II
les choses qui se passent dans le corps, tous les mouvements des esprits animaux, ne sont qu'une occasion, et non une cause, à Tégard de toutes les manifestations de rame. « Dieu a donné aux âmes, à l'occasion de ce qui se passe dans le corps, cette suite de sentiments qui est le sujet de leurs mérites et la matière de leurs sacrifices, et demôme il a donné aux corps, à l'occasion des désirs et des volontés de l'âme, cette suite de mouvements nécessaires à la conservation de la vie (4). »
L'alliance entre l'âme et le corps ne consiste donc pas en une réciprocité d'action, mais en une correspondance naturelle et mutuelle, continuellement entretenue pai* Dieu, des pensées de l'âme avec les traces du cerveau, et des émotions del'âme avec les mouvements des espritsanimaux. A proprement parler, il n'y a d'union entre l'âme et le corps. Il n'y a entre eux d'autre lien que lâ seule efficace des décrets divins. C'est à Dieu seul, et non au corps, que l'âme est unie (2). Si Dieu ne venait sans cesse à notre secours, nous n'aurions jamais que vains désirs, efforts impuissants; s'il ne voulait accorder ses volontés, toujours efficaces, avec nos désirs impuissants, nous demeurerions dans le monde, immobiles comme un roc, stupides comme une souche. Réciprocation de nos modalités appuyée sur le fondement éternel des décrets divins, voilà, selon Malebranche, tout le secret de l'union del'âme et du corps. Dieu donc seul est le médiateur de tout commerce entre l'âme et le corps.
Après avoir ainsi dépouillé l'homme de toute causalité et, en conséquence, de toute liberté, après avoir achevé de l'anéantir dans les mains de Dieu, Malebranche se raille de ces puissances imaginaires que les hommes, égarés par une fausse philosophie, attribuent si largement à euxmêmes et à la nature, il chante un hymne à ce Dieu qui est la cause unique de tout ce qui arrive au dedans comme
(1) W^ MéiHtation, (*j *v* Lniret, met.
au dehors de nous : « Non, Seigneur, la puissance qui donne Tôtre et le mouvement aux corps et aux esprits, ne se trouve qu'en vous. Je ne reconnais point d'autre cause véritable que Tefficace de vos volontés. Toutes les créatures sont impuissantes, je ne les crains point et je ne les aime point. Soyez Tunique objet de mes pensées et la fin générale de tous les mouvements de mon cœur (1). »
La théorie de la volonté, à laquelle se rattache celle des causes occasionnelles, vient donc aboutir exactement au mêmerésultat que celle delasensibilitéetdeTentendement. C'est en Dieu, et par Dieu seul, que notre esprit veut et aime, comme c'est en Dieu, et par Dieu seul, qu'il sent, qu'il connaît et qu'il comprend. Une peut rien sentir, si Dieu ne le modifie ; rien connaître, si Dieu ne l'éclairé ; rien vouloir, si Dieu ne l'agite vers lui. En un mot, tout vient de Dieu, et rien de la créature ; Dieu est tout, l'homme n'est rien, voilà l'esprit, voilà la conclusion, à peine dissimulée, de toute la doctrine de Malebranche sur l'homme. Malebranche reproche spirituellement au P. Boursier, champion à outrance de la prémotion physique, de faire Dieu semblable à un ouvrier qui aurait construit une statue dont la tête se meut par une charnière, et s'incline respectueusement devant lui, pourvu qu'il tire un cordon. Toutes les fois qu'il le tire, la statue salue, et il est content de ses hommages. Mais, un jour, ayant oublié de le tirer, la statue ne le salue pas, et de colère il la brise. Le système de Malebranche ne mérite-t-il donc pas aussi la même critique? N'est-ce pas Dieu qui tire seul le cordon (2) ?
(1) 6* Méditation.
(2) Les causes occasionnelles ont eu encore de nos jours quelques rares partisans. M. Cauchy a soutenu, pensant servir la théodicée chrétienne, que les forces physiques, tout i\ fait étrangères à la matière, ne sont autre chose que Dieu môme agissant Immédiatement d'après certaines lois, sur l'étendue. {Comptes rendus des Séances de r Académie des Sciences^ 1845, tom. XXI, p. 134 ) M. le docteur Carreau^ dans divers articles et brochures, a voulu rétablir en pliysiologie et opposer à l'Animisme de Stahl, les causes occasionnelles dégagées, dit-il, du mysticisme de Malebranche:
iJ2 PHILOSOPHIE CARTÉSIENNE.
Malebranche n'en célèbre pas moins, avec une sorte d'enthousiasme, les prétendus avantages moraux el religieux de sa doctrine. Par-dessus tous les autres, il met celui de nous ôter la crainte ou l'amour des créatures, pour nous apprendre à n'aimer et à ne craindre que Dieu seul. Si les causes secondes étaient efficaces, il faudrait les aimer ou les craindre, tandis qu'il ne faut aimer et craindre que Dieu. Ainsi, selon Malebranche, il n'y aurait qu'un pas de la croyance d'une efficace quelconque des causes secondes à l'adoration des créatures et au paganisme. Supposons qu'en efiet la foi à la réalité des causes secondes exclue l'adoration de la cause première, et qu'à nioins d'être païen, on ne puisse, comme il le veut, rechercher ou fuir l'action attribuée à une cause seconde, il nous semble que les causes occasionnelles elles-mêmes ne pourraient faire éviter un semblable danger. Si les créatures ne sont pas des causes, ne sont-elles pas néanmoins, comme le remarque Arnauld, des occasions qui déterminent à notre avantage, ou à notre désavantage, l'efficace de l'unique vraie cause efficiente? Or il importe peu auxhommes,qui ne regardent que leur intérêt, qu'on leur fasse le bien occasionnellement ou réellement. Ils aimeront certainement mieux, et avec raison, la cause occasionnelle que la volonté générale indifférente, déterminée par cette cause occasionnelle. Ainsi la doctrine de Malebranche donne lieu d'aimer les créatures, non moins que celle de l'efficace des causes secondes ; ainsi n'a-t-elle pas même ce chimérique avantage auquel son auteur attache un si grand prix.
Après cet avantage, Malebranche place celui d'épargner des volontés particulières à Dieu, qui n'entre plus en action que selon des lois générales, à propos de ces causes occasionnelles y sans qu'il soit besoin d'un décret particulier pour chaque circonstance semblable. Mais cet avantage n'est pas moins chimérique que le premier, puisqu'il n'est pas donné à la créature de produire elle-môme
(Voir trois articles, 24 avril, !•' et 15 mai 1868, de la Gaxette médicale^ sur le Traité du mécanisme de Slahl,)
ces occasions par son activité propre. Si les occasions elles-mêmes sont les effets d'une volonté de Dieu, comment épargneront- elles à Dieu une seule volonté particulière ?Le choc est la cause occasionnelle du mouvement, mais qui fait le choc, sinon celui-là même qui fait le mouvement? Le désir, l'attention, la volonté sont causes occasionnelles des idées de notre entendement et des mouvements de notre corps, mais qui produit en nous le désir, l'attention, la volonté, sinon celui-là ndême qui nous montre les idées et opère le mouvement? Chaque cause occasionnelle étant ainsi elle-même Teffet d'une volonté particulière de Dieu, loin de diminuer le nombre des volontés particulières en Dieu elle ne fera que l'augmenter. Si les créatures intelligentes ne sont pas causes réelles, mais seulement causes occasionnelles de leurs désirs, on a un cercle qui va à l'infini. Il faudra que la créature ait donné à Dieu occasion de former en elle chaque désir, par un désir précédent, et celui-là par un autre, ainsi de suite à l'infini. Les causes occasionnelles ne semblent donc, dans le système de Malebranche, qu'un rouage inutile, imaginé pour dissimuler l'anéantissement de la créature et de la volonté de l'homme. La cause occasionQelle étantun acte de Dieu, comme l'effet qui la suit, Malebranche devait dire que Dieu, suivant une loi générale, produit toujours certains phénomènes à la suite les uns des autres, et ne considérer les causes occasionnelles que comme des moyens employés par Dieu pour produire tel ou tel effet. N'accordons donc pas à Malebranche, pas plus qu'à Spinoza, ces prétendus avantages moraux et religieux, qu'ils croient l'un et l'autre découvrir dans des doctrines qui annihilent la personnalité humaine.
Voilà ce qu'est l'homme, d'après Malebranche, voyons maintenant ce qu'est Dieu. A vrai dire, nous n'avons pas cessé un seul instant de considérer Dieu, même en étudiant rhomme et le jeu de toutes ses facultés. Néanmoins il nous reste à le considérer directement en lui-même dans ses attributs et dans le gouvernement du monde.