‹ Histoire de la philosophie Cartésienne (volume 5)Chapitre 23 sur 77 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Philosophie de Bossuet. — Traité de la connaissance de Dieu et de soimême, — Ce que Bossuet emprunte h Descartes, et ce qu'il emprunte à saint Thomas. — De la raison et des vérités absolues. — Siège en Dieu des vérités érernelles. — Inspirations oratoires, images poétiques empruntées par Bossuet à cette doctrine métaphysique. — De l'éternité attribuée à toutes les idées dans sa Logique. — Excursion dans la philosophie de Platon. — Avant-goût de la vie bienheureuse dans ces hautes opérations inlellectuelles. — Traité du libre arbitre, — Système de la prémotion physique. — De la correspondance, de la distinction et de l'union de l'âme et du corps. — Preuves physiques et métaphysiques de l'existence de Dieu. — Élévations sur les mystères. — Explication rationnelle de la Trinité . — Dieu créateur. — De la Providence à l'égard des sociétés humaines. — Discours sur l'histoire universelle. — Différence de la Providence de Bossuet et de celle de Malebranche. — Foi de Bossuet dans les lumières naturelles de la raison. — Période de la loi de nature. — Christianisme de nature.

Sur la plupart des points essentiels la philosophie de Bossuet est celle de Descartes, plus ou moins corrigée et amendée par des réminiscences de saint Thomas et de l'École. CommeNicole,ilyajoute, d'après saint Augustin, la doctrine d'une raison divine éclairant tous les hommes et leur révélant à tous un certain nombre d'idées absolues et de vérités éternelles. Tons les ouvrages de Bossuet, môme ceux de théologie, portent les traces de cette haute philosophie. Dans ses beaux commentaires des Écritures et des Pères de l'Église, il ne dédaigne pas de l'appeler au secours de la foi pour la démonstration des vérités fondamentales de la religion et de la morale chrétienne. Toute sa philosophie est contenue dans la Connaissance de Dieu et de. soi-même, que nous commenterons avec la Zogique, le Traité du libre arbitre, la partie métaphysique

tu PHILOSOPHIE CARTÉSIENNE.

des Élévations sur ks mystères, et quelques sermons.

Le titre seul de Connaissance de Dieu et de soi-même annonce un ouvrage cartésien. Loin qu'il vise à la profondeur et à Toriginalité philosophique, Bossuet annonce, en commençant, qu'il veut écarter tout ce qui est pure opinion, matière à discussion des écoles, pour ne garder que ce qu'il y a de plus incontestable et du plus grand usage dans la vie : « Il ne s'agira pas ici de faire un long raisonnement sur ces choses, ni d'en rechercher les causes profondes, mais plutôt d'observer ce que chacun de nous en peut reconnaître^ en faisant réflexion sur ce qui arrive tous les jours à lui-même, ou aux autres hommes semblables à lui. » Aussi ce traité est-il en même temps un excellent livre d'instruction philosophique pour la jeunesse, et un admirable résumé de ce qu'il y a de meilleur dans la philosophie de Descartes. Connaître Dieu et se connaître soimême, voilà, selon Bossuet, toute la sagesse ; et c'est par la connaissance de nous-mêmes que nous devons nous élever à Dieu.

Bossuet expose cette méthode dans sa belle lettre au Pape sur l'éducation du Dauphin : a La philosophie consiste principalement à rappeler l'esprit à soi-même pour s'élever ensuite, comme par degrés, jusqu'à Dieu. Pour devenir parfait philosophe, l'homme n'a pas besoin d'étudier autre chose que lui-même, et sans feuilleter tant de livres, sans faire tant de pénibles recueils de ce qu'ont dit -les philosophes^ ni aller chercher bien loin des expériences, en remarquant seulement ce qu'il trouve, il reconnaît par là l'auteur de son être.... Lorsque, le voyant plus avancé en âge, nous avons cru qu'il était temps de lui enseigner méthodiquement la philosophie, nous en avons formé le plan sur ce précepte de l'Évangile : Considérez-vous attentivement vous-mêmes; et sur cette parole de David : O Seigneur, j'ai tiré de moi une merveilleuse connaissance de ce que vous êtes. Appuyé sur ces deux passages, nous avons fait un Traité de la connaissance de Dieu et de soi-même, » Il est à croire que Bossuet a vu cela plus clairement dans

Descartes que dans David ; mais, dans une lettre au Pape, il évite de nommer un auteur mis à Tindex de Rome.

L'âme, le corps, l'union de Tâme et du corps, Dieu considéré comme auteur de cette union, la différence de l'homme et de la bête, voilà les cinq grandes divisions de la Connaissance de Dieu et de soi-même. Les opérations de Tâme sont partagées en sensitives et intellectuelles. Les opérations sensitives sont les sensations, le plaisir et la douleur, les passions, le sens commun, par où il entend, comme TÉcole, un sens intérieur rapportant à un même objet les perceptions des divers sens et l'imagination. Bossuel qui admet, conformément à l'évidence du sentiment intérieur, l'action réciproque de l'âme et des objets, définit la sensation : « la première perception qui se fait dans notre âme à la présence des corps, ou la première touche de l'objet présent. » Quant aux passions, contrairement à Descartes, il exclut l'admiration et, avec saint Thomas (1), avant toutes les autres, il place l'amour comme leur source commune, comme la passion mère qui les enferme et qui les excite toutes sans exception. Otez l'amour, dit Bossuet, il n'y a plus de passion.

Il élève les opérations intellectuelles, dans lesquelles il comprend la volonté, bien au-dessus des sensitives. Ce qui distingue les premières des secondes c'est qu'elles ont, dit-il, pour objet quelque raison qui nous est connue. Les sens n'apportent à l'entendement que leurs propres sensations et lui laissent à juger des dispositions qu'ils marquent dans les objets. Seul, en effet, l'entendement juge de la grandeur, delà perspective, de l'ordre, des proportions, seul il connaît le vrai et le faux, seul il peut errer. Il n'y a pas d'erreur dans le sens qui fait toujours ce qu'il doit, dit Bossuet, d'après Aristote et saint Augustin (2), puisqu'il est fait pour opérer, non-seulement selon les dispositions des objets, mais aussi des organes. Quant à l'imagination, qui ne fait

(1) Summa th., pars II, quœst. 25, art. ?•

(2) Ibid,, pars I, quaest. 17, art. 2.

246 PHILOSOPBIE CARTÉSIKXXE.

qae saiTre les sens, U ne lai est pas donné de connaître la nature des choses et de discerner le Trai dn faux, n'allant pas au delà de ]a représentation de leurs caractères extérieurs et de leurs différences individuelles, et ne s'appliquant qu'à ce qui est corporel. Si la raison corrompue ne s'élève au-dessus des sens et de l'imagination, elle ne mérite plus le nom de raison.

Bien juger, Yoilà en quoi consiste la perfection de l'entendement. La Traie règle de bien juger, selon Bossuet, comme selon Descartes, est de ne juger que quand on Toit clair (I). La cause du mal juger est l'inconsidération dont il énumère toutes les causes diverses, au premier rang desquelles il met les passions. C'est à un vice de la volonté qu'il attribue la cause la plus ordinaire du mal juger. Comme Descartes et Malebranche, il ne sépare pas le perfectionnement intellectuel du perfectionnement moral. Nul ne se tromperait, s'il ne voulait des choses qui font qu'il se trompe, et qui Fempêchent de considérer la vérité sérieusement. «Mais Tentendement, purgé de ces vices et vraiment attentif à son objet, ne se trompera jamais, parce qu'alors ou il verra clair, et ce qu'il verra sera certain, ou il ne verra pas clair, et il tiendra pour certain qu'il doit douter jusqu'à ce que la lumière paraisse, n

Arrêtons-nous davantage à la doctrine de Bossuet, sur les idées absolues et la raison. Ici, nous allons le voir se rapprocher, grâce à saint Augustin, de Malebranche et soutenir la thèse, si vivement attaquée par Amauld, dans la

fl) n laisse de côté le doate méthodiqae que Féoelon déTeloppera avec tant de force et d'éloqaence. Peat-ètre y faif-il nneatlosion critique dans ce passage de sod sermon sur la vie future : « Ah ! j*ai trouvé un renièdr pour me garantir de l'erreur. Je suspendrai mon esprit, et retenant eo arrêt sa mobilité indiscrète et pr^i pi tée, je douterai, du moins, s*il ne m*est pas permis de connaître au vrai les choses. Mais, ô Dieu, quelle faiblesse et quelle misère ! De crainte de tomber, je n'ose sortir de ma place et me remuer! Triste et misérable refuge contre Terreur, d*ètre contraint de se plonger dans Tincertitnde et de désespérer de la vérité ! >

Dissertatio bipartita et dans les Règles du bon sens» Selon Bossuet, rentendement n'a pour objet que des vérités éternelles. Les règles des proportions, par lesquelles nous mesurons toutes choses, sont éternelles et invariables. Telles sont les maximes, si clairement connues, que tout se fait dansTunivers parla proportion du plus grand au plus petit, du plus fort au plus faible. Tout ce qui se démontre en mathématiques, et en toute autre science que ce soit, est éternel et immuable. Il y a des règles invariables des mœurs, de même que des proportions et de la mesure des choses, il y a un ordre immuable de la justice. Toutes ces vérités sont absolues et indépendantes de l'intelligence humaine. N'y eût-il aucun autre homme au monde, le devoir essentiel de Thomme, dès qu'il est capable de raisonner, n'en serait pas moins de vivre selon la raison et de chercher son auteur.

Avec quel magnifique langage Bossuet ne célèbre-t-il pas l'universalité, le caractère absolu, l'indépendance de ces vérités ! « Toutes ces vérités et toutes celles que j'en déduis, par un raisonnement certain, subsistent indépendamment de tous les temps. En quelqile temps que je mette un entendement humain, il les connaîtra, mais, en les connaissant, il les trouvera vérités, car ce ne sont pas nos connaissances qui font leur objet, elles les supposent. Ainsi, ces vérités subsistent devant tous les siècles, et devant qu'il y ait eu un entendement humain, et quand tout ce qui se fait par les règles des proportions, c'est-à-dire tout ce que je vois dans la nature, serait détruit, excepté moi, ces règles se conserveraient dans ma pensée, et je verrais clairement qu'elles seraient toujours bonnes et toujours véritables, quand moi-môme je serais détruit, et quand il n'y aurait personne qui fût capable de comprendre (1). » Parmi ces vérités éternelles, qui sont l'objet naturel de l'entendement, celle à laquelle Bossuet donne le premier rang, celle en laquelle, suivant lui, toutes les au-

(1) Chnp. IV, part. V.

très se réunissent et subsistent, est celle d'un premier être qui entend tout avec certitude, qui fait tout ce qu'il veut, qui est lui-môme sa règle, dont la volonté est notre loi, dont la vérité est notre vie.

Ces vérités éternelles et immuables sont donc, selon Bossuet, quelque chose de Dieu, ou plutôt elles sont Dieu même éternellement subsistant, éternellement véritable, éternellement la vérité môme (1). Il faut bien qu'elles soient quelque part toujours subsistantes et parfaitement entendues, sinon rien de ce qui est ne serait, tout étant réglé par elles. De là, la nécessité de reconnaître une sagesse éternelle, où toute loi, tout ordre, toute proportion ait sa raison primitive, et en qui nous les voyons.

Dans la théologie de Bossuet, dans ses interprétations des mystères, dans ses sermons et ses oraisons funèbres, on retrouve cette même doctrine revêtue des plus belles images de l'Ecriture et de la poésie. Tantôt c'est une clarté qui brille au dedans de nous, tantôt une ressemblance divine, tantôt un rayon de la face de Dieu imprimé sur nos âmes. « Dans ce rayon nous découvrons, comme dans un globe de lumière, un agrément immortel dans l'honnêteté et la vertu ; c'est la première raison qui se montre à nous parsonimage, c'est la vérité elle-même qui nous parle (2).) Dans le môme sermon, après un admirable tableau de l'empire de l'homme sur le monde par la science et par Tart, il s'écrie : « 0 homme, comment pourrais-tu faire remuer une machine si forte et si délicate, s'il n'y avait en toi-même, et dans quelques parties de ton être, quelques fécondes idées tirées de ces idées originelles, en un mot quelque ressemblance, quelque écoulement, quelque portion de cet esprit ouvrier qui a fait le monde ? » Quelle belle inspiration, et quelle grande image, empruntée à la même doctrine

(1) C'est pourquoi les Jésuites, dans le Journal de Trévoux (avril 1733], reprochent à l'auteur de la Connaissance de Dieu et de soi-même de tomber dans les erreurs de Malebrancbe.

(2) Sermon sur la mort.

de Platon et de saint Augustin, dans l'oraison funèbre de Michel Letellier, à propos de Tamitié qui l'unissait à Lamoignon ! «Et maintenant ces deux âmes pieuses, touchées sur la terre du même désir de faire régner les lois, contemplent ensemble à découvert, dans leur source, les lois éternelles d'oîi. les nôtres sont dérivées; et si quelque légère trace de nos faibles distinctions paraît encore dans une si simple et si claire vision, elles adorent Dieu en qualité de justice et de règle. » Mais si Bossuet n'hésite pas à affirmer que la raison est Dieu môme, et que nous voyons en Dieu les vérités absolues, il n'ose entreprendre de préciser, comme Malebranche, la manière dont nous les y voyons, «t il se borne à dire, soit dans la Connaissance de soi-même^ soit dans la Logique, que c'est d'une manière incompréhensible.

Dans la Logique, il donne à toutes les idées sans exception l'attribut de l'éternité. Aucune de nos idées, en effet, selon Bossuet, ne saisit précisément ce qui fait la différence numérique, ou individuelle, entre deux objets semblables, d'où il suit que toute idée est plus ou moins universelle, et que la vérité qu'elle regarde n'est pas une vérité particulière et contingente, mais une vérité générale et éternelle, c'est-à-dire les essences étemelles et absolues des choses, seul objet de la science (1).

A cette occasion, Bossuet fait une intéressante excursion dans la philosophie de Platon, qui parait lui être aussi bien connue que celle d'Aristote et où, comme dans celle de Malebranche, il sait discerner la part de la vérité et celle des poétiques rêveries. Voilà pourquoi, dit-il, Platon nous rappelle sans cesse à ces idées où se voit, non ce qui se forme, non ce qui est, non ce qui s'engendre et se corrompt, mais ce qui subsiste éternellement. « C'est ce qui lui a fait dire que nos idées, images des idées divines, en étaient aussi immédiatement dérivées, et ne passaient point par les sens, qui servent bien à les réveiller, mais non aies

(1) Logique^ !'• partie, chap, xxxvi etxxxvii.

former dans notre esprit. » Il emprunte aussi à Platon ce qu'il dit sur la cause exemplaire, dans le Traité des causes. c Ainsi que la fin ne peut être que dans une nature intelligente, de môme le premier exemplaire ne peut être que dans un esprit... Le premier exemplaire sur lequel ont été faites toutes choses, est, si Ton peut ainsi parler, la pensée de Dieu et son idée éternelle... Le monde a été dressé sur ce premier original. Les animaux, les arbres, les plaoles et les autres choses de môme nature étant semblables entre elles, il paraît qu'elles ont toutes le môme modèle, et qu'il y a un exemplaire commun sur lequel elles sont formées, qui est la pensée de Dieu. »

Mais il n'a garde de suivre Platon enseignant que le? âmes naissent savantes et, qui pis est, suivant ses expressions, qu'elles ont vu dans une autre vie ce qu'elles semblent avoir appris en celle-ci. Il ne veut pas, dit-il, s'égarer avec lui dans ces siècles infinis où il met les âmes en des états si bizarres. Ainsi, tout en s'inspirant des grandes et éternelles vérités contenues dans l'idéalisme du Pjatoc grec et du Platon français, il repousse, comme Tétendue intelligible, les hyjj^othèses de la réminiscence et de la préexistence des âmes, s'en tenant à concevoir que Dieu, en nous créant, a mis en nous certaines idées primitives où luit la lumière de son éternelle vérité, et que ces idées se réveillent par les sens, par l'expérience et par l'instruction que nous recevons les uns des autres. D'ailleurs, ajoute-t-il encore : a Que cela soit ou ne soit pas .ainsi, que les idées soient ou ne soient pas formées en nous dès notre origine, qu'elles soient engendrées, ou seulement réveillées par nos maîtres, et par les réflexions que nous faisons sur nos sensations, ce n'est pas ce que je demande ici, et il me suffît qu'on entende que les objets représentés par les idées sont des vérités éternelles subsistant immuablement en Dieu, comme en celui qui est la vérité môme. »

Mais si toute idée aune essence éternelle pour objet, comment aurons-nous la connaissance contingente de

PHILOSOPHIE DE BOSSUÈT. 251

^existence actuelle des choses? Bossuet pense Texpliquer par Tassemblage de deux idées, l'une, celle de la chose en soi, et Tautre, celle de Texislence actuelle, par une distinction analogue à celle que fait Malebranche entre l'idée et le sentiment. Nous nous permettrons ici d'objecter à Bossuet, que cette dernière idée, à tout le moins, sera une idée contingente. Il n'aurait donc pas fallu dire que toute idée est éternelle, mais, ce qui n'est pas la même chose, qu'il y a quelque chose d'éternel dans toute idée. Sauf cette réserve, on ne peut qu'admirer, avec quelle sagesse et quelle mesure, Bossuet est platonicien et malebranchîste.

Dans ces hautes opérations intellectuelles, il découvre un principe et un exercice de vie éternellement heureuse. S'appuyant sur l'éternité de l'objet que l'entendement contemple, et sur la convenance qui doit exister entre les objets et les puissances, il en conclut que l'âme est immortelle. Née pour considérer ces vérités immuables, et Dieu oik se réunit toute vérité, par là l'âme se trouve conforme à ce qui est éternel, et renferme, dit-il, manifestement le principe divin d'une vie immortelle. Demeurant unie à la vérité éternelle, elle est appelée à un bonheur éternel. Il se plaît à nous montrer une image, et un avant-goût sublime du bonheur de cette autre vie, dans le plaisir si vif et si pur que nous goûtons, quand quelque vérité illustre nous apparaît, et que, contemplant la nature, nous admirons la sagesse qui a tout fait dans un si belordre.Il apporte en témoignage Pythagore, Platon, Aristote, avec les saints : «Qui voit Pythagore ravi d'avoir trouvé les carrés des côtés d'un certain triangle avec le côté de sa base, sacrifier une hécatombe en actions de grâces; qui voit Archimède attentif à quelque découverte, en oublier le boire et le manger; qui voit Platon célébrer la félicité de ceux qui contemplent le beau et le bon, premièrement dans les arts, secondement dans la nature, et enfin dans leur source et dans leur principe, qui est Dieu ; qui voit Aristote louer ces heureux moments où l'âme n'est pos-

2o2 PHILOSOPHIE CARTÉSIENNE.

sédée que de rintelligence de la vérité, et juger une telle vie seule digne d'être éternelle et d'être la vie de Dieu; mais qui voit les saints tellement ravis de ce divin exercice, de connaître, d'aimer et de louer Dieu, qu'ils ne le quittent jamais, et qu'ils éteignent pour le continuer, durant tout le cours de leur vie, tous les désirs sensuels ; qui voit, dis-je, toutes ces choses, reconnaît dans les opérations intellectuelles un principe et un exercice de vie éternellement heureuse (2), »

Des opérations intellectuelles, passons maintenant, avec Bossuet, à celles de la volonté qu'il ne sépare pas de l'ectendement. De mftme que l'entendement, la volonté cau-dessus des sens. Sa supériorité et son indépendance .^ reconnaissent par l'empire qu'elle exerce sur le corps. Vouloir, dit Bossuet, d'après saint Thomas, est une action par laquelle nous poursuivons le bien et fuyons le mal. Nous sommes déterminés à vouloir le bien en général; c'est dans le pouvoir d'arrêter sur tel ou tel bien particulier ce mouvement qui nous porte nécessairement vers k bien général, que Bossuet, comme Malebranche, fait consister le libre arbitre. Dans le Traité du libre arbitra' il traite ces deux questions : 1* y a-t-il, en effet, dc> choses qui soient tellement en notre pouvoir et en iâ liberté de notre choix que nous puissions les choisir ou ne pas les choisir ? 2° la créature étant libre. Dieu la laisserat'il aller où elle veut ?

Pour résoudre la première question , il invoque le témoignage de la conscience , l'irrésistible évidence do fait de notre liberté (3). Mais quand, au lieu de considérer la liberté dans l'homme lui-même, il la considère dan5 ses rapports avec la providence et la prescience de Dieu, il semble vouloir aller contre ce témoignage de la conscience. En effet, il juge contraire à l'idée même de Dieu

(i) Bossuet fait ici allusioa à la belle théorie de la vie contemplatire dans la Morale à Nicomaque,

(2) Conclusion du Traité de la connaissance de Dieu et de soi'^méme.

(3) 5* semaine, 3« élévation.

qu'il abandonne la créature à elle-même et la laisse aller où elle veut. Ne pas comprendre les créatures libres dans l'ordre de sa providence, c'est lui ôter la conduite de ce qu'il y a de plus excellent dans l'univers. On ne sauve pas la souveraineté de Dieu en disant qu'il a lui-même voulu cette indépendance de la liberté humaine, car il est de la nature de la souveraineté absolue que rien de ce qui est ne lui soit soustrait. L'être créé doit en dépendre, non pas seulement quant à la substance^ mais quant au mode. Dieu doit créer non-seulement la liberté en puissance, mais en acte, sinon il ne serait pour rien, ni dans l'arrangement du monde, ni dans l'ordre des choses humaines. C'est ici qu'on reconnaît l'influence du thomisme de Nicolas Cornet, laquelle sans doute a été fortifiée dans Bossuet, comme dans le P. Boursier, par certains principes de la métaphysique cartésienne qui tendent à ôter l'action aux créatures, et favorisent ainsi la prémotion physique. Il tient néanmoins pour également évident, que nous sommes libres, et queTïotre liberté est comprise dans les décrets de la divine Providence qui a des moyens certains pour la conduire à ses fins.

Quelque opposées que paraissent ces deux vérités, Bossuet croit qu'on peut cependant chercher à les concilier, pourvu qu'on soit résolu à ne laisser perdre aucune d'elles, quel que soit le résultat de cette recherche. Il passe donc en revue les diversmoyens de conciliation proposésparla philosophie ou par la théologie. D'abord il combat ceux qui placent dans le volontaire l'essence de la liberté, et croient tourner la difficulté par cette subtilité, que les décrets de Dieu ne nous ôtant pas le vouloir, ne nous ôtent pas la liberté. Il n'approuve pas davantage les systèmes de la science moyenne ou conditionnée, de la con tempéra tion, de la délectation victorieuse auxquels il reproche de laisser quelque chose à l'homme, tandis que Dieu n'y fait que circonvenir, attirer, solliciter la volonté, mais ne l'opère pas, et ne frappe pas le dernier coup.

Le système qui ne laisse rien à l'homme, pour tout dont; n. 15

•ner à Dieu, la prémoUon ou la prédétermination physique, voilà celui que fiossuet préfère à tous les autres, parce qu'il «e persuade que Dieu, cause immédiate de notre liberté, la 40it produire aussi, dans son dernier acte, et faire en nou> Tagir de même que le pouvoir agir. Mais, suivant les parti- .sans de ce système, et selon Bossuet, notre action n'en demeure pas moins libre à priori, parce que Dieu veut qu'elle «oit libre. Il est absurde de direquerexercice de notre liberté n'est pas, à cause que Dieu veut qu'il soit, il faut'dire au contraire qu'il est, à cause que Dieu, qui est tout-puissaoL veut qu'il soit. Mais, quoi que dise Bossuet, on ne comprend pas que la toute-puissance de Dieu aille jusqnJ cette contradiction de faire qu'un acte dépende de noli^ lorsqu'il ne dépend que de lui, et que nous soyons pou: quelque cbose, là où il est pour tout. Heureusement Bossuet a la sagesse de ne pas subordonner le fait de la liberté au succès de cette prétendue conciliation : « Rieuse peut nous faire douter de ces deux importantes vérit^^ parce qu'elles sont établies l'une et l'autre par dea rai^oII^ que nous ne pouvons contredire, car quiconque connali Dieu ne peut douter que sa providence aussi bien que sj prescience ne s'étende atout, et quiconque fera un peude réflexion sur lui-môme connaîtra sa liberté avec une tel!. évidence que rien ne pourra obscurcir l'idée et le seniment qu'il en a, et on verra clairement que deux choseN qui sont établies sur des raisons si nécessaires, ne peuvec! se détruire l'une l'autre, car la vérité ne détruit pas lavcrité, et quoiqu'il se pût bien faire que nous ne sussioI:^ pas le moyen d'accorder ces choses, ce que nous ne connaîtrions pas dans une matière si haute ne devrait pas affaiblir ce que nous en connaissons si certainement. »

Aprèsavoir considéré l'âme, Bossuet considère le corp?. dans un chapitre qui est un excellent résumé de la physiologie Cartésienne. Comme Descartes,il exclut de l'âme toute action viftale, tout principe vital, et môme toute propriété spéciale de la matière organisée ; comme Descartes, il a la prétention de tout expliquer dans le corps humain, naissance, mort,

santé, maladie, par un pur mécanisme. Il n'adopte pas cependant toutes les hypothèses de la philosophie cartésienne. Ainsi il met l'âme dans le cerveau, d'où elle préside à tout, sans prétendre décider si en effet elle a pour organe particulier cette partie du cerveau qu'on appelle la glande pinéale.

L'âme et le corps ayant été étudiés isolément, il les considère ensuite dans leur union et leur dépendance réciproques. Nous avons déjà dit que Bossuet rejette les causes occasionnelles, et que, moyennant un miracle perpétuel de Dieu, il admet une réciprocité d'action entre ces deux substances si opposées. D'abord il nous montre l'âme dépendante du corps dans sa partie sensitive, et il explique les mouvements corporels auxquels les sensations, les passions, l'imagination sont attachées. Il nous fait admirer la correspondance entre le corps et l'âme , les sensations qui répondent à l'ébranlement des nerfs, les imaginations aux. impreèsions du cerveau, et les désirs ou les aversions, à ce branle secret, que reçoit le corps dans les passions, pour s'approcher ou s'éloigner de certains objets.

Après avoir démontré ce qui dans l'âme suit les mouvements du corps, il montre ce qui dans le corps suit les pensées de l'âme. C'est ici , dit-il , le bel endroit de rhomme. Dans les opérations intellectuelles, non-seulement l'âme est libre, mais elle commande. L'intelligence dépend sans doute indirectement du corps, mais précisément et en elle-même, elle n'y est pas attachée comme les sens, sans jamais pouvoir s'élever au-dessus, ce qui la condamnerait nécessairement à l'erreur. De môme en est-il de la volonté, dont Bossuet montre le prompt et admirable commandement sur toutes les parties du corps, et en conséquence sur le cerveau, dont elles dépendent (1).

(1) Boseaet avait étudié l'anatomie pour l'enseigner lui-mômc au Dauphin. « II s'imposa la t&che, dit le cardinal Maury, de faire lai-môme uo cours d'anatomie pour l'apprendre ensuite à son élève. On le vit fréquenter assidûment, durant une partie de ses soirées d'iiiver, Tamphitliéàtrc du célèbre Nicolas Sténon, Danois d'origine et le plus habile dé-

On voit donc la parfaite société de Tâme et du corps; on voit que dans cette société la partie principale de l'âme est aussi celle qui précède, et que le corps lui est soumis comme un instrument.

Aussi approuve-t-il Platon de définir Thomme, une âme se servant d'un corps, et de distinguer l'âme dû corps comme la main de l'instrument qu'elle manie. Toutefois entre le corps, organe de l'âme, et les instroments humains, il y a une différence essentielle qui n'échappe pas à Bossuet. Rien n'arrive à notre corps qn*^ l'âme elle-même ne le sente. Elle ne le gouverne p comme une chose étrangère, mais comme une chose naturelle et intimement unie. Ainsi est-il toujours attentif^ ne donner dans aucun excès, et s'il excelle à montrer 1^ distinction de l'âme et du corps, la part de l'un et â« l'autre dans la volonté, la sensation et les passions, iU*! montre pas moins bien ce qui les rapproche, ce qui les unit pour en faire, suivant son expression, un tout naturelle est l'homme véritable. Il définit donc l'âme : une substance intelligente née pour vivre dans un corps et lui être intimement unie (I).

Nous n'avons pas à revenir ici sur le sentiment deBos suet (2) touchant la différence de l'homme et de la bête Élevons-nous donc avec lui de l'homme à Dieu créateur de l'âme et du corps et auteur de leur vie. Demêinfi que Nicole et Fénelon, il n'a garde de dédaigner l'ar-

monstrateur de ce genre qu'il y eût alors à Paris. Ce grand homme app"' bientôt ranatoraie avec assez de soin pour pouvoir en renfermer uncoo!) dans 32 pages que les gens du métier regardent encore aujourd'hui coouii^ un manuel élémentaire exact et suffisant pour Tinstruction des lecien^ étrangers à leur profession. Ce traité d'anatomie, où Torganisation (Jcorps humain est expliquée avec beaucoup de justesse et de clarté, sj trouve dans le 10» volume in4» des Œuvres de Bossuet ^ et forme le secoo» chapitre de son Traité de la connaissance de Dieu et de soùmétne,*

(Essai sur V éloquence ^ note au chap. ^^'^^\

(1) C'est à peu près la définition de saint Augustin : substantia qv^'^^^ rationis particeps regendo corpori accommodata^{De quanlitatedfi^'^''^'

(2) l«f vol., chap. VII.

gument des causes finales. Partout où Tordre se montre à nous, il reconnait une fin expresse et par suite une intelligence. Or, Tordre est visible dans toute la nature, mais particulièrement dans Thomme : « ouvrage d'un grand dessein et qui n'a pu être conçu et exécuté que par une sagesse profonde. » Il le prouve par Tharmonie des facultés de Tâme, de Tâme et du corps, et par Tar- . tifice des organes. Jamais anatomiste ou physiologiste ne sut mieux faire ressortir ce merveilleux artifice, jamais surtout écrivain ne sut plus admirablement Texprimer et le décrire.

Mais s'il ne dédaigne pas les preuves physiques, il place bien au-dessus, cependant, avec tous les cartésiens , les preuves métaphysiques. Toutes les vérités éternelles sont pour lui autant de démonstrations de l'existence de Dieu, parce que toutes supposent nécessairement un sujet en qui elles soient toujours entendues et éternellement subsistantes, un snjut qui est Dieu lui-même, d'où nous vient l'impression de la vérité. Il donne quelques développements particuliers à la preuve du Discours de la Méthode tirée de l'idée de la souveraine perfection. Dès lors, dit-il, que notre âme se sent capable d'entendre, d'affirmer et de nier, et que d'ailleurs elle ignore beaucoup de choses, elle voit, à la vérité, qu'elle a en elle un bon principe, mais aussi qu'il est imparfait, et qu'il y a une sagesse plus haute à laquelle elle doit son être. En effet, le parfait est plutôt que l'imparfait, et l'imparfait le suppose comme le moins suppose le plus, dont il est la diminution. Ainsi nous connaissons par notre propre imperfection qu'il y a une perfection inBnie.

Il reprend et développe cette même preuve avec ui^fi sorte de lyrisme, dans les Élévations sur les mystères, où il unit souvent la métaphysique à la théologie : « Pourquoi l'imparfait serait-il et le parfait ne serait-il pas ? c'est-à-dire, pourquoi ce qui tient plus du néant serait-il, et ce qui n'en tient rien du tout ne serait-il pas ? Qu'appelle-t-on parfait? Un, être à qui rien ne manque.

Qa*appelle-t-on imparfait ? Un être à qui quelque chose manque. » Voici comment il réfuie ceux qui dans la perfection infinie ne veulent voir qu'une ampliation par notre esprit de la perfection finie? « On dit, le parfait n'est pas, le parfait n'est qu'une idée de notre esprit qui va s'élevant de l'imparfait, qu'on voit de ses yeux, jusqu'à une perfection qui n'a de réalité que dans la pensée. C'est le raisonnement que l'impie voudrait faire dans son cœur insensé, qui ne songe pas que le parfait est le premier, et en soi et dans nos idées; et l'imparfait, en toutes façons, n'est qu'une dégradation. Dis-moi, mon âme, comment entends-tu le néant, sinon par l'être? Comment entends-tu la privation, si ce n'est par la forme dont elle prive ? Comment l'imperfection, sinon par la

perfection dont elle déchoit Il y a une perfection

avant qu'il y ait un défaut; avant tout dérèglement il faot qu'il y ait une chose qui est elle-même sa règle, et qui, ne pouvant se quitter soi-même, ne peut non plus ni faillir ni défaillir. Voilà un être parfait, voilà Dieu, nature parfaite et heureuse (1). »

Si nous entrons plus avant dans les Elévations (2), nous y rencontrons toute une doctrine sur l'être et les attributs de Dieu, qui n'appartient sans doute pas en propre à Bossuet, et qu'on retrouve, soit dans saint Augustin, soit dans Descartes et Malebranche, mais qu'il fait sienne par la sublimité du langage. C'est d'abord un admirable commentaire de cette parole de l'Écriture, Je suis celui qui suis. Dieu est l'être par excellence, en lui le non-être n'a

(1) Première semaine, l'° et 2* élévation.

(2) Les jt^siiites, dans leur Journal de Tréuoux, attaquèrent les Élémlions comme ils av'aient attaqué la Connaissance de Dieu et de soi-rnémef mais d'une manière indirecte, en suspectant leur authenticité. Le nerea de Bossuet, l'évoque de Troyes, fit attester par un arrêt du Parlement l'authenticité du manuscrit, écrit tout entier de la main de Bossuet, et pablia en réponse à leurs attaques : Instruction pastorale au sujet des calomnies avancées dans le Journal de Trévoux du mois de juin 1731 contre les Élévations à Dieu, 2 vol. in-12, 1733. Cette discussion est entièrement Uiéologique.

pas de lieu, par conséquent il est toujours le même, imnoiuable, éternel. « La mutati-on et le temps, dont la lîature est de changer toujours, n'approchent pas de gê sein auguste, et la même perfection, la même plénitu^ie d'être qui en exclut le néant, en exclut toute nature chan^ géante. En Dieu tout est permanent, tout est im-muablev rien ne s'écoule dans son être, rien n'y arrive de nouveau, et ce qu'il est un seul moment, si on peut parler de mon ment en Dieu, il l'est toujours (1). » Puis il montre que^ de la plénitude de son être, découlent et son éternelle béatitude et son unité : « Écoute, Israël, écoute dans ton fond, n'écoute pas à l'endroit où se forgent les fantômes, écoute à l'endroit où la vérité se fait entendre, où se recueillent les pures et les simples idées. Écoute là, Israël,, et là, dans ce secret de ton cœur où la vérité se fait entendre» là retentira sans bruit cette parole : Le Seigneur notre Dieu est un seul seigneur (2). »

Bossuet ne dédaigne pas, mais avec bien plus de réserve que Malebranche, d'appeler la philosophie et la raison à l'appui des mystères. Il propose, d'après saint Augustin^ une explication rationnelle du mystère de la Trinité, où il s'efforce de nous faire comprendre, par le spectacle d'une trinité défectueuse et imparfaite que nous découvrons au dedans de nous, comment la trinité se concilie avec l'unité de Dieu. En effet n'apercevons-nous pas trois choses au dedans de notre âme, d'abord l'être produisant la connaifisance, puis la connaissance produite, puis enfin l'amour qui naît de l'être et de la connaissance, lesquels rentrent 3ans l'unité de notre être? Dans le chapitre de V Histoire rniverselle sur Jésus-Christ et sa doctrine, il essaye de îonner une explication du mystère de l'incarnation tirée le la nature humaine et de l'union de l'âme avec le corps.

De Dieu en lui-môme il passe à Dieu créateur. Si Dieu se iétermineà créer, cen'estpar aucune nécessité,niparaucun

(1) Deuxième semaine, 2^ élévation.

(2) Première semaine, 4^ élévation.

besoin de sa nature. Que le monde soit ou ne soit pas, rien n'est ajouté ni retranché à sa grandeur et à son bonheur. cJe suis celui qui suis, c'est assez que je sois. Oui, ÎJeigneur. tout le reste vous est inutile et ne peut faire aucune partie de votre grandeur, vous n'êtes pas plus grand avec tout It monde, avec mille millions de mondes que vous Têtes seul. Quand vous avez fait le monde, c'est par bonté et non par besoin (I). » Ce n'est pas avec moins d'éloquence que Bossuet revendique pour Dieu l'attribut de créateur contre ceux qui le réduisent au rôle d'ordonnateur de la matière. Dieu n'est pas un simple faiseur de formes et de figures au sein d'une matière préexistante, il n'a pas fait l'accidec. sans faire la substance, il a créé à la fois la matière et U forme. Il est, dit-il, infiniment au-dessus de cette cause première et de ce premier moteur que les philosophes anciens ont connu sans toutefois l'adorer, o Ceux d'entre eux qui ont été le plus loin, nous ont proposé un Dieu qui. trouvant une matière éternelle et existante par elle-même, aussi bien que lui, l'a mise en œuvre et l'a façonnée comnit un artisan vulgaire, contraint dans son ouvrage par celU matière... Mais le Dieu de nos pères, le Dieu d'Abraham, le Dieu dont Moïse nous a écrit les merveilles, n'a pas seulement arrangé le monde, il l'a fait tout entier dans sa matière et dans sa forme (2). »

Il n'a pas eu besoin d'un temps et d'un lieu p^éexi^tants pas plus que d'une matière préexistante pour créer It monde. « Le temps a commencé selon ce qu'il vous a plu, et vous en avez fait le commencement tel qu'il vous a plu, comme vous en avez fait la suite et la succession, que vou> ne ces.sez de développer du centre immuable de votre éternité. Vous avez fait le lieu comme vous avez fait le temp>. Pour vous, ô Dieu de gloire et de majesté, vous n'avez k-

(1) Nous retrouverons ces mêmes idées développées dans la critiqt.e par Féneloii, de ropiimisme de Malebrancbe, critique à laquelle, coihn* nous Tavons déjà dit, Bossuet lui-même a mis la main.

(2) Commencement de la seconde partie du Discours sur rhish. universelle.

soin d'aucun lieu. Qu'ajouterait à votre science, à vcJlre puissance, à votre grandeur quelque espèce d'étendue locale que ce soit? Rien du tout. Vous êtes dans vos ouvrages par votre vertu qui les forme et les soutient, et votre vertu, c'est vous-même, c'est votre substance (1). »

Bossuet a considéré la Providence se manifestant par les causes finales, non-seulement dans l'ordre physique, mais aussi dans l'ordre des choses humaines. Non content d'affirmer que Dieu enferme dans ses décrets divins la conduite et la marche des événements humains, des empires et de l'humanité tout entière, il a voulu en donner la démonstration, et montrer en action toute la suite de sa providence, dans le Discours sur V Histoire universelle. Mais l'unique cause finale en vue de laquelle il nous la fait voir agissant, c'est la préparation, l'établissement et le triomphe de son Église. Quels que soient les vices et les lacunes d'un plan si exclusif, l'honneur revient à Bossuet d'être un des pères de la philosophie de l'histoire, par cet essai d'une démonstration régulière du gouvernement providentiel de toute la suite des événements humains. Quoique se conformant à im plan général, la Providence de Bossuet n'est pas la Providence générale de Malebranche. En effet elle agit par des volontés particulières et non par des volontés générales. Bossuet était donc en droit de répondre au marquis d'Allemans invoquant le Discours sur l'Histoire universelle en faveur du Traité de la nature et de la grâce^ qu'il ne l'avait pas compris. Arnauld, au contraire, pouvait très-bien opposer à Malebranche, dans ses Réflexions théologîques et philosophiques j l'autorité de Bossuet et la conclusion du Discours sur l'Histoire universelle.

Nous avons montré comment et dans quelle mesure Bossuet a été philosophe et cartésien. Dans l'ordre naturel, il n'est pas moins persuadé de la souveraineté de la raison et de la règle de l'évidence que Descartes lui-même. S'il est ennemi des nouveautés en théologie, il ne l'est pas en phi-

(1) Troisième semaine, 3* élévation.

losophie. « Autant, écrit-il à Leibniz, je sois ennemi des noureantés qui ont rapport a^ec la foi, autant suis-jc favorable, s'il est permis de l'avouer, à celles qui sont de pure philosophie, parce qu'en celles-là on peut et on doit profiter tous les jours, tant par le raisonnement que par l'expérience, n Loin qu'il prétende tout rapporter à rÉcriture et à la révélation, il enseigne que la lumière naturelle de la raison a précédé et, sur ce point même, il reprend Jurien : t Un autre aurait dit que l'Écriture confirme et achève ce que la lumière naturelle avait commencé ; notre ministre aime mieux attribuer le commencement à l'Écritare et la perfection à la raison, comme si les Pères de l'Église n'avaient pas eu la raison (i). »

Bans son Histoire tmiversellej il admet une première période, période immense de la vie de Thumanité, jusqu'à Moïse et à la loi écrite, ou les hommes n'avaient pour se gouverner que la raison naturelle et les traditions de leurs ancêtres, et ou régnait la seule loi de la nature. Mais quoi de plus fort, dans la bouche de Bossuet, que cette expression de christianisme de la nature, dont il se sert pour signifier ces principes naturels de religion et de morale qui sont dans l'âme de tous les hommes, indépendamment de toute révélation? n Sitôt, dit-il, que nous sommes parvenus à l'usage de la raison, je ne sais quelle inspiration dont nous ne c(Mmaissons pas l'origine, nous apprend à réclamer Dieu dans toutes les nécessités de la vie... Et ce sentiment se remarque dans tous les peuples du monde, dans lesquels il est resté quelques traces d'humanité, à cause qu'il n'est pas tant étudié, qu'il est naturel, et qu'il naît en nos âmes, non pas tant par doctrine que par instinct^ c'est une adoration que les païens mêmes rendent sans y penser au vrai Bien; c'est le christianisme de la nature, ou, comme l'appelle Tertullien, le témoignage de l'âme naturellement chrétienne (2) . » Qu'entend Bossuet par cette loi , par

(1) Sixième ayertîssement sar les Lettres de H. Jiirica.

(2) Premier sermon pour la fête de la Circoncision.

ce christianisme de nature, bien antérieurs à la loi et au christianisme révélés et qui, pendant tant de siècles, ont seuls présidé aux destinées de l'humanité, sinon cette raison ou cet ensemble de ces vérités, « qui subsistent devant tous les siècles et devant qu'il y ait eu un entendement. y> Ainsi pensait de la raison, de la philosophie et de Descartes le dernier Père de l'Église, à la différence de la plupart de nos théologiens d'aujourd'hui.

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