‹ Histoire de la philosophie Cartésienne (volume 5)Chapitre 4 sur 77 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

But de la Recherche de la vérité, — Erreurs que MaLebranche se propose de combattre et vérités quMl veut faire triompher. — De la cause et des occasions de l'erreur. — Illusions des sens et règle à suivre pour s'en préserver. — Erreurs de la vue. — Incertitude des moyens par lesquels nous jugeons de la distance des objets. — Erreurs des sens au snjet des qualité sensibles. — Erreurs indirectes dont ils sont la cause. — Visions de l'imagination. — Influence de Timagination do la mère sur Tenfant.

— Causes physiques et morales de la diversité des imaginations. — Travers des personnes d'étude, des personnes d'autoriié et d< s théologiens.— Contagion des imaginations, puissance des iranginations fortes.

— Entraînements des inclinations et des passions. — Comment la pensée d*un mal éternel fausse l'esprit. — Mauvais effets de l'admiration.

— Contre la passion du savoir mal réglée. — Attaques contre les érudits.

— Abstractions de l'entendement. — Chemins qui nous conduisent à la vérité. — Règles pour ne se tromper jamais. — Parallèle de Descartes et d'Aristote. — Avis pour se conduire par ordre dans la recherche de la vérité.

Nous allons d'abord étudier la partie logique et morale de la Recherche de la vérité qui nous servira d'introductiou à la philosophie de Malcbranchc. Le sujet de cet ouvrage, dit Malebranche, est Thomme tout entier, Thomme considéré en lui-même, et l'homme dans son rapport avec le corps et avec fiieu. Mais, en étudiant l'homme et ses facultés, il a seulement pour but d'expliquer nos erreurs et de remonter à leur principe : «Je n'ai jamais eu dessein, dit-il, de traiter à fond de la nature de l'esprit, mais j'ai été obligé d'en dire quelque chose pour expliquer les erreurs dans leur principe (l).b

En effet, il se propose de faire la guerre à Terreur, cette

(l) Fin du 5« livre.

cause de toutes les misères de l'homme, de dissiper les illusions, les préjugés qui naissent de l'union avec le corps, et de purifier, pour ainsi dire, rentendement, afin de le préparer à recevoir la vérité. Cette vérité, à laquelle il veut ouvrir les intelligences, c'est, comme on le voit à chaque page, la vérité de la philosophie de Descartes. Entre toutes les maladies de Tesprit humain, celles auxquelles, de préférence, il déclare la guerre, les erreurs contre lesquelles il déploie le plus de verve et d'ironie, sont celles qui fîûsaient alors obstacle dans les esprits à la philosophie de Descartes. Sans cesse, de môme que la Logique de Port-Royal, il cite Aristote en exemple de toutes les erreurs où l'entendement mal dirigé peut tomber, et Descartes au contraire comme le modèle de toutes les vérités où, par la vraie méthode, l'esprit humain peut atteindre.

Pour nous engager à le suivre dans cette voie étroite qui conduit à la vérité, Malebranche, comme le remarque finement M. Sainte-Beuve (i), annonce son dessein de la façon la plus insinuante et la plus modeste. On dirait un moraliste qui se propose de faire rentrer l'homme en luimôme et de l'amender, plutôt qu'un métaphysicien qui prétend substituer au monde réel un monde intelligible. Cet efl*ort nécessaire, que l'homme doit faire sur luimême pour combattre l'erreur, cause de la misère des hommes, il tâche de nous le représenter comme moins difficile qu'on n'a coutume de le croire. « Il ne faut pas s'imaginer qu'il y ait beaucoup à souffrir dans la recherche de la vérité ; il ne faut que se rendre attentif aux idées claires que chacun trouve en soi-même, et suivre exactement quelques règles que nous donnerons dans la suite. )> D'ailleurs, aj6ute-t-il, quand cet effort n'aurait pas tout l'effet qu'on pourrait en attendre, il ne serait pas inutile; si les hommes ne deviennent pas infaillibles, 'ils se tromperont beaucoup moins, et, s'ils ne se délivrent pas

(1) Histoire de Port'Royai, 5« vol.

entièrement de leurs maux, ils en éviteront au moins quelques-uns.

Mais Malebranche ne se contente pas de dire que l'esprit humain est faible , de montrer qu'il est faillible, il veut surtout nous faire bien sentir ses faiblesses , et nous découvrir en quoi consistent ses erreurs. De là cette longue énumération des causes de nos erreurs qui remplit cinq livres, sur six, de la Recherche de la vérité, La Térité saisissante de cette analyse, si fine, si piquante, si délicate, des égarements de Tesprit et du cœur, où Malebranche souvent rivalise avec La Rochefoucauld et La Bruyère, subsiste et subsistera toujours, iuiiépendamment de toutes ses hypothèses métaphysiques ou théologiques. Aussi a-t-elle été unanimement admirée par les adversaires, comme par les disciples de Malebranche, par le dix-huitième comme par le dix-septième siècle (i).

L'union de Tâme avec le corps, union fortifiée par le péché, voilà, selon Malebranche, la raison première et la cause de Terreur, le principe de toutes les misères des hommes. Ce n'est pas Dieu qui nous trompe, c'est nous qui nous trompons par le mauvais usage de notre liberté, parla précipitation de nos jugements; toute erreur est donc répréhensible. Mais s'il n'y a qu'une cause réelle, il y a plusieurs occasions de l'erreur, qui sont toutes nos manières d'apercevoir, jointes à nos inclinations et à nos passions. Les sens, l'imagination, les inclinations, les passions, l'entendement pur lui-même, voilà les cinq chefs auxquels Malebranche rapporte toutes nos erreurs. Il passe donc en revue les illusions des sens, les visions de l'imagina-

(I) Voici, par exemple, le jugement qn*en porte Condillac : k Quand il saisit le vrai, personne ne peut lui être comparé. Quelle sagacité pour dévoiler les erreurs des sens, de imagination, de l'esprit et du cœur! Quelle touche quand il peint les différents caractères des gens qui s'égarent dans la Recherche de la vérité. Se trompe-t-il lui-môme, c'est d'ime manière si séduisante qu'il parait clair jusque dans les endroits où il ne peut s'entendre. • [Traité des Systèmes^ chap. vu.)

tîon, les abstractions de notre esprit, qui nous tronnpcnl à chaque instant, les inclinations de la volonté, et les passions de notre cœur, qui nouscachent presque toujours la vérité. Quoique Malebranche fasse une guerre très-vive aux sens, il ne les condanane pas d'une naaniére absolue. Il les trouve même si bien proportionnés à leur véritable fin qu'il ne peut se résoudre à croire qu'ils aient été entièrement corrompus parle péché originel (4). En effet, à ne les considérer que par rapport au but pour lequel ils nous ont été donnés, qui est uniquement la conservation du corps, on voit qu'ils s'acquittent merveilleusement de leur fonction, avec un ordre et une exactitude qu'on ne saurait croire une suite du péché. Ce ne sont pas nos sens qui nous trompent, mais notre volonté par ses jugements précipités. Comment faut-il donc en user pour éviter l'erreur? Voici, selon Malebranche, la règle à suivre: « Ne juger jamais par les sens de ce que les choses sont en elles-mêmes, mais seulement du rapport qu'elles ont avec notre corps. » Mais si les sens sont excellents pour tout ce qui regarde la conservation de notre être sensible, ils sont de faux témoins par rapport àla vérité. Pour les convaincre d'illusion et d'infidélité, il s'en prend particulièrement au sens de la vue. Gomme de tous nos sens c'est le plus noble et le plus étendu, il suffira, dit-il, de ruiner l'autorité des yeux sur la raison pour nous porter aune défiance générale de tous nos sens.

(1) Afin de justifier ce sentiment, Malebranche fait diverses hypothèses, que nous n*examinerons pas, sur les changements et les désordres survenus dans la nature de l'homme par le péché, et sur ce qu'était Adam avant la chute. Bornons-nous à la conclusion, qu'Adam a dû avoir les mômes sens que nous, et être affecté d'une manière analogue par les objets. Tout le changement aurait consisté dans l'afTaiblissement du ressort par où il dominait les sens pour s'attacher à Dieu. Ou voit, dès le début, comment la théologie égare Malebranche. Le philosophe qui proclame avec tant de force l'évidence comme règle souveraine, pour nous apprendre ce qu'est l'homme, ce que sont les sens, commence par rechercher ce qu'a été Adam, par quelle secrète inclination il est tombé, et quels sont les effets de cette chute, au lieu de consulter exclusivement l'observation et l'expérience.

Dans cet examen critique des erreurs dont la vue est Toccasion, ce qu'il faut remarquer, au double point de vue de la psychologie et de Toptique, c'est l'analyse des divers moyens par lesquels nous jugeons de la distance des objets, analyse que Berkeley semble avoir empruntée en grande partie à Malebranche, quoique Reid lui en fasse exclusivement honneur. Malebranche a raison quand il montre Tincertitude des divers moyens par lesquels, sur la foi des yeux, nous apprécions la di>tance des objets, mais il a le tort de paraître confondre les perceptions des sens, qui sont infaillibles, avec les jugements que nous portons à leur ^ occasion, dans lesquels seuls gît la possibilité de Terreur. Si nous sommes exposés à Terreur, en jugeant parles yeux de la distance des objets, c'est uniquement parce que nous demandons à la vue ce que le tact seul pourrait nous donner avec certitude. Faute de faire cette distinction entre les perceptions et les jugements qui en sont la suite, ou les sentiments si variables qu'elles font naître en nous, Malebranche rejette d'une manière absolue l'autorité du témoignage des sens.

La grande tromperie dont ils se rendent coupables à notre égard, c'est, selon lui, de nous montrer dans les objets les qualités sensibles qui n'ont d'existence que dans l'âme elle-même. Il insiste beaucoup sur cette prétendue cause d'erreur, afin de justifier la philosophie de Descartes sur un des points où elle était le plus attaquée, et d'achever de ruiner les formes substantielles de l'École,

Ces formes imaginaires étaient en effet fondées sur de prétendues différences essentielles perçues par les sens entre les objets. Mais si le témoignage des sens est réduità sa véritable valeur, ces différences s'évanouissent pour ne laisser subsister que la seule étendue, avec la diversité des figures et du mouvement des parties, par où s'explique la diversité infinie des choses matérielles.

Le moraliste, succédant au psychologue, énumère les erreurs dont les sens sont la cause indirecte par l'impuissance où ils naettent Tâme, toujours ça^trômement appliquée h

leurs objets, d'être attentive à ce que rentendement lui représente au même moment. Une personne expliquet-elle quelque vérité, au lieu d'être attentive à ses raisons, l'âme le sera davantage à l'air et à la manière de celui qui parle. Quelqu'un s'exprime-t-il avec facilité, a-t-il l'air d'un honnête homme et d'un homme d'esprit, est il suivi d'un grand train, en un mot, est-il assez heureux pour plaire, il aura raison dans tout ce qu'il avancera, a et il n'y aura pas jusqu'à son collet et ses manchettes qui ne prouvent quelque chose. )) Est-il assez malheureux pour avoir les qualités contraires, il aura beau démontrer, il ne prouvera jamais rien. Ce collet sale et chiffonné fera mépriser celui qui le porte et tout ce qui peut venir de lui. Voilà quels sont, selon Malebranche, les jugements des hommes. Ce n'est pas la raison, ce sont leurs yeux et leurs oreilles qui jugent de la vérité, même dans les choses qui ne dépendent que de la raison. Les personnes sages doivent toujours se mettre en garde contre cette séduction des manières sensibles. « Ils imitent ce fameux exemple des juges de l'Aréopage qui défendaient rigoureusement à leurs avocats de se servir de ces paroles et de ces figures trompeuses, et qui ne les écoutaient que dans les ténèbres, de peur que les agréments de leurs paroles et de leurs gestes ne leur persuadassent quelque chose contre la vérité et la justice, et afin qu'ils pussent davantage s'appliquer à considérer la solidité de leurs raisons, » Mortifier et combattre les sens, afin d'ôter de ce poids qui nous entraîne vers les choses sensibles; ne-jamais juger par les sens de ce que sont les choses en elles-mêmes, mais seulement par rapport à nous, voilà les grandes règles de logique et de morale recommandées par Malebranche contre les erreurs des sens.

Faire taire l'imagination n'importe pas moins que de régler les sens. Quelle n'est pas la vivacité et la verve de Malebranche contre l'imagination! Avec quelle vérité, avec quelle abondance et quelle finesse, il en décrit toutes les formes, toutes les espèces, tous les effets directs ou indirects &ur nous-mêmes et sur les autres^ suivant les àges^

les sexes, les conditions, el tous les dangers qui en résultent par rapport à la vérité ! Que d'originalité, quelle délicatesse et quelle exactitude d'observation, à travers les hypothèses philosophiques et théologiqnes les plus téméraires, que d'excellents préceptes d'éducation, de lecture des auteurs el de critique littéraire, dans le livre sur les erreurs de l'imagination I L'imagination dépend des sens, elle participe à leurs défauts, mais elle a sa malignité particulière; elle dénature plus profondément les choses, elle étend plus au loin ses ravages.

Dès le ventre de notre mère, l'imagination, selon Malebranche, commence à exercer sur nous sa pernicieuse influence. Toutes les impressions du cerveau de la mère se communiquent à celui de l'enfant, et cette communication influe à la fois sur son corps et sur son esprit. Par cette mystérieuse communication il a la prétention d'expliquer, non-seulement la transmission héréditaire d'un même type dans la même espèce, mais le péché originel lui-même. Avec les traces de leur cerveau, les mères déposent dans les enfants les germes de leurs propres passions, el corrompent pour ainsi dire, par avance, leur esprit et leur cœur. Peu d'enfants, selon Malebranche, arrivent au monde qui déjà n'aient l'esprit mal tourné en quelque chose, et qui ne portent des germes d'erreurs. De là aussi il fait dériver ces bizarreries et ces faiblesses d'imagination héréditaires qu'on remarque dans certaines familles.

La rectitude de la raison de l'enfant est donc déjà compromise dans le sein de sa mère, mais lorsqu'il vient au monde, combien le péril n'est-il pas encore plus grand ! Tout conspire autour de lui pour dérégler son imagination ; tout lui est nouveau, étrange, terrible, tout blesse profondément et bouleverse ce cerveau encore si tendre. Or, parmi tant de blessures, il en est qui ne guérissent pas, et de ce premier bouleversement, comme de celui causé par l'action du cerveau de la mère, dérivent une foule d'inclinations, ou d'aversions, dont plus tard on ne peut se rendre compte. Oa'on ajoute la conversation, les contes ridicules

des mères, des nourrices, qui achèvent de perdre l'esprit de l'enfant, en y jetant les semences de toutes les appréhensions et de toutes les faiblesses.

En outre, Tétat physique du cerveau, d'où dépend celui de Tesprit, donne à chaque âge et à chaque sexe une différente nature d'esprit et d'imagination. La trop grande délicatesse des fibres du cerveau rend les femmes en général incapables de découvrir des vérités un peu cachées. Une bagatelle les détourne, un rien les effraye ; la manière, non la réalité des choses, remplit leur esprit. La dureté des fibres rend les vieillards incapables d'apprendre des choses nouvelles, parce qu'elles ne peuvent recevoir de nouvelles traces. .

Outre les causes physiques, il y a des causes morales, non moins puissantes, de la diversité et des travers des imaginations qui dépendent des conditions et des emplois de chacun dans la société. Les esprits animaux, qui ne jouent pas un moins grand rôle dans la physiologie de Maiebranche que dans celle de Descartes, vont d'ordinaire naturellement dans les traces les plus frayées, les plus souvent parcourues du cerveau, c'est-à-dire, dans les traces des idées les plus familières. De làTinfliience décisive sur la manière de voir les choses et sur l'esprit, de remploi et de la condition dans lesquels on vit ; de là la cause la plus ordinaire de la confusion et de la fausseté des idées. Ainsi on croit apercevoir un visage dans la lune, quoique les taches qu'on y voit n'y ressemblent guère, parce que les traits de la figure humaine nous sont plus familiers que tout autre objet. Une maladie nouvelle fait-elle des ravages, elle imprime des traces profondes dans tous les cerveaux, et désormais partout c'est elle qu'on reconnaît dans toutes les maladies. Qu'un seul de ses symptômes apparaisse, ou ne tiendra nul compte de l'absence de tous les autres. Si c'est le scorbut, toutes les maladies nouvelles seront le scorbut pour les imaginations épouvantées.

Au premier rang des manières de vivre qui faussent le plus l'imagination, Malebranche place l'emploi des per-

sonnes d'étude. Quelle sévère et piquante critique des travers des érudits et des savants dont les préjugés étaient le principal obstacle aux nouvelles doctrines ! Semblables à celui qui fermerait ses yeux pour se conduire par les yeux d'un autre, ils se servent de leur mémoire plutôt que de leur esprit. Paresse naturelle, incapacité de méditer, sotte vanité de passer pour savant, respect de l'antiquité ; telles sont les causes principales de ce renversement de l'esprit. Pour se faire agréer de ces personnes, il faudrait, dit-il spirituellement, que les vérités nouvelles vinssent avec de la barbe au menton. Les anciens n'étaient-ils donc pas des hommes comme nous ? Selon Malebranche, comnie selon Bacon, Pascal et Descartes, c'est nous qui sommes les vrais anciens du monde : « Au temps oii nous vivons, le monde est plus âgé de deux mille ans ; il a plus d'expérience, il doit être plus éclairé, c'est la vieillesse et l'expérience du monde qui font découvrir la vérité. »

Sons l'empire de ce respect aveugle, les personnes d'étude emploient leur temps à la lecture des anciens ; de là deux mauvais effets sur l'imagination, la confusion dans l'esprit et l'incapacité de penser par soi-môme. On lit sans méditer, on ne fait que se charger la mémoire, au lieu de se former l'esprit. Ne voit-on pas que les personnes qui ont beaucoup de mémoire ont, en général, peu de jugement? C'est aux sciences de mémoire que Malebranche applique ces paroles de saint Paul, scientia inftat^ parce qu'elles ont plus d'éclat et donnent plus de vanité que la vraie science.

Voici encore la description, non moins vive et fidèle, d'un autre travers des personnes d'étude; elles s'entêtent de quelque auteur et ne s'inquiètent plus de ce qu'il faut croire, mais seulement de ce qu'il a cru. On est plus curieux de savoir ce qu'Aristote a pensé de l'immortalité de l'âme que de savoir si l'âme est immortelle. Que s'il n'est pas fort utile de savoir ce qu'Aristote a pensé là-dessus, à plus forte raison ce que d'autres ont pensé qu'il en pensait. Cependant, il s'est trouvé des érudits pour composer des volumes touchant l'opinion de tel ou tel commentateur

sur l'opinion d'Aristote. En matière de foi, suivant une distinction qui revient souvent dans Mal ebranche, ce n'est pas un défaut de rechercher ce qu'on a cru, et il faut aimer l'antiquité, car la vérité s*y trouve; mais, en philosophie, il faut au contraire aimer la nouveauté, parce que la raison veut que nous jugions les anciens plus ignorants que les modernes.

Ce ne sont pas seulement les personnes d'étude, mais les personnes d'autorité, suivant l'expression de Malebranche, telles surtout que les théologiens, que leurs habitudes d'esprit prédisposent à Terreur. A ces personnes vénérables il reproche respectueusement de ne pas faire usage de leur esprit pour les vérités spéculatives, d'incliner à se croire infaillibles parce qu'on les écoute* avec respect, de condamner trop librement tout ce qu'il leur plaît de condamner. Qu'elles soient d'autant plus circonspectes que leur autorité peut jeter un plus grand nombre d'esprits dans l'erreur; qu'elles se gardent donc de faire mépriser la religion par un faux zèle, et en donnant cours à leurs propres opinions.

Non-seulement nous sommes trompés par les fantômes de notre propre imagination, mais aussi par l'imagination des autres, dont notre esprit reçoit le dangereux contrecoup. La description de celte contagion des imaginations est un des plus curieux et des plus intéressants chapitres de la Recherche de la vérité (I). Malebranche la fait dépendre de l'inclination naturelle à imiter ceux qui nous entourent, pour nous en faire bien venir, et de l'empire qu'exercent les imaginations fortes sur les esprits faibles. Absorbés par la vive impression des objets les moins considérables, les hommes à imagination forte sont incapables déjuger sainement des choses difficiles et compliquées. Excessifs en tout, jamais ils ne voient les choses telles qu'elles sont. Us admirent tout, se récrient sur tout, se

(1) Lîv. If, 2° partie» de la Communication contagieuse des imagina^ Uùns fortesi

repaissent des plus vaines espérances, bâtissent des châteaux en Espagne. Se font-ils auteurs, ce ne sont qu'emportements et mouvements irréguliers; guindés, forcés, hyperboliques, ils n'imitent jamîiis la nature. Mais ils agissent sur les autres, ils persuadent, plaisent et touchent par certaines qualités, par le don de s'exprimer d'une maaière forte etTive, par la hardiesse des figures, parleur air, par leurs gestes ; de là les dérèglements contagieuxdeTimagînation,et une des causes les plus générales de l'erreur. Cette contagion de l'imagination se fait surtout sentir des supérieurs aux inférieurs, des parents aux enfants, du maître aux serviteurs, du prince aux courtisans. Les enfants imitent jusqu'aux défauts physiques de leurs parents. Si la mère grasseyé, la lîlle grasseyé; si Alexandre penche la lôte, les courtisans penchent la tête. Pour changer la science en basse pédanterie, l'impiété et le libertinage en force et en liberté d'esprit, il ne faut qu'un mot, un geste du prince. Tertullien, Sénèque, et surtout Montaigne, sontles auteurs que Malebranche donne comme exemples du pouvoir, qu'ont les hommes à imagination forte, de persuader sans aucune espèce de raison.

Ainsi l'imagination se rend mattresse de la plupart des esprits et se révolte contre la raison. C'est une folle, dit Malebranche, qui se plaît à faire la folle (1), qui nous montre partout des fantômes à la place de la réalité, qui change et détruit la nature de toutes choses, qui trouble et dissipe toutes les véritables idées, qui corrompt le cœur en une infinité de manières, qui nous absorbe par les images des choses sensibles, d'autant plus dangereuse qu'elle a plus de vivacité, de force et d'étendue.

Dans cette revue générale des causes de nos erreurs, Malebranche donne une place considérable aux inclinations et aux passions (2) qui égarent aussi l'entendement. De l'in-

(1) 6« Entretien métaphysique. Quant à l'expression do folle du logis qu*on attribue si généralement à Malebranche, nous ne Tavons trouvée nulle part dans ses ouvrages.

(2) Le 4« et le 5' livre de la Recherche traitent des inclinations et des passions.

clination pour le bien en général, qui est suivant lui, mère de toutes les autres inclinations, découlent deux causes d'erreurs, Tinconstance de la volonté, et le goût pour le grand et l'extraordinaire. Toujours inquiète et ne trouvant rien qui remplisse sa capacité d'aimer, la volonté n'applique l'entendement qu'à ce qui paraît se rapporter à notre bien, sans lui permettre de s'arrêter longtemps aux mômes choses, tandis que la vérité n'est qu'au prix d'une longue application. D'un autre côté, ne trouvant pas, dans les choses ordinaires, ce bien qu'elle cherche, l'âme se porte aux chQses grandes et extraordinaires. Mieux vaut sans doute cette curiosité naturelle et nécessaire que le repos dans le mensonge, mais elle a grand besoin d'être réglée. Ainsi il ne faut ni chercher la nouveauté dans la foi, ni prendre la nouveauté pour signe de la vérité, ni poursuivre des vérités si cachées qu'il n'y ait pas d'espérance de les découvrir, ou des biens si minces, qu'il ne vaille pas la peine de travailler à les conquérir.

L'amour de nous-mêmes est la source de plus d'erreurs encore que l'amour du bien en général. Malebranche le divise en amour de l'être et du bien-être, ou amour de la grandeur et amour du plaisir. L'amour de la grandeur nous porte à désirer toutes les choses qui nous donnent autorité et indépendance, comme la science, la vertu, les richesses. Non-seulement nous désirons les posséder, mais surtout paraître les posséder, à cause des avantages qu'elles nous procurent.

L'inclination pour la vertu peut elle-même nous engager dans l'erreur. Ici encore le P. Malebranche n'épargne pas les travers des personnes de piété. Les personnes de piété s'appliquent aux bonnes œuvres, aux choses du salut, en quoi elles font bien sans doute, mais ce qui est mal, c'est qu'elles dédaignent toutes les sci\înces humaines. Cependant elles devraient en excepter au moins certaines parties de la métaphysique, car la certitude môme de la foi, dit Malebranche, dépend de la connaissance que la raison nous donne de Dieu.

Le désir de la science nous égare aussi en nous poussant, malgré les bornes étroites de notre esprit, à vouloir tout embrasser, à savoir toutes les sciences, età dédaignerceJles qui réellement ont le plus d'importance pour les études qui donnent le plus d'éclat à celui qui les cultive. La plupart des hommes ne recherchent pas ce qui peut leur être le plus utile, mais ce qui peut le mieux les faire passer pour savants ; ce qu'ils veulent savoir, c'est ce que tout le monde Dosait pas. Ce désir de paraître savants achève de renverser leur esprit, et de leur faire perdre le sens commun, pour ne dire que sottises et paradoxes. Tels ils se montrent dans les conversations, et aussi dans les livres, qui cependant ne méritent pas la même indulgence que des conversations improvisées. C'est une faute grave de faire un méchant livre, mais c'est une faute dont on est plutôt récompensé que puni, car on regarde les auteurs comme des hommes rares et extraordinaires et on les révère, au lieu de les punir. Ces mauvais auteurs n'ont pas pour but de perfectionner et d'instruire les autres, mais simplement de les étourdir ; ils parlent pour se faire admirer^ non pour se faire entendre. Delà le dédain delà langue commune, ou même d'un latin simple, qu'on puisse comprendre sans interprète; de là des citations en toutes langues, sans raison, sans discernement, dans le seul but de prouver qu'on a beaucoup lu. Telle personne de trente-un ans cite plus de livres qu'on n'en pourrait lire en un siècle. Dans ces faux savants, dont Malebranche tourne en ridicule les études oiseuses et l'esprit de polymathie, comment ne pas reconnaître en première ligne les ennemis de Descartes et les partisans de la philosophie de l'École?

L'inclination pour les dignités, les richesses et le plaisir absorbe l'esprit, et l'empêche d'être attentif aux idées pures de l'entendement, en qui seules est la vérité. Telle est, selon Malebranche, la cause du peu de succès de l'algèbre, la plus belle des sciences, de la métaphysique et de la preuve de l'existence de Dieu de Descartes. Ainsi l'inclination pour le plaisir, cause principale du dérègle*»

ment des mœurs, Test aussi du dérèglement de l'esprit. La pensée des biens et des maux futurs, et surtout la pensée du mal éternel contribueelle-mêmeàfausser l'esprit: crEIle fait naître dans l'esprit une inûnité de scrupules, elle étend, pour ainsi dire, la foi jusqu'aux préjugés et fait rendre le culte, qui n'est dû qu'à Dieu, à des puissances imaginaires. Elle arrête l'esprit à des superstitions vaines ou dangereuses; elle fait embrasser avec ardeur et avec zèle des traditions humaines et des pratiques inutiles pour le salut, des dévotions juives et pharisaïques que la crainte servile a inventées. Cette crainte étend souvent la foi et le zèle jusqu'à des choses indignes de la sainteté de la religion, comme les accidents réels, les formes substantielles, l'immobilité de la terre. » Malebranche fait ainsi la guerre aux scrupules religieux qui empêchaient certains esprits d'accueillir les idées nouvelles.

Enfin, l'inclination pour les autres, et pour tout ce qui nous environne, la sympathie universelle, que Dieu a mise en nous pour le maintien de la société, devient elle-même aussi une cause d'erreurs, parce qu'elle nous porte à approuver les pensées d'autrui, surtout de ceuxqu on aime, et à les tromper par la flatterie.

Ce que Malebranche a dit contre les sens, l'imagination et les inclinations, s'étend naturellement aux passions. Les sens, l'imagination, les passions, vont toujours de compagnie et présentent des obstacles analogues à la découverte de la vérité. Il distingue, à la différence de Descartes, les passions des inclinations. Les inclinations nous sont communes avec Ips pures intelligences, ce sont des mouvements de l'âme, des impressions de Dieu qui nous portent à l'aimer comme le souverain bien, et notre prochain par rapport à lui ; elles n'ont pas de rapport au corps, ou du moins, si le corps y a part, il n'en est qu'indirectement la cause et la fin. Les passions, comme les inclinations, sont des impressions de l'auteur de la nature, mais elles ont le corps pour objet, elles nous portent à V^imer, et elles dépendent de Tuaiou de l'âme avec le

corps. On voit que I^lalebranchc n'entend pas par passion un certain degré, plus ou moins violent, d'excitation des inclinations, mais les inclinations inférieures qui se rapportent au corps, et dépendent du mécanisme d€s esprits animaux.

Distinctes des inclinations, les passions en sont inséparables. Nous ne sommes capables d'amour et de tristesse sensibles que parce que nous sommes capables d'amour et de haine spirituels. Par suite de l'union de l'esprit avec le corps, nous sommes unis avec ce qui nous paraît le bien et le mal de l'esprit, comme avec le bien et le mal du corps. L'amour de la vérité, de la vertu, de Dieu môme, ne va jamais sans quelque mouvement des esprits qui y môle quelque chose de sensible. Il n'est donc rien sur quoi l'empire des passions ne s'étende; mais il varie à l'infini, suivant les âges, le sexe, les emplois, suivant l'habitude de les combattre ou de s'y abandonner. Laissant à la morale à découvrir toutes les erreurs particulières où nos passions nous engagent sur la nature du bien, Malebranche ne veut traiter que des erreurs de l'esprit, et s'il passe par le cœur, c'est que le cœur, comme il le dit, est le maître de l'esprit. De môme que nous attribuons nos sensations aux objets, de même nous attribuons toutes les dispositions de notre cœur, bonté, malice, etc., aux objets qui les causent ou semblent les causer. Un amour passionné pour quelqu'un nous fait trouver tout aimable en lui, tandis que la haine produit un effet contraire. Non-seulement nos passions nous déguisent leur objet principal, mais encore toutes les choses qui y ont rapport. Elles nous font trouver aimables les amis de nos amis, et odieux les. amis de nos ennemis. Leur domination est si vaste qu'il est impossible d'en marquer les bornes. De là vient qu'il y a des erreurs de certains lieux, de certains temps, de certaines communautés. a Ce qui est certain chez les jacobins est incertain chez les cordeliers, ce qui est indubitable chez les cordeliers semble être une erreur chez les jacobins. »

L'admiration, qui est la plus faible des passions, a quelques bons effets, mais elle en a aussi de mauvais. Ainsi i'ad-

miration pour Tantiquité se rend maîtresse de la raison et inspire un zèle aveugle contre les vérités nouvelles : « J*ai vu Descartes, disait un de ces savants qui n'admirent que Tantiquité, je Tai connu, je l'ai entretenu plusieurs fois, c'était un honnête homme, il ne manquait pas d'esprit, mais il n'avait rien d'extraordinaire. » Ce défenseur des anciens s'était fait une idée basse de la philosophie de Descartes, parce qu'il en avait entretenu l'auteur, quelques nioments, et n'avait rien reconnu en lui de cet air grand et extraordinaire qui échauffe l'imagination.

La passion du savoir mal réglée donne l'occasion à Malebrancbe d'attaquer de nouveau ces érudits et ces faux savants que partout il poursuit de ses sarcasmes. Il n'y a point de bagatelles dont quelques esprits ne s'occupent, abusés par une fausse idée de grandeur. Telle est, suivant lui, l'étude des mots et des langues. « On peut excuser la passion de ceux qui se font une bibliothèque de toutes sortes de dictionnaires Mais comment justifier la passion de ceux qui font de leur tête une bibliothèque de dictionnaires ? »

Mais les plus dangereuses passions, celles qui corrompent le plus la raison, sont celles qui ont le mal pour objet, parce que les maux touchent l'âme plus vivement que les biens. La haine, la crainte et les autres espèces d'aversion qui ont le mal pour objet, sont les plus violentes, elles pénètrent jusque dans le plus secret de l'âme et, renversant la raison de son siège, elles prononcent sur toutes sortes de sujets des jugements d'erreur et d'iniquité pour favoriser leur tyrannie. Dans.leurs funestes effets, nos passions se survivent, pour ainsi dire, à elles-mêmes. Lors même que la passion qui nous anime se sent mourir, elle ne se repent pas de sa conduite, et elle dispose toutes choses, ou pour mourir avec honneur ou pour revivre bientôt après. Nous regrettons de ne pouvoir suivre plus avant Malebranche dans ce détail des causes d'erreurs propres à chaque passion en particulier, afin d'achever l'esquisse de cette merveilleuse connaissance des plus

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secrets ressorts du cœur humain, qui lui mérite une place à côté des La Rochefoucauld et des La Bruyère.

Entin, il y a des causes d'erreur jusque dans cette faculté dont l'objet propre est le vrai, et qui seule est capable de le saisir, c'est-à-dire, dans l'entendement pur lui -même. Notre pensée est limitée, et cependant nous voulons tout embrasser, tout comprendre, môme ce qui dépasse la porlée de notre esprit, même les effets de la toutepuissance incompréhensible de Dieu ; de là une première source d'erreurs et d'hérésies. Non-seulement l'esprit est borné, mais, sous Tempire de l'inconstance et de l'inquiétude de la volonté, il va sans cesse d'un objet à l'autre, plus ou moins incapable d'une longue et sérieuse application. L'idée excellente de l'être, dont la présence est ineffaçable, devient aussi une occasion d'erreur parce qu'elle le pousse à donner l'être à ce qui ne l'a pas et à toutes les abstractions les plus déréglées. Sous l'influence de celte idée, tellement familière que nous n'y prenons pas garde, on se contente de définitions qui ne font que rapporter l'idée vague d'être à l'effet produit et n'apprennent rien*. C'est ainsi qu'on imagine une foule, d'eniités, telles que les formes substantielles de la physique scholaslique.

Telles sont les illusions des sens, les visions de TimaginatioD, les entraînements du cœur, les abstractions de l'entendement qui nous voilent la vérité, ou ne nous la laissent apparaître que teinte des fausses couleurs de la concupiscence. Indiquer le mal, c'est donner en même temps le remède. Néanmoins Malebranche a consacré le dernier livre de la Recherche^ qui est comme le but et la conclusion detoulTouvrage, à tracer les chemins qui nous conduisentà la vérité. Comme toute perception claire et distincte est au prix de l'attention, il expose, dans la première partie, la théorie des secours pour rendre l'esprit attentif, et, dans la seconde, il trace les règles qu'il faut observer pour ne se tromper jamais dans la recherche de la vérité. 11 ne veut donner qu'un essai ; car un tel dessein porté à sa perfection ne serait rien moins, dit-il, que la science univei'selle.

La théorie de ces secours est fondée sur la nature de l'esprit qui s'applique plus aux choses qui le touchent qu'à celles qui ne s'adressent qu'à l'entendement pur. Malebranche, si ennemi des sens, enseigne cependant comment on peut se servir des sens et des passions pour rendre l'esprit attentif, et remédiftr au défaut d'application à des vérités qui ne le touchent pas, en le rattachant à des choses sensibles qui le touchent. Mais il prescrit de n'y recourir qu'avec sobriété et de ne pas couvrir, suivant ses expressions, les objets de tant de sensibilité qu'on en soit plus occupé que de la vérité môme. Il faut, dit-il, se servir de quelque chose de sensible, mais qui n'ait point trop d'éclat et ne nous arrête point au sensible, que nous puissions dissiper à plaisir, et qui seulement soutienne la vue de notre esprit.

Après avoir indiqué les moyens qui rendent l'esprit plus attentif et plus étendu, il donne, dans la seconde partie, les règles pour la résolution de touffes les questions. La première est de conserver toujours l'évidence dans ses raisonnements, et en conséquence de commencer par le plus simple, et de ne raisonner que sur des choses dont nous avons une idée claire. Les six règles qui suivent ont pour but d'aider l'esprit dans la découverte de la vérité cherchée (l). La phjsique de Descartes et l'hypothèse des tourbillons, qu'il expose de la manière la plus claire et la

(1) Voici ces six règles : !<> concevoir clairement Tétat de la question et de ses termes pour en trouver les rapports ; 2'* quand on ne peut les découvrir immédiatement, cliercher les idées moyennes qui servent de commune mesure ; S» retrancher du sujet toutes les choses qu*il n*est pas nécessaire d'examiner pour découvrir la vérité cherchée; 4o cette féduotion faite, diviser le sqjet par parties et les considérer toutes, les unes après les autres, selon l'ordre naturel ; 5** toutes ces choses étant devenues familières par la méditation, On abréger les idées et lés ranger dans son imagination ou les écrire sur le papier, afin qu'elles ne remplissent pins la capacité de l'esprit ; 6» toutes les idées du sujet étant ainsi familières, abrégées sur le papier, il faut les comparer suivant toutes les règles des combiuaisoDs et arriver successivement par l'élimination des rapports inutiles à la découverte du rapport cherclié.

plus spécieuse, voilà Texemple qu'il donne des vérités qui sont le prix de l'observation stricte de ces règles. En regard, il place la physique d'Aristote, comme un exemple insigne des grossières erreurs où Ton tombe, quand on les néglige.

Veut-on faire une vraie physique, il faut procéder comme Descaries, commencer par les rapports les plus simples pour aller aux plus composés, considérer par ordre les propriétés de retendue et du mouvement. De là la simplicité et la clarté des principes de la philosophie de Descartes. Cette simplicité et cette clarté sont si grandes que, pour plusieurs, c'est une cause de discrédit. Point de termes obscurs et mystérieux dans cette philosophie, des femmes, et des personnes qui ne savent ni le grecet lelatin, sont capables de l'entendre. Il faut donc, pensent quelquesuns, que ce soit peu de chose, et il n'est pas juste que de grands génies s'y appliquent.

Afin qu'on ne dise pas qu'il ne fait que détruire, sans rien établir, Malebranche termine par un avis pour se conduire par ordre dans la recherche de la vérité et dans le choix des sciences. La première des connaissances est celle de l'existence de l'âme dont l'évidence irrésistible triomphe de tous les doutes, et môme de l'imagination d'un Dieu trompeur. Y eût-il un Dieu trompeur, il n'y pourrait rien, ni aux choses dont l'évidence est actuellement \ue. Mais, selon Malebranche, qui suit fidèlement Descartes en ce point, il faut s'assurer de l'existence de Dieu pour raisonner, sûrement, lorsque nous ne faisons que nous rappeler l'évidence des principes, au lieu de la voir actuellement. C'est seulement après avoir reconnu que Dieu ne peut nous tromper, qu'il nous est permis de raisonner sur toutes choses. Pour raisonner par ordre nous ne devons point rechercher d'abord, si nous avons un corps, question, selon Malebranche, pleine de difficultés (1), et qui

(1) Nous verrons plas tard comment il la résout par l'intenrention de la révélation.

n'est nécessaire ni pour la physique, ni pour la morale. Mais il faut d'abord faire usage de notre esprit sur les idées de nombre et d'étendue, car ce sont .les idées les plus claires où sont contenues des règles immuables, mesures communes de tout ce que nous connaissons, et de tout ce que nous pouvons connaître. Il ne veut pas cependant qu'on s'arrête trop longtemps aux mathématiques, et recommande de passer bientôt à la physique et à la morale, plus utiles, quoique moins propres à rendre l'esprit pénétrant. Enfin, après divers exemples, tous cartésiens, de l'application des règles particulières à des questions de métaphysique et de physique, il exprime en terminant l'espérance qu'on aura été convaincu, par cet essai de méthode, de la nécessité de ne raisonner que sur des idées claires et de procéder par ordre, a On méprisera, dit-il, Aristote qui ne les à pas suivies, on reconnaîtra la solidité de la philosophie de Descartes, b

Telles sont les vues critiques et morales, avec les principales règles logiques, par lesquelles xMalebranche veut préparer les voies à la philosophie de Descaries, plus ou moins modifiée par son propre génie. Nous connaissons le but que se propose l'auteur de la Recherche de la vérité^ et l'esprit philosophique dont il est animé ; nous allons maintenant après cette introduction, commencer une étude approfondie des doctrines qui lui sont propres.

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