CHAPITRE X
Malebranclie accusé de mettre en Dieu le particulier et le contingent. — Variations et contradictions signalées dans sa doctrine. — Indignation de Malebranclie contre Taccusation de faire Dieu étendu. — Railleries d'Arnauld contre les figures et les corps au sein de retendue intelligible.
— Clarté de Tidée de l'âme défendue contre Malebranclie. — Théorie d'Arnauld sur la connaissance. — Comment nos modalités finies nous représentent le général et l'infini. — Comment l'esprit aperçoit les objets présents ou absents. — Origine des idées dans l'activité de Tàme.
— Double contradiction, en sens contraire, d'Arnauld et de Malebraocbe au sujet de l'activité et de la liberté, dans l'ordre de la nature et dans l'ordre de la grâce. — Conjectures d'Arnauld sur les idées qui viennent de Dieu. — Polémique d'Arnauld contre le sentiment que nous voyons la vérité en Dieu. — Dissertaiio bipartifa. — Règles du bon sens. — Tendance empirique d'Arnauld en moral^, comme en métaphysique. — Critique des causes occaj^ionnelles et de leurs prétendus avantages religieux et moraux. — Réflexions théologiques et philosophiques. — Réfutation de la providence générale de Malebranche. — Double critique de l'ambiguïté des termes et de la subordination des desseins de Dieu à la simplicité des voies. — Distinction des voies par lesquelles Dieu exécute ses volontés et des causes qui les déterminent. — Reproche de placer la variété des événements humains dans la dépendance de notre volonté. — Opposition de Malebranche aux Écritures et à TÉglise. — Critique de son optimisme. — Critique du système sur la grâce. — Querelle incidente au sujet des plaisirs des sens et du bonheur. — Intervention d'Arnauld dans la polémique entre Malebranche et Régis. — Pamphlets de Malebranche contre Arnauld après sa mort. — Jugement général.
Arnauld rejette la vision en Dieu tout entière, sans nulle distinction de la vision de Tinfini, et de celle des corps, de ce qui appartient à saint Augustin, et de ce qui est en propre à Malebranche. Sa critique s'exerce de préférence sur les côtés les plus défectueux et les plus bizarres, et s'attache particulièrement à Texposition du troisième livre
de la Recherche de la vérité. Quant aux modifications des Éclaircissements et des Conversations chrétiennes, il ne fait qu'en prendre avantage pour lui reprocher des variations et des contradictions de toute sorte, où il voit une preuve nouvelle du peu de solidité de sa doctrine.
Impitoyable pour les petits êtres représentatifs, il déploie contre eux un beaucoup trop grand appareil de logique; il les écrase, pour ainsi dire, à coups de massue. Le prétendu principe, emprunté à la philosophie commune, que Tâme ne peut connaître que ce qui lui est intimement uni, voilà, selon Arnauld, ce qui a conduit Malebranche à dire des choses si peu raisonnables. De là, en effet, l'impossibilité d'apercevoir par elles-mêmes les choses matérielles, puisqu'elles ne peuvent être intimementuniesànotre âme; delà, la nécessité d'êtres représentatifs qui les lui représentent; or, où mieux loger ces êtres représentatifs qu'en Dieu, en qui notre âme les voit, étant unie avec lui? Mais Malebranche, qui a tant déqlamé contre les préjugés, subit lui-même l'influence du plus grossier de tous, en assimilant la vue matérielle à la vue de l'esprit. Les hommes, encore enfants, ont remarqué que la vue matérielle avait pour condition la présence de Tobjet ou de son image, et trompés par la plus grossière analogie, certains philosophes ont supposé que l'esprit, comme l'œil, ne pouvait voir, si ce n'est par des images les objets qui ne sont pas présents. Telle est la raison pour laquelle, à défaut du vrai soleil, Malebranche imagine un être représentatif du soleil, un soleil intelligible , que seul nous percevons , parce que seul il est intimement uni à notre esprit. Arnauld se raille fort de ce prétendu principe de la présence locale, sur lequel Malebranche semble fonder tout son système, sauf à le mettre lui-même en un singulier oubli, quand il nous enlève la connaissance de notre propre corps, non moins que celle des corps étrangers. Qu'est-ce à dire en effet? Dieu eût-il permis à notre âme de sortir de notre corps, pour aller se mettre en contact avec le vrai soleil, ce serait bien iiuitilement qu'elle aurait fait un
iso PHILOSOPHIE Cartésienne.
si grand voyage, car, en fût-^lle aussi rapprochée que de son propre corps, elle ne verrait jamais qu'un soleil intelligible. Ainsi la philosophie des idées, comntie l'appelle Amauld, nous condamne à ne voir jamais aucun objet, qu'il soit proche, comme nos organes, ou éloigné comme le soleil. Sans doute l'objet perçu doit être présent à l'esprit, mais seulement en tant qu'aperçu et conçu par lui» et non par un contact matériel. Arnauld reproche à Maiebranche d'avoir confondu la présence locale avec la présence objective, la seule requise pour la perception d'un objet.
Contrairement à toutes les règles, Malebranche s'est appuyé sur un principe vague, non démontré, qui suppose ce qui est en question, et multiplie les êtres sans nécessité. A quoi bon ces entités philosophiques dont on peut facilement montrer qu'on n'a que faire? Dieu apparemment n'a pas voulu créer l'âme au milieu des corps sans lui donner la faculté de les connaître. Quoi donc de plus simple que de la rendre capable de le faire? Ici Amauld retourne contre Malebranche le principe de la simplicité des voies. Opposera-ton que les corps sont trop grossiers pour être les objets directs de la connaissance, mais il s'agit de les faire connus et non pas connaissants. Or où a-t-on pri£ que ce qui est connu doive égaler en dignité ce qui connaît? Placer en Dieu ces êtres représentatifs, c'est mettre en lui tout ce qu'il connaît, non pas seulement idéalement; mais formellement, c'est attribuer à son essence in£nie le particulier, le figuré, le mobile? Ne faudra-t-il donc pas y placer aussi des puces et des moucherons, puisque, d'après le système, c'est en lui seul que nous les voyons?
Enfin les êtres représentatifs n'expliquent pas, ce qu'il s'agit précisément d'expliquer^ à savoir, comment nous voyons les corps. Le dessein de Malebrancbe est de nous expliquer comment nous les voyons, et tout au contraire il explique comment nous ne les voyons pas^ semblable ^ celui qui, après avoir annoncé qu'il va montrer l'accord de la providence et de la liberté, nierait la liberté. Les
POLÉMIQUE D^ARNAULD ET DE MALEfiRANGHE. 181
êtres représentatifs étant des chimères, Arnauld estime fort inutile de discuter touchant les différentes voies par lesquelles ils peuvent arriver à notre esprit. Mais Malebranche^ comme nous l'avons vu, a modifié cette première forme de la vision en Dieu, en substituant l'étendue intelligible infinie aux êtres représentatifs, par où il s'attire de son adversaire le reproche de varier sans cesse et de se contredire. Il a tort de ne pas vouloir convenir qu'il a changé, et de recourir, pour le prouver, à des raisons fort peu convaincantes. D'abord il s'était, dit-il, seulement proposé de démontrer qu'on voit toutes choses en Dieu, et non d'expliquer la manière dont on les voit (1). S'il a avancé que nous voyons en Dieu môme les choses corruptibles, il a ajouté que nous les voyons sans mettre en Dieu aucune imperfection, et qu'il suffit que Dieu nous fasse voir ce qu'il y a en lui qui se rapporte à ces choses . N'a-t-il pas toujours, d'ailleurs, distingué l'idée du sentiment? Que s'il ne s'est pas servi du mot d'étendue intelligible, c'est par l'appréhension de blesser la délicatesse de certains esprits (2). t( J'ai parlé d'une autre manière, mais on doit juger que ce n'était que pour rendre quelques-unes de mes preuves plus convaincantes et plus sensibles, et l'on ne doit pas juger par les choses que je viens de dire que ces preuves ne subsistent plus. Je dirais ici les raisons des différentes façons dont je me suis expliqué, si cela était nécessaire (3). » Quoi qu'il en soit, on se rappelle, qu'après nous avoir fait voir tous les corps en Dieu, par autant d'idées particulières qui nous les représentent, Malebranche prétend nous les faire voir dans une seule et même idée, celle de l'étendue intelligible.
Mais Arnauld ne traite pas mieux cette étendueintelligible que les êtres représentatifs. Tout à l'heure il reprenait Malebranche de paraître mettre en Dieu formellement les choses particulières^ il le reprend maintenant de ne plus vouloir
(1) Réponse au Livre des idées, chap. xt, (î) !»• Lettre contre la Défense, (3} Éclairciss. sur les idées,