QUESTION DE L AMOUR DE DIEU
des saints, sa doctrine a paru favoriser leurs erreurs. Nous n'avons pas à raconter ici les détails et les anecdotes de cette grande controverse du quiétisme, ni les aventures de madame Guyon. Qu'il suffise de rappeler que les discussions, l'examen, la censure dont les doctrines de madame Guyon avaient été l'objet, que le désir de justifier les saints mystiques contre Bossuét, qui semblait les tenir en une certaine suspicion, engagèrent Fénelon à exposer ses sentiments sur cette matière, et à faire la part du vrai et du faux mysticisme dans V Explication des maximes des saints sur la vie intérieure (I) qui devait susciter contre lui de plus grands orages que le Traité de la nature et de la grâce contre Malebranche.
Le ton n'en est pas tel qu'on Teût attendu de la part de Fénelon, surtout en pareille matière. Point d'aspirations, d'effusions, d'onction et d'éloquence. La prétention de l'auteur est de donner des règles précises en un sujet qui les comporte si peu. De là, de l'embarras, de l'obscurité et de la sécheresse, sans profit pour la précision et pour la clarté. Dans l'espérance d'ôler toutes les équivoques, il met en regard sur chaque point un article vrai et un article faux. Malheureusement l'article faux, où se trouve rejeté ce qu'il y a de plus excessif dans Molinos et madame Guyon, ne justifie pas toujours l'article vrai qui, malgré des restrictions multipliées et des distinctions plus ou moins subtiles, semble trop souvent y toucher de bien près et aboutir aux mômes conséquences (2). D'accord avec près-
(1) Janvier 1C97, in-12. VInstruction sur les états dC oraison de Bossuet parut six semaines pins tard. C'est le refus par Fénelon de donner son approbation au manuscrit que Bossnet lui avait envoyé, qui provoqua le livre des Maximes et la querelle entre ces deux illustres adversaires. Tous deux également prétendaient développer les 34 articles des Conférences (Tlssy,
(2) Voici le jugement de Saint-Simon sur le livre des Maximes des saints et sur l'elTet qu'il produisit : « U fit un livre inintelligible à qui n*est pas théologien versé dans le plus mystique, qu'il intitula Maximes des saints^ et le mit en deux colonnes ; la première contenait les maximes qu*il donne pour orthodoxes et celles des saints, l'autre les maximes dan«
que tous les théologiens il condamne Tamour servile qui n'aime Dieu que pour soi, et en raison des biens matériels qu'il en attend. Mais au-dessus de cet amour il en est on autre où l'âme aime Dieu pour lui, et lui préfère tout sans «xceptii)n, en gardant toutefois un reste d'amour propre, en Faimant pour lui et pour soi, en faisant encore un certain retour sur elle-même^ et sans s'anéantir tout entière. Or ce second amour n'est pas encore assez pur pour Fénelon qui l'appelle amour intéressé, réservant le nom de pur amour à celui où l'âme fait une abnégation absolue d'elle-même, de son intérêt, de son bonheur, même de son bonheur éternel, La description de cet état de pur amour, où il veut pousser les âmes chrétiennes, en révèle toutes les illusions, les erreurs et aussi les dangers. Quel est, en effet, l'état de l'âme arrivée à ce degré de perfection? Cette âme, dit Fénelon, n'a plus de regard sur elle-même, plus de désirs propres et intéressés, plus de désir de larécompense, plus môme de crainte du châtiment. Sainte indifférence, abandon total et sans réserve à Dieu, désappropriation, voilà les signes du pur amour. Si, par impossible. Dieu voulait anéantir les âmes des justes au moment de la mort corporelle, ou bien les priver de sa vue, les tenir éternellement dans les tentations de cette vie, ou même dans les supplices de l'enfer, elle ne l'aimerait, ni ne le servirait avec moins de
gereuses, suspectes ou erronées, qui est l'abus qu*on a fait et qu'on peut faire de la bonne et saine mysticité, avec une précision qu'il doune pour exacte de part et d'autre et qu*il propose d'un ton de maître & suivre ou à éviter. Si l'on fut choqué de ne le trouver appuyé d'aucune approbation, on le fut bien davantage du style confus et embarrassé, d'unç précision fil gênée et si décidée, de la barbarie des termes qui faisait comme une langue étrangère, enfin de l'élévation et de la recherche des pensées qui faisaient perdre haleine, comme dans l'air de la moyenne région. Presque personne qui n'était pas théologien ne put l'entendre, et de ceux-là encore
après trois ou quatre lectures Les connaisseurs crurent y trouver
sous ce langage barbare un pur quiétisme délié, raffiné, dépouillé de toute ordure, séparé du grossier, mais qui sautait aux yeux, et avec cela des subtilités fort nouvelles et fort difficiles à se laisser entendre et bien plus à pratiquer. » (Mémoires,)
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fidélité, semblable à l'épouse qui ne veut que ce que veut répoux, et qui aimerait autant, ou même plus, la laideur que la beauté, si la laideur était plus agréable à l'époux. Non-seulement l'âme désintéressée fera le sacrifice conditionnel de sa béatitude éternelle, mais Fénelon va jusqu'à dire que, dans le cas des dernières épreuves, ce sacrifice peut devenir absolu. Ainsi renoncera ce qu'on aime d'une manière absolue serait le plusbaut degré de l'amour^ et le pur amour, dans son dernier effet, se confondrait exactement avec la pure indifférence ! Quel étrange amour, quelle perfection chimérique vient aboutir à cette contradiction ! Mais il ne s'agit pas ici d'une chimère purement spéculative ; la pratique des œuvres, des vertus et des devoirs de l'homme et du chrétien est elle-même en péril. En effet, en dépit de toutes les distinctions et restrictions, Fénelon, comme lès mystiques dangereux, dont il cherche à se distinguer, tend à proscrire l'activité intellectuelle et volontaire au profit d'une extatique contemplation. De peur de troubler en elle l'action de la grâce, l'âme doit demeurer passive et immobile. Elle ne peut rien faire de solide et de méritoire, si ce n'est de suivre sans cesse la grâce, sans chercher à la prévenir. Fidèle coopération du moment présent, voilà à quoi son action doit se borner. Tout ce qu'elle pourrait y ajouter ne serait que zèle indiscret et précipité, effort empressé et inquiet d'une âme intéressée pour elle-même, une excitation à contre-temps qui ferait obstacle à la grâce. Il faut retrancher cette activité, ou du moins n'en conserver que ce qui est nécessaire à la coopération de la grâce. Assurément Fénelon n'ira pas, comme Molinos, jusqu'à condamner la lutte et l'effort contre les tentations, mais c'est par un combat paisible, dans un état d'oraison, de foi et d'amour, de silence amoureux, qu'il recommande d'y résister (1). Là est, suivant lui, la force des âmes arrivées au parfait amour.
(I) C'est la sainte quiétude amoureuse, le sommeil des puissances recommandés par saiat François de Sales, dans son Traité de Vamour dp Diew, liv. VI.
Comme il prescrit le retranchement des actions inquiètes et intéressées, il prescrit celui des réflexions, qu'il appelle également inquiètes et intéressées. Et, malgré toutes les restrictions dont il s'environne, il pousse non moins manifestement à Tinertie de rinlelligencc, qu'à celle de la volonté. Il distingue en effet deux sortes d'actes, les uns réfléchis et discursifs, qui laissent après eux une trace dans Tesprit, les autres simples et directs, si rapides, si momen* tanés, si dénués de toute réflexion, que l'âme, qui sait bien qu'elle les produit, au moment où elle les produit, n'en retrouve plus la trace en elle-même. Or, c'est dans ces actes intellectuels, indépendants de toute volonté réfléchie, que Fénelon place la perfection. S'il ne proscrit pas les autres d'une manière absolue, il les exclut de l'oraison parfaite, ou contemplation, et ne les tolère qu'au regard des âmes peu avancées dans les voies intérieures. La méditation, avec ses actes discursifs et réfléchis, est l'exercice propre de l'amour mélangé d'intérêt (1;. La contemplation, au contraire, exercice propre du pur amour, consiste en actes si simples, si directs, si paisibles, si uniformes, qu'ils n'ont rien de marqué par oîi l'âme puisse les distinguer; c'est l'oraison parfaite de saint Antoine qui n'est pas aperçue de celui qui la fait. Au lieu de l'aider, le raisonnement l'embarrasse et la fatigue ; regard simple et amoureux, quiétude, silence, voilà ce qui la caractérise. Elle ne veut qu'aimer, et dans son seul amour se trouvent implicitement compris les motifs de toutes les vertus. La contemplation, dit encore Fénelon, est négative, en ce sens qu'elle ne s'occupe volontairement d'aucune image sensible, d'aucune idée particulière et distincte sur la Divinité et sur ses attributs. Passant au-dessus de tout ce qui est sensible et distinct, compréhensible et limité^ elle ne s'arrête qu'àl'i-
(1) « La méditation^ dit saint François de Sales, considère comme pièce «^ pièce les objets qui sont propres à nous émouvoir, mais la contemplation fait une vue toute simple et ramassée sur l'objet qu'elle aime. »(/6tV/., liv. Vi, chap. V.)