CHAPITRE VIII
Du motif de la création du monde. — Tout mondo fini et profane io digne de Dieu. — L'incarnation nécessaire dans le plan du monde.
— Justification de l'ouvrage de Dieu. — Distinction de l'ouvrage et des voies. — Simplicité et fécondité des voies de Dieu. — Distinction de la perfection des voies et de celle de l'ouvrage. — Les volontés générales seules dignes de Dieu. — Grandeur et sagesse infinie des lois générales par lesquelles Dieu règle tout dans l'nnivers.
— Désaccord «entre Malebranche et Descartes sur la formation des êtres organisés. — Accord sur les causes finales. — La providence générale triomphe des objections sous lesquelles succombe une providence particulière. — Application du système des volontés gént^rales à Tordre de la grâce. — Contradictions de Malebranche au sujet de la grâce. — Accusations de pélagianisme. — Essai de conciliation des volontés générales avec les jugements ordinaires sur les desseins de Dieu, avec les prières de l'Église, avec les miracles. — Accusation de ruiner le surnaturel. — Croyance de Malebranche à l'unité essentielle de la raison et de la foi. — Subordination de la foi à la raison.
On ne peut s'imaginer que Tabondance divine rende Dieu impuissant, sans aller, selon Malebranche, contre un fait constant. De ce que Dieu se suffit pleinement à lui-môme, il résulte que le monde n'en est pas une émanation nécessaire, mais non qu'il ne pourra pas le créer, s'il lui plaît, avec une liberté entière, et par un motif digne de lui. Quel sera ce motif vraiment digne de Dieu ? Est-ce en vertu de sa bonté infinie qu'il se déterminera à sortir de lui-môme et à créer le monde? Malebranche, contrairement à Platon, repousse ce motif qu'il regarde comme indigne de Dieu. En effet la volonté de Dieu n'est que l'amour qu'il se porte à lui-môme, et c'est en lui seul que doit se trouver la fin de tous ses décrets. Nous pouvons bien dire que Dieu nous a faits par pure
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bonté, en ce sens qu'il nous a faits sans avoir besoin de nous, mais il ne nous a faits que pour lui. C'est humaniser la Divinité que de chercher hors d'elle le motif et la fin de son action (1).
A défaut de la bonté, quel sera donc le motif, digne de Dieu, qui le déterminera à créer le monde? Nul autre que la considération de sa propre gloire. Malebranche prévoit, et il met lui-même dans la bouche d'Ariste, un des personnages de ses Entretiens métapkysiquesy l'objec* tion qui se présente naturellement à l'esprit contre un semblable motif. Dire que Dieu a créé le monde à cause de la gloire qu'il devait en retirer, n'est-ce pas supposer qu'il est déterminé à agir par un motif tiré du dehors ? N'est-ce pas là aussi une pensée humaine indigne de l'être souverainement parfait? Ritter,reprenant pour son compte l'objection d'Ariste, reproche à Malebranche, dont la philosophie lui semble imbue de tous les préjugés de son temps, défaire agir Dieu à la façon d'un Louis XIV. Voyons ce qu'entend Malebranche par cette gloire en vue de laquelle Dieu a créé le monde, et si elle a quelque chose de commun avec la gloire des hommes, suivant le reproche du philosophe allemand.
Voici la comparaison dont Malebranche se sert pour faire comprendre sa pensée. Lorsqu'un architecte a fait un bel édifice, il en a une secrète complaisance. La beauté de son ouvrage lui fait honneur, elle porte le caractère des qualités qu'il estime et qu'il aime. Que s'il arrive que quel* qu'un s'arrête pour contempler et admirer cet édifice, l'architecte en tire une seconde gloire, toujours fondée sur l'amour et l'estime des qualités qu'il possède, et qu'il serait bien aise de posséder à un degré plus éminent. C'est d'une façon analogue, selon Malebranche, que nous devons concevoir Dieu créant le monde pour sa gloire. Il s'aime nécessairement lui-même et toutes ses perfections; il ne peut agir que selon ce qu'il est, donc son ouvrage*
(t) 9« Entretien métaphysique»
portant la marque des attributs dont il se glorifie, ne peut pas ne pas lui faire honneur. Dieu s'aimant et s'estimant invinciblemeut, il a de la complaisance et il trouve sa gloire dans un ouvrage qui exprime en quelque manière ses excellentes qualités . Quanta la seconde gloire, il la tire, comme l'architecte, des spectateurs et des admirateurs de son édifice. Mais cette seconde gloire n'est qu'accessoire, et elle dépend entièrement de la première qui seule est essentielle. Supposez qu'il n'y ait point d'intelligences qui admirent son ouvrage, qu'il n'y ait que des hommes insensés et stupides qui n'en découvrent pas les merveilles, qui le méprisent, qui le blasphèment, Dieu n'en a pas moins cette gloire dont le principe est l'amour et l'estime qu'il a pour lui-même. Ainsi cette gloire de Dieu qui, d'après Malebranche, est le motif de la création, n'est pas tirée du dehors, elle n'a rien d'humain, elle s'identifie avec l'amour et l'estime qu'il a pour lui-même (1).
Mais il s'agit maintenant de voir à quelles conditions Dieu tirera de son ouvrage la plus grande gloire possible. Suivons donc, suivant les belles expressions de Malebranche, le Créateur prêta sortir de lui-même, hors de son sanctuaire éternel, prêt à se mettre en marche pour la production des créatures , et voyons quelles seront les voies et la magnificence de ce monde digne de lui. Dieu ne produira pas le monde s'il ne trouve le secret de le rendre divin, et proportionné à son action divine, sinon À\ n'en tirerait pas toute la gloire qu'il peut en tirer. Mais l'univers, quelque grand, quelque parfait que nous puissions le concevoir, sera toujours indigne de Dieu, tant qu'il sera fini. Tout monde fini et profane étant nécessairement indigne de Dieu, comment donc prendrat-il le dessein de le produire? Voilà la grande difficulté. Il semble qu'on puisse la lever en composant l'univers d'un nombre infini de tourbillons , ce qui était le sentiment de la plupart des cartésiens? Mais Malebranche repousse cette
(l) 8* Lniret. met.
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infinité de Tunivers, non pas, comme il a soin de le remarquer, qu'elle lui semble porter nécessairement préjudice à l'infinité de Dieu, mais parce qu'elle ne suffit pas à faire le monde digne de lui. « Il n'y a point de substance plus imparfaite, plus éloignée de la Divinité que la matière, fût-elle infinie... Une étendue corporelle infinie n'aurait rien de divin, car Dieu n'est pas l'infini en étendue, mais l'infini tout court (i). » Ajoutons cependant que Malebranche a peur qu'un univers, infini en extension et en durée, ne porte pas assez la marque de sa dépendance , et qu'une œuvre éternelle ne paraissepouvoir se passer d'ouvrier. Ainsi il ne veut ni d'un monde fini ni d'un monde infini; quel est donc son secret pour faire le monde digne de Dieu?
Ce secret il l'emprunte à la théologie. Il fait intervenir ici d'une manière fort peu philosophique, et aussi, à ce qu'il paraît, fort peu orthodoxe, le mystère de l'incarnation. En effet c'est seulement par l'union avec une personne divine, c'est-à-dire par l'incarnation, que le monde, selon Malebranche, peut cesser d'être profane et devenir digne de Dieu. Aussi Dieu a-t-il mis Jésus-Christ en tête de son ouvrage et de ses desseins, afin que tout y fût divin : « L'incarnation du Verbe est le premier et le principal des desseins de Dieu, c'est ce qui justifie sa conduite, le seul dénouement de mille et mille difficultés, de mille et mille contradictions apparentes (2). » Ailleurs il dit : 8 Toutes les fois que Dieu agit, il agit selon ce qu'il est, et il prononce le jugement éternel et immuable qu'il porte de ses attributs. Mais Dieu ne prononce jamais parfaitement ce jugement qu'il porte de lui-même, que par l'incarnation de son fils, car c'est seulement en unissant son Verbe h son ouvrage qu'il prononce l'infinité de ses attributs. Tout est profane par rapporta Dieu et doit être consacré par la divinité du fils. Il n'y a que l'Homme-Dieu qui puisse joindre la créature au Créateur (3). d II a fallu, dit-il,
(1) «• Entret, met,
(2) Oe Entret. met.
(3) t.4" Entret. met* D y donne ane preuve originale de la vériiô de
dans le Traité de la nature et de la grâce, que Dieu créât l'univers pour rÉgtise et TÉglise pour Jésus-Christ. C'est en Jésus-Christ que tout subsiste, car il n'y a quelui qui puisse rendre Touvrage de Dieu parfaitement digne de soa auteur; c'est lui qui est la clef de voûte, le commencement et la fio des voies du Seigneur.
Ariste, dans les Entretiens métaphysiques y reproche à Théodore, qui est Malebranche, d'avoir toujours recours aux vérités de la foi pour se tirer d'affaire^ disant que ce n'est pas là philosopher. Que répond Théodore? a Que voulez- vous, Ariste? c'est que j'y trouve mon compte, el que sans cela je ne puis trouver le dénouement de mille et mille difficultés. Quoi donc ! est-ce que l'univers sanctifié par Jésus-Christ, et subsistant en lui, pour ainsi dire, n'est pas plus divin, plus digne de l'action de Dieu que tous vos tourbillons infinis (4)? v
Si les philosophes ne se sont pas tenus pour satisfaits de cet emprunt à la théologie, les théologiens eux-mêmes ne l'ont pas été davantage. En effet Malebranche, dans l'intérêt de son système, donnait un tour particulier et nouveau au dogme de l'incarnation.
Au lieu d'un fait miraculeux, subordonné par la bonté infinie de Dieu au péché de l'homme, au lieu d'un grand remède à un mal qui aurait pu ne pas avoir lieu, il change l'incarnation en une partie essentielle du plan de l'univers . Quoique l'homma n'eût point péché, une personne divine, selon Malebranche, n'aurait pas laissé de s'unir à l'univers pour le sanctifier, et l'univers réparé par Jésus* Christ, vaut mieux que l'univers sans la chute, sans Jésus- Christ. Avec une hymne ancienne de l'Église, Malebranche s'écrie : 0 certe necessarium Adœ peccatumy felix culpa quœ talem redemptorem meruit (2). Arnauld et Fénelon ont
la religion chrétienne, fondée sur ce qu'elle joint le ciel avec la terre, le fini et l'infini par l'Homme -Dieu.
(1) 9" Entret.mét.y 5.
(2) Convei'sat. chréi,, 2« entret. Leibnix, dans ses Essais de Théodicés, fait cette même citation en faveur de son optimisme.
tous deux vivement attaqué cette nouveauté théologique.
Après avoir ainsi justifié le dessein de la création, Maie* branche entreprend dejustifier la création elle-même, telle qu'elle est, par Texamen de ses voies, par la démonstration de sa magnificence, par la réfutation des diverses objections tirées des imperfections de ce monde. « Tâchons, dit-il, de découvrir quelque chose dans la conduite que Dieu tient pour l'exécution de son grand dessein (1). n A un premier regard jeté sur le monde, il semblerait qu'il soit l'ouvrage d'une nature aveugle et sans dessein. Si quelquefois cette nature agit avec une intelligence infinie, combien souvent aussi ne semble-t*elle pas abandonner les choses au désordre et au hasard ! Dieu veut faire l'ouvrage le plus parfait qui se puisse, ne serait-il donc pas plus parfait, s'il était exempt de mille défauts qui sautent aux yeux de tous ? Quel mystère se cache donc sous une conduite aussi peu régulière ? La contradiction, selon Malebranche, disparait par la distinction de l'ouvrage et des voies.
Il a d'admirables pages sur la magnificence du monde, sur Jes merveilles de l'infiniment petite et de l'infini* ment grand, où notre esprit se perd également. Mais pour juger l'auteur du monde, il ne s'agit pas seulement de considérer son ouvrage en lui-môme et de contempler ses merveilles, il faut considérer aussi les voies par où il les a produites et par où il le conserve ; de même que pour juger de l'habileté de celui qui a tracé un cercle parfait et du mérite de son ouvrage, il faut que je sache comment il l'a tracé, avec la main oii le compas. Un peintre n'a-t-il pas cru autrefois donner une preuve suffisaute de son habileté en traçant un cercle avec la main, sans le secours d'aucun instrument? Dans l'examen de la création, il ne faut donc pas séparer les voies de l'ouvrage, de même que Dieu lui-même ne les a pas séparées dans ses conseils éternels sur le monde le plus digne de lui. Non
(1) Traité de la nature et de la grâce, l«r dise, art. 6.