‹ Histoire de la philosophie Cartésienne (volume 5)Chapitre 38 sur 77 · POIRET · texte numérisé non relu

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che surtout à démontrer que l'idée d'espace ne peut convenir à l'idée d'esprit, et qu'il faut concevoir les êtres spirituels, indépendamment de tout espace et de toute extension, puisque Tespacé est identique à la substance corporelle. Par cette démonstration, il a bien mérité, selon Bayle, du cartésianisme (i). Dans le deuxième livre, il traite de l'essence de l'esprit créé et de l'esprit incréé, essence qu'il fait consister tout entière, pour Dieu et pour l'homme, dans la seule pensée. L'âme pense toujours, ôtez la pensée, il ne lui reste rien ; donc elle diffère essentiellement de la matière ou de l'étendue.

Le troisième livre est consacré aux attributs de Dieu et de l'âme humaine. En Dieu il ne distingue pas moins de vingt-cinq qualités ou perfections principales dont nous puisons l'idée dans notre propre nature. Parmi ces perfections est le dominium ou la liberté. La liberté que Poiret attribue à Dieu, est la liberté d'indifférence. Gomme Descartes, il admet des idées innées, mais point de vérités absolues, point d'essences immuables et éternelles des choses. Il fait dépendre en effet les unes et les autres d'un décret arbitraire de Dieu, auquel elles empruntent ce qu'elles ont de réalité. Contrairement à Malebranche, il soutient que nous ne voyons les idées que daps notre esprit et qu'elles ne sont point l'essence de Dieu, mais l'effet d'un libre décret de sa volonté. Plus tard Poiret défendit encore les idées innées de Descartes, dans un ouvrage contre la philosophie de Locke (2). Avec Descartes il proscrit de la physique, comme téméraire, la recherche des causes finales. Le dernier livre des Cogitationes^ où il traite du péché, est plutôt théologique que philosophique. Poiret finit, comme il a commencé, par une élévation à Dieu, source de tout être et principe de toute action, et par ces paroles, qu'il aime à redire : Ab ipso et per ipsum et ad ipsum sunt omnia,

(1) Voir le chapitre sur Bayle.

(2) Fides et ratio coilata ac suo utraque loco reddiiœ adversus prin* cipia Joannis Lockii, Amsterdam, 1708, in-12.

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Cette première édition des Cogitationes rationcdes fut accueillie, selon le témoignage de Bayle, a^ec une grande faveur par les philosophes et par les théologiens cartésiens. En effet, Poiret, quoique déjà avec une certaine tendance à la mysticité, y est encore rationaliste et cartésien. Mais, de la première à la seconde édition, ime grande métaniorphose s'est accomplie dans son esprit. Le texte de l'ouvrage est peu changé, mais il nous avertit, dans un appendix, que s*il Ta laissé subsister, c'est pour qu'on sache jusqu'où il a pu aller, et en qupi il a manqué par les seules forces de la raison. D'ailleurs, dans les notes et dans un discours préliminaire sur la foi et la raison, on voit déjà le mysticisnje prendre la place du rationalisme, et Antoinette Bourignon celle de Descartes (1). Ce Discours préliminaire condamne toute activité orgueilleuse et inquiète de la raison, à l'égard de la vérité, comme à l'égard du salut (2). L'âme calme et vide, selon Poiret, comme selon tous les mystiques, est plus accessible à la lumière divine que l'âme agitée, et, afind'ôtre toujours prêt àrecevoir l'illumination divine, il faut tenir l'entendement passif. De peur de troubler cette passivité si précieuse, il va jusqu'à prescrire de ne tenir aucun compte de l'adhésion ou de la r^ulsion du sens intime, sous prétexte que l'amour propre s'y cache et s'y déguise. Ce n'est pas la raison, comme l'enseignent les philosophes, c'est la foi qui nous affecte, qui nous éclaire par l'essence même de Dieu, et nous met en un commerce éternel avec elle. La raison, quoi qu'elle fasse, ne peut atteindre Dieu lui-même, mais seulement l'image de Dieu, Deus depictuSy c'est-à-dire cette fameuse

(1) « La deuxième éditiouest de 1685. Oo y troiive, de plas qae dans la première, un long discours préliminaire sur la foi divine et la raison humaine, des notes, une réfutation de Spinoza sous le titre de Fundamenta atheismi eversa, et un appendix. La troisième édition, de t715, est encore plus mystique que la seconde, et contient en outre une diatribe violente contre Baylo, De ficto Baytii adversus Spinozam certamine.

(2) Mentis activitas et desultoria hinc inde discursatio non est Dei infusio, quippe quœ mentem vacuam, tacitam atque qnietam, solo desiderio ad snpernaturalia excitam erigit. »

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ddée de Dieu, par laquelle les cartésiens s'imaginent apercevoir l'essence de Dieu môme. A côté de Texcellente et divine connaissance de Dieu, donnée à l'homme parla foi, ridée rationnelle et morte de la raison ne peut aboutir qu'à l'athéisme. Jamais la raison, faculté toute superficielle dont le fond est corrompu, ne va au delà des simples accidents, des images ou des ombres des choses.

Poiret se repent maintenant d'avoir trop suivi Descartes, et fait amende honorable pour avoir dit, que sans l'idée innée de Dieu, on ne pourrait plus le connaître, ni par la foi, ni par aucune autre voie (1). Éclairé de cette lumière nouvelle, il affirme que non-seulement nous ne pouvons connaître Dieu par la raison, mais l'âme elle-même, et que la foi seule nous donne l'idée de l'âme, comme celle de Dieu. La prière, la contemplation, voilà désormais pour lui la seule voie qui conduise à la vérité et au bonheur. Il rétracte aussi ce qu'il a avancé, d'après Descartes, contre les causes finales dans le domaine de la physique. A qui n'a pas fait abdication complète de la raison, il défend d'aspirer aux choses divines. Cependant il prétend ne vouloir détruire que l'empire de la raison humaine, et non la raison elle-même, afin que sa misère étant connue, on en cherche la guérison par la foi, sans laquelle elle ne peut produire que ténèbres. Qu'est devenue cette grande règle cartésienne, adoptée d'abord par Poiret, que celui-là seul trouve la vérité qui fait bon usage de son entendement, et qui n'admet pour vrai que ce qui lui paraît •évident ? Tel est le mysticisme qui apparaît dans la seconde édition des Cogitationes rationales , et qui se développera de plus en plus dans les ouvrages ultérieurs de ÏPoiret.

Que s'était-il donc passé dans l'âme de ce disciple infidèle de Descartes? Quelle prétendue lumière l'avait si subitement illuminé et transformé? Il nous l'apprend dans un appendice à la première édition des Cogitationes rationales.

(1) Discursus prœliminaris de fide divina et ratione humana.

3iO PHILOSOPHIE CARTÉSIENNE.

Au moment où il terminait son ouvrage, la ProTÎdence fît tomber dans ses mains quelques auteurs mystiques, tels que Tauler et A-Kempis qui ont fait briller à ses yeux des rayons de lumière semblables à des éclairs qui paraissent et disparaissent. Mais c'est Antoinette Bourignon qui a fait à ses yeux la lumière vive et continue.

Disons quelques mots de cette femme enthousiaste et visionnaire qui, d'abord par ses écrits, et ensuite par sa personne, fit une impression encore plus grande sur Poiret que madame Guyon sur Pénelon. Selon Poiret, Antoinette Bourignon est une vierge divine, ses écrits sont des écrits célestes et divins, scripta vere cœlestia divinœ virginis (1). Il

(1) Antoinette Bourignon est née à Lille en 1616. De bonne heure elle rêva une grande perfection, une union intime avec Dieu et une réforme du christianisme. Elle s'enfuit déguisée en ermite de chez ses parents qui voulaient la contraindre à se marier. En 1653, elle devient directrice d'un hôpital et prend Tordre et l'habit de Saint-Augustin. Le bruit s'étant répandu de l'ensorcellement et du commerce avec le diable des petites filles qui y étaient entretenues, la directrice fut accusée de sorcellerie, mandée et interrogée par les magistrats de Lille. Elle s*enfuit et se réfugia à Gand où, selon Poiret, qui a écrit sa vie. Dieu lui découvrit de grands secrets. De Gand, elle alla à Amsterdam, y fit quelques disciples et publia plusieurs ouvrages. Là encore, selon . Poiret, ses entretiens avec Dieu furent fréquents, et elle apprit par révélation une infinité de choses particulières. Persécutée à cause de ses doctrines et d'un riche héritage, que lui avait légué un de ses disciples, elle quitta la Hollande pour le Holstein et s'y pourvut d'une imprimerie. Sa plume, dit Bayle, aUait coinm3 la langue des autres, c'est-à-dire comme un torrent. Elle faisait imprimer ses livres en français, en allemand et en flamand. Poiret en a donné une édition en 19 volumes in-S* en français et en allemand, Amsterdam, 1679. ~ Comme elle ne ménageait pas les gens d'église, annonçant partout que la vraie Église était éteinte, et qu'il fallait renoncer aux exercices liturgiques, ils sonnèrent l'alarme contre elle. Chassée de ville en ville comme une sorfcière, et obligée de quitter le pays, elle chercha un asile à Hambourg ; en butte à de nouvelles persécutions, elle revint en Hollande, à Franékère, où elle mourut en 1680. Elle était, selon Bayle, d'une humeur bilieuse, dure et impérieuse. Elle a fait peu de sectateurs' dans les pays où elle a vécu, mais elle en a fait davantage en Ecosse, où un certain nombre de laïques et d'ecclésiastiques ont été Séduits par ses doctrines, et où une vive polémique s'est engagée au sujet de sa personne et de ses écrits.

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