‹ Histoire de la philosophie Cartésienne (volume 5)Chapitre 39 sur 77 · POIRET. 3H · texte numérisé non relu

POIRET. 3H

s'emporte contre quiconque ne partage pas son enthousiasme. Quelqu'un se raille-t-il de sa prophétesse et ose~t-il mettre en doute sa sainteté, ses inspirations divines, ses visions et ses prophéties, ce mystique si contemplatif, ce prédicateur de la paix universelle entre toutes les sectes chrétiennes, devient le plus violent et le plus emporté des hommes. Toutefois il ne s'étonne pas que ses écrits aient été dénigrés par des pédagogues, des docteurs, des théologiens, blasphémant ce qu'ils ne comprenaient pas. Descartes lui-même n*a-t-il pas été accusé de folie, de scepticisme et d'athéisme (1)? Cette fille mystique avait eu en Hollande quelques conférences avec des cartésiens et entre autres avec Heidanus. Mais, comme on le pense bien, elle n'avait goûté ni leur méthode, ni leurs principes. Elle assurait môme, « que Dieu lui avait fait voir et déclaré expressément que cette erreur du cartésianisme était la pire et la plus maudite des hérésies qui aient jamais été dans le monde et un athéisme formel, ou une réjection de Dieu, dans la place duquel la raison corrompue se substitue. » Elle disait des philosophes en général, <c que leur maladie venait de ce qu'ils voulaient tout comprendre par l'activité de la raison humaine, sans donner place à l'illumination de la foi divine qui exige une cessation de notre raison, de notre esprit, de notre faible entendement, afin que Dieu y répande ou y fasse revivre cette divine lumière, sans quoi, non-seulement Dieu n'est pas bien connu, mais même lui, et sa connaissance véritable, sont chassés hors de l'âme par cette activité de notre raison et de notre esprit corrompu. Ce qui est une vraie espèce d'athéisme et de réjection de Dieu (2). »

Poiret puisa donc cet esprit et ces principes dans le commerce et dans les écrits d'Antoinette Bourignon. Il ne

(J) Appendice à la première édition des Cogitationes, placé à la suite de la deuxième.

(2) Voir les notes de l'article Antoinette Bourignon, du Dictionnaire critique.

312 PHILOSOPHIE CARTESIENNE.

se borna pas à étudier ses écrits, il se mit à sa recherche, la rencontra à Hambourg, lorsque déjà elle avait soixante ans, et pendant plusieurs années, il la suivit de ville en ville. Jamais, sans les conversations de cette femme, il n'aurait, dit-il, rien compris, ni aux choses divines, ni même aux choses naturelles. Non-seulement il abandonna la philosophie de Descartes, mais il se mit à attaquer toute philosophie, en vertu d'une illumination divine et au nom d'une sagesse révélée directement par Dieu lui-même. Il s'appliqua avec une incroyable activité à défendre et propager les doctrines mystiques, soit par ses propres ouvrages, soit par la réimpression d'un grand nombre d'auteurs mystiques (1). Ce mysticisme l'engagea dans des polémiques assez vives avec Leclerc, Christian Thoma* sius, Gerhardus Titius et Cayle. La modestie et la douceur dont il faisait preuve, dans ses mœurs et dans sa vie privée, ne se retrouvent pas dans ses ouvrages de polémique pleins de violence et d'emportement

Il a combattu Spinoza dans une réfutation intitulée» Fundamenta atheismi eversa^ qu'il fit paraître avec la seconde

(t) Ses principaux ouvrages sont en outre des Cogitationes : L'Économie divine ou Système universel et démontré des œuvres et des desseins de Dieu envers les hommes^ où l'on explique et prouve d'origine, et avec une évidence et une certitude métaphysique^ les principes et les vérités delà nû' tureetdela grâce, de la philosophie et de la- théologie, etc,^ 7 vol. in -8. Amsterdam, 1687. Une traduction latine, revue par Poiret,en a été publiée en 1705. — Deerwiitione triplici solida, superficiaria et falsa libri tres^ in quibus veritatum. solidarum origo ac via ostendHur^ tum cogniiioRum scientiarumque humanarum, et in specie cartesianismi fundamenta^ valor, defectus et errores deteguntur, 2« édition, 1708. — L* Ecole dupuram&vr de Dieu ouverte aux savants et aux ignorants dans la vie mervetilettst d'une pauvt^ fille idiote^ paysanne de naissance, servante de condition^ Armelle Nicolas^ décédée en Bretagne, 1704, in- 12, Cologne. — La paix des bonnes âmes dans tous les partis du christianisme, 1G87, iii-l2,Âmsf. — Il a en outre édité toute une bibliothèque d*auteurs mystiques, les œuvres de Bourignon, de sainte Catherine de Gênes, de madame Guyon.> les œuvres spirituelles de Fénelon. Il a aussi donné une exposition des doctrines de Jacob Boehm : Idea theologiœ christianœ juxta prindpia Jacobi Bohemi philosophi teuionici, Amst., 1687.

Page 1