II
278 PHILOSOPHIE CARTESIENNE.
le premier être est parfaite, moins il y a d'esprits capables de la suivre. Mais il y a une autre voie moins parfaite, et qui est proportionnée aux hommes les plus médiocres. Les hommes les moins exercés au raisonneraient et les plus attachés aux préjugés sensibles peuvent d'un seul regard découvrir celui qui se peint dans tous ses ouvrages. La puissance et la sagesse qu'il a marquées dans tout ce qu'il a fait, le font voir comme dans un miroir à ceux qui ne peuvent le contempler dans sa propre idée. C'est une philosophie sensible et populaire dont tout homme sans passion et sans préjugés est capable. »
Fénelon a développé avec la plus persuasive éloquenct cette philosophie sensible et populaire. II n'a pas la prétention de pénétrer dans aucune science; il ne parlera que de ce que tout le monde sait, de ce que tout le monde comprend, et il lui suffira du premier coup d'œil jeté sula nature pour y montrer partout l'empreinte de Dieu. Nul mieux que lui n'a commenté cette parole de l'Écriture, les cieux racontent la gloire de Dieu. Mais bientôt, des merveilles de l'univers, il passe aux merveilles de l'âme humaine, et ici reparaît le disciple de Descartes Quel incompréhensible mélange de faiblesse et de grandeur, selon Fénelon, nous présente l'esprit de l'homme . Il s'ignore profondément lui-même, il marche dans le> ténèbres, il ne sait ni ce qu'il est, ni comment il est attaché à un corps, il ne sait avec certitude ni ce qu i croit ni ce qu'il veut, il doute, il se trompe, et ce qu'il adt^ meilleur, c'est de le reconnaître. Mais ce môme esprit, qu. ignore à l'infini toutes les choses finies, et lui-même, connaît et voit sans cesse l'infini. Il le connaît, puisqu'il saitec affirmer tout ce qui lui convient, et en nier tout ce qui ce lui convient pas. €e n'est môme que dans l'infini qu'il connaît le fini, privation de l'infini, qu'on ne pourrait se représenter si on ne concevait l'infini même, comme oe ne pourrait concevoir la maladie si on ne concevait la sanl^
Outre l'idée de l'infini, l'homme a des notions universelles et immuables qui sont la règle de tous m--
jugements, et porte encore d'autres traces de la Divinité. Ainsi ces vérités, qu'il est impossible d'être et de n'être pas, que le tout est plus grand que la partie, qu'il est" plus estimable d'être sincère que trompeur, etc., sont de tous les temps, ou plutôt avant tous les temps. Que l'univers s'anéantisse, qu'il n'y ait pins d'esprit capable d'y penser, ces vérités n'en seraient pas moins constantes en elles-mêmes, comme les rayons du soleil n'en seraient pas moins véritables quand tous les hommes ; seraient aveugles. Que sont ces idées ou vérités universelles? En un sens elles sont moi-même, car elles sont ma ; raison, et ce qui leur est contraire l'est aussi à tout moi-même. Mais mon esprit est particulier, changeant, incertain, sujet à l'erreur, tandis que ces idées sont certaines et immuables. Mes idées ne sont donc pas moi, et je ne suis point mes idées, et elles ne seront pas non plus cette vile multitude d'êtres singuliers et changeants qui m'environnent, qui n'ont pas toujours été et ne seront pas toujours. « Qu'êtes-vous donc, s'écrie Fénelon, ô mes idées, qui êtes si près et si loin de moi, qui n'êtes ni moi ni ce qui m'environne, puisque ce qui m'environne et ce que j'appelle moi-même est si imparfait? »
La réponse est la même que dans Malebranche et Bossuet. Elles ont le caractère de la divinité, elles sont universelles et immuables comme Dieu, elles subsistent réellement ; or si ce qui est changeant et passager existe véritablement, à plus forte raison ce qui ne peut changer et ce qui est nécessaire. « Il faut donc trouver dans la nature quelque chose d'existant et de réel qui soit mes idées, quelque chose qui soit au dedans de moi et qui ne soit point moi, qui me soit supérieur, qui soit en moi, lors môme que je n'y pense pas ; avec qui je croie être seul, comme si je n'étais qu'avec moi-même ; enfin qui me soit plus présent et plus intime que mon propre fond. Ce je ne sais quoi si admirable, si familier et si inconnu, ne içeut être que Dieu (1). » Dieu n'est pas seulement la cause
(1) 2* partie, chap, iv de la Nature des idées. Ce chapitre, de mômft
qui produit notre pensée, il en est encore l'objet immédiat, a Tout ce qui est vérité universelle et abstraite est une idée, tout ce qui est idée est Dieu même (1). »
Si nos idées sont néanmoins imparfaites et bornées, c'est que Dieu, quoique infini et possédant la plénitude de rétre, ne nous montre pas tous les degrés infinis d'être qui sont en lui, et ne nous les montre jamais que dans la mesure, ou suivant les degrés et les bornes de la communication qu'il en fait aux créatures; c'est que nous ne voyons Tinfîni que d'une manière finie, par rapport à ces bornes et à ces degrés suivant lesquels il se conamuniqae dans la création de ses ouvrages. Ainsi n'avons-nous qu'un petit nombre d'idées, et chacune est- elle restreinte à un certain degré d'être. Nous voyons, il est vrai, ce degré d'être d'une manière abstraite de tout individu changeant, et avec une universalité sans bornes, mais ce genre universel n'est pas le genre suprême, ce n'est qu'un degré fini d'être qui peut être communiqué à l'infini aux individus que Dieu voudrait produire dans ce degré. Nos idées sont donc, dit Fénelon, un mélange perpétuel de l'être infini de Dieu, qui est notre objet, et des bornes qu'il donne toujours essentiellement à des créatures. Voilà comment nos idées, quoique imparfaites, ne laissent pas d'être Dieu même, la vérité immuable qui se présente à nous à divers degrés, selon notre mesure bornée. Ainsi, non-seulement c'est en Dieu seul que nous voyons les objets généraux et immuables de nos idées, mais ces objets sont Dieu même, qui se découvre immédhitement à nous, sans espèce, sans image, sans autre lumière que lui-même.
Mais, selon Fénelon, qui évite l'erreur de Malebranche, il n'en est pas des individus, comme des vérités éternelles, ni du particulier et du contingent, comme du général el
que celui sur la Science de Dieu, ne se trouve pas dans réditioo de 1718 et a été publié seulement dans Tédition de 1731 par le marquis àe Féoelon.
(1) Nature des idées ^ 2* partie, chap. iv.
de rimmuable. C'est en eux-mêmes, et non dans retendue intelligible, ou par des êtres représentatifs, que nous connaissons les individus. « Quand nous considérons une chose universelle, nécessaire et immuable, c'est l'être suprême que nous considérons immédiatement, puisqu'il n'y a que lui seul à qui toutes ces choses conviennent. Quand nous considérons quelque chose de particulier qui n'est ni vrai, ni intelligible, ni existant par soi, mais qui a une véritable et propre intelligibilité par communication, ce n'est plus l'être suprême que nous concevons, car il n'est ni singulier, ni produit, ni sujet au changement, c'est donc un être changeant et créé que nous apercevons en lui-même. »
Mais si nous ne voyons pas les individus en Dieu, nous ne les voyons cependant qu'à la condition d'une lumière et d'un secours de Dieu, qui seul rend présent à notre esprit tel être particulier, plutôt que tel autre, et adapte son intelligibilité à notre intelligence. Fénelon fait intervenir ici les causes occasionnelles et la création continuée. Ce ne sont pas les objets eux-mêmes qui peuvent déterminer notre intelligence à apercevoir l'un plutôt que l'autre, puisque tous sont également intelligibles. Ce n'est pas non plus notre intelligence qui peut s'y déterminer par ellemême, car étant continuellement créée, elle se trouve à chaque moment dans l'actuelle modification où Dieu la met par cette création actuelle. Dieu donc seul la modifie, et la détermine à un objet particulier de sa pensée, comme il détermine un corps à correspondre par sa dimension à certaine superficie plutôt qu'à une autre. « Si un corps était immense, il serait partout, n'aurait aucune borne, et, par conséquent, ne serait resserré dans aucune superficie. De môme, si mon intelligence était infinie, elle atteindrait toute vérité intelligible et ne serait bornée à aucune en particulier. Ainsi le corps infini n'aurait aucun lieu, et l'esprit infini n'aurait aucun objet particulier de sa pensée. Mais comme jeconnais l'un et l'autre borné, il faut que Dieu crée à chaque moment l'un et l'autre dans des bornes pi é-
cises; la bome de l'étendue, c'est le lieu. La borne de la pensée, c'est l'objet particulier. Ainsi, je conçois que c'est Dieu qui me rend les objets présents. » Si donc nous ne voyons pas tout en Dieu, c'est à la lumière de Dieu, et par Dieu, conclut Fénelon, que nous voyons tout ce que peut voir notre intelligence.
Cette lumière sans laquelle nous ne verrions rien, ces notions universelles qui sont la règle intérieure de tous nos jugements, qui nous inspirent à toute heure, qui nous redressent et nous corrigent, c'est ce que Fénelon, comme Malebranche, Nicole et Bossuet, nomme la raison. Pouren rendre plus sensibles la nature et les caractères, il emprunte à saint Augustin, et aussi àM alebranche, des couleurs et des images auxquelles il en ajoute d'autres, non moins brillantes et poétiques, que lui fournit sa propre imagination. Il compare la raison à un maître intérieur qui fait ia même leçon, avec la môme autorité, à tous les hommes de tous les temps et de tous les lieux, et malgré toutes les variations infinies qui existent entre eux, les enchaîne autour d'un centre immobile, et les unit par certaines règles invariables qui sont les premiers principes. Cette lumière divine qui éclaire tous les esprits ressemble au soleil sensible qui éclaire tous les yeux. Mais à la différence du soleil sensible, ce soleil de vérité « ne laisse aucune ombre. et il luit en même temps dans les deux hémisphères. Il brille autant sur nous la nuit que le jour Il ne se couche jamais et ne souff're aucun nuage que ceux qui sont formés par nos passions. »
Il y a deux raisons en nous, qu'il faut bien se garder de confondre, l'une qui est nous-mêmes, l'autre qui est audessus de nous, l'une imparfaite, bornée et changeante, l'autre commune à tous les hommes, parfaite, étemelle el immuable. «Où est-elle celte raison si parfaite qui est si près demoi etsi différente de moi? Où est-elle? Il faut qu'elle soit quelque chose de réel, car le néant ne peut être parfait, ni perfectionner les natures imparfaites. Où est-elle cette raison suprême? N'est-elle pas le Dieu que je cherche ? »
Pénétré de cette grande doctrine, Fénelon la transporte, sous des formes poétiques, même dans des ouvrages de pure imagination. Écoutons, dans Télémaque^ les entretiens d'Hazaël et de Mentor : « Ensuite il s'entretenait avec Mentor de cette première puissance qui a formé le ciel et la terre ; de cette lumière simple, infinie, immuable qui se donne à tous sans se partager, de cette vérité souveraine et universelle qui éclaire tous les esprits, comme le soleil éclaire tous les corps. Celui, ajoutait-il, qui n'a jamais vu cette lumière pure est aveugle comme un aveuglené ; il passe sa vie dans une profonde nuit, comme les peuples que le soleil n*éclaire pas pendant plusieurs mois de Tannée ; il croit être sage, et il est insensé ; il croit tout voir, et il ne voit rien ; il meurt n'ayant jamais rien vu ; tout au plus il aperçoit de sombres et fausses lueurs, de vaines ombres, des fantômes qui n'ont rien de réel. Ainsi sont tous les hommes entraînés par le plaisir des sens et par le charme de l'imagination. Il n'y a point sur la terre de véritables hommes, excepté ceux qui consultent, qui aiment, qui suivent cette raison éternelle ; c'est elle qui nous inspire quand nous pensons bien, c'est elle qui nous reprend quand nous pensons mal. Nous ne tenons pas moins d'elle la raison que la vie. Elle est comme un grand océan de lumière, nos esprits sont comme de petits^ ruisseaux qui en sortent et qui y retournent pour s'y perdre (1). »
N'est-ce pas aussi cette môme lumière de la raison qui fait le bonheur des bienheureux dans les Champs-Elysées de Fénelon, qui les nourrit, qui les pénètre, qui s'incorpore à eux? N'est-ce pas elle qu'ils voient, qu'ils sentent, qu'ils respirent et qui fait naître en eux une source intarissable de paix et de joie?
(1) Télémaque, livre IV.