émanciper son esprit de tous les préjugés de sa secte.

Tout d'abord l'élève de Van den Ende étendant aux Écritures et à l'enseignement des rabbins la grande maxime cartésienne, qu'il ne faut recevoir pour vrai que ce qui est ■''iî!^* évident, jugea que leurs principes ne pouvaient être admis i& / par un homme de sens. Dès aussi lors il s'abstient de paraître aux cérémonies de la synagogue et fuit le commerce des rabbins. Ceux-ci, alarmés du scandale de cette défection, mirent en œuvre les séductions et lesmenaces pour le ramener à eux ; mais, n'ayant pu réussir à l'ébranler, ils se décidèrentà prononcercontre lui l'excommunication solennelle(3).

(1) « Les Œuvres de Deseartet, dit Golérus, étant tombées entre ses mains, il les lut avec avidité^ et dans la suite il a sooTeii^déclaré que c'était de là quMl avait puisé tout ce qu'il savait en philosophie.» (Vie de Spinoza.)

(2) Cette réputation l'obligea à quitter la Hollande et à se réfugier en France, où il fut pendu comme complice de la conspiration du chevalier de Rohan.

(3) Je donne ici le texte retrouvé, traduit du portugais en latin et publié par M. Yan Vloten en 1862, à Amsterdam, dans un curieux volume d*Œuvres inédites de Spinota : « Ad Benedicli de Spinoza « opéra quœ supersunt omnia supplementum continens tractatum hucus- « que ineditum jie Deo et homine, tractulum de iride, epistolas nont( nulloM ineditas et ad eos viiamque philosophi collectanea, — Anathema « quod edictum est de sanctuario contra Baruch de Espinoza : Consilii « ecclesiastici domini vobis communicant, quod jam dudum cognoscentes « malas opiniones operaque mala Baruchii de Espinoza, per varies stua duerunt modos et promissiones eum a malis distrabere viis ; cum vero « nibil in eo remediari potuerint, e contrario autem quotidie magis co- « gnoscerent horribiles ejus bœreses ab eo actas doctasque, et insolentia, a quœ operabatur, opéra, cumque multos ejus rei fide dignos tenerent « testes, qui deposoerunt et testati sunt, dicto Espinoza prsesente^ a qui- « bus convictus fuit ; examine de omnibus habito, in prsesentia domino-

Sié PHILOSOPHIE GàRTÉSIENNE.

« A la bonne heure, répondit Spinoza à celui qui lui en porta la nouvelle, on ne me force à rien que je n'eusse fait de moi-même, si je n'eusse craint le scandale. Mais, puisqu'on le veut de la sorte, j'entre avec joie dans le chemin qui m'est ouvert, et j'ai cette consolation que ma sortie sera plus innocente que celle des Hébreux hors de l'Egypte, quoique ma subsistance ne soit pas mieux assurée que la leur. » Peu de temps après, un juif fanatique le frappa d'un coup de poignard, dont Spinoza fut préservé par son • manteau qu'il garda toute sa vie, en souvenir de cet acte de fanatisme et du danger qu'il avait couru. Les rabbins ne pouvaient de leur propre autorité le chasser de la ville, comme de la synagogue, mais à force d'intrigues ils mirent . , de leur parti les ministres réformés. Ils firent valoir que -j leur cause était commune, qu'il s'agissait de punir on -'.A

«c ram sapientium, deliberaverunt, ipsis asseniientibus, dictum Espinoiam « anathematizare et sejungere a natione Israelli, uti Jam eum in anadiema <( ponunt, cum anatbemate sequente :

• Judicio angelorum ftmetoramque judicio anathematizamus, sejangi- « mus, maledicimus et execramus Barach d'Espinoza, assentiente tribo- « nali eccleiilutico, et consentiente omni ista communitate coram Buelii « libris, cum sexcentiB et trededm prseceptis, quss in iis scripta soBt; « eum anatbemate quo Josua Jericbontem anatbematizavit, cam mal^ « dictlooe qua Elisa pueris matodixit, et cum omnibua maledictionibas <c quœ in libro legis scripta sunt : maledictus sit per diem, et maledictua « sit per noctem, maledictus sit in dormiendo et maledictus sit in exsur- « gendo, maledictus sit in exeundo et maledictus sit in intrando : Domi- « nus nunquam illi ignoscere yelit, furorem dominiet zelum in hominem « istum postbac ardere faciat, illique imponat omnes maledictiones, que » scriptae sunt in libro legis, et destruet nomen ejus infra cœlum*, et do- « minus sejunget eum in malum ab omnibus Israelis tribubus, cum oomi- «( boa maledictionibus firmamenti, in libro legis; et vos domino Deo veatro « adhserentes vos omnes hodie salvete : — Advertentes quod nemo eom « aUoqui possit oraliter^ nemo per scriptum, nemo ei facere posait nllum K favorem, nemo sub tecto cum illo stare, nemo documeotum ullum légère « ab eo factum vel scriptum. »

Cette pièce sauvage et barbare est datée de 1656.

L'apologie que fit, dit-on^ Spinoza en réponse à cet anathëme n'exirte plus. II est probable, comme le suppose M. Nourrisson {Revue contem" poraincy l«r janvier 18G6), qu'elle est venue se fondre dans le Tractafus iheolog ico-politicus.

blasphémateur de Moïse et des Écritures, et, par les ministres réformés, ils obtinrent des magistrats de la ville un arrêt qui lui interdisait de séjourner plus longtemps à Amsterdam. Cet exil ne fit aucune peine à Spinoza qui, après avoir appris à Amsterdam tout ce qu'il désirait savoir des sciences humaines, n'aspirait plus qu'à une retraite profonde où il pût méditer en paix. Cependant il j laissait, commenousPapprend une lettre inédite, publiée par M. Van Vloten, un groupe de jeunes disciples ennemis, comme lui, des superstitions, et déjà inspirés de son esprit et de ses maximes (1).

Sans patrimoine et sans fortune, Spinoza sut n'être pas moins indépendant que Descartes, et éviter, comme lui, recueil de l'enseignement public. Conformément au précepte d'anciens docteurs juifs, renouvelé par Rousseau dans VÉmiley il avait appris un art mécanique pour gagner, à tout événement, de quoi subsister. Cet art mécanique, qui semble avoir été singulièrement en honneur parmi les cartésiens, à l'exemple du maître (2), était la taille des verres de lunettes d'approche, où il devint tellement habile, qu'on s'adressait à lui de tous côtés pour en acheter, et qu'il put suffire à ses besoins, tout en consacrant la plus grande partie de son temps à la philosophie. Après avoir été banni d'Amsterdam, il habita quelque temps dans le voisinage de Leyde, puis dans celui de La Haye, et enfin dans cette ville même, où il loua une modeste chambre, et passa les cinq dernières années de sa vie.

Arrêtons-nous pour contempler un moment cette vie si retirée et si pure, où il semble que l'esprit soit tout, et que le corps ne tienne point de place. Le bien que nous

(1) Lettre de Simon de Vries, de 1663, Suppiementum, p. 295.

(2) Descartes, comme on le yoit par ses lettres, s'était beaucoup occupé de la taille des verres, tantôt y travaillant lui-même, tantôt donnant des instructions à d'habiles ouvriers. Le 10* Discours de sa Diopirique a pour objet la taille des verres. Ce fut aussi, nous le verrons, un des délasse ments favoris de Maiebranche. C'était un habile opticien, dit Leibniz de Spinoza.

avons dit de Spinoza, le bien que nous en dirons encore, ne saurait être mis en doute, car il nous est attesté par le témoignage d'un ennemi, le pasteur Golérus, qui avait prêché en chaire contre lui, et qui, malgré les louanges^ que sa bonne conscience l'oblige à lui donner, n'en croit pas moins devoir le maudire comme un impie et lïn damné . Ce que Spinoza nous prescrit sur la recherche du vrai bien, dans le début du de Fmendatione tntellectus, lui-même il l'a mis en pratique. Il a rejeté les soucis des choses de ce monde, les agitations que donne la recherche de la gloire, des richesses, des plaisirs et de toutes les choses périssables, pour placer son amour dans quelque chose d'éternel et d'infini qui seul donne à l'âme le calme et le bonheur. C'est la pensée de l'infini, de l'ordre universel et nécessaire des choses qui seule a rempli toute sa vie. Dans cette poursuite, dans cette méditation de ce qui ne passe pas, aucune passion ne semble l'avoir troublé. Jamais il ne se laissa emporter par la joie, ni abattre par la douleur. Son humeur était toujours douce et calme. « Il n'eut point de santé parfaite de toute sa vie, dit un de ses biographes, il avait appris à souffrir dès sa plus tendre jeunesse, aussi jamais n'entendit-on mieux cette science si rare et pourtant si nécessaire. »

Content de gagner au jour le jour, de quoi vivre par son industrie, il ne recherchait' pas l'argent et il fit preuve, en plusieurs circonstances, du plus rare désintéressement. Il refusa deux mille florins qu'un de ses amis, Simon de Vries, voulait lui donner, et il ne consentit pas à ce que ce même ami fît son testament en sa faveur, quoiqu'il n'eût que des héritiers éloignés. N'ayant pu lui faire accepter l'héritage de tous ses biens^ Simon de Vries chargea ses héritiers naturels de lui faire une pension de 500 florins que Spinoza lui-même voulut réduire à 300. Comme on lui apprenait un jour qu'un de ses débiteurs lui avait fait faillite, il répondit : « Je retrancherai de mon ordinaire pour réparer cette perte, mais à ce prix j'achète la fermeté. »

Il n'avait point de fanatisme ni d'aveugle prévention contre aucune secte religieuse. Loin de détourner de leur religion ceux qui l'entouraient, il les exhortait à la suivre fidèlement, avertissant les eniknts de son hôte d'être soumis à leurs parents et d'assister au service divin. Il consolait les gens de la maison dans leurs afflictions et dans leurs maladies, et les engageait à souffrir des maux qui étaient comme un partage que Dieu leur avait assigné. Il avait, dit Colérus, une grande estime pour mon prédécesseur, il en faisait l'éloge et allait môme l'entendre prêcher. Un jour, son hôtesse lui ayant demandé s'il croyait qu'elle pût être sauvée dans sa religion, il lui répondit : « Votre religion est bonne, vous ne devez pas en chercher d'autre, ni douter que vous n'y fassiez votre salut, pourvu qu'attachée à la piété, vous meniez une vie calme et tranquille. »

Dans la préface du Theologtco-politicus, il se félicite de vivre en un pays, où chacun est libre de penser comme il lui plaît, pourvu qu'il ne trouble pas la paix publique. Liherrima est respublica vestra, lui écrit un de ses correspondants, liherrime in ea philosophandum. » Spinoza ne s'en fit pas faute, et cependant, depuis son exil d'Amsterdam, malgré les violentes attaques dont il fut l'objet, sa tranquillité ne fut pas troublée, sinon une seule fois, mais comme nous le verrons, pour des causes purement politiques. Au sein même de cette retraite profonde, son savoir, sa modestie, son désintéressement le faisaient estimer de toutes les personnes d'esprit qui étaient à La Haye(l). Deux fois, par des offres brillantes, il fut invité à quitter la Hollande^ et deux fois il eut la sagesse de ne pas quitter cette patrie de la libre pensée.

Le prince de Gondé, avide de la société et de la conversation des hommes extraordinaires , de tous les grands esprits, quelles que fussent leur patrie et leurs doctrines, eût voulu conférer avec lui et l'attirer à Chantilly, comme plus tard il y faisait venir Malebranche et

(1) Vie de Saint-Évremondy par Desmaizeaux.

Bossuet. Pendant la campagne de Hollande, en 1673, il lui avait donné rendez-vous à Utrecht. Spinoza y vint, mais ne trouva pas le prince de Condé qu'avait appelé ailleurs un ordre du roi. 11 fut reçu, au nom du prince, par le maréchal de Luxembourg qui, de sa part, l'invita à venir en France, et lui promit une pension du roi, pourvu qu'il lui dédiât quelque ouvrage. Spinoza refusa, en donnant pour prétexte qu'il n'avait aucun ouvrage dont il pût faire la dédicace. Ce voyage au camp des Français faillit le compromettre plus gravement que le Tractatm theologico-politicus. A son retour à La Haye, il y eut une certaine émotion contre lui dans la populace qui l'accusait d'être un espion des ennemis, si bien que son hôte alarmé craignit de voir sa maison pillée. Mais Spinoza l'assura qu'il n'avait rien i craindre à son égard et qu'il lui était aisé de se justifier, a Quoi qu'il en soit, dit-il, aussitôt que la populace fera le moindre bruit à votre porte, je sortirai et irai droit à eux, quand ils devraient me faire le même traitement qu'ils ont fait aux pauvres MM. de Witt. Je suis bon républicain et n'ai jamais eu en vue que la gloire et l'avantage de l'État. » Gondé ne fut pas le seul personnage illustre qui rechercha Spinoza. Sa vie cachée, dit Bayle, n'empêchait pas le vol de son nom et de sa réputation. Il eut l'avantage, dit le médecin Lucas, d'être connu de M. le peu'sionnaire de Witt qui voulut apprendre de lui les mathématiques et qui lui faisait souvent l'honneur de le consulter sur des matières importantes. Leibniz alla le visiter, et eut plusieurs entretiens avec lui, à son retour de France par l'Angleterre et la Hollande (1). Voici ce que dit le comte de Boulainvilliers parlant du séjour de Spinoza à La Haye : « H n'y fui

(1} Voici sur cette visite une note inédite de Leibniz lui-même, publiée par M. Foucher de Careil. « J*ai passé quelques heures après dîner avec Spinoza. Il me dit qu'il avait été porté le jour des massacres de MM. de Witt, de sortir la nuit et d'afficher quelque part, proche du liea de ces massacres, un papier où il y aurait : Ultimi barbarorum. Mais son hôte lui avait fermé la maison pour Tempêcher de sortir, car il se serait exposé à être déchiré. » (Leibniz, Descartes et Spinoza^ in-S*, 1863 f Mémoire, p. 74.)

visité d'abord que d'un petit nombre d'amis qui en usèrent modérément; mais cet aimable lieu n'étant jamais sans voyageurs qui recherehent ce qui mérite d'être vu, les plus intelligents d'entre eux, de quelque qualité qu'ils fussent, auraient cru perdre leur voyage s'ils ne lui avaient rendu visite (1).») Parmi ces visiteurs, Bayle (2) cite M. d'Hénault, homme d'esprit et d'érudition qui se piquait, dit-il, d'athéisme, et qui avait fait le voyage de la Hollande exprèpour voir Spinoza. A la fin du siècle, Massillon, du hau de la chaire, s'indigne contre le scandale de ces démarches et de ces visites en l'honneur d'un impie (3).

L'année même où Gondé lui donnait ce rendez-vous à Utrecht, l'Électeur palatin lui faisait offrir la chaire de professeur ordinaire de philosophie dans l'académie d'Heidelberg, avec le droit de philosopher en toute liberté, sous la seule condition de ne pas troubler la religion

(1) Préface de la Réfutation des erreurs de Spinoza,

(2) Dictionnaire critique^ article sur Spinoza.

(3) « Pourquoi croyez-vous que ces prétendus incrédules souhaitent si fort de voir dès impies véritables, fermes et intrépides dans l'impiété ; qu'ils en cherchent, qu'ils en attirent même des pays étrangers, comme un Spinoza, si le fait est vrai qu'on l'appela en France pour le consulter et pour l'entendre? C'est que nos incrédules ne sont point fermes dans l'incrédulité, ne trouvant personne qui le soit, et voudraient^ pour se rassurer, trouver quelqu'un qui leur parût véritablement affermi dans ce parti affreux... Un Spinoza, ce monstre qui, après avoir embrassé différentes religions, finit par n'en avoir aucune, n'était pas empressé de chercher quelque impie déclaré qui l'affermît dans le parti de l'irréligion et de l'athéisme ; il s'était formé lui-même ce chaos impénétrable d'impiété, cet ouvrage de confusion et de ténèbres, où le seul désir de ne pas croire en Dieu peut soutenir l'ennui et le dégoût de ceux qui le lisent, où, hors l'impiété, tout est inintelligible, et qui, à la honte de l'humanité, serait tombé en naissant dans un oubli éternel et n'aurait jamais trouvé de lecteurs, s'il n'eût attaî^ué l'Être suprême. Cet impie, dis-je, vivait caché, retiré^ tranquille ; il faisait son unique occupation de ses productions ténébreuses, et n'avait besoin, pour se rassurer que de lui-même; mais ceux qui le cherchaient avec tant d'empressement, qui voulaient le voir, l'entendre, le consulter $ ces hommes frivoles et dissolus, c'étaient des insensés qui souhaitaient de devenir impies, etc. »

(Sermon pour la 4« semaine du carême. Des doutes sur la religion . )

324 PUILOSOPHIE CARTÉSIENNE.

établie (1). Cet électeur était le prince Charles-Louis, le frère de la princesse Elisabeth, libre esprit qui voulait faire d'Heidelberg un asile pour la libre pensée. Spinoza préféra néanmoins son repos et sa liberté au dangereux éclat d'un enseignement public. Pour motifs de son refus il allégua, que les soins donnés à l'instruction de la jeunesse l'empêcheraient d'avancer lui-même en philosophie, et qu'il ignorait, d'ailleurs, quelles seraient les limites de cette liberté de philosopher, sous la condition de ne pas troubler la religion établie. Enfin, il ajoutait que ce n'était pas l'espérance d'un sort plus brillant qui déterminait son refus, mais l'amour de la tranquillité :a bien précieu^tdont je ne crois pouvoir me flatter de jouir qu'à condition de renoncer à toute espèce de leçons publiques (2). »

Spinoza demeura donc dans sa retraite et dans son indépendance, continuant jusqu'au bout à librement philosopher, sans aucun engagement, ni aucune considération de religion ou de politique, et se confirmant toujours de plus en plus dans la vérité de sa doctrine. Il écrit à Albert Burgh qui s'était converti au catholicisme, après avoir été un de ses plus intimes amis et de ses plus ardents sectateurs : « Je n'ai pas la présomption de croire avoir trouvé la meilleure philosophie, mais je suis assuré de posséder la vraie. Comment en suis-je assuré ? si vous me le demandez, je répondrai de la même manière que vous savez que trois angles d'un triangle sont égaux à deux droits. Or, cela suffit à quiconque a la cervelle saine, et ne rêve pas des esprits immondes se plaisant à nous faire prendre des idées fausses pour vraies. » Il s'était également persuadé, par une singulière illusion, que sa philosophie offrait les plus grands avantages pour le bonheur, pour la morale et la piété. C'est avec une indignation éloquente qu'il repousse les accusations d'impiété et d'athéisme et toutes les invectives des intolérants et des fanatiques: «Est-ce que celui-là

(1) Édit. Saisset, Lettre 27.

(2} lbid,j Lettre 28.

VIE DE SPINOZA. S'ili

a dépouillé toute religion, qui reconnaît Dieu comme le souverain bien, qui pense que, comme souverain bien, il faut librement Taimer, qui fait consister en cet amour le plus haut degré de notre bonheur et de notre liberté, qui place la récompense de la vertu dans la vertu elle-même, comme aussi dans la folie elle-même le châtiment de Timpuissance et de la folie, qui recommande à tout homme d'aiiner son prochain et d'obéir aux décrets du souverain (i) ?» Avec quelle énergie il répond aux déclamations fanatiques dont cet Albert Burgh, dans la ferveur de sa récente conversion, prétendait l'accabler I

Les Principes de la philosophie de Descartes et le Tractatus theologicO'polidcus sont les seuls ouvrages que Spinoza ait publiés pendant sa vie. Ses œuvres posthumes, éditées par Meyer, Tannée même de sa mort, contiennent VÉtkique, les Lettres et deux ouvrages inachevés, le De Emendatione intellectus et le Tractatus politicus. Ajoutons encore à cette liste le Tractatus de Deo et homine ejusque valetudine, qui vient d'être publié en entier par M. Van Vloten, et qui est comme un brouillon de l'Éthique. Il ne faut pas non plus oublier une traduction perdue du Pentateuque en flamand, et un abrégé de grammaire hébraïque, par lesquels il voulait sans doute continuer l'œuvre du Tractatus theologico-politicuSj en mettant à la portée d'un plus grand nombre la discussion des textes sacrés.

L'Exposition des Principes de la philosophie de Des^ cartes (2) ne va que jusqu'au commencement de la troisième partie, où devaient être déduites les conséquences des principes généraux de la nature. L'essai de forme géométrique, donné par Descartes lui-même, dans sa réponse aux deuxièmes objections, y est inséré textuellement et a servi

(t) Lettre 38.

(2) « Renati Descartes principiorum philosophie pars 1 et 2 more geo- « metrico demonstratœ per Benedictum Spinozam. Accesserant ejusdem « cogitata metaphysica, in quibus difficiliores quiB tam in parte metaphy- « sices generali quam spedali occnrrant, quaestiones breviter explican- « tur. » Amst, 1663.

sans doute de modèle à Touvrage entier. Spinoza expose la pensée de Descartes et non la sienne. Déjà en effets à cette date de 1663, il avait traversé le cartésianisme et esquissé la doctrine de Y Éthique dont il communiquait certaines parties à quelques disciples (1). 11 avait fait cette exposition pour un élève, auquel il enseignait la philosophie de Descartes, peut-être, comme le conjecture M. Van Vloten, pour Albert Burgh qui vivait alors av«c lui. L'ayant publiée à la prière de quelques amis, il voulut que Meyer, qui en fut Téditeur, avertît dans la préface que ce livre contenait les pensées de Descartes et non les siennes(2). Quoique son dessein fût de faire une exposition exacte et fidèle, il insiste naturellement davantage sur les principes qui lui paraissent favoriser sa propre doctrine et, en certains points, il altère ou il dépasse la pensée de Descartes, pour raccommoder plus ou moins à son propre sens. Ainsi, dans un scholie de la proposition neuvième de la première partie, il fait dire à Descartes, que Dieu, quoique incorporel, doit cependant être entendu comme contenant en lui toutes les perfections qui sont dans l'étendue. On peut tirer en effet cette conséquence, comme l'ont fait Fénelon et Malebranche, de ce grand principe, qu'il doit y avoir autant de réalité efficiente dans la cause que dans TefiTet ; mais Descartes lui-même ne s'est pas expliqué sur ce point. Un corollaire de la douzième proposition affirme que Dieu, créateur de toutes choses, non-seulement ne peut sentir, mais ne peut pas proprement percevoir, ce qui assurément n'est pas dans Descartes. On voit la môme tendance, encore plus marquée, dans

(1) Deux lettres inédites, publiées par M. Van Vloten, prouvent que Spinoza, en 1663, avait à Amsterdam un certain nombre de disciples, surtout parmi les juifs, qui formaient une sorte d'assemblée ou de collège, où Ton discutait certaines parties de VÉihique» Supplementum, p. 295 et 297.

(2) Après un grand éloge de Descartes, il avertit le public par l'intermédiaire de Meyer, qu'il trouve des erreurs dans sa philosophie : «Quam- « obrem judicet hic nemo illum aut sua aut tantum ea quœ probat do- <( cere. »

.VIK DE SPIiNOZA. 327

les Cogitata metaphysica, qui ont été publiés à la suite de V Exposition^ et qui sont comme des éclaircissements sur différents points de la métaphysique cartésienne. Tout en y suivant encore Descartes, Spinoza y laisse apparaître davantage ses propres principes; ainsi déjà, comme plus tard dans VÉthique, il affirme que Tordre, le bon, le vrai, sont seulement des dénominations extrinsèques des choses qui ne peuvent leur être attribuées que dans la langue des rhétoriciens. Il voulait sans doute préparer insensiblement les esprits à une philosophie plus hardie.

La correspondance de Spinoza, publiée dans ses œuvres posthumes, quoique accrue par des découvertes récentes, n'a ni la même étendue ni la même importance que celle de Descartes. Parmi ses correspondants, moins illustres que ceux de Descartes, les plus connus sontMeyer, Tauteur du Philosophia Scripturœ interpres, l'éditeur de ses œuvres posthumes, Oldenburg, secrétaire de la Société royale des sciences de Londres, plus célèbre par ses relations avec les savants et les philosophes, par son zèle à leur servir d'in termédiaire, que par ses propres travaux. Uneédition deSpinbza, annotée par Leibniz, nous apprend que plusieurs lettres, qui figuraient avec le signe de l'anonyme, sont de Tschirnaus, l'auteur de l'ouvrage intiiuié Medicina mentis,\m des philosophes et des savants les plus considérables du dix-septième siècle. Tschirnaus a eu des relations assez intimes avec Spinoza qui l'appelle Tschimhausius noster (1).

Quelques lettres ont pour objet les mathématiques, la chimie, l'optique et la taille des verres, mais la plupart traitent de la philosophie ou de l'interprétation des Écritures. La polémique a pour objet, non-seulement les Cogitata metaphysijca et le Tractatm theologico-politicus^ mais aussi sur les premières parties de V Éthique, déjà communiquées à l'avance à quelques amis. Gomment

(1) Sar les rapports de Tschirnaus et de Spinoza^ voir Leibniz, Descaries et Spinoza, ÙQ M. Foucher de Careil. 2« Mémoire, p. 118, et AL Van Vioten,

328 PHILOSOPHIE GAATÉSIEiyNE.

la morale peut-elle subsister avec le système de la nécessité universelle? Que deviennent la théologie et la religion avec ce nouveau mode d'interprétation des Écritures? Voilà les points sur lesquels Spinoza est le plus vivement pressé. Parmi ces correspondants, quelques-uns s'indignent, et se récrient d'horreur, tels que Guillaume de Blyenberg et Albert Burgh; d'autres, tels qu'Oldenburg, d'une humeur plus bienveillante et plus modérée, ne veulent pas apercevoir l'abîme qui les sépare, et semblent toujours espérer quelques explications plus satisfaisantes qui rassurent leur conscience; d'autres enfin, tels que Meyer, se déclarent les partisans de sa doctrine. Dans les Lettres, de même que dans le Tractaius theologico-politicus^ Spinoza ne rejette pas les Écritures d'une manière absolue, mais il les interprète à sa façon ; il étend même ce hardi système d'interprétation jusqu'à la personne du Christ. Le Christ, écrit-il à Oldenburg, est la plus haute manifestation de la sagesse de Dieu en ce monde (i).

Après la publication du Théologico-poUticus y Spinoza avait prudemment résolu, à cause de l'orage excité contre lui , de ne plus rien donner au public. Cependant , 11 fit, en 1675, le voyage d'Amsterdam avec l'intention de livrer à l'impression VÉthique, déjà achevée depuis plusieurs aimées, dans l'espérance qu'un ouvrage de pure métaphysique n'aurait pas le môme retentissement. Mais informé que déjà les théologiens lui tendaient des embûches, et faisaient courir le bruit qu'il allait publier un gros livre pour prouver qu'il n'y a point de Dieu, il revint à La Haye avec son manuscrit. On voit que, s'il était hardi dans la spéculation, il ne manquait pas de prudence dans la conduite de la vie, conformément à ces règles provisoires de conduite qu'il recommande, à l'exemple de Des-

(1) « Dico ad salutem non esse omnino necesse Christum secundum caru nem noscere, sed de asterno illo filio Dei, hoc est Dei aeterna sapientia « quao sese in omnibus rébus, et maxime in mente bumana, et omnium « maxime in Cbristo Jesu manifestavit, longe aliter sentiendum. » Édit. Paulus, epist, 21, ad Qldenburgium.

cartes, dans son Traité sur la réforme de l'entendement (i).

D'une constitution très-faible, et attaqué de phthisie, Spinoza ne prolongeait son existence que par le régime le plus sévère; il vivait plusieurs jours avec quelques sous de beurre et de lait, comme l'attestent des comptes de ménage trouvés après sa mort. Il aurait agi contrairement à l'idéal de l'homme libre, tel qu'il le trace dans VÉthique, en se faisant volontairement anachorète. Mais il s'affaiblissait de jour en jour par des veilles et des méditations trop prolongées. Sa seule distraction était de descendre quelques instants causer avec ses hôtes, et d'observer au microscope quelques insectes. Il mourut le 21 février 1677 , à l'âge de quarante-quatre ans, sans qu'aucun de ceux qui l'entouraient se fût douté d'une mort aussi proche. Le matin môme il était encore venu causer, comme à l'ordinaire, avec les gens de la maison, qui, au retour du sermon, à trois heures, le trouvèrent mort dans son lit. Golerus, qui tient tous ces détails de la bouche de l'hôte de Spinoza, réfute lui-même diverses fables inventées sur sa mort (2).

Tâchons maintenant d'exposer avec fidélité et clarté la philosophie de Spinoza. Gomme Descartes, Spinoza ne se fie qu'à sa raison, et il affecte même un dédain plus grand encore de l'autorité et de l'antiquité. Il déclare qu'il n'a aucune estime pour l'autorité de Socrate et de Platon (3).

(1) Voici le conseil qu'il donne à ses amis à la fin du De Deo homineque : m At quîa conscii quoque estis qualitatis sœculi in qno vivimus^ quam • maxime vos precor ut curam habeatis drca manifestationem horum 1 aliis. Non dicere volo tos ea omnino vobiscum senrare debere, sed tana tum si unquam incipiatis illa cuidam patefacere, nullus yobis adsit u scopus nisi proximorum yestrorum salus cert^oribus simul quam eviu dentissime laboris vestri pretium in eo non vos deceptnrum. » Publié et traduit du hollandais en latin, par M. Van Vloten, inl2, Amst., 1862.

(2) Voici ce qn*en dit un de ses pins violents adversaires (Sébastien Kortholt), dans la préface de son livre, De tribus imposioribus (Hambourg, 1701) : « Impuram animam et extremum spiritum placide effla- «( vit. Qualis obitus an atheo competere possit in disceptationem ab eru- « ditis non ita pridem vocatum est. »

(3) « Non multum apnd me auctoritas Platonis, Âristôtelis et Socratis « valet. A Édit. Paulns, ep. 6, t. II, p. 660.

Descartes faisait commencer la philosophie à lui-même, Spinoza ne la fait pas remonter au delà de Descartes. Cependant, de même que Descartes est enchanté d'opposer saint Augustin à ses adversaires, de même Spinoza ne dédaigne pas de citer quelquefois Moïse, d'anciens docteurs juifs, et même des évangélistes et des apôtres, tels que saint Jean et saint Paul, en faveur de sa doctrine. Il place en tête du Tra/ctatus theologico-politicus ce texte de saint Jean : Per hoc cognoscimus quod in Deo mont* mm, et Deus manet in nobis, quod de Spiritu sua dédit nobis. Il dit dans une de ses lettres : Omnia in Deo esse et in Deo moveri cum Paulo affirmo et forte etiam cura omnibus antiquis pkilosophiSy licet alio modo ; et auderem etiam dicet^e, cum antiquis omnibus Hebrœis, quantum ex quibusdam iraditùh nibus, tametsi multis modis adulteratis conjicere licet (i). Combien de fois aussi Malebranche n'invoquera-t-il pas ce même texte de saint Paul, déjà si cher à Clauberg et à Geulincx !

Le Traité de la réforme de t entendement^ malheureusement inachevé (2), est comme le Discours de la Méthode de Spinoza. C'est là qu'il expose son dessein, son but, et la route à suivre pour l'atteindre. Le dédain de toute expérience, soit de celle des sens, soit de celle de la conscience, la prétention de faire sortir d'une seule idée vraie, ou définition légitime, conçue par la seule vertu de l'entendement, toute la science de Dieu, de l'homme et de la nature, et de reproduire exactement, dans l'ordre des déductions qu'il en tire, l'ordre même des existences: voilà ce qui caractérise la logique de Spinoza, voilà ce qui nous donne à l'avance la clef de V Éthique.

En lisant les premières pages, il semble que la Réforme de r entendement soit un traité de morale plutôt qu'un traité de logique. En effet, le but de Spinoza, comme celui de Lucrèce, est avant tout de donner aux hommes le repos

(1) Ep.2\yX. n, p. 509.

(2) « Traciatus de intellectus emendatione^ et de via qua optime in « veram rerum cognitionem dirigitur, v

et le bonheur par la vraie science et par Tintelligence de Tordre universel. Il identifie le vrai et le bien dans la fin de rhomme, et il tend à la morale par la métaphysique. De là le nom à! Éthique qu'il donnera à toute sa philosophie. Hors de la pensée pure, hors de la connaissance et de Tamour de ce qui est éternel, il n'y a, selon Spinoza, ni vrai bien ni vrai contentement pour l'âme humaine. Luimôme il se représente à la recherche de ce vrai bien, et met, pour ainsi dire, son âme en scène, comme Descartes dans le Discours de la Méthode. Mais, tandis que Descartes aspire surtout à la paix de l'intelligence et à la certitude, Spinoza semble aspirer davantage à la paix de l'âme et au bonheur. Quels maux ne font pas souffrir à leurs malheureux -adorateurs toutes ces choses périssables, volupté, gloire, richesses que poursuit le vulgaire I Ayant reconnu par expérience leur vanité et leur futilité, il a résolu de rechercher, à la place de ces faux biens, un bien véritable qui, à lui seul, puisse remplir l'âme tout entière, et lui donner une félicité continue et souveraine. De la qualité de l'objet oîi elle place son amour, dépend le bonheur ou le malheur de l'âme. L'amour des choses périssables engendre la tristesse, la jalousie, la haine et les continuelles agitations ; 'l'amour de quelque chose qui ne passe pas, que nul ne peut nous ravir, l'amour d'une chose éternelle et infinie^ donnera seul à l'âme le vrai bien et le bonheur. C'est donc là que nous devons tendre de toutes les forces de notre intelligence et de notre volonté.

Mais quelle est la distinction entre le bien et le mal, entre la perfection et l'imperfection? Comme, d'après Spinoza, tout s'accomplit suivant des lois nécessaires et dans un ordre éternel, il est obligé de convenir qu'au sein de cet ordre éternel tout est également bon et parfait. Aussi il n'hésite pas à dire que, si nous nous faisons l'idée d'un vrai bien, idéal de la vie humaine, c'est seulement par un défaut de notre intelligence.Eneiret,rintelligence humaine, impuissante à comprendre cette nécessité universelle, conçoit une nature humaine supérieure à la sienne, et ne

voyant rien qui l'empêche d'atteindre à cet idéal, elle cherche les voies qui peuvent l'y conduire, ellç estime un vrai bien tout moyen qui mène à ce but. Il n'y a donc rien d'absolu, rien de réel, dans cette nature supérieure, dans ce vrai bien que Spinoza nous propose comme le but de la, vie de l'homme. Ce n'est qu'une pure illusion qui se dissipe* rait, en même temps que l'ignorance où nous sommes de l'ordre universel. Telles sont les conséquences nécessaires d'une doctrine, qui supprime la liberté morale, le bien et le mal absolus, pour tout soumettre à un ordre nécessaire dont toutes choses sont également, et au même titre, les parties intégrantes. II ne faudra pas perdre de vue cette déânition du vrai bien, pour apprécier à leur juste valeur certaines apparences spécieuses de la morale de Spinoza. La connaissance de l'union de l'âme avec la nature, connaissance qui n'exige pas la science de toute la nature, mais seulement de ce qui est relatif à notre union avec elle : voilà en quoi il fait consister cette nature humaine supérieure, qui est l'idéal auquel nous devons aspirer, en y poussant avec nous le plus grand nombre d'individus possible, afin que, dans l'intérêt de notre bonheur, leur intelligence et leurs désirs soient en harmonie avec les nôtres. De là, la nécessité detravailler à fonder une société où chacun Soit dans les iheilleures conditions possibles pour arriver à ce but. On n'y parviendra qu'en veillant à la philosophie morale, à l'éducation des enfants, aux progrès de la médecine et de la mécanique. Spinoza, de môme que Descartes, accorde la plus grande importance au perfectionnement de la médecine, pour les progrès du bonheur, et même de la moralité, et à celui de la mécanique, pour l'épargne du temps et de la peine des hommes. Le bonheur et la perfection de l'homme : voilà la On unique où doivent tendre toutes les sciences, toutes nos pensées et toutes nos actions; tout ce qui ne s'y rapporte pas, il le tient pour dangereux ou tout au moins inutile.

Cependant, il faut vivre en attendant que ce but soit atteint, et que l'intelligence trouve la bonne voie ; de là

l'importance de convenir provisoirement de quelques règles, pour nous guider dans la société des autres hommes. Ces règles provisoires, empruntées, comme celles de Descartes, à la sagesse et à la prudence vulgaire, sont aussi au nombre de trois : !• mettre nos discours à la portée du vulgaire, et consentir à faire avec lui tout ce qui ne peut nous empêcher d'atteindre notre but; 2° ne prendre de plaisir qu'autant qu'il est nécessaire pour la conservation de notre santé ; 3** ne rechercher l'argent qu'autant qu'il est nécessaire pour le soutien de notre vie et de notre santé, et pour nous accommoder avec les mœurs de nos concitoyens, en tant qu'elles ne s'opposent point à notre fin.

Ces règles étant établies, Spinoza s'occupe, de ce qui importe avant tout, c'est-à-dire de la réforme nécessaire pour disposer l'entendement à concevoir les choses de la manière dont elles doivent être conçues, et pour atteindre notre fin. D'abord il passe en revue les divers modes de perception sur la foi desquels il a jusqu'à présent affirmé ou nié toutes choses. Au plus bas degré de la connaissance, il met la perception par ouï-dire, ex auditu aut ex aliquo signo, sur la foi de laquelle nous croyons aux choses qui nous sont rapportées et que nous n'avons pas vues. Il n'accorde pas plus de valeur à la perception, ab experientia vaga, que nous acquérons à l'aide d'une expérience vague où la raison n'entre pour rien. Telles sont les connaissances acquises par les sens, telle est la croyance que ce qui s'est passé d'une certaine façon continuera de se passer de la môme manière. C'est le premier genre de la connaissance, c'est la sphère obscure des sens et de l'imagination, de l'opinion et des préjugés. Ces perceptions ont de la valeur pour la vie et pour la pratique, elles n'en ont pas pour la raison.

Au-dessus de ces deux modes de perception, il y en a un troisième, donné par le raisonnement, où l'on conclut l'essence d'une chose de celle d'une autre, mais non pas d'une manière adéquate, comme lorsque nous concluons

que le soleil est plus grand qu'il nous parait, parce que nous savons que nous voyons les objets plus petits de loin que de près. Enfin au-dessus de ce troisième mode, il en est encore un quatrième, seul valable, seul légitime, selon Spinoza, seul capable de nous conduire à notre fin, celui qui nous découvre l'essence ou la cause immédiate d'une chose, la raison intuitive, l'intuition directe, sans intermédiaire, de l'essence adéquate de l'objet perçu. Âînsi , de l'essence seule de l'âme nous savons , dit-il, qu'elle est unie au corps (i). Ce dernier mode de perception est le seul dont la vertu nous mette en possession de la perfection à laquelle nous aspirons. On voit que Spinoza proscrit non-seulement l'expérience, mais la raison discursive ou le raisonnement lui-même, du moins quand il part de principes dont il n'a pas la pleine et claire intelligence, c'est-à-dire quand il ne va pas de l'idée adéquate de la cause ou du principe à l'idée adéquate des effets ou des conséquences (2). Nous retrouverons dans V Éthique cette théorie de la connaissance, qui n'est pas sans analogie avec les quatre degrés de la connaissance du sixième livre de la République de Platon^ et même avec les cinq degrés de la sagesse distingués par Descartes dans la préface des Principes. Le point de départ de la méthode de Spinoza sera donc une idée pure de la raison, une idée claire ou vraie, conçue par la seule force de l'entendement. La foi de Spinoza à la vérité des idées est si absolue qu'il n'admet pas que la raison puisse élever un doute sur la conformité d'une idée claire avec son objet. Gomment en effet cette conformité n'existerait-elle pas, puisque l'idée,

(1) En effet, connaître Tessence de Tàme, c'est savoir, comme nous le verrons dans VÈthique^ qu'elle est Tidée du corps, ce qui nous donne immédiatement son union avec le corps.

(2) u Respondeo nos nunquam egere experimento nisi ad illa quœ ex urei definitione non possunt concludi^ ut, exempli gratia, existentia « modorum. » [Ep, 28.) .

« Mentis oculi quibus res videt observatque sunt ipsae demonstrationes. » {Eth,, lib. V, pr. 23, schol.)

telle qu'il la conçoit, est l'essence objective ou la représentation même de ce qui est formellement contenu dans son objet? Pour Spinoza, idée, essence objective, vérité, sont termes synonymes; la certitude est l'essence objective elle-même, c'est-à-dire la manière dont nous sentons l'essence formelle des objets. Nul, s'il n'a en lui l'idée adéquate ou l'essence objective d'une chose, ne peut savoir ce que c'est que vérité ou certitude. Mais quelle sera la preuve de la vérité ? Aucune autre que la vérité elle-même^ Spinoza dit très-bien que la vérité se révèle elle-même, qu'elle est son propre signe à elle-même (1). Il ne daigne môme pas s'arrêter à réfuter les sceptiques qui le nient et, comme les auteurs de VArt dépenser, il les traite de secte de menteurs, de gens qui parlent contre leur conscience, ou bien d'automates destitués de toute intelligence. Pour combattre un tel vice, on ne peut rien espérer, dit-il ironiquement, de la méthode , il s'agit seulement de faire des recherches sur l'obstination et sur les moyens de la guérir. Ainsi la méthode de Spinoza consistera à donner les règles pour distinguer l'idée vraie de toutes les autres perceptions, et pour enseigner à diriger l'esprit sous la loi de l'idée vraie.

Commefnt donc l'esprit distinguera-t-il l'idée vraie des idées feintes, des idées fausses et des idées douteuses? Spinoza cherche d'abord à montrer que nous ne courons aucun risque de prendre les fictions pour la vérité*, lorsque nous comprenons une chose clairement et distinctement. La fiction n'est possible que dans les limites de la connaissance obscure et confuse, que sur les choses composées et contingentes. La faculté de feindre est en raison inverse de celle de comprendre, et avec la conception claire des choses cesse la possibilité même de la fiction. La fiction, d'ailleurs, ne peut s'exercer que sur l'existence ou sur l'essence d'un objet. Or, par rapport à l'existence, on ne peut rien feindre touchant les choses né-

(1) « Est enim verum index sui et falsi. » Ep, 74, édit. Paulus.

cessaires ou impossibles, ni touchant les vérités étemelles. S'agit-il d'une vérité non éternelle, il suffît de comparer son existence à son essence, et de considérer Tordre de la nature, pours'assurer qu'ellen'est pas une fiction. Quant à l'essence des choses, toute fiction sera confuse, parce qu'elle a lieu seulement sur des objets composés, que l'esprit ne considère pas dans leur entier, et dans lesquels il ne distingue pas le connu de l'inconnu. De même^ en effet, qu'il ne peut y avoir de fiction sur Texistence des choses éternelles, de même il ne peut y en avoir sur l'essence des choses simples. Les choses simples sont entièrement inconnues, ou entièrement connues, la perception que nous en avons est donc nécessairement claire, et en conséquence elle est nécessairement une vérité et non une fiction. Donc toute fiction est obscure et confuse, tandis que l'idée vraie est claire et distincte; toute fiction a pour objet des essences contingentes et composées, toute idée vraie, au contraire, des essences simples et éternelles.

Même règle pour se préserver des idées fausses qui ne diffèrent des idées feintes que par l'assentiment de l'esprit. La fausseté consiste en ce qu'on affirme une chose d'une autre ; les idées simples, en elles-mêmes, ne peuvent donc être fausses, non plus que feintes. Quant aux idées claires elles ne seront jamais fausses, parce qu'elles sont toujours simples, ou susceptibles d'être ramenées à des idées simples. Or, qu'une idée simple ne soit jamais fausse, chacun, selon Spinoza, le comprendra, pourvu qu'il sache Ce que c'est que le vrai et le faux. Notre intelligence peut donc, sans scrupule, et sans crainte de se tromper, former à son gré des idées simples.

L'idée douteuse ne se distingue pas moins profondément de l'idée vraie. Spinoza remarque en effet que le doute ne vient pas dans l'esprit de la chose même dont on doute. Si nous n'avions qu'une seule idée, que cette idée fût fausse ou vraie, elle n'engendrerait aucun doute. C'est d'une autre idée, qui n'est pas assez claire et assez distincte, dans ce qu'elle affirme ou nie, par rapport à cette première idée,

que le doute naît dans notre âme. Donc Tidée qui nous jette dans le doute ne sera jamais une idée claire et distincte, et la raison ne risque pas plus de confondre Tidée vraie avec l'idée douteuse, qu'avec l'idée feinte ou l'idée fausse.

Mais Spinoza signale deux grandes causes d'erreurs, à savoir, la simultanéité de certaines choses dans l'imagination et dans l'entendement, d'où résulte le mélange de ce qui est confus et de ce qui est clair, et les abstractions par lesquelles on applique à un autre objet ce que l'on a conçu dans son véritable objet. Il insiste^ comme la plupart des cartésiens , sur les erreurs qui viennent de l'imagination et du langage, et sur l'importance de distinguer l'imagination de la pure intellection. On s'étonnerait de la sévérité avec laquelle il traite les abstractions, si l'on ne prenait garde que l'être, idée fondamentale de sa philosophie, n'est pas, suivant lui, une abstraction^ mais la première et l'unique réalité, saisie par une intuition immédiate, d'où il prétend déduire toutes choses d'une manière adéquate. En résumé, les idées feintes ou fausses ont leur origine dans l'imagination, ou dans des sensations fortuites et isolées qui ne dépendent pas de la puissance de l'entendement, tandis que les idées vraies naissent de la vertu propre de l'entendement. Les idées feintes ou fausses sont confuses et composées, taudis que les idées vraies sont claires, distinctes, simples, ou du moins se résolvent en des éléments simples parfaitement clairs. Les idées feintes ou fausses ont des objets composés et contingents, les idées vraies ont des objets éternels et simples. Si néanmoins quelque doute demeurait encore dans l'esprit sur la valeur d'une idée, Spinoza prescrit d'en dé- . duire par ordre tout ce qui légitimement peut en être déduit ; est-elle vraie, on en déduira sans interruption des choses vraies, est-elle fausse, il s'y rencontrera des contradictions qui en découvriront bientôt la fausseté. La suite exacte et régulière, l'enchaînement, l'ordre des idées : voilà, en dernière analyse, le remède contre la confusion

333 PHILOSOPHIE CARTESIENNE.

des idées, source de toutes nos erreurs, voilà la garantie de la vérité.

Former des pensées à partir d*une idée claire ou d'une définition légitime, deux termes synonymes pour Spinoza, sera donc la voie pour arriver à la vérité. Le propre d'une définition légitime est d'expliquer Tessence intime d'une chose. S'agit-il d'une chose créée, elle doit comprendre sa cause prochaine ; s'agit-il d'une chose incréée, elle doit au contraire exclure toute cause et l'expliquer par son être propre. Dans Tun et l'autre cas, la définition doit être telle que toutes les propriétés de l'être défini puissent s'en conclure. Ces déductions et ces conclusions n'ont pas seulement, d'après Spinoza, une valeur logique^ mais encore une valeur ontologique, c'est-à-dire, elles expriment fidèlement la vraie nature, Tordre et renchaînement des êtres. En effet, les idées étant les essences objectives des choses, non-seulement elles représentent ce qu'il y a de formel dans les choses, mais encore elles reproduisent leur ordre et leur enchaînement. Le rapport entre leurs essences objectives est le même que le rapport entre les essences formelles des choses, et les idées dans l'esprit sont liées de la même manière que les choses dans la nature. Que faudra-t-il donc pour que l'esprit, dans ses conceptions, reproduise l'image entière de la nature? Il s'agit tout simplement de trouver et de prendre pour point de départ l'idée première, l'idée la plus parfaite, dont l'essence objective soit la source de toutes les autres idées, et dont l'essence formelle soit la source de tous les autres êtres. Or, l'idée la plus parfaite, le premier objet de l'intuition immédiate, l'idée- mère de toutes les autres, c'est l'idéede l'être le plus parfait, c'est-à-dire celle de Dieu dont, suivant Spinoza, comme suivant Descartes, l'esprit humaina la connaissance innée. La méthode la plus parfaite, conclut Spinoza, sera donc celle qui enseigne à diriger l'esprit sous la loi de l'idée de l'être absolument parfait (1).

(1) Je rappelle que le De emendatione intellectus estînacheyé. Il s'arrôte au commencement de la recherche des moyens par lesquels nous

Aussi, dans V Éthique^ accusera-t-il la plupart des philosophes d'avoir interverti Tordre des idées philosophiques, en plaçant au dernier rang la nature divine qu'ils devaient contempler avant tout le reste, parce qu'elle est la première, selon lui, dans Tordre de la connaissance, aussi bien que dans celui des choses (2). Nous allons voir maintenant Spinoza faire l'application de cette méthode et prétendre, sans nul recours à l'expérience, par la vertu seule de la raison, reproduire dans ses déductions l'image entière de la nature, en partant de la plus haute et de la plus parfaite des idées, c'est-à-dire de Dieu, pour arriver à l'homme et à la nature.

nous élevons à la première des idées et à la connaissance des choses éternelles. Dans les dernières lignes, Spinoza annonce qn'il va traiter de ce qui constitue la forme de la vérité et des propriétés de Tentendement.

Page 1