CHAPITRE VII
Théologie naturelle de Malebranche. — Modification delà preuve de l'existence de Dieu de Descartes. — En quel sens, selon Malebraoche, Dieu est Tètre universel. — Immensité et éterniti^. de Dieu. — Distinction de l'immensité de Dieu et de l'étendue intelligible. — Attributs moraux. — Dieu substance même de la sagesse et de la justice. — De sa béatitude souveraine et de son amour infini. — Objet de cet amour infini. — Source de Tamour de la créature pour le Créateur. — De la nature de Tamour de Dieu. — Traité de l* amour de Dieu, — Malebranche du parti de Bossuet contre l'amour désintéressé. — Immutabilité de Dieu. — Conciliation de son immutabilité avec sa liberté et sa sagesse. — Critique de la liberté d'indifférence. — De la création. — Impossibilité de l'éternité du monde. — Impossibilité de son anéantissement. — De la conservation des créatures. — Création continuée.
Élevons-nous, comme dit Malebranche, jusqu'au trône de la majesté souveraine à qui appartient, de toute éternité cette terre heureuse et immobile oîi habitent nos esprits .
La vaste et magnifique idée de l'être souverainement parfait, voilà oîi il veut puiser tout entière la théologie naturelle. S'il attaque Spinoza qui a fait de l'univers son Dieu, il attaque aussi ceux qui, tout en ayant pour Dieu, non pas l'univers, mais le créateur de l'univers, le défigurent par d'indignes superstitions. Malebranche fait la guerre à l'anthropomorphisme presque aussi vivement que Spinoza lui-même, et comme la plupart des théologiens cartésiens, il n'admet pas une interprétation littérale des Écritures, quand il s'agit de la nature et des attributs de Dieu: «L'Écriture étant faite pour tout le monde, pour les simples aussi bien que pour les savants, elle est pleine d'anthropologies. Non-seulement elle donne à Dieu un corps, un trône, un chariot, un équipage , les passions de joie,
de tristesse, de colère, de repentir, et les autres mouvements de rame, mais elle lui attribue encore les manières d'agir ordinaires aux hommes, afin de parler aux simples d'une manière plus sensible (i). » Il désapprouve que les théologiens parlent de Dieu suivant ces anthropologie^s et suivant le langage populaire : « Il est permis à tout le monde de dire, avec TÉcriture, que Dieu s'est repenti d'avoir créé l'homme, ou qu'il s'est mis en colère contre son peuple ; mais ces expressions, ou de semblables, ne sont pas permises aux théologiens lorsqu'ils doivent parler exactement (2). » Il gémit sur cette quantité de bonnes gens qui, faute de philosopher un peu, ont des sentiments de Dieu bien indignes, qui dénaturent l'idée de l'être incompréhensible, qui limitent naturellement l'infini, qui mesurent sur l'humanité la substance infinie, qui humanisent toutes choses, et dépouillent Dieu de ses caractères essentiels, pour le revêtir de leurs qualités propres (3). Quelle différence entre ce Dieu et celui que la raison nous révèle par la notion, si profondément gravée en notre âme, de l'être infiniment parfait ! Mais, comme cette notion ne frappe pas les sens, on s'imagine qu'elle est une pure fiction de l'esprit. Cependant c'est à elle seule qu'il faut s'attacher, c'est elle seule qu'il faut suivre sans restriction, si on ne veut pas grossièrement errer sur la nature de Dieu et sur ses attributs.
Malebranche, qui est si fort embarrassé pour démontrer l'existence des corps, ne l'est en aucune façon pour prouver l'existence de Dieu. Dieu se peut, dit-il, prouver en mille manières : le plaisir, la douleur, chaque idée de l'esprit, chaque mouvement du corps peut servir à le démontrer. Mais il se découvre directement à nous dans son essence même par l'idée de l'infini. Si Malebranche emprunte à Descartes la preuve par l'idée de l'infini, ce n'est pas sans la
(1) l^'^ Discours sur la nature et la grâce,
(2) Ibid.
(3) 8« Entret, met.
modifier profondément. Descartes s'élève de Tidée de l'infini à Tétre infini, comme on va deTefTet à la cause. Selon Malebranche, au contraire, Tidéede Tinfini et Dieu sont une seule et même chose, rien ne peut représenter Tinfini^ si ce n'est l'infini lui-même. A rigoureusement parler, il n'y a môme pas d'idée de l'infini. Tout autre être se peut penser, sans qu'il soit, tout autre être laisse voir son essence sans son existence, son idée sans lui. Il n'en est pas de même de l'être infini. Gomme il esta lui-même son idée, comme il n'y a pas d'idée qui le représente, il existe nécessairement par cela seul qu'il est connu et pensé. « S'il est pensé, il faut qu'il soit (1).» Cette simple démonstration est, selon Malebranche, la plus claire et la plus solide de toutes celles que la métaphysique peut fournir, et place l'existence de Dieu, pour la clarté et la certitude, au même rang que le Je pense ^ donc je suis.
Selon Descartes, l'idée de l'infini est un effet par où on démontre la nécessité d*un être infini qui seul a pu la mettre en nous; selon Malebranche, l'idée de l'infini est la vue directe, immédiate de Dieu lui-même. Dans Descartes, la preuve par l'idée de l'infini s'appuie sur un raisonnement, dans Malebranche, c'est une preuve de simple vue.
Si l'objet de notre esprit, quand nous pensons à l'infini, est Dieu même, ce n'est pas à dire que la perception, qu'en a notre esprit, soit elle-même infinie. La réalité objective dans laquelle se perd mon esprit, n'a point de bornes, dit Malebranche, mais la perception que j'en ai est bornée. Si nous voyons la substance de Dieu même, c'est d'une manière confuse. Nous voyons plutôt qu'il est la source et l'exemplaire de tous les êtres que nous ne voyons sa pro-
(1) Entret, met, — Arnaold lui reproche de se contredire, tantôt disant qu'il n'y a point d*idée de Dieu, tantôt prétendant le démontrer par son idée. Malebranche répond : « No doit-on pas (juger que je prends quelquefois le mot d'idée généralement pour ce qui est l'objet immédiat de l'esprit ? L'idée de Dieu et Dieu même sont une seule et même chose. ■
(Réponse au Livre des vraies et fausses idées.)
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pre nature ou ses perfections en elles-mêmes. Pour savoir tout ce que nous en pouvons savoir, consultons attentivement Tidée de la perfection souveraine, et, en lui attribuant tout ce que nous découvrirons dans cette idée, ne craignons pas de faillir, puisque le mot Dieu n'est qu'une eiEpression abrégée d'être infiniment parfait, a Tout jugement, qui n'est pas formé sur la notion de l'être infiniment parfait, de l'être incompréhensible, n'est pas digne de la Divinité. Si les païens n'avaient abandonné cette notion, ils n'auraient pas fait des dieux de leurs chimères, et si les chrétiens la suivaient toujours, ils ne parleraient pas de Dieu comme quelques-uns en parlent (i). d
Dieu est l'être par excellence, il est celui qui est en même temps un et toutes choses, composé, pour ainsi dire, d'une infinité de perfections différentes, et tellement simple qu'en lui chaque perfection renferme toutes les autres sans distinction réelle. Il est l'être universel, l'être des êtres (2), non l'être fini composé, pour ainsi dire, de l'être et du néant, il est la source de toute réalité . « Pour juger de l'être, il faut sans cesse écarter de l'être la notion de tels ou tels êtres .(3). » Tout ce qu'il y a de positif dans les créatures, qui toutes sont des participations plus ou moins imparfaites de son être divin, il le renferme éminemment ; en conséquence il n'est formellement ni corps, ni esprit, ni rien de semblable à tout ce qu'il peut produire (4). Le terme lui-même d'esprit ne saurait être univoque à l'égard de Dieu et des créatures. Ces expressions d'être universel , d'être des êtres, ont attiré sur Malebranche, de la part du P. Hardouin , du P^ Dutertre, des journalistes de Trévoux (5), et même de Régis, des accusations d'athéisme
(1) ge Entret. met,
(2) Dans son dernier ouvrage, Réflexion sur la prémotion physique^ il rejette conime propre à iaduire eu erreur ce terme d'être des êtres.
(3) 9» Enlret, met,
(4) Sur l'existence et les attributs de Dieu^ consulter les Entretiens métaphysiques, et surtout le 2« et le 8«.
(b) Voir dans les Mémoires de Trévoux, juillet 1708 et les numéros suivants, la polémique au sujet de V Entretien avec un philosophe chinois,
et de spinozisme. Ils Taccusent de dire que Dieu est l'être universel, en ce sens que tous les êtres créés sont ses parties intégrantes ou composantes, et qu'il en est le tout, soit actuel, soit potentiel. Mais Malebranche entend que Dieu f st le principe , et non la somme des créatures. Tous les êtres créés et possibles, avec toute leur multiplicité, ne sauraient, dit-il, remplir la vaste étendue de Têtre ; Dieu peut en augmenter le nombre à Tinfini, sans que jamais ils égalent la réalité qui les représente.
De même qu'il est tout, il est partout, il est immense. Mais n'étant pas corporel , comment peut-il être répandu partout? Selon Malebranche, c'est précisément parce qu'il n'est pas corps, qu'il peut être partout, sans que sa substance soit étendue localement (2). L'immensité, c'est la substance divine partout répandue, non-seulement dans l'univers, mais infiniment au delà, partout tout entière, et remplissant tous les lieux sans extension locale (3). Elle est tout entière partout oîi elle est, et elle ne tient pas plus d'espace dans l'éléphant que dans le ciron. Quoique la matière soit divisible à l'infini. Dieu est à la fois tout entier dans son immensité et dans chaque partie de la matière. Malebranche essaye d'éclaircir cette notion si obscure de l'immensité divine par la comparaison avec l'éternité. L'étendue créée est à l'immensité divine ce que le temps est à l'éternité ; tous les corps sont étendus dans l'immensité de Dieu, de même que tous les temps dans son éternité. Gomme sa durée est tout entière dans chacun des moments qui passent au sein de son éternité, de même son immensité est dans chacun des points de l'étendue. Dieu n'est point en partie dans le ciel, et en partie sur la terre, il n'est pas tant dans le monde que le monde est en lui. C'est en lui que nous sommes, plutôt que lui
(I) 8« Entret. met.
(3) Ibid.
(3) 9« Entret, m4L
en nous. C'est en lui seul que nous avons le mouvement et la vie, c'est en lui, c'est dans sa substance que son ouvrage subsiste. Malebranche distingue, comme nous l'avons déjà vu, entre l'étendue intelligible et l'immensité. L'étendue intelligible n'est qu'un point de vue de l'immensité de Dieu; son immensité est sa substance même, et l'étendue intelligible n'est sa substance qu'en tant que représentative des corps.
Mais ne pourrait-on pas entendre que Dieu est partout, par sa simple opération, et non par sa substance ? Malebranche n'admet pas cette distinction. Il lui semble impossible de concevoir que l'opération de Dieu se sépare de sa substance. Son opération est l'acte même par lequel il opère, et non l'effet qui s'en suit; or comment Dieu lui-môme ne serait-il pas où est son acte? Si l'acte, dit-il, pour lequel Dieu produit ou conserve ici ce fauteuil est ici, assurément Dieu lui-même y est, et s'il y est, il faut qu'il y soit tout entier, et ainsi de tous les autres endroits oii il opère (1).
11. veut bien avouer que tout cela n'est pas clair, mais il prie de prendre garde que les perfections de Dieu, étant inÂnies, sont incompréhensibles. Qui croit clairement les comprendre, ou s'abuse, ou les dénature. Pour juger dignement de Dieu, il ne faut lui attribuer que des attributs incompréhensibles (2).
Passons des attributs métaphysiques aux attributs moraux, à la sagesse, à la justice, à la béatitude souveraine. Le Dieu de Malebranche non-seulement est sage et juste, mais il est substantiellement la sagesse et la justice mêmes. Il est sage par sa propre sagesse ; il n'est pas éclairé, il est lui-même la lumière, il contient et voit dans sa substance les idées ou essences de tous les êtres, avec toutes leurs modalités possibles, et, dans ses décrets, leur existence et
(1) 8* Entret, met.
(2) « Je vous avertis, une fois pour toutes, que, lorsque je parle de Dieu et de ses attributs, si vous comprenez ce que je vous dis, ou c'est que je me trompe alors, ou c'est que vous n'entendez pas ce que je yeux dire.
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toutes leurs modalités actuelles. Il voit tout en lui, tandis que nous ne voyons rien qu'en lui et à sa lumière. « C'est dans sa propre lumière que vous voyez ce que je vois et qu'il voit lui-même ce que nous voyons tous deux (1). » Ce n'est pas à dire, comme déjà il a été expliqué, qu'il voit en lui- môme, et que nous voyons en lui, le changeant et le corruptible. Il ne voit dans sa sagesse que l'essence immuable des choses; quant aux choses changeantes et corruptibles, il ne les voit que dans les décrets de sa libre volonté, par lesquels il les fait exister (2).
Il est juste essentiellement et par lui-même. La justice, qui est l'ordre immuable, consiste en effet dans les rapports des perfections et des idées renfermées dans sa substance ; il ne peut pécher, car il ne peut pas ne pas rendre justice à ses divines perfections, à tout ce qu'il est, atout ce qu'il renferme ; il ne peut pécher, car il ne peut agir contre ce qu'il est. Il ne peut môme vouloir positivement et directement produire quelque dérèglement, comme on le verra dans la doctrine de la providence. II n'est donc ni bon, ni miséricordieux, ni patient, selon les idées vulgaires; il peut différer la récompense ou la peine, selon que l'exige Tordre de sa providence, mais il ne peut se dispenser de rendre tôt ou tard à chacun selon ses œuvres. Il est toujours sévère, toujours observateur exact des lois éternelles, toujours agissant selon ce qu'il est : « Quoique cela ne s'accorde nullement avec les idées grossières de ces pécheurs stupides et endurcis qui veulent un Dieu humainement débonnaire et indulgent, ou un Dieu qui ne se môle point de nos affaires et soit indifférent sur la vie que nous menons (3). »
Comme il est la justice, il est aussi la béatitude souveraine par la plénitude éternelle de son amour infini. Quel est l'objet de cet amour infini ? Rien que ce qu'il y a de
0) 8e Enfret, met.
(2) Conversât, chrétienne ^ 3« Entret.
(3) 8« Eniret, met.
LE DIEU DE MâLEBRANGHE. 1^1
plus parfait, en conséquence, rien autre chose que luimême. S'il aimait autre chose que lui-même, son amour ne serait pas raisonnable. En Dieu, à la différence de l'homme, tout autre amour que Tamour-propre serait un amour déréglé (1). N'aimant que lui-même, n'aimera-t-il donc pas les créatures? Il les aime, mais parce qu'elles sont des participations de son être divin; il les aime suivant qu'elles en participent plus ou moins, suivant qu'elles sont plus ou moins parfaites. S'il les aimait autrement, il cesserait d'être souverainement parfait. Ainsi, dans son amour inOni pour lui-même, se trouvent immuablement le principe, la règle et la mesure de son amour pour les créatures (2). Là aussi est le principe de l'amour de la créature pour Dieu.
En effet, cet amour de Dieu pour lui-même, en s'imprimant sur notre âme, y produit le mouvement qui nous ramène vers Dieu comme vers notre fin suprême. Quelle est la nature de cet amour que l'homme, en vertu de ce mouvement d'en haut, doit rendre à Dieu ? Cette question agitait alors les esprils, au point de troubler à la fois l'Église et l'État. D'un côté, étaient les partisans de l'amour mercenaire, fondé sur notre propre intérêt; de l'autre, les partisans de l'amour pur, fondé sur la perfection infinie de Dieu, et sans retour sur nous-mêmes. Malebranche fut amené, malgré lui, à prendre parti dans ce débat, parce que le bénédictin Lamy, un de ses disciples, partisan de l'amour d-ésintéressé, l'avait cité en faveur de son opinion.
L'amour désintéressé était alors fort décrié ; un grand nombre de théologiens le combattaient comme le principe du quiétisme, comme un monstre dangereux. Aussi Malebranche s*empressa-t-il de réclamer contre la doctrine que lui attribuait le P. Lamy, et contre la citation dont il prétendait s'autoriser. Il soutint que Lamy avait mal pris sa pensée, et Lamy soutint, dans sa réplique, que Malebran-
(I) 9« Entret met,
{*!) Saint Thomas donne la môme règle de rumeur de Dieu pour les créatures, Summa theol.y 1* pars, quaest. 20, art. V.
che avait changé de sentiment (1). A cette occasion, M aiebranche publia le Traité sur l'amour de Dieuy où, sans nommer personne, il exposait son vrai sentiment et tâchait d'éclaircir la matière (2). Gomme Bossuet, il s'y prononce à la fois contre les deux excès de Tamour mercenaire et du pur amour. Sans nul doute, notre amour doit se terminer à Dieu, et non à notre propre félicité ; mais Dieu étant la source de toute félicité, comment séparer notre félicité de l'amour même qui en est la source? Notre volonté, par qui seule nous pouvons aimer Dieu, n'est-elle pas l'amour de la béatitude ? Nous ne pouvons donc aimer Dieu que par amour de béatitude, et Tamour de Dieu, même le plus pur, est intéressé, selon Malebranche, en ce sens, qu'il est excité par l'impression naturelle que nous avons pour la perfection et la félicité de notre être (3).
(1) Le passage de Malebranche, cité par Laray dans le dernier chapitre du 4« vol. de la Connaissance de soi-même, est extrait du 8** entretien des Conversations chrétiennes ; mais il est incomplètement reproduit, et Malebranche nous parait avoir raison de réclamer contre cette citatiou tronquée.
(2} Voici comment le P. André raconte cette affaire ; « Le P. Lamy le cita dans un ouvrage publié en faveur du pur amour. C/était, dans les circonstances, une sommation en forme de prendre parti. Le P. Maiebranche baissait mortellement la dispute. II aimait M. de Cambrai qui s'était montré favorable à son système sur les idées. Il craignait M. de Meaux qui menaçait son Traité de la nature et de la grâce, 11 craignait encore plus le moindre soupçon de quiétisme, qui était alors l'accusation à la mode ; il fallut donc rompre le silence. Il composa son Traité de l'a" mour de Dieu où, sans nommer personne, il tacha d'éclaircir la matière à la satisfLiction des deux partis. Mais, après tout, il y soutient que la volonté n'étant autre chose que l'amour naturel de la béatitude, nous ne pouvons rien aimer ni rien faire que parle motif de cet amour. » (l*f Discours sur l'amour désintéressé.)
Le P. Lamy répondit au traité de Malebranche par trois lettres ajoutées au tome V de la Connaissance de soi-même de l'édition de 1698. Malebranche répliqua par trois lettres à la fin de Tédiiion des Méditations chrétiennes de 1698. Lamy répliqua à son tour par de nouvelles lettre», auxquelles Malebranche répondit encore, à la suite.des Méditations chrétiennes de 1G99.
(3) I^eibniz se prononce aussi, dans le môme sens que Malebranche, en faveur de Bossuet.
Par suite de rîndissoluble union de sa puissance avec sa sagesse et son amour, Dieu est immuable, quoique souverainement puissant et libre. L'immutabilité, d'accord avec la liberté souveraine, est une des perfections essentielles de la nature de Dieu. Déjà nous avons vu que Timmutabi* lité n'appartenait à la raison que parce que la raison appartient à Dieu. Dieu est indépendant, aucun changement ne peut arriver en lui, que par lui et par ses propres décrets. Mais ses décrets, formés sur sa sagesse imçiuable, règle de toutes ses volontés, sont éternels et immuables. Il a si bien su ce qu'il faisait, il a si bien tout prévu, qu'il ne peut vouloir les révoquer. Il suit nécessairement l'ordre ou la raison, non par contrainte, mais au contraire par l'excellence môme de sa nature. Il est assujetti à l'ordre comme il est assujetti à lui-même. Ainsi Malebranche se sépare de Descartes sur la question de la liberté de Dieu; il repousse la liberté d'indifférence, non-seulement en ellemême, comme indigne de Dieu, mais par ses conséquences dans la science et dans la morale. « Certainement si les vérités et les lois éternelles dépendaient de Dieu, si elles avaient été établies par une volonté libre du Créateur, en un mot, si la raison que nous consultons n'était pas nécessaire et indépendante, il me paraît évident qu'il n'y aurait plus de science véritable... Voit- on clairement que Dieu ne puisse cesser de vouloir ce qu'il a voulu d'une manière entièrement libre et indépendante ? Pour moi, je ne puis concevoir de nécessité dans rindiiférence (1). » Avec cette indifférence tout devient désordre et confusion dans la science et dans la morale. « Ce faux principe que Dieu n'a pas d'autre règle en ses desseins que sa pure volonté, répand des ténèbres si épaisses qu'il confond le bien avec le mal, le vrai avec le faux, et fait de toutes choses un chaos où l'esprit ne connaît plus rien (2). » Dieu, en vertu de sa perfection infinie, ne peut faire que ce qui est le plus
(1) 10« Éclairciss. à la Recherche.
(2) 3« Entretien met, .
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eonfonne à l'ordi^e oo le meilleor ; tel est le principe de ropiimiftine de Malebrancbe.
Après avoir considéré Dieu en lui-même, Malebrancbe nous le représente sortant, pour ainsi dire, de lui-même, et prenant le dessein de se répandre au dehoi*s dans la production des créatures. Il défend d'abord Tidéede lacréation, jugée impossible par Spinoza. Le monde n'est pas une émanation nécessaire de Dieu, car Dieu se sufOt à luimême. Il n'y a point de rapport entre l'être et le néant; c'est de Dieu que toutes les créatures reçoivent leur existence. La négation de la création lui semble la source de toutes les erreurs du misérable Spinoza. Cependant, de ce que nous sommes, est-il nécessaire de remonter à un Dieu créateur? Nous sommes, objecte Ariste dans le neuvième entreljen, cela est constant, mais peut-être nous ne sommes point faits, noire nature est éternelle, nous sommes une émanation nécessaire de la Divinité, et nous en faisons partie. L'être infiniment parfait, c'est Tunivers, c'est l'assemblage de tout ce qui est. A cette pensée qui, plus d'une fois sans doute, est venue troubler son esprit, Malebrancbe semble éprouver une sorle d'horreur. Il ne peut croire que ceux qui soutiennent de semblables chimères en soient réellement persuadés. L^'auteur, dit-il, qui a renouvelé cette impiété convient que Dieu est l'être infiniment parfait; « et cela étant) comment aurait-il pu croire que tous les êtres créés ne sont que des parties ou des modifications de la Divinité 1 »
Il est vrai que nous n'avons aucuneidée de cette efficace infinie par laquelle Dieu donne l'être et le conserve. Gomment Taurions-noùs^puisque n'ayant aucune puissance, nous n'avonsnullc idée d'uneefficacequelconque?D'ailleurs, àdéfaut de preuves positives de la création, on peut du moins en donner de négatives, A supposer que la matière ne fût pas créée, Dieu ne pourrait ni la mouvoir ni l'arranger. Pour la mouvoir et l'arranger, il faut en effet qu'il la connaisse ; or, comme il ne tire ses connaissances que de lui-même, il ne peut la connaître, s'il ne lui donne l'être. Si les hommes ne
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comprennent pas la force de cette raison, s'ils imaginent que Dieu peut mouvoir la matière sans l'avoir créée, c'est qu'ils se persuadent faussement, d'après eux-mêmes, que mouvoir et créer sont deux choses différentes. Une autre raison, selon Malebranche, qui les porte à juger la matière incréée, c'est qu'en songeant à l'étendue, ils la conçoivent comme nécessaire ; or, comme la matière n'est que del'é* tendue et de l'espace, ils la confondent avec cette idée d'une étendue éternelle et nécessaire. Mais il faut distinguer l'étendue intelligible, qui seule' est nécessaire, de l'étendue matérielle qui l'est si peu, que la foi seule nous révèle son existence. Il ne faut pas attribuer au monde matériel ce qui n'est vrai que du monde intelligible, ni à la créature ce qui n'est vrai que du Créateur. Ne faut-il donc pas juger des choses par leurs idées? Oui, répond Malebranche, quant à ce qui regarde leur essence ; non, quant à ce qui regarde leur existence. Sur la foi de l'idée de l'étendue intelligible nécessaire, éternelle, infinie, nous n'avons pas raison de croire qu'il existe môme un seul pied carré d'étendue matérielle (1).
Non-seulement le monde, selon Malebranche, est créé, mais il est créé dans le temps. Il avoue cependant que création et éternité ne s'excluent pas nécessairement. A ne considérer, dit-il, que sa puissance. Dieu a sans doute pu créer le monde de toute éternité, car jamais il n'a été sans puissance ; mais, à consulter sa sagesse, il n'a pas dû conférer à ce qui est dépendant une existence éternelle. Â la matière dépendante l'éternité ne peut convenir. Si l'éternité ne renferme pas l'indépendance, l'indépendance renferme l'éternité (2). Quoique étemelle et immuable, la volonté de créer n'a rien de nécessaire. Dieu a pu, il a dû former, de toute éternité, le conseil de créer le monde, mais de le créer dans le temps (3). Puisqu'il fallait que
(1) 9« Méditation.
(2) !«' Discours sur la nature et la grdce^ art. 4.
(3) 7« Entref. met.
l'éternité précédât le monde, peu importe le tôt ouïe tard dans le temps de la création.
Mais si Malebranche veut que le monde ait commencé, il ne veut pas qu'il finisse. Il nie Téternité du monde a parte ante, sous prétexte qu'une éternité, même dérivée, lui enlève la dépendance, mais il lui accorde, de même que Descartes, l'éternité aparté post. Au point de vue de la puissance, Dieu, dit-il, a pu créer le monde de toute éternité, et il pourrait aussi l'anéantir; il le pourrait sans doute, mais, au point de vue de sa sagesse, il n'en fera rien. L'éternité des substances marquerait une indépendance qui ne leur appartient pas, mais leur anéantissement marquerait de l'inconstance dans celui qui les a créées (1). Enfin si Dieu anéantissait une substance, il y aurait en lui une volonté aboutissant au néant, ce qui est indigne de sa perfection infinie.
Voyons maintenant comment Dieu conserve le monde, après l'avoir créé. Avec toute l'école cartésienne, Malebranche ne distingue pas entre la création et la conservation des créatures. L'instant de la création, dit-il énergiquement, ne passe pas. Il ne faut pas croire qu'un corps une fois créé, il suffise que Dieu le laisse là pour qu'il continue d'exister, car il n'en est pas des ouvrages de Dieu comme de ceux des hommes. L'architecte mort, la maison subsiste, il est vrai, mais l'architecte n'a pas donné l'être aux matériaux qu'il emploie, tandis que notre être dépend essentiellement du Créateur. Dieu fait tout et il ne suppose rien. Un corps existe, parce que Dieu veut qu'il soit, et il continue d'exister, parce que Dieu continue de le vouloir. Imaginez qu'il puisse continuer d'êlre. Dieu ne continuant pas de vouloir qu'il soit, et vous le rendez indépendant, tellement indépendant, que Dieu ne pourra plus l'anéantir. En effet il ne le pourrait qu'au moyen d'une volonté positive, ayant le néant pour terme, ce qui est indigne de lui. Supposez môme que Dieu puisse détruire les créatures
(1) l«r Discours sur la nature et la grâce ^ art. 4.
quand il voudra; si elles peuvent subsister sans Tinfluence continuelle du Créateur, elles n'en seront pas moins essentiellement indépendantes. Elles ne seront par rapport à lui que ce qu'est par rapport à nous la maison, à laquelle nous pouvons bien mettre le feu, quand il nous plaît, mais qui subsiste sans que nous la soutenions, et qui, à parler exactement, ne dépend pas de nous, parce qu'elle subsiste sans nous. Or quelle plus grande marque d'indépendance que de subsister par soi-même et sans appui? A chaque instant nous sommes ce que nous sommes, parce que Dieu nous crée tels que nous sommes. Hors de cette dépendance, tout semble à Malebranche orgueil diabolique, prétention impie de la créature à l'indépendance à l'égard du Créateur.
Mais si Dieu se suffit à lui-même, pourquoi s'est-il décidé à créer? Comment celui auquel rien ne manque a-t-il pu vouloir quelque chose ? Nous avons maintenant à chercher quel est, d'après Malebranche, le motif de la création et à quelles conditions le monde sera digne de la perfection infinie de son auteur.