CHAPITRE XIV
Féneion pl)i!o<;ophe. et cartésien. — Défense de Talliance de la religion et dp la métaphysique. — Réserves à l'égard da cartésianisme. — Guerre i Malebranche . — Réfutation du Système de fa nature et de la gràee.
— Incompatibilité, selon Fénelon, entre la toute-puissance de Dieaet l'optimisme. — Point de meillenr au regard de Dif^u. — InconséqneDce de Fén*-lon au sajet de la liberté de Dieu. — Criti«|ue de la nécessité de l'incarnation. — La Providence de Malebranche en contradiction arec la Providence chrétienne. — Fénelon, partisan des causes occasionnelles, mais lion de l'usflge qn*en Tait Malebranche par rapport à Dien. — Sévérité de Fénelon contre le Système de la grâce de Malebranche. — Accusation de scmi-pélagianisme. — Inconséquence de Fénelon an stije: de la grâce. — LeUre à dom Lamy contre le Système de ta grâce de Malebranche. — Traité de C existence de Dieu. — Comparaison eotit Fénelon et Malebranche. — Histoire du Traité de l'existence de Dri .
— Dieu démontré par l'art de la nature. — Développement de Targnment des causes finales. — Dieu démontré par les merveilles i.^
: Tàme humaine. — Idée de l'infini, notions universelles et immuables. — Dieu objet immédiat de notre pensée. — Mélange de l'être infini et du néant dans toutes nos idées. — Ce que Fénelon emprunt et ce qu'il njettc de la vision en Dieu. — Divhiité de la raisin. — La doctrine de la raison dans le Té/émaque,
Dans l'histoire de Técole dont Descartes est le chef, nous voyons se succéder les plus grands esprits du siècle de Louis XIV. Après Arnauld et Nicole, Bossuet, après Bossuet, Fénelon. Plus ou moins profondément divisés en théologie et en politique, Bossuet et Fénelon pensent de même eu philosophie. Dans Tordre purement philosophique, tous deux n'admettent que la souveraineté de la raison, ou l'irrésistible autorité de l'évidence. Fénelon se déclare soumis, comme une femmelette en re-
ligion, mais tout à fait indocile à l'autorité en philosophie. Tous deux croient à l'utilité de la métaphysique, soit pour éclaircir les mystères, soit pour élablir les dogmes fondamentaux communs à la religion naturelle et à la religion révélée. Pénelon, persuadé de la nécessité d'une alliance de la métaphysique et de la religion, répond au cardinal de Noailles qui lui reproche de vouloir faire du christianisme une école de métaphysiciens : « Tous les chrétiens, il est vrai, ne peuvent pas être métaphysiciens, mais les principaux théologiens ont grand besoin de l'être. C'est par une sublime métaphysique que saint Augustin a remonté aux premiers principes des vérités de la religion contre les païens et les hérétiques. C'est par la sublimité de cette science qu'il s'est élevé au-dessus de la plupart des autres Pères, qui étaient d'ailleurs parfaitement instruits de l'Écriture et de la tradition. C'est par une haute métaphysique que saint Grégoire de Nazianze a mérité par excellence le nom de théologien. C'est par la métaphysique que saint Anselme et saint Thomas ont été dans les derniers siècles de si grandes lumières (1). »
Or, aucune autre métaphysique ne lui paraît plus vraie €t plus utile à la religion que celle de Descartes lui a inspiré le Traité de Inexistence de Dieu, comme à Bossuet le Traité de la connaissance de Dieu et de soi-même. Toutefois, de mêmequeBossuet,etpourles mêmes motifs, ilévitede citer Descartes, lors môme qu'il le suit et le commente. Ajoutons aussi qu'en plus d'un point, il s'écarte de ses principes. Ainsi, il déclarene pas vouloir de son monde indéfini, qui Jui paraît ne signifier rien que de ridicule, s'il ne signifie un infini réel. Dans la preuve de l'impossibilité du vide, il ne veut voir qu'un pur paralogisme où Descaries a suivi son imagination, au lieu de suivre les idées purement intellectuelles. «Il y a beaucoup d'autres choses sur. lesquelles il n'est jamais venu aux dernières précisions. Je le dis d'autant
(1) Histoire littéraire de Fénelon, par M. l'abbé Gosselin, 1 vol. grand in-8. Paris, 184^3, p. 233.
plus librement que je suis prévenu d'une haute estinie pour Tesprit de ce philosophe (1), » Enfin, Féoelon hésite à se prononcer en faveur de Tautomatisme. Dans la première partie du Traité de rexisience de Dieu, il se borne à montrer que l'instinct des bêtes, quelque hypothèse qu'on embrasse sur sa nature, n'en prouve pas moins l'intelligence infinie du Créateur. Dans un de ses Dialogues des morts ^ Aristote adresse des objections à Descartes contre l'automatisme, Descartes les réfute; mais, pour toute conclusion, Aristote termine en disant, que la cause est bien embrouillée (2V En général il cherche à rabaisser, en l'honneur de saint Augustin, le génie métaphysique de Descartes (3).
Plus encore que Bossuet, Fénelon s'éloigne de la tendance empirique d'Arnauld, pour se rapprocher de l'idéalisme de saint Augustin ou de Malebranche. 11 va plus avant dans la vision en Dieu et dans les causes occasionnelles, et il emprunte à la Recherche de la vérité et aux Méditations chrétiennes d'admirables développements sur la raison, sur l'idée de l'infini, sur l'être de Dieu et ses attributs métaphysiques. Mais voyons par où il s'éloigne de Malebranche, avant de montrer par où il s'en rapproche.
Malgré les tendances idéalistes qui le rapprochent davantage de Malebranche, Fénelon l'a combattu avec autant de vivacité qu'Arnauld au sujet de la providence et de la grâce, dans sa Béfutation du Système de la nature d de la grâce qu'il composa avec l'aide de Bossuet (4), et qui
(1) Lettre 4, Sur la religion et la métaphysique,
(2) Dialogue eotre Aristote et Descartes.
(3) « On trouve dans saint Augustin un bien plus grand efiort de génie que dans Descartes. Si un homme éclairé rassemblait toutes les vérités qu'il a répandues dans ses ouvrages, cet extrait fait avec choix serait trèssupérieur aux Méditations de Descartes, quoique ces Méditations soient le plus grand effort d*esprit de ce philosophe. » (4* Lettre svr la religion.)
(4) Voici ce qu'en dit le cardinal Bausset, dans la Vie de Fénelon^ 1 1, p. 88, édition do 1850. Lorsqu*il composa la réfutation du P. Malebranche* il était jeuno directeur de la maison des nouvelles converties, gravi d ami de Bossuet qu'il accompagnait cuvent à sa maison de campagne de Ger-
a été publiée pour la première fois, seulement en 4820, dans rédition de Versailles. On ignore l'époque précise à laquelle Fénelon conposa cet ouvrage, mais ce doit être nécessairement entre le commencement de la polémique d'Arnauld, à laquelle il fait allusion, et celui de la controverse sur le quiétisme qui troubla Theureuse intimité de Fénelon et de Bossuet. On voit par la première phrase que Fénelon, comme Amauld, avait d'abord goûté la Recherche de la vérité, qu'il y avait trouvé une grande connaissance des principes de la philosophie, et un amour sincère pour la religion. « Mais, ajoute-t-il, quand j'ai lu le Traité de la nature et de la grâcey l'estime que j'avais pour lui m'a persuadé qu'il s'était engagé insensiblement à former ce système sans envisager les conséquences qu'on en peut tirer contre les fondements de la foi. Ainsi, je crois qu'il est important de les lui montrer. »
Dans cette polémique, Fénelon n'est ni moins dur, ni moins sévère qu'Arnauld; on est étonné de ne pas y trouver trace de cette douceur et de cette onction qui lui est habituelle. Faudrait-il l'attribuer à la collaboration de Bossuet? Excès étonnants, erreurs monstrueuses, scandale à réparer par un désaveu public ; tels sont les termes qui trop souvent se rencontrent dans la polémique de Fénelon. Sa dialectique vive et pressante nous paraîtsupérieure, au moins en ce qui concerne l'optimisme, à celle d'Arnauld.Il est, d'ailleurs, remarquable avec quel soin il évite de paraître faire cause commune avec ce chef du jansénisme, quoiqu'il combatte le même adversaire, et souvent avec les mêmes armes. Dès le premier chapitre, il repousse un auxiliaire condamné par l'Église et par l'État, il proteste qu'il n'a jamais eu avec lui aucune liaison, qu'il n'a pas même lu ses livres : a Pour sa dispute avec Arnauld, je n'y entre point, ne connaissant
migny. Bossuet y mit la main. Le cardinal de Baussct affirme l'existence de Toriginal écrit de la main de Fénelon et corrigé par Bossuet. Cet original est perdu; mais il en a une capie qui, sans doute, était destinée à l'impression et sur laquelle on distingue parfaitement les corrections de Bossuet.
pas celui-ci, n'ayant avec lui aucune liaison, ni dipectê ni indirecte, et n'ayant pas môme lu les livres qu'il a faits contre l'auteur. » Plus loin il dira : a Je n'examine pas ce que M. Arnauld apensé et écrit là-dessus, car il n'est pas question de l'ji, mais de la vérité (i). »
La liberté de Dieu assujettie à l'ordre, la simplicité des voies préférée à la perfection de l'ouvrage, les volontés particulières sacriûées aux volontés générales, l'optimisme, le rôle de la liberté humaine et de Jésus-Christ dans la distribution de la grâce ; tels sont les principaux points du système attaqués par Fénelon. Tout d'abord il l'accuse de ruiner la liberté de Dieu en le soumettant invinciblement, dans tout ce qu'il fait, à l'ordre ou à la sagesse souveraine, comme à son essence même. S'il en est ainsi, comment pourra-t-on dire que Dieu a choisi entre k^ possibles, puisqu'il n'y a plus de possible que ce qui est, et que tout ce qui n'est pas est absolument impossible? Dieua-t-il dû, en effet, par suite de sa naiure mettre dans son ouvrage toutes les perfections possibles, il suit évidemment que, en dehors du plan qu'il a choisi, il ne peut plus rien et que la création est nécessaire et éternelle. Malebranche, il est vrai, prétend laisser à Dieu la liberté de créer ou de ne pas créer le monde. Mais si créer est pluparfait que ne créer pas, que devient celte liberté? Ke devra-t-il pas môme le créer éternellement, si ce qui est éternel est plus parfait que ce qui est temporel ? Yoiià donc un Dieu soumis à la fatalité, un Dieu ne pouvant se passer du monde, son ouvrage. Fénelon a le tort de ne pas distinguer, comme le fera Leibniz, entre la nécessité métaphysique et la nécessité morale.
La toute-puissance de Dieu lui semble compromise de môme que sa liberté. Comment pourra-t-il ajouter un degré quelconque de perfection à son ouvrage, si tout d'abord il a dû nécessairement le porter au plus haut degré possible de perfection? Qui donc a donné à un philosophe
(1; Itii/,y chap. XIV.
l'autorité de borner l'autorité de Dieu? Vainement Malebranche prétend-il, au nom de son grand principe de la simplicité des voies, l'empêcber d'ajouter à un de ses desseins les perfections qui sont dans les autres. Qu'on aille au fond de ces expressions mystérieuses, on trouve que simplicité ne signifle autre chose qu'une action si mesurée qu'elle ne fasse rien d'inutile, ce qui revient donc tout simplement à dire, que c'est chose inutile à Dieu d'augmenter la perfection de son ouvrage et qu'il n'y en met pas une plus grande, parce qu'il eût été inutile de l'y mettre.
D'ailleurs, Fénelon, comme Arnauld, ne manque pas de prendre avantage contre la simplicité des voies, de ce que Malebranche, en considération des miracles, n'a pas osé entièrement proscrire les volontés particulières. S'il en conserve quelques-unes, c'est qu'apparemment elles ne sont pas incompatibles avec la perfection souveraine de Dieu. Qu'il lâche donc d'expliquer comment il ne les a pas augmentées pour donner plus de perfection à son ouvrage, et de se tirer de ce dilemme : ou Dieu préfère la simplicité des voies à la perfection substantielle de son ouvrage, ou bien cette perfection à sa simplicité. Dans le premier cas, pourquoi quelques volontés particulières,et, dans le second, pourquoi ne multiplier pas ces sortes de volontés pour donner plus de perfection à son ouvrage?
Pour délivrer de toute entrave la liberté et la toute-puissance de Dieu, Fénelon soutient, d'après saint Augustin, que non-seulement Dieu ne fait pas le meilleur, mais que jamais il ne peut le faire , le meilleur n'existant pas au regard de son infinité. Imaginez une série continue de degrés finis de perfection, tous seront toujours également au-dessous de la perfection infinie, tous en étant toujours séparés par une distance infinie et par une égale disproportion. Donc aucun ne peut déterminer Dieu, pas plus le millième que le cinquantième, à le créer préférablement à un autre, donc Dieu demeure indifférent entre tous, quel que soit leur nombre, et quel que soit leur degré de perfection. Que Dieu
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