QUESTION DU PUR AMOUR
dée purement intellectuelle et abstraite de l'être qui est sans bornes et sans retrictions. Malgré les réserves en faveur des mystères de la foi et de Thumanité de Jésus-Christ, on comprend les alarmes que cette doctrine de Toraison dut inspirer aux théologiens, on comprend que Bossuet ait pu dire qu'il y allait de toute la religion.
Que devient Tâme dans cet état passif? Elle est comme si elle n'était pas, elle se désapproprie, suivant le mot si expressif , emprunté par Fénelon à la langue des mystiques, elle s'anéantit. Elle est semblable à l'eau pure et tranquille qui, comme un miroir, reçoit sans altération toutes les images des divers objets et n'en garde aucune ; elle est souple à toutes les impressions de la grâce, comme un globe sur un plan qui, n'ayant plus de situation propre et naturelle, va également en tous sens et se meut au gré de la plus insensible impulsion. Cette âme, sans perdre la vie, ne vit plus étant mêlée avec Dieu, mais Dieu vit en elle. Pour exprimer son anéantissement, Fénelon emprunte à une sainte mystique ces paroles trop significatives : « Alors cette âme dit, comme sainte Catherine de Gênes : Je ne trouve plus de moi ; il n'y a plus de moi que Dieu I »
Il faut louer Bossuet d'avoir aperçu l'erreur sous d'aussi saintes apparences, et de l'avoir combattue h outrance, non pas seulement avec les armes de l'Église, mais aussi avec celles de la raison et de la philosophie. Ces raffinements de la piété et de l'amour lui paraissent tendre à une même fin, à l'anéantissement de nos puissances, à la cessation de toute activité en vue du vrai, du bien et du salut, au mépris et à l'insignifiance des œuvres, en dépit de toutes les distinctions et de toutes les restrictions. Aurionsnous donc reçu le moi, non pour le perfectionner, mais pour l'abolir; et le plus haut degré de la liberté serait-il de s'anéantir elle-même, comme le plus haut degré de l'amour de renoncer à l'objet aimé? Quelle est cette perfection chimérique que trouble l'activité de la pensée et des bonnes œuvres? L'effort de la pensée et de la volonté, et non l'état passif ou la sainte indifférence, la lutte et non la
quiétude» la pratique laborieuse de tous nos devoirs, et non la contemplation, voilà notre partage en ce monde, voilà ce que le véritable amour de Dieu doit exciter en nous, doit consacrer, et non pas supprimer. 11 y a deux termes dans Tamour divin, Dieu et l'homme ; aucun ne doit être sacrifié. Dieu sans doute, et non pas l'homme, doit être la fin principale de notre amour , mais, comme le dit Bossuet, il n'est pas de subtilité ni d'abstraction, par lesquelles on puisse retrancher du véritable amour notre propre bonheur, puisque nous ne pouvons aimer sans être heureux, puisque la béatitude est ce qui nous fait goûter Dieu et nous attire à lui. Si la bonté absolue de Dieu, sans aucun rapport à nous, est le motif principal et spécifique de la charité, labéalitudeenest un motif inséparable, essentiel, quoique secondaire (1).
Nous no pouvons qu'applaudir à Bossuet faisant justice de tous ces raffinements de dévotion, de ces pieux excès, de ces amoureuses extravagances, et prenant en main la cause delà personnalité, avec tous les actes qui en sont la manifestation,avec la réflexion, la méditation, l'activité et la pratique des bonnes œuvres, contre cette chimère du pur amour.
La plupart des philosophes ont été contre Fénelon dans cette discussion. Déjà nous avons vu Malebranche se prononcer en faveur de Bossuet. Il en est de même de Leibniz, dont la décision, comme dit Pontenelle, fut conforme à celle du pape. Yoici en effet comment Leibniz se prononce, avec autant d'impartialité que de profondeur, entre ces deux illustres adversaires, sur le fond môme de la querelle. D'abord il se déclare prévenu par deux choses, dont l'une est Texactitùde de M. deMeaux, et l'autre l'innocence de M. de Cambrai, auxquelles il croira jusqu'à ce qu'il soit forcé par de bonnes preuves de croire que le premier s'est trompé dans la doctrine, et que le second a manqué du côté de la bonne foi. « Il y a longtemps que j'ai examiné celte matière, car
(I) Instruction sur les étals d'oraison, liv. X, XXIX.