‹ Histoire de la philosophie Cartésienne (volume 5)Chapitre 16 sur 77 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Cartésiens qui combattent Malebranche. — Ârnauld. — Arnauld^ un des premiers disciples de Descartes en France. — Son cours de philosophie au collège du Mans à Paris. — Ses divers trayaux philosophiques. — Talent pour la dialectique. — Attachement à Descartes. — Traces de cartésianisme môme dans ses ouvrages de pure théologie. — Caractère particulier de son cartésianisme. — Défend Descartes contre tous ses adversaires et surtout contre les théologiens, contre Huet, contre le P. Valois. — Éloquente apologie de Descartes contre M. Lemoine, doyen de Vitré. — Défense de la philosophie contre TasBimilation à l'héréàe.

— Contre la thèse de la corruption naturelle et de Taveuglement progressif de la raison. — Contre la prétendue incertitude de toutes les opinions humaines. — Indignation contre le reproche, adressé à Descartes, d'avoir trouvé Tart de séparer, plutôt que d'unir l'&meet le corps.

— Reconnaissance pour les services rendus par la philosophie cartésienne à la croyance en Dieu et à l'immortalité. — Hission prt>Tidentielle de Descartes* — Rapports d' Arnauld et do Malebranche. — Estime d'Arnauld pour la Recherche de la vérité, et amitié pour son auteur. —

— De l'origine et des diverses circonstances de leur querelle au sujet de la gr&ce. — Qualités et avantages de Tun et de l'autre des deux adversaires dans cette lutte. — Du ton de la discussion. •— heures, personnalités, railleries. ^ Deux phases principales de cette controverse. — Pourquoi Arnauld attaque Malebranche sur les idées, avant de l'attaquer sur la grâce. — Des vraies et des fausses idées, — Descartes opposée Malebranche.

Avant de passer aux disciples particuliers de Malebranche, nous devons nous arrêter à plusieurs cartésiens illustres, ses contemporains qui, tout en étant fidèles à Descartes, ontplus ou moins vivement combattu quelques-unes des doctrines particulières de Fauteur de la Recherche de la vérité. Cette polémique est le complément nécessaire de rexposition delà philosophie de Malebranche. C'est au sein même du cartésianisme que Malebranche a rencontré ses

plus redoutables adversaires. Les uns rejettent, sans exception, tout ce qui appartient en propre à Malebranche; les autres retiennent quelques-uns de ses sentiments sur la vision en Dieu et les causes occasionnelles, et, même en le combattant, subissent plus ou moins rinfluence de ses doctrines et de son génie.

Celui de tous les cartésiens qui se montre le plus opposé aux doctrines particulières de Malebranche , c'est Arnauld. Déjà nous l'avons rencontré plusieurs fois, dans cette histoire, intervenant en faveur de la philosophie nouvelle, soit qu'il accrédite les Méditations par ses bienveillantes objections, soit qu'il s'élève contre l'arrêt des censeurs de Rome qui la condamne, ou qu'il prenne sa défense dans un mémoire adressé au Parlement de Paris. Malebranche lui reproche à tort de n'avoir pas l'intelligence ouverte aux choses métaphysiques, s'étant mis à philosopher sur le tard. En effet, dès l'âge de vingt-six ans, Arnauld avait, pendant deux ans, enseigné la philosophie au collège du Mans à Paris, conformément à une prescription du règlement de la maison de Sorbonne, imposée à tous ceux qui aspiraient à en faire partie, en un temps oîi la philosophie était en honneur parmi les théologiens, comme parmi tous les esprits cultivés (1). Bayle dit qu' Arnauld a été jansé-

(1 J Arnauld n'ayant pas accompli cette condition au temps touIu^ c'està-dire avant sa licence, mais seulement Tannée suivante, Richelieu s'opposa à son admission définitive en Sorbonne, Arnanld n'y fut reçu qu'après la mort du cardinal. Voici ce que dit Tauteur de la Vie du P, de Condreriy second supérieur de TOratoire, sur ce règlement de la Sorbonne : « C'est une des lois do la célèbre maison de Sorbonne que ceux qui aspirent à l'honneur de sa Société doivent enseigner publiquement un cours de philosophie dans l'université de Paris. Cette étude produit beaucoup d'effets excellents, car elle oblige ses docteurs de se rendre maîtres dans les sciences humaines, afin de le pouvoir devenir dans la sagesse divine. Elle les rend avisés et adroits contre les impostures des sophistes et les embûches des ennemis de la foi. Elle leur fournit une riche moisson de toas les arts et de toutes les connaissances qui peuvent naître sur le champ de la raison humaine^ afin qu'étant fortifiés de tant de clartés inférieures, ils puissent mieux s'élever à la contemplation de la lumière souveraine et infinie. » (In-8, Paris, 16S7.)

niste avant Jansénius el cartésien avant Descartes (1). Si Arnauld, ce que nous ignorons, a été janséniste avant Jansénius, nous pouvons du moins affirmer qu'il n'a pas été «artésien avant Descartes. Mais il aThonneur d'avoir été un des premiers cartésiens en France. Dans les thèses philosophiques, Condusiones philosophicœ (2) qu'il fit soutenir, sous sa présidence, à la fin des deux années de son cours, on trouve, il est vrai, déjà des principes cartésiens, surtout en physique; mais ces thèses sont de 1639, c'est-à-dire postérieures de deux années au Discours delà Méthode, lue cours de philosophie d'Arnauld laissa une trace profonde dans l'université de Paris ; il commença la réforme de l'enseignement péripatéticien, et forma des maîtres qui devaient, à leur tour, le modifier plus profondément encore. Parmi eux fut Pierre Barbay, un des plus célèbres professeurs de cette université, dont les cahiers, les plus estimés de son temps, sont en partie ceux qu'il avait reçus d'Arnauld, et dont le péripatétisme mitigé sert d'intermédiaire entre l'ancien enseignement scholastique , et l'enseignement nouveau de Pourchot, où déjà domine le cartésianisme.

On s'étonne "qu'au milieu de tant de travaux, de tant de controverses théologiques, de tant d'affaires et de négociations, comme chef de parti, de tant de luttes et de persécutions, Arnauld ait pu faire une part aussi grande à la philosophie. Indépendamment de ses longs e± nombreux écrits contre Malebranche^ il est l'auteur de la réfutation d'un Traité de l'essence des corps par un adversaire de Descartes, Lemoine, doyen de Vitré, d'une dissertation latine en deux parties, Dissertatio bipartita^ contre Huygens, théologien de Louvain, qui soutenait la doctrine de la vue des vérités éternelles en Dieu, et des Règles du bon sens contre

(i) En 1635, cinq ans avant le Livre de Jansénius, il avait déjà soutenu, pnisée à la source commune de saint Augustin, cette doctrine de la grâce dont pendant tojute sa vie il devait être l'intrépide et opiniAtre confesseur.

(2) Préfi\ce historique et critique des Œuvres philosophiques^ tome XXXVIII des Œuvres complètes.

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Dom Lamy qui avait pris le parti du théologien de Louvain. Enfin il a composé, avec Nicole, la célèbre Logique de Port- Royal. Tous ces ouvrages remplissent trois volumes in-4'*, qui se trouvent comme perdus au milieu des quarantetrois volumes in-4° dont se composent ses œuvres complètes (1;.

Puissant et solide réfutateur, comme dit Bossuet, dialecticien ferme et habile, Arnauld a mérité l'éloge qu'en faitDaguesseau, ùdx\&%e^ Instructions à son fils: « Il pourrait suffire seul pour donner un modèle de la méthode avec laquelle on doit traiter, approfondir, épuiser une matière, et faire en sorte que toutes les parties d'un même tout tendent et conspirent également à produire une entière conviction. La logique la plus exacte, conduite et dirigée par un esprit naturellement géomètre, est l'âme de ses ouvrages. Mais ce n'est pas une dialectique sèche et décharnée, qui ne présente que comme un squelette de raisonnement. Elle est accompagnée d'une éloquence mâle et robuste, d'une abondance et d'une variété d'images qui semblent naître d'elles-mêmes sous sa plume et d'une heureuse fécondité d'expressions. C'est un corps plein de suc et de vigueur, qui tire toute sa beauté de sa force, et qui fait servir ses ornements mômes à la victoire. On trouve dans les écrits d'un génie si fort et si puissant tout ce qui peut apprendre l'art d'instruire, de prouver et de convaincre.» Toutefois il a,, suivant nous^ le tort de trop faire usage des formes extérieures de l'école et de la méthode des géomètres, de trop retourner dans tous les sens un même argument, de multiplier les divisions et les subdivisions, et d'employer un appareil scholastique , qui trop souvent n'ajoute rien à la clarté des idées et à la rigueur du raisonnement. De là une certaine prolixité ,• que lui reproche Malebranche, et dont lui-même il semble convenir : « J'ai

(1) Œuvres complètes d* Arnauld, 43 vol. in-4, Lausanne. Le premier volume, de 1775, n'a paru qu'après l'expulsion des jésuites, le dernier est de 1783. La Vie d* Arnauld est dans le dernier volume.

de plus ce défaut que j'ai trop d'attache à faire en sorte autant que j'en suis capable, que ce que je crois vrai soit expliqué d'une manière qu'il soit facile de le bien comprendre et d'en être persuadé. C'est cela seul, ce me semble, qui me fait être plus long que je ne voudrais, car c'est malgré moi que mes livres ne sont pas très-courts (i). » De tous les grands hommes du dix-septième siècle, il n'en est peut-être pas un seul dont l'attachement à la philo: Sophie de Descartes ait été plus ferme etplus profond. Sans doute Arnauld ne mérite pas le reproche de Jurieu, d'être plus attaché au cartésianisme qu'à la foi (2), mais nul n'a été plus fermement convaincu des services rendus à la religion par la nouvelle philosophie. Loin qu'il la juge contraire à la foi, il estime qu'elle lui prête un précieux appui contre les libertins, par ses démonstrations de la distinction de l'âme et du corps et de l'existence de Dieu. Jusque dans ses ouvrages de pur ethéologie on trouve des traces nombreuses de la philosophie cartésienne, si bien qu'un de ses adversaires lui reproche de l'avoir tellement mêlée au Traité de la perpétuité de la foi, que Descartes lui-même aurait pu en être l'auteur, sans rien avancer de contraire à la philosophie (3). En effet, Arnauld fait souvent intervenir, dans ce traité de pure théologie, des principes évidemment cartésiens, tels que ceux-ci : Tout dans les corps n'est que l'effet de l'arrangement divers des parties ; les qualités sensibles n'ont d'existence que dans l'âme; les animaux sont des machines, etc. Quelques-uns de ses amis de Port- Royal le blâment de perdre un temps précieux, et de déployer tant de zèle pour une cause purement philosophique. Il se justifie en montrant le lien qui rattache la théologie à la philosophie , et les avantages qu'elle doit recueillir de l'alliance du cartésianisme.

(1) Conclusion de la Défense contre la Réponse au Livre des idées,

(7) Esprit d* Arnauld, 2 vol. in-l?. Deventer, 1C84.

(3) Discovrs adressé à Monsieur •♦♦♦♦, contenant plusieurs réflexions sur h philosophie de Descartes (dans un Recueil^ n* 351, de la Bibliotbèque Sainte-Geneviève).

Le cartésianisme d'Arnauld se distingue par un caractère particulier, que déjà nous avons remarqué dans quelques cartésiens hollandais et français, et surtout dans Eé*gis. Arnauldsuit fidèlement la doctrine du maître; mais il interprète en un sens empirique ce que Descartes a laissé de vague et d'indécis dans sa doctrine des idées. Ainsi le verrons-nous signaler parfaitement ce qu'il y a de faux, mais ne pas saisir toujours ce qu'il y a de vrai dans Malebranche. Il a défendu avec une grande force la méthode et les principes des Méditations contre tous les adversaires de Descartes, et particulièrement contre* les théologiens. La puissance de Dieu est infinie, et notre raison est finie ; donc Dieu peut faire ce que nous ne pouvons comprendre; voilà ce qu'oppose Arnauld à toutes les déclamations des théologiens sur l'incompatibilité du cartésianisme et de la foi. En vertu de ce principe, toute philosophie raisonnable s'accorde, dit-il, avec la foi et, sans ce principe, nulle ne peut s'accorder avec elle. C'est par là seulement qu'on a accordé Aristote avec l'Église; c'est par là que Descartes, selon Arnauld, s'accorde bien mieux encore avec elle. Déjà nous avons vu qu'il traite assez rudement Huet et sa Censure, Il lui fait la guerre en plusieurs passages de ses lettres et de ses ouvrages. La passion souvent empêche, dit-il, qu'on ne se rende aux vérités les plus claires, lorsqu'on est prévenu d'un sentiment opposé; il en donne, comme un terrible exemple l'auteur de la Censure, « que la passion de contredire Descartes a porté jusqu'à soutenir, par un aveuglement inconcevable, ce ridicule pyrrhonisme que cette proposition. Je pense, donc je suis, n'est pas évidemment vraie (i). »

A l'occasion du livre du P. Valois il prend la défense du cartésianisme, même sur le sujet délicat de la compatibilité avec l'eucharistie. Il tient : «non-seulement pour fort mal réglé et fort mal entendu, mais aussi pour très-préjudiciable à la religion, le zèle de ces anticartésiens qui vou-

(1) Préface de V Écrit géométrique sur la grâce générale, t. X, p. 462.

iraient faire dépendre la foi catholique à Teucharistie de leurs imaginations philosophiques, et fermer rentrée de rÉglise à tous ceux qui philosopheraient d'une autre manière qu'eux, quelque profession qu'ils Ossent de croire tout ce que le concile de Trente a décidé. » Il dit encore avec non moins de sens : «N'est-ce pas donner des armes aux calvinistes, que de prétendre prouver que grand nombre de catholiques soutiennent une doctrine incompatible avec l'eucharistie, et leur donner lieu de répandre ce bruit malin qu'il y a bon nombre de gens dans l'Église qui ne croient pas à la transsubstantiation non plus qu'eux (I). » En effet, comment se persuader, disait Jurieu, que ceux qui approuvent M. Descartes touchant l'essence des corps, croient de bonne foi la transsubstantiation possible? Le P. Valois l'a démontré, un homme qui tient de bonne foi la doctrine de Descartes sur la nature des corps, ne peut <^roire et enseigner de bonne foi la transsubstantiation. Or il est notoire combien M. Amauld y est attaché ; il est donc impossible qu'Arnauld, Port-Royal et l'Oratoire ne s'entendent pas avec les calvinistes (2).

Mais, en dépit de toutes ces accusations, Amauld n'en demeure pas moins ferme dans sa foi philosophique, et mêmedans son sentiment cartesiensnrlamatiere.il accorde qu'en faisant de l'étendue l'essence des corps, on peut être mauvais philosophe, mais non qu'on soit nécessairement ennemi de la foi. Il défend le cartésianisme, soit par l'incompréhensibilité des mystères, soit en distinguant les propriétés de la nature corporelle, qui lui appartiennent par son être propre, de celles où elle pourrait être élevée par la toute-puissance de Dieu. « Les cartésiens expriment ce que nous connaissons de la matière et ce qu'elle possède par les principes de son être, mais ils n'ont pas dessein par là de mettre des bornes à la puissance de Dieu, ni de définir précisément ce qu'elle

(J) Examen d'an Traité sur Vessence des corps ^ 38* vol. des Œuvres, (?) Esprit fjTArnauld^ 2 vol. in-12, Devcnter, 1684.

peut opérer par ses créatures. » Citons encore ce passage du môme ouvrage : « Enfin on voit, par une expérience sensible que ces principes de physique peuvent subsister dans un même esprit avec la créance de la présence réelle et de la transsubstantiation, soit que ces auteurs les aient expressément restreints à Tordre de la nature, soit qu'ils n'aient pas fait une réflexion expresse sur la contrariété de ces principes avec ce qu'ils croyaient de l'eucharistie, soit que, pour allier ensemble et ces principes et celte créance, ils se soient formé une manière de nuage p'ar laquelle on allie souvent des choses qui paraissent contraires, en supposant que Dieu sait bien faire subsister la vérité de ces mystères avec ces principes naturels, s'ils sont véritables, quoique nous n'en voyions pas l'accord (1). » Enfin il exhorte tous ceux qui suivent cette philosophie, pour couper court à ces accusations, de déclarer publiquement qu'ils ne sont pas contraires à ce que l'Église enseigne touchant l'eucharistie, quand on aurait de la difficulté à comprendre le tour qu'ils prennent pour accorder la foi avec leurs sentiments, les manières philosophiques d'accorder nos mystères avec les opinions de physique n'étant pas de foi (2). En même temps, il condamne sévèrement les essais de philosophie eucharistique tentés par Desgabets et quelques cartésiens, commentateurs téméraires des lettres au P.Mesland. Toutefois nous ne pouvons nous empêcher de remarquer encore ici qu'Arnauld, le premier, avait poussé le cartésianisme dans cette voie dangereuse en pressant Descartes de lui donner une manière de concilier, avec le concile de Trente, non-seulemeifl rindistinction de la substance et des accidents, mais encore l'indistinction du corps et de l'extension locale.

(1) Perpétuité de la foi, 3^ vol., livre III, cliap. x. Voir V Apologie pour les catholiques, part. 2, chap. v et vi, où il résume tout ce qu'il a dit ailleurs sur cette question.

(2) Letlre h \r) {\GS^).

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Mais Arnauld ne s'est pas borné à réfuter en jusant quelques objections de théologiens contre Descartes; il a pris, pour ainsi dire, corps à corps un anticartésien de la famille de Huet et du P. Valol^, et il T^^futé, d'un bout à l'autre, dans un ouvrage trop p^U/donnu, où se trouve une des meilleures apologies qui jamais aient été faites de Descartes et de la philosophie. Cet anticartésien est M. Lemoine, doyen de Vitré en Bretagne, qui avait attaqué le cartésianisme, avec non moins de perfidie et de violence que le P. Valois, dans un ouvrage intitulé : Traité de V essence du corps et de V.union de l'âme avec le corps cdhtre la philosophie de Descartes. Ce traité fut envoyé de Port-Royal à Arnauld par sa nièce, la mère Angélique Saint-Jean, en 1680, lorsqu'il était en Hollande. Il en fit, sous forme d'une longue lettre, adressée à la mère Angélique, une réfutation qui ne fut imprimée qu'après sa "mort. Elle était en quelque sorte perdue et nous ne l'avons retrouvée, disent les éditeurs de ses œuvres, que par un coup de la Providence (1). Arnauld n'y laisse sans réponse aucune des déclamations de l'auteur contre la philosophie en général, et contre Descartes en particulier.

La philosophie et l'hérésie sont sœurs, disait le doyen de Vitré, étant filles d'une môme mère, la raison humaine aveuglée parle péché. Grossier sophisme, répond Arnauld, où l'on argumente de l'espèce au genre. Cela est vrai d'une mauvaise philosophie, telle que celle d'Épicure, qui ruine l'immortalité et la providence, mais non d'une philosophie solide, enseignée par un philosophe chrétien qui révère tous les mystères de la foi, en môme temps qu'il a poussé plus loin qu'aucun philosophe avant lui, ce qu'on peut découvrir des vérités naturelles par les seules lumières de la raison. Dans le parallèle de l'auteur entre la philosophie et l'hérésie, qu'y a-t-il de vrai? Un seul point, à savoir, que ni l'une

(1) Examen d*iin écrit qui a pour titre : Sur l'essence du corps et V union de l'âme et du corps contre la phi'osophie de M, Descartes (38« vol. des Œuvres d*Âmauld),

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ni Tautre ne tient compte de ce qui est généralement cru et de l'antiquité. Mais où Thérésie a tort, la philosophie a raison. La raison d'un homme, en tant qu'homme, n'a aucune autorité sur la mienne, l'un et l'autre nous n'avons que Dieu pour maître ; il est tout à fait ridicule de vouloir que j'en croie un autre homme sur les choses que je puis voir par ma propre lumière, parce qu'il aura vécu deux mille ans avant moi, et parce qu'il aura plu à d'autres de lui donner le nom de prince des philosophes : Quod scimusy dit saint Augustin, debemus rationi, quod credimus, auctoritati.

Mais, selon l'auteur, la raison des modernes serait encore plus fautive que celle des anciens, parce que la corruption générale de la nature humaine, au lieu de diminuer, augmente avec les siècles, et en même temps l'aveuglement de la raison naturelle. Arnauld réfute vivement cette thèse déplorable, encore chère à quelques théologiens, du progrès de l'aveuglement, et lui oppose, sous l'influence de l'esprit de Descartes, la doctrine contraire du progrès de la raison. Rien, dit-il, n'est moins solide que ce discours. Il ne s'agit pas de savoir si la raison est aujourd'hui plus grande qu'autrefois, peut-être est-elle égale dans tous les hommes, et la seule manière de l'appliquer fait-elle la différence. Mais, à ne considérer que l'habileté dans les sciences, quel ridicule paradoxe de soutenir que, par suite du progrès de l'aveuglement de la raison naturelle, les modernes sont au-dessous des anciens I A ce compte il faudrait dire qu'avant le déluge il y a eu des médecins, des mathématiciens, des astronomes plus habiles qu'Hippocrate, Hipparque ou Archimède. N'est-il pas visible, au contraire, que ce sont les savants et les philosophes anciens qui ne sont pas comparables aux modernes, et que les sciences se perfectionnent avec le temps? Cela est si évident que je ne daigne pas, ajoute-t-il, m'étendre làdessus.

Le doyen de Vitré veut qu'on n'accorde aucune certitude aux opinions des philosophes, par cela seul que ce

sont des opinions humaines, et non des révélations divines. Arnauld ne traite pas mieux ce pieux scepticisnoie. C'est renouveler Terreur des pyrrhoniens et des académiciens, réfutés par saint Augustin, que de soutenir qu'il faudrait qu'un homme ne fût pas purement homme, mais apôtre ou prophète, pour être assuré que ce qu'il dit dans les sciences humaines est absolument vrai. Ces sortes de déclamations, qui semblent favoriser la religion, trouvent facilement créance parmi les personnes de piété ignorantes de sciences naturelles, et qui ne sont pas plus capables de juger de leur certitude qu'un sourd de la beauté de la musique. Mais c'est exposer la religion au mépris des libertins que de prétendre que rien n'est certain en géométrie, s'il n'a été confirmé par les Écritures. L'Église elle-même n'a-t-elle pas consulté les astronomes, et non les évêques, pour fixer dans le calendrier la fête de Pâques? Cela devrait ouvrir les yeux à ceux qui veulent attribuer à l'Église une autorité de juger des choses qui ne sont pas de son ressort : « maxime erronée qui est même préjudiciable à la religion, quelque air de spiritualité qu'on lui donne. »

Non content de la prétendue incompatibilité avec l'eucharistie, l'auteur en avait imaginé une autre, dont l'invention lui appartient en propre, entre la doctrine de l'Église sur l'état des corps bienheureux et le sentiment de Descartes sur la nature des corps. Arnauld ne daigne y répondre qu'en raillant. Mais il s'indigne contre le reproche que le doyen de Vitré, en compagnie du P. Daniel et de la plupart des jésuites, adresse à Descartes d'avoir fait de l'homme un esprit pur, et d'avoir trouvé l'art de séparer, plutôt que d'unir, l'âme et le corps. « Qui peut souffrir avec patience qu'on choisisse, pour décrier Descartes, ce que tous les philosophes éclairés, pour peu qu'ils soient équitables, doivent avouer être sa plus grande gloire? Oui, on le lui avoue, s'il y a quelque chose qui rende M. Descartes recommandable, c'est d'avoir si bien séparé notre âme de notre corps. Quand

on pourrait dire qu'il conduit à croire, comme les platoniciens, que l'âme est seulement comme un pilote dirigeant le corps, ce serait comme une piqûre d'épingle en comparaison de la plaie importante qu'il guérit, en ruinant par cette distinction le sentiment impie de la mortalité de Tâme. Les hommes sont assez convaincus de l'union de l'âme et du corps, et il y a bien plus lieu de craindre qu'ils ne la portent trop loin, que d'appréhender qu'ils ne croient que leur âme soit à leur corps ce qu'un pilote est à son vaisseau, d

Mais d'ailleurs Amauld ne craint pas d'affirmer que Descartes a aussi bien expliqué qu'aucun autre philosophe l'union de l'âme et du corps. Lui-même il expose ce qu'est cette union, non pas d'après Descartes seul, mais aussi d'après la Recherche de la vérité, qu'il cite plusieurs fois avec de grands éloges, dans cet ouvrage antérieur à la polémique allumée par le Traité de la nature et de la grâce. En effet, il fait consister toute leur union dans une correspondance naturelle des pensées de l'âme et des traces du cerveau. Ces traces et les mouvements des esprits animaux sont-ils la cause ou seulement l'occasion des per- . ceptions de l'âme? Est-ce l'âme qui se donne ces perceptions à elle-même, ou bien est-ce Dieu qui les produit en elle? A toutes ces questions Amauld répond comme d'après Malebranche et la doctrine des causes occasionnelles. Le mouvement corporel ne peut être cause de nos perceptions, car tout effet doit avoir rapport à sa cause, et il n'y a aucun rapport entre l'âme et le corps. Un corps ne peut que remuer un autre corps; encore même peutêtre, selon Amauld, ne le peut-il pas. Une autre question est celle de savoir si c'est l'âme qui se donne ses perceptions à elle-même. Sur ce point Arnauld pense encore comme l'auteur de la Recherche, L'âme ne se donne pas ses perceptions quand elle veut, elle ne connaît pas les mouvements organiques qui en sont les conditions, et pourraitelle se les donner, comment comprendre qu'elle pût se les donner aussi promptement? Plus tard, dans sa polémique

i68 PHILOSOPHIE CARTÉSIENNE.

contre Malebranche, nous verrons Arnauld abandonner ce sentiment, rejeter les causes occasionnelles et défendre Tefûcacité des causes secondes.

Ce principe, que Dieu est Tauteur de la correspondance de l'âme et du corps et la cause efficiente de toutes nos perceptions, lui fournit une nouvelle preuve de Texistence de Dieu qui doit plaire à un chrétien. Les preuves de l'existence de Dieu, et ]a distinction de l'âme et du corps» voilà par où la philosophie de Descartes se recommande, entre toutes les autres, à Arnauld : a II n'y a point de philosophie humaine qui donne tant de preuves de l'existence de Dieu et dont les sectateurs doivent être moins suspects de ne l'établir que par feinte, comme on a soupçonné les épicuriens. Car ce n'est pas seulement dans la métaphysique qu'ils prouvent qu'il y a un Dieu; mais toute leur physique et surtout le Traité de l'homme est tellement appuyé sur l'existence de Dieu, qui en est, pour ainsi dire, comme la clef de voûte, que la supposition du contraire est le renversement de tout leur système. »

Aussi Arnauld croit-il à une sorte de mission providentielle de Descartes. Il faut citer en entier le remarquable passage où Arnauld représente Descartes comme suscité par la Providence pour arrêter les progrès du libertinage, de l'athéisme et du matérialisme. Avec de légères va* riantes, il a reproduit cet éloge dans divers autres de ses ouvrages, et à diverses époques de sa vie (1).

« On doit regarder comme un effet singulier de la providence de Dieu ce qu'a écrit M. Descartes pour arrêter la pente effroyable que beaucoup de personnes de ces derniers temps semblent avoir à l'irréligion et au libertinage, par un moyen proportionné à leur disposition. Ce sont des gens qui ne veulent recevoir que ce qui se peut connaître par la lumière de la raison ; qui ont un entier éloignemeot

(1) Il le cite dans une lettre à M. Du Vaucel. lettre 830, tome Hh nj^ répète avec quelques variantes dans la 9« partie des Difficultés proposées à M. Steyaert, (94« Difficulté^ exemple H.)

de commencer par croire; à qui tous ceux qui font profession de piété sont suspects de faiblesse d'esprit, et qui se ferment toute entrée à la religion par la prévention où ils sont, et qui est en la plupart une suite de la corruption des mœurs, que ce qu'on dit d'une autre vie n'est que fable, et que tout meurt avec le corps. Il semble donc que ce qu'il y avait de plus important au salut de tous ces gens-là, et pour empêcher que cette contagion ne se répande de plus en plus, était de les troubler dans leur faux repos qui n'est appuyé que sur la persuasion où ils sont, qu'il y a de la faiblesse d'esprit à croire que notre âme survit à notre corps. Or, Dieu qui se sert comme il lui plaît de ses créatures, et qui cache par là les effets admirables de sa providence, pouvait-il mieux leur bauser ce trouble, si propre à les faire rentrer en eux-mêmes, qu'en suscitant un homme qui avait toutes les qualités que ces sortes de gens pouvaient désirer pour rabattre leur présomption et les forcer au moins d'entrer dans de justes défiances de leurs prétendues lumières; une grandeur d'esprit tout à fait extraordinaire dans les sciences les plus abstraites, une application à la seule philosophie qui ne leur est point suspecte, une profession ouverte de ise dépouiller de tous les préjugés communs, ce qui est fort à leur goût, et qui par là même a trouvé moyen de convaincre les plus incrédules, pourvu qu'ils veuillent seulement ouvrir les yeux à la lumière qu'on leur présente, qu'il n'y a rien de plus contraire à la raison que de vouloir que la dissolution du corps, qui n'est autre chose que le dérangement de quelques parties de la matière qui le compose, soit l'extinction de notre âme. Et comment a-t-il trouvé cela? En établissant par des principes clairs et uniquement fondés sur les notions naturelles dont tout homme de bon sens doit convenir, que l'âme et le corps, c'est-à-dire, ce qui pense et ce qui est étendu, sont deux substances totalement distinctes; de sorte qu'on ne saurait concevoir, ni que l'étendue soit une modification de la substance qui pense, ni que la pensée soit une modification de la substance étendue. Gela seul étant bien

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