QUESTION DE L'AMOUR DE DIEU
elle est de grande importance, et j'ai pensé que, pour décider de telles questions, il faut avoir de bonnes définitions. On trouve une définition de Tamour dans ia préface de mon Code diplomatique, où je dis : amare est felicitate alte-rius delectari, et, par cette définition, on peut résoudre cette grande question : comment Tamour véritable peut être désintéressé, quoique cependant il soit vrai que nous ne faisons rien que pour notre bien; c'est que toutes ces choses que nous désirons, par elles-mêmes et sans aucune vue d'intérêt, sont d'une nature à nous donner du plaisir par leurs excellentes qualités, de sorte que la félicité de l'objet aimé entre dans la nôtre. Ainsi, on voit que la définition termine la dispute en peu de mots (1). » Vouloir détacher l'amour de son bien, c'est, dit-il ailleurs, jouer de paroles, ou, si l'on veut aller aux efiets, c'est tomber dans un quiétisme extravagant, c'est vouloir une inaction stupide, ou plutôt afl*ectée et simulée où, sous prétexte de la résignation et de l'anéantissement de l'âme abîmée en Dieu, on peut aller au libertinage dans la pratique ou à un athéisme spéculatif caché (2).
On voit que, sauf la différence des termes, Leibniz résout en effet la question comme le pape et comme Bossuet , et qu'il aperçoit les mêmes dangers dans le pur amour. Parmi les philosophes qui se sont prononcés en faveur de Bossuet, nous citerons encore Régis (3), le P. Boursier (4), et La Bruyère, ami de Bossuet, auteur de dialogues sur le quiétisme, achevés et publiés après sa mort par l'abbé Dupin (5). Dans le camp des partisans du pur amour, nous ne pouvons guère nommer que le P. Lamy et le P. André (6).
(1) Lettre à Thomas Burnet. Œuvres de Leibniz, t. \l, p. 25i.
(2) Voir les Lettres de Leibniz à Nicaise, publiées par M. Cousin dans la 3* édition des Fragments philosophiques.
(3) Accord de la raison et de la foi, liv. IV, partie 1^*, cliap. i.
(4) DeVaclion de Dieu sur les créatures, 2» vol., p. 212. 2 vol. in4, Paris, 1714.
(5) Paris, 1699, in 12.
(6) Voir les éclaircissements de la Connaissance de soi-même (^\x P. Laniy
Ainsi, à la poursuite d'un idéal trop éleyé de ramour de Dieu, Fénelon est allé s'égarer sur les pentes dangereuses du mysticisme. Mais s'il a erré, on peut dire de lui, aussi bien que de Malebranche : Et si error est, pietatis tamen error est. Le cartésianisme de Fénelon se distingue non-seulement de celui d'AroauId, mais de celui de Nicole et de Bossuet, par un idéalisme plus prononcé et par une pente au mysticisme. Quoique l'adversaire de Malebranche, il s'en rapproche par la nature de son génie et par ses tendances métaphysiques. Comme Malebranche, il met le sentiment et l'imagination au service de la plus haute métaphysique; comme Malebranche, il revêt des plus brillantes couleurs la doctrine de la raison universelle; comme Malebranche enfin, il a attiré à la philosophie cartésienne, par l'onction et par une grâce mystique, des âmes pieuses et tendres, que n'aurait pas touchées le dogmatisme froid et sévère de Descartes ou la dialectique d*Arnauld.
et deux discours philosophiques du P. André, qui sont un résumé de ces éclaircissements.