SUITE DE L\ PHILOSOPHIE DE FÉNELON
rige en fausse divinité. Il faut renverser cette idole, rabaisser le moi, le jéduire à sa petite place pour donner à Dieu la première dans notre amour. Aimer Dieu, c'est tout l'homme, il n'y a pas d'autre religion et d'autre culte que l'amour de Dieu. Fénelon se plaît à répéter et à commenter ces paroles de saint Augustin, nec colitur nisi amando.
Mais l'amour n'est qu'un culte intérieur, et on peut demander si le culte extérieur est essentiel à la religion. Du vrai culte intérieur, le culte extérieur ne suit-il donc pas nécessairement ? S'il est vrai que nous aimions, est-il possible de taire notre amour ? Dès que l'intérieur y est, il faut que l'extérieur l'exprime. Dieu a mis les hommes dans une société où ils doivent s'aimer et s'entre-secourir comme les enfants d'une môme famille qui ont un père commun. L'amour de ce père commun ne devra-t-il pas être sensible, manifeste dans cette société d'enfants bien-aimés? Chacun ne devrat-il pas chanter ses louanges et l'annoncer à ceux qui l'ignorent? Donc il y aura entre eux une société de culte de Dieu; et c'est là la religion, dont le propre, suivant son étymologie, est de relier les hommes. Les cérémonies, sans doute, ne sont pas l'essentiel de la religion, mais elles en sont l'effet essentiel. Ce sont des signes qui servent à la montrer, à la nourrir en soi-même, à la communiquer aux autres, par lesquels on s'édifie les uns les autres, par lesquels on réveille le souvenir du culte qui est au dedans, des signes enfin par la majesté desquels la plupart des hommes ont un pressant besoin d'être frappés et retenus. Aussi tous les peuples qui ont cru à des divinités ont eu des cérémonies réglées et un culte public. Le genre humain ne saurait reconnaître et aimer son créateur sans montrer qu'il l'aime, sans vouloir le faire aimer, sans exprimer cet amour par une magnificence proportionnée à son objet, sans s'exciter à l'amour par les signes mêmes de l'amour. Voilà la religion inséparable de la croyance du Créateur,
Après avoir montré l'essence du culte dans l'amour, Fénelon place dans cet amour môme le signe de la vérité de la religion chrétienne. Puisque le premier être demande
des créatures intelligentes un culte d'amonr qui soit public dans leur société, il faut que je cherche dans le monde^ ce culte public aOn de m'y unir. Or, en parcourant les siècles pour découvrir ce culte pur du Créateur, il ne l'aperçoit nulle part, si ce n'est dans le christianisme. Là seulement se trouve Tadoration en esprit et en vérité, là seulement c'est l'amour qui est la loi et les prophètes. Seul, entre toutes les religions, le christianisme nous oblige à aimer Dieu plus que nous-mêmes, et à ne nous aimer que par l'amour de lui, seul il a un paradis qui est l'éternel et parfait amour; seul donc il est conforme à l'idée que la raison nous donne des rapports du Créateur avec la créature.
Si Pénelon est tombé dans l'erreur, ce n'est pas par un défaut, mais plutôt par un excès de cet amour de Dieu dont son âme était embrasée. Un idéal chimérique de perfection, le désir de puriûer l'amour divin en n'y laissant aucune trace de l'amour propre, l'engagèrent insensiblement dans les voies suspectes et dangereuses du quiétisme. Les égarements et la condamnation de Molinos, le& bizarreries de madame Guyon, l'abus des auteurs mystiques et du pur amour avaient singulièrement discrédité le mysticisme des voies intérieures, et toute doctrine qui, de près ou de loin, ressemblait au quiétisme. Après avoir eu dans l'origine un sens favorable, après avoir désigné les hommes séparés du monde et livrés au saint repos de la vie contemplative, le quiétisme, dit Bossuet, en a pris un mauveais par l'abus, et ne s'applique plus qu'à ceux qui, sous prétexte de contemplation et d'union à Dieu, se livrent à une honteuse inaction, et, par une totale cessation d'actes, abusent du saint repos de Toraison de quiétude. Assurément Fénelon ne pouvait pas tomber dans le grossier mysticisme de Molinos,ni, malgré l'espèce de charme exercé sur lui par madame Guyon, se rendre complice des rêves et des extravagances mystiques de cette illumi* née. Mais, quelque soin qu'il ait pris de distinguer ses principes d'avec les leurs, de les adoucir, de multiplier les réserves et les distinctions, de s'appuyer sur les maximes