SUITE DE LA PHILOSOPHIE DE FÉNELON
présence de Dieu même dans cette idée de l'infini constamment présente à notre intelligence? Comment ne pas s'écrier avec Fénelon lui-môme : « Voilà le prodige que je porte toujours au dedans de moi. Je suis moi-même. N'étant rien, du moins n'étant qu'un être emprunté, borné, passager, je tiens de l'infini et de l'immuable que je conçois ; par là je ne puis me comprendre moi-môme ; j'embrasse tout et je ne suis rien, je suis un rien qui connaît l'infini. Les paroles me manquent pour m'admirer et me mépriser tout ensemble. 0 Dieu ! ô le plus être de tous les êtres I ô être devant qui je suis comme si je n'étais pas, vous vous montrez à moi, et rien de tout ce qui n'est pas vous ne peut vous ressembler. Je vous vois, c'est vous-même, et ce rayon qui part de votre face rassasie mon cœur en attendant le plein jour de la vérit6. »
Il ne célèbre pas avec moins d'éloquence, dans ses Lettres sur la religion et la métaphysique^ cette grande merveille de l'infini présent au dedans de nous : « Rien n'est si étonnant tïue cette idée de Dieu que je porte au dedans de moi-même, c'est l'infini contenu dans le fini. Ce que j'ai au dedans de moi, me surpasse sans mesure (i). s> Après avoir montré la vérité de l'existence de Dieu contenue dans l'idée d'être nécessaire comme dans celle d'infini, il s'écrie : « Je trouve Dieu de tous les côtés, il sort du fond de moi-même ! »
La vérité du premier être démontrée, il en approfondit la nature et les attributs, plus que ne l'avait fait Descartes, en s'aidant de saint Augustin et de Malebranche. Dieu est l'être, l'être est son nom, essentiel, glorieux, incommunicable, ineffable, inouï à la multitude. Être par soi-même est la source d'où découle tout ce que nous trouvons en lui, c'est la source de l'infinité et de la perfection souveraine. Qui dit l'être simplement, sans restriction, dit l'infini; qui dit rinfini, dit l'infiniment parfait, car l'être et la perfection sont une seule et même chose. Dieu n'est pas tel ou tel
(I) 2« Lettre, chap. !«', édit. de Versailles.
être, mais il est Têtre par excellence. Il est, et tout le reste n'est que par lui. Au-dessous de lui, il n'y a que des demi-êtres, des êtres estropiés, des êtres d'emprunt, pour nous servir des expressions énergiques de Fénelon . Dieu n'est formellement aucune chose singulière, mais il est éminemment toutes choses en général. Tout ce qu'il y a d'être, de vérité, de bonté, dans chacune des essences, réelles ou possibles, découle de lui ; elles ne sont possibles qu'autant que leur degré d'être est actuellement en Dieu. Otez toutes les bornes, toute différence qui resserre l'être dans les espèces, et vous aurez une idée de l'universalité de l'être : « Il a tout l'être du corps sans être borné au corps, tout l'être de l'esprit sans être borné à l'esprit. » Dieu ne peut pas être conçu comme esprit plus que comme corps. L'idée de l'esprit est une idée restreinte, et aucune restriction ne peut cronvenir à l'être intlni. Il est plus qu'esprit, car il est l'être par excellence. Or celui qui est l'être par excellence est esprit, est créateur, est tout-puissant, est immuable, il é^t souverainement, sans rien être de fini et de particulier. S'il était esprit dans le sens borné oh nous concevons l'esprit, comment /pourrait-il agir sur la nature corporelle, comment la nature corporelle aurait-elle son principe en lui (1)? Fénelon n'hésite donc pas à attribuer à Dieu le positif de l'étendue, de même que le positif de l'esprit. Mais en mettant en Dieu le positif de l'étendue, il se défend, comme Malebranche, d'y rien mettre qui ressemble à la nature corporelle. Dieu n'a ni figure, ni division, ni mouvement, ni impénétrabilité, parce qu'il a pas de borne. Tout autant ce qui n'a pas de borne diffère de ce qui est borné, tout autant Dieu diffère de la nature matérielle, quoiqu'il en soit le principe et la source. De ce que Dieu est par soi, il suit non-seulement
(1) Saint Augustin exprime la même pensée dans la Cité de Dieu : ft Dcus cnim verus non anima, sed animsd quoqueest effector et conditor. > Lib. XIV, cap. x&iii.