‹ Histoire de la philosophie Cartésienne (volume 5)Chapitre 17 sur 77 · II · texte numérisé non relu

II

no PHILOSOPHIE CARTÉSIENNE.

prouvé (comme il Test dans les Méditations de M. Descartes], il n'y a point de libertin qui ait Tesprit juste, qui puisse demeurer persuadé que nos âmes demeurent avec nos

corps. »

Arnauld ne supporte guère mieux qu'on accuse la philosophie de Descartes de se composer de quelques vraisemblances, mêlées à un grand nombre d'erreurs, de joindre de mauvaises conséquences à de bons principes, de ne rencontrer la vérité que par hasard, et d'être plus féconde en discours qu'en doctrine. « Pour se faire une idée vraie de la philosophie de Descartes, on n'a qu'à prendre le contre-pied de tout cela, jamais philosophie n'a raisonné plus nettement, ni plus juste, n'a plus évité les grands discours, n'a dit plus de choses en moins de paroles, ne s'est moins contentée de vraisemblances et de conjectures incertaines, et n'a eu plus de soins de bâtir sur le roc et non sur le sable, et de ne rien établir que sur des principes certains, s Cette excellente réfutation du doyen de Vitré nous montre en quelle estime Arnauld tenait Descartes et sa philosophie, et combien son cartésianisme, si ferme et si sage. était également éloigné de toute faiblesse et de tout excès. Nous avons vu le disciple et le défenseur de Descartes, voyons maintenant l'adversaire de Malebranche.

C'est dans la dernière partie de sa vie, et lorsqu'il était caché en Belgique, qu' Arnauld a commencé sa longue polémique contre Malebranche. Pendant sept ou huit années, ils avaient été liés ensemble à Paris, et Arnauld, dans plusieurs de ses ouvrages, cite avec éloge la Becherche de la vérité. Comment tout d'abord n'y vit-il pas les sentiments bizarres et les erreurs qu'il y releva plu^ tard avec tant de vivacité ? « Lorsque la Recherche de l' vérité parut, dit l'auteur de sa vie, M. Arnauld lut cet ouvrage, estima l'auteur et se lia avec lui. Le P. Malebranche ne lui sembla qu'un cartésien distingué, digne de la réputation que la Recherche lui fit, mais il ne s'occupa point de> systèmes particuliers à l'auteur et qui auraient demandé une attention que d'autres occupations ne lui permettaient pa^

d'y donner. » De là plus tard bien des récriminations de Malebranche contre Arnauld. Gomment se fait-il que, pendant ce temps de leur intimité, Arnauld ne lui ait rien touché de toutes ces prétendues énormités qu'aujourd'hui il y découvre? A quoi Arnauld réplique, avec non moins de raison : « Comment se fait-il que Malebranche, pendant le même temps, ne l'ait pas charitablement averti de ces hérésies dont aujourd'hui il l'accuse ? »

La question de la grâce mit aux prises les deux anciens amis. Arnauld avait été mécontent de la part, suivant lui trop grande, laissée par Malebranche à la raison, dans les Conversations chrétiennes y et bien plus mécontent encore de quelques doutes que l'oratorien s'était permis sur l'identité de la doctrine de Jansénius et de celle de saint Augustio. Quelques amis communs les mirent en présence Tun de l'autre dans une conférence où ils ne purent s'entendre (1). Ils se séparèrent, Malebranche s'engageant à mettre par écrit ses idées sur la grâce, et Arnauld à les examiner sérieusement. C'était, suivant la malicieuse remarque de Fontenellfr, se promettre la guerre. En deux mois Malebranche avait tenu parole ; il avait composé le Traité sur la nature et h yrâce et s'était empressé de l'envoyer à Arnauld qui venait de se réfugier en Hollande. Mais le manuscrit ne parvint pas tout d'abord à son adresse, ou bien, occupé par d'autres travaux et d'autres querelles, Arnauld ajourna l'examen sérieux qui lui était demandé, si bien que Malebranche, impatient d'un trop long délai, se décida à passer outre, sans son approbation. Cependant, dans un voyage à Amsterdam, Arnauld apprend qu'Elzevier imprime l'ouvrage de Malebranche sur la grâce. Il prend alors rapidement connaissance du manuscrit, et il écrit aussitôt à un ami de Malebranche pour le prier d'obtenir qu'il suspende l'impression , Tavertissant qu'il se croirait en conscience obligé d'écrire

(1) Voir le récit de cette conférence, d'après le manuscrit d.i P. André, dans Y Étude sur Malebranche, de l'abbé BlampignoUi p. ô4.

contre lui. Malebranche, nullement intimidé de cette menace, s'y refuse, et trouve étrange que des sentiments qui lui paraissaient, et à tous ceux qui les avaient conçus, avantageux à l'Église, et propres à concilier toutes les difficultés contre la sagesse et la bonté de Dieu, fussent ainsi condamnés après une lecture faite à la hâte, de l'aveu d'Arnauld, tandis qu'on attendait de lui, ce qu'il avait promis, un examen sérieux. Était-il juste qu'il exigeât que ceux qui avaient jugé dans les formes se rendissent à son jugement superficiel et précipité ? Dans tout le cours de cette longue polémique, ces diverses circonstances de la querelle sans cesse sont rappelées, et diversement commentées et envenimées, par chacun des deux adversaires.

Nous allons donc contempler aux prises l'un avec l'autre ces deux illustres adversaires, les deux premiers philosophes du temps, comme dit Bayle^ qui suit attentivement la querelle, et juge des coupsdans ses Nouvelks de la République des lettres. « On ne se souvenait pas, dit le P. André, d'avoir vu sur la scène deux adversaires d'un aussi grand mérite et d'une réputation si bien établie. M. Arnauld, connu depuis quarante ans par ses beaux ouvrages, l'était encore par tant d'événements mémorables qu'il lui suffisait d'avoir paru dans une affaire pour attirer les regards les moins curieux. Le P. Malebranche n'avait pas encore une renommée si étendue, mais il en avait assez pour se faire craindre du grand Arnauld lui-même qui jusqu'alors n'avait craint personne. » Arnauld place la réputation de l'auteur parmi les préjugés en faveur de la nouvelle philosophie des idées qu'il faut combattre (1) ; Malebranche se plaint d'avoir sur les bras deux puissants adversaires ; Arnauld et sa

(1) c( L'auteur de la Recherche de la vérité s'est acquis une si grande réputation dans le monde, ot avec raison (car il y a dtins ce livre uu trèsgrand nombre de belles choses) , qu'il y aura bien des gens qui auront de la peine à croire qu'un si grand esprit et si pénétrant puisse être repris avec justice d*avoir avancé tant de choses peu raisonnables. » {Vraies et fausses idéesy chap. xviii.)

renommée, la terreur des pauvres auteurs (1). Avec moins de force de dialectique, Malebranche n'apporte pas moins de dureté, de véhémence, d'ironie dans la discussion, avec plus d'élégance, de finesse et d'imagination, u Le vol sublime de cet esprit, dit Bayle, vers les matières les plus abstraites ne l'empêche pas de toucher finement et agréablement M. Arnauld. L'auteur a des manières inimitables sur ce sujet, et qui charment ceux qui n'ont du goût que pour les jolies choses. »

Arnauld a une dialectique plus sévère, mais il abuse des formes extérieures de l'École, il multiplie les démonstrations, les syllogismes en règle, avec les axiomes, les demandes, les lemmes, les majeures et les mineures. Il divise, il compte les arguments, les preuves, les réflexions, les exemples. Chez l'un et chez l'autre, les redîtes et les longueurs abondent. De part et d'autre, le ton et la convenance de la polémique, à mesure qu'elle se prolonge, laissent beaucoup à désirer, a Est-ce que deux chrétiens et deux prêtres, dit Arnauld, ne pourront de nos jours donner l'exemple d'une dispute tranquille, où on ne pense qu'& éclaircirles choses de bonne foi, et à éviter les contestations inutiles qui les pourraient embrouiller, oîi on ne recherche point d'autre victoire que celle delà vérité, ni d'autre gloire que celle de Dieu? » On est bien obligé d'avouer que ni Malebranche ni Arnauld n'ont donné cet exemple. Dans l'aigreur croissante de la discussion, le mot d'ami qu'ils échangeaient d'abord, avec plus ou moins de sincérité, a bientôt disparu. Quoiqu'en commençant Arnauld s'efforce de garder les convenances, il y a déjà quelque chose de dur et d'ironique dans le livre des Vraies et des famses idées. Il semble àJJurieu, non sans quelque raison : a qu'on ne saurait s'empêcher de croire qu'un ami soit plus maltraité par

(1) « n D*y a que la vérité qui puisse me soutenir contre un adrersaire aussi puissant et aussi aguerri que H. Arnauld^ et s'il me trouvait an peu à l*écart, il m'aurait bientôt mis en pièces, car assurément c'est l'auteur le plus véhément et le plus terrible de nos Jours. » 'fî^/). à ta Dissertation de M. Arnauld.)

son ami. » Tout d'abord Malebranche s'en irrite et ne garde plus ni ménagement, ni mesure. Mais Arnauld renchérit encore sur l'aigreur et les emportements de Malebranche, et la querelle se continue jusqu'à la fin presque sur le même ton.

Pliisieurs des amis d'Arnauld, et surtout Nicole, blâmèrent vivement, mais en vain, les duretés de sa polémique contre Malebranche (1). A la discussion des plus hantes questions de la métaphysique se mêlent déplorablement les personnalités et les injures. Réciproquement on s'accuse d'absurdité, de mauvaise foi, de folie, d'hérésie, d'impiété ; de part et d'autre on s'avertit qu'on est un objet de scandale, qu'on soulève l'indignation des honnêtes gens. Accusé de répandre, par ses artifices, le poison de l'impiété, de mettre l'étendue formelle en Dieu, de ruiner la providence, Malebranche se venge aux dépens de l'hérésie de Jansénius : « de ce dogme rare et précieux, dit-il ironiquement; qui lui a acquis tant de gloire. » Arnauld n'a pas pu ou n'a pas voulu le comprendre et se prend à des fantômes qu'il a créés lui- môme; ce n'est pas le vrai P. Malebranche, c'est un P. Malebranche imaginaire, le fantôme du P. Malebranche qu'il a combattu, voilà la plainte qu'il fait enten-

(1) Voir une lettre d'Ârnauld à Nicole et la réponse de Nicole sur ce sujet. Lettre 472, mai 1G84. « Pour les prétendues duretés, répond Arnauld, j'ai deux grâces à demander à nos amis, l'une qu'ils ne me tourmentent plus sur cela, car il n*en sera pas autre chose. Je crois en conscience devoir en user comme je fais envers un homme que je crois plus dangereux que MM. Mallet et Desmaret... La prétendue modération de ma polémique ne ferait que le rendre plus insolent. Il a besoin qu'on Thumilie et qu'on fasse voir combien il a l'esprit faux, c'est une correction fraternelle qu'on lui doit... La seconde grâce que je demande à mes amis est que, s'ils ne peuvent pas approuver ma manière d'écrire, ils aient au moins la bonté de s'en taire et de ne pas prévenir contre moi le Jugement du public. »

Nicole répond : « Vous ne concevrez jamais assez les effets que font les duretés des écrits sur l'esprit du monde et principalement des amis., quelque chose de dur et d'aigre dans les personnes qu'on aime met les gens au désespoir et cause des afflictions plus sensibles que Je ne vous le saurais exprimer, n (S mai 1684.)

dre presque à chaque page. Aux accusations et aux invectives se mêlent les railleries ; Arnauld les prodigue sur les méditatifs, sur le maître intérieur, sur la consultation de la vaste et magniûque idée d'être. Mais ce qu'il y a de plus triste, c'est un mélange, qui parait peu sincère, des formes humbles et des doux préceptes de la charité chrétienne, avec tant d'orgueil, d'amertume et de violence. Voilà pour l'extérieur de la querelle, entrons maintenant dans le fond.

Il y a deux phases principales à distinguer dans cette polémique ; les idées, dans la première, la providence et la grâce, dans la seconde, sont le principal objet de la discussion. On peut s'étonner, avec Malebranche, qu'au lieu d'aller droit au Traité de la nature et de la grâce^ principe et objet de la querelle, Arnauld ait jugé à propos de commencer l'attaque par les idées, sans néanmoins lui prêter le dessein perfide de surprendre le public, et de faire passer son adversaire pour un visionnaire dans une matière abstraite el à la portée d'un petit nombre, afin de mieux discréditer ensuite ses idées sur la grâce. Malebranche, en tôte de la seconde édition de son Traité^ avait dit, il est vrai, que, pour bien le comprendre, il fallait d'abord avoir compris ce qu'il avai enseigné sur la nature des idées; mais il n'avait en vue que quelques principes accessoires sur la liberté, les causes occasionnelles, la providence, et non ce qu'il y a d'essentiel dans sa doctrine de la grâce. Voici, d'ailleurs, comment Arnauld explique ce changement inattendu dans le sujet de la polémique : ail m'a semblé que je ne pouvais mieux faire que de commencer par là à lui montrer qu'il a plus de sujet qu'il ne pense de se défier de certaines spéculations, afin de le disposer par cette expérience sensible à chercher plutôt Tintelligence des mystères de la grâce dans les lumières des saints que dans ses propres pensées. » Mais, selon Malebranche, Arnauld a d'abord voulu tout simplement le faire passer pour ridicule, afin de le faire passer ensuite pour impie.

Le livre Des vraies et fausses idées est donc la première

i76 PHILOSOPHIE CARTÉSIENNE.

pièce de ce grand procès philosophique (1). Les idées distinguées des perceptions, et considérées comme leur objet, voilà quelles sont les fausses idées auxquelles Arnauld fait la guerre; les perceptions représentatives des objets, directement, el par elles-mêmes, voilà les vraies idées qu'il leur oppose. Dans cette discussion, Arnauld rappelle justement Malebranche, surplus d'un point, aux principes^-t à la mé-

(1) Voici la liste complète, par ordre chronologique, des écrits qu' Arnauld et Malebranche publièrent l'un contre l'autre : Des vraies et fausses idéesy par Arnauld (Cologne, 1683, in- 12). — Réponse de Malebranche au Livre des vraies et fausses idées (300 pages in-12). — Défense d' Arnauld contre la Réponse de Malebranche (pins longne que le livre des Idées, Cologne, 1684). — Trois lettres contre la Défense d* Arnauld» Ces trois lettres forment un volume ; la première est sur l'étendue intelligible, la deuxième sur le reproche de dogmatiser touchant la matière de la grâce, la troisième sur la justification de certains ftiits avancés dans la Réponse au Livi^ des idées. — Dissertation d* Arnauld sur les miracles de l* ancienne loi, en réponse à un Éclaircissement du Traité de la nature et de la grâce (70 p. in-4). Elle a été imprimée, en 1686, après le P^^ volume des Réflexions théologiques et phiiosophiques, mais elle avait été auparavant communiquée manuscrite à Malebranche. — Réponse de Malebranche à la Dissertation d* Arnauld (250 pages in-12). — Réflexions théohgiques et philosophiques d* Arnauld, Le premier livre a para en 1685, le deuxième et le troisième en 1686. ^ Neuf Lettres d* Arnauld à Malebranche, écrites entre la publication du premier et des deux derniers livres des Réflexions, Les quatre premières sont une réplique à la Réponse de Malebranche à la Dissertation, les trois suivantes sont nne défense contre raocnsation de promulguer des dogmes nouveaax, les deux dernières traitent de l'étendue intelligible. — Trois Lettres de Malebranche en répense au premier livre des Réflexions (la première est de 130 pages in-12). — Deux Lettres de Malebranche en réponse au 3« livre des Réflexions, Elles ont exclusivement pour objet la matière de la grâce (200 pages in- 13). — Quatre lettres de Malebranche en réponse aux neuf d* Arnauld (246 pages in*12). — Avis d* Arnauld, à l'auteur de la République des Lettres, sur ce qu'il a dit en faveur de Malebranche sur les Plaisirs des sens. Cet avis, de quelques pages, est suivi d'une Dissertation sur le prétendu bonheur des sens, pour servir de réplique à la réponse qu'a faite M. Bayle pour jnstifler ce qu'il a dit sur ce sujet, dans ses nouvelles de la République de* lettres, août 1685, en faveur de Halebrandie contre Arnauld (Cologne, 1687). — La polémique directe entre Arnauld et Malebranche, interrompue depuis la fin de 1685, recommence en 1691 par quatre lettres d'Arnauld, où il revient sur la question des idées et des plaisirs, k l'occasion 4e la discussion sur le même si^ot entre Régis et Malebranche. Aux deux

thode de leur maître commun. Tout ce qui est de Descartes dans Malebranche, il le juge excellent, et il juge mauvais tout ce qui s'en éloigne. « J'ai remarqué depuis longtemps que quand vous êtes uniquement appliqué à enseigner et à confirmer les opinions de M. Descartes, vous faisiez merveilles, mais qu'il n'en est pas de même quand vous vous en écartez (1). »

premières de ces quatre lettres, Malebranche répond par deux autres de juillet 1694. Aux deux dernières, il ne répondit que cinq ans plus tard, et, après la mort d'Arnauld, s'oxcnsant sur ce qu*il ne les a pas connues plus tôt. — Enfin il a aussi publié contre Arnauld, après sa mort, un écrit contre la prévention (180 pages in- 12). — Tous ces écrits d' Arnauld se trouvent dans les tomes XXXVIII, XXXIX et XL de ses CEuvres, et tous ceux de Malebranche se trouvent dans le Recueil de toute? se^ réponses à Arnauld, 4 vol. in-12. Paris, 1709. (1)3* Lettre à propos de Ri'gis.

Page 1