II
314 PHILOSOPHIE CARTESIENNE.
hommage^ surtout en le comparant à d'antres de la même secte.
La tendance à metlre Dien à la place de l'homme, voilà ce qui rapproche le mysticisme du jansénisme, et Poirel du P. Boursier.
Quoique le P. Boursier, docteur en Sorbonne, et patriarche du parti janséniste, après le P. Qnesnel, soit moins célèbre comme philosophe que comme théologien, et comme cartésien que comme janséniste, il mérite d'attirer notre attention, à cause du parti qu'il tire de la métaphysique de Descartes et de Malebranche en faveur de la grâce efficace et de la prémotion physique, dont il a été un des plus fermes champions^ dans les premières années do dix-huitième siècle. Il se rattache étroitement à Malebranche par la vision en Dieu et par les causes occasionnelles, qu'il admet sans restriction, tandis qu'il combat ses idées sur la providence et sur la grâce. A part cette longue lutte en faveur de la grâce efficace, la vie da P. Boursier ne présente qu'une seule circonstance remarquable. Quand le czar Pierre-le-Grand vint visiter la Sorbonne, le P. Boursier fut chargé par ses collègues de lui présenter un mémoire sur la réunion à l'Église romaine (1). Le mémoire fut bien accueilli par le czar, et renvoyé aux évéques russes qui y répondirent . Boursier répliqua à son tour, mais bientôt la politique et les intérêts opposés vinrent arrêter cette négociation, qui ne devait pas aboutir à un plus heureux résultat que celle entre Bossuet et Leibniz pour ramener à l'unité le protestantisme et le catholicisme.
De l'action de Dieu sur les créatures (2), tel est rouvragc qui mérite au P. Boursier une place dans Thistoire de la philosophie cartésienne. On peut y reprendre beaucoup de subtilités et de longueurs ; l'auteur procède presque
(t) Boursier est n : en 1C79 et mort en 1749.
(2) De r action <t'* Dict sur Mç créatures, traite' d'i ?s lequel on prouve la p émotion physique, 2-^01. in-4». Paris, 1713.
toujours par des démonstrations en règle, des propositions, de« lemmes, qui nuisent à la clarté, plutôt qu'ils n'y ajoutent, comme cela arrive en pareille matière. Malebranche a raison de dire qu'il ne devait pas affecter la manière d'écrire des géomètres, et qu'elle ne convient ni à son sujet, ni à son style, ni même à sa personne. Il prouve en effet, par un exemple, que le P. Boursier n'était rien moins que géomètre (1). Néanmoins,au milieu de tousces défauts, on sent une certaine vigueur de raisonnement, et on rencontre quelques pages brillantes. Le P. Boursier s'élève parfois jusqu'à l'éloquence pour exprimer le néant de la créature et l'absolue souveraineté de Dieu. Tel est le jugement qu'en porte Voltaire dans le Catalogue des écrivains du siècle de Louis XIV : « C'est, dit-il, un ouvrage -profond par les raisonnements, fortifié par beaucoup d'érudition et orné quelquefois d'une grande éloquence (2). » Mais il se moque, non sans raison, des éloges outrés que lui donnent les jansénistes surtout d'un passage de leur Dictionnaire historique où il est dit : « Boursier, semblable à l'aigle, s'élève en haut et trempe sa plume dans le sein de la Divinité.» •
Quel but se propose le P. Boursier? Il veut, dit-il dans la préface, défendre la doctrine de la grâce efficace, et découvrir son union et ses rapports, soit avec différentes vérités philosophiques, soit avec plusieurs points importants et capitaux de la religion. Ces vérités philosophiques sont principalement celles de Dieu unique cause efficiente, de la création continuée, et des causes occasionnelles. La démonstration de l'union des sentiments de Descartes et de Malebranche avec la doctrine de la grâce efficace, voilà par où nous intéresse l'ouvrage de V Action de Dieu sur les créatures. Comme Bossuet, mais avec moins de réserve,
(1) Réflexions sur la prémotion physique,
(2) Cet ouvrage a eu un grand retentissement dans les premières années du dix-huitième siècle ;. il a suscité de nombreuses discussions dont on peut voir le détail dans V Histoire et t'analyse du livre de l'Action de Dieu, 3 vol. iiltl2, 1753.
le p. Boursier suit jusqu'au bout le sentiment des thomistes, et soutient dans toute sa rigueur le système de la prémotion physique. Si la grâce ne consistait que dans des attraits, dans une impulsion morale, s'il était réservé à l'homme de se déterminer lui-môme, comme le prétendent les molinistes et les congruistes, ce serait l'homme, et non pas Dieu, qui opérerait en lui ce qu'il y a de meilleur. De deux parts, la plus grande serait donnée à rhomme, la plus petite serait laissée à Dieu. La science et la providence de Dieu dépendraient de l'homme ; la providence serait transportée de la créature au Créateur. Il faut donc admettre , non- seulement des secours qui agissent moralement, mais des secours qui agissent physiquement sur la volonté, c'est-à-dire, qui pénètrent jusqu'à l'essence et à la nature de la volonté, et qui opèrent la détermination elle-même, ou, en d'autres termes, il faut, selon Boursier, admettre des secours prédéterminants et non pas seulement concomiLants.
Tel est le système de la prémotion physique que le P. Boursier défend avec beaucoup de force et d'habileté, empruntant tour à tour des arguments à la philosophie, à la foi, à la nature de l'homme et à la nature de Dieu. Selon lui, ce système seul est vrai, parce que seul, en anéantissant l'orgueil de l'homme et en abaissant le libre arbitre aux pieds de la grandeur divine, il nous donne une juste idée de la grandeur de Dieu et de la dépendance des créatures : « La prémotion n'est pas de ces sentiments timides et superficiels qui craignent d'être approfondis et qui ne se sauvent qu'à la faveur des ténèbres. Je suis persuadé que plus nous pourrons pénétrer dans les replis les plus cachés de notre esprit et dans les nœuds les plus secrets qu'il a avec la souveraine intelligence, plus nous découvrirons la vérité de ce système (i). » Sans doute il n'eût pas manqué de s'appuyer sur l'autorité de Bpssuet, si le Traité du libre arbitre eût été déjà publié.
(1) Action de Dieu^ etc., t. f, p. 116.
Nul, mieux que Boursier, n'a mis dans tout son jour cette affinité, que déjà nous avons signalée, à propos de Port-Royal, entre une philosophie qui tend à dépouiller les créatures de toute activité, et une théologie qui sacrifie le libre arbitre à la grâce. Il montre très-bien Tharmonie du sentiment des nouveaux philosophes, c'est-à-dire des cartésiens et des malebranchistes, avec celui des thomistes. En effet, ces nouveaux philosophes enseignent que les corps, que 1^ volonté elle-même, ne sont que les causes occasionnelles du mouvement, dont Dieu seul est la cause réelle, physique, immédiate, le mouvement des corps n'étant que la production continuée de ces corps en divers espaces, dépend, comme leur repos, de la volonté de Dieu qui veut produire continûment un corps dans telle ou telle relation de voisinage avec certains corps. Non-seulement Dieu est la cause qui produit les mouvements, mais celle qui les détermine , puisque c'est lui qui les met en rapport avec les volontés de l'âme. Ainsi, d'après la métaphysique de Descartes et de Malebranche, il y a prémotion physique pour toutes les actions corporelles.
Serait-il donc possible que Dieu en fît moins pour le monde spirituel, infiniment plus noble que celui des corps? N'est-il pas le Dieu des esprits, comme le Dieu du ciel et de la terre? On objectera sans doute que l'esprit est plein d'activité, tandis que la matière est inerte. Le P. Boursier ne le nie pas; mais il tire précisément un nouvel argument, en faveur de son système, de cette différence de 1 âme et du corps. Les modalités du corps résultent de l'arrangement des parties, tandis quecellesdel'âme, qui est simple, sont les divers degrés d'être, avec lesquels Dieu la produit continuellement; c'est-à-dire des êtres qui s'ajoutent à notre être. Sans cesse il s'appuie sur cette confusion de l'être avec les manières d'être, de la faculté avec les actes, pour dénier à l'âme le pouvoir de produire une action quelconque. A moins de donner à l'âme la puissance créatrice, il prétend qu'on ne peut lui accorder le pouvoir de déterminer le sels.
cours de Dieu, parce qu'il faudrait qu'elle pût se donner à elle-même une première détermination qui serait un être nouveau ajouté à son être. Le mouvement le plus léger et le plus délicat, le plus petit acte, un souffle, pour ainsi dire, un rayon de volonté, est toujours un être ajouté à la puissance, et par conséquent doit être rapporté à Dieu seul. Malebranche objecte très-bien au P. Boursier que l'âme n'augmente pas plus en être, à mesure que ses perfections augmentent, qu'un morceau de cire n'augmente à mesure qu'on y dépose un plus grand nombre d'empreintes (I).
Mais si l'impossibilité de la production d'un être quelconque par la créature est une preuve invincible de la prémotion physique, le fait seul de leur conservation en présente une autre qui, selon le P. Boursier, n'est pas moins évidente. En effet, d'après le sentiment des nouveaux philosophes, la conservation d'un être n'est que la continuation de l'action par laquelle Dieu l'a créé, d'oîi il suit que Dieu crée l'âme avec toutes ses modalités, et qu'il nous prémeut physiquement à toutes nos actions.
Il tire encore d'autres preuves particulières de l'analyse de l'intelligence et de la volonté. Si toute connaissance est un degré d'être, il est évident que l'esprit ne peut se donner à lui-même aucune connaissance, et que toutes viennent.de Dieu. A l'appui de ce principe, il invoque la doctrine de la vision en Dieu de Malebranche. La connaissance des êtres finis présuppose nécessairement celle de l'infini ou de Dieu; or nous avons besoin que Dieu opère en nous la connaissance de lui-même. Comment l'esprit pourrait-il la foriher avec la connaissance d'êtres finis, dont il est impossible de tirer Têtre infini? Lorsque nous connaissons Dieu, c'est Dieu lui-même qui est l'objet immédiat de notre entendement. Pour plus de développement, le P. Boursier renvoie à Malebranche : « Je tranche court sur cette vérité si belle néanmoins et si lumineuse, parce qu'elle se trouve traitée d'une manière
(1) Réflexions sur la prémotion physique*
admirable et nouvelle daps les ouvrages d'un illustre auteur (1). »
Selon Boursier, comme selon Malebranche, c'est aussi Dieu qui nous donne la connaissance de l'étendue corporelle, en se découvrant lui*môme à nous comme principe et archétype de l'étendue corporelle. Il peut nous découvrir les corps en lui, puisqu'il contient en son essence tous les degrés d'être qui correspondent à l'essence de chacun d'eux, et il faut bien qu'il nous les y découvre, puisque la matière ne peut agir sur nous. C'est encore Dieu qui s' al produit en nous les sensations, par lesquelles nous c iiorons et diversifions les essences des corps que nous voyons dans son étendue intelligible. Ainsi Boursier admet, sans aucune restriction, la doctrine des idées de Malebranche.
De môme aussi que Malebranche, il trouve plus de clarté dans le corps que dans l'âme. L'idée de la matière contient toutes les modifications dont elle est susceptible, il suffit, pour les produire toutes, de procéder par retranchement et par division, comme sur une étoffe qu'oii découpe. Mais les modalités de l'esprit, qui sont des degrés de l'être, ne peuvent se connaître que par l'acquisition de ces nouveaux degrés. L'âme ne produit donc aucune idée ; toutes viennent de Dieu, toutes, pour leur formation, exigent une prémotion physique , enfin toutes se réunissent dans la connaissance de Dieu, que Dieu seul peut opérer en nous.
Boursier démontre ensuite que la prémotion physique n'est pas moins nécessaire pour les actions de la volonté que pour celles de l'esprit. Gomme Malebranche, il entend par la volonté l'amour qui nous entraîne vers le bien en général.Mais il ne suffit pas,dit-il, deconnaître pour aimer; l'amour est profondément distinct de la connaissance. Donc c'est encore un nouveau degré de réalité et d'être que l'âme ne peut se donner à elle-même, et qui exige, comme la connaissance, la prémotion physique. Ce n'est pas seulement cette impulsion générale, mais chacune de ses dé-
(1) Action de Dieu^ etc., 1. 1, p. 114.
terminations particulières qui dépendent de la prémotion physique. Si la volonté par elle-même pouvait, d'un amour général, former des amours déterminés, en s'appliquant à des objets particuliers, il suffirait à un esprit de connaître pour aimer, contrairement au principe, que l'âme ne peut se donner à elle-même aucun nouveau degré d*être. 11 attribue donc à la prémolion physique chaque volition, comme chaque connaissance, d'où il prend avautage contre tous les systèmes sur la grâce, autres que celui de la grâce efficace. Jamais, dit-il, la volonté n'agira avec la seule grâce versatile ou congrue, avec une grâce qui ne la pousse que moralement, qui n'opère pas physiquement le vouloir et l'amour. La grâce inefficace concomitante suppose déjà un acte ou un commencement d'acte volontaire. Ainsi, dans ce système, antérieurement à la première volition aidée par la grâce, il faudrait une autre première volition produite par l'âme elle-même, ce qui, selon le P. Boursier, est absurde. Comme toutes les vertus et toutes les passions se ramènent à la connaissance combinée avec l'amour, c'est Dieu qui les opère toutes en nous, de même qu'il opère la connaissance et l'amour.
S'élevant ensuite de la nature humaine à la nature divine, il y découvre encore de nouvelles preuves en faveur de la prémotion physique. Gesystème en effet lui paraît le seul en harmonie avec l'infinité de la nature de Dieu. Un Dieu qui cherche ingénieusement les moyens de faire exécuter ses desseins par les créatures, en les influençant avec adresse, en profitant avec art des occasions et des circonstances, n'est-il pas moins grand qu'un Dieu maître absolu, faisant tout ce qu'il veut par les volontés mêmes des hommes? Voici un Dieu qui opère, mais en laissant à la créature la libre disposition de son opération, un Dieu dont le secours n'est, par rapport à la volonté humaine, que celui du rameur par rapport au pilote ; voici en regard un autre Dieu qui tient lui-même le gouvernail, dont l'opération maîtrise la créature, et qui manie notre volonté comme le potier l'argile? De quel côté y a-t-il plus de perfec-
tion et de grandeur? Autant on affranchit la créature, autant on rabaisse la majesté souveraine de Dieu. La science infinie et la providence, tels sont les deux grands attributs par lesquels Dieu nous regarde. Devons-nous les mettre dans la dépendance de la volonté créée, ou bien plutôt ne devons-nous pas y voir la preuve d'une telle dépendance de cette volonté, qu'en toutes ses actions elle ait besoin d'une prémotion physique? Selon le P. Boufsier, il n'y a pas à balancer.
Dieu est doué d'une science infinie. Où peut-il puiser cette science à l'égard des choses futures et surtout à l'égard des actions libres de la volonté? Ce ne peut êlre que dans son essence,dans les créatures elles-mêmes, ou dans ses décrets. Il ne les connaît pas dans son essence, car tout ce qui est déterminé à une seule chose, par l'essence divine, est aussi ferme et invariable que l'essence elle-même, et en conséquence l'indifférence de la volonté serait détruite. Dieu connaîtra*t-il donc, en les voyant dans les créatures, les choses futures et contingentes? Mais cela n'est pas digne de lui. Dieu, en qui les créatures voient tout ce qu'elles connaissent, comme dans un miroir, parce qu'il est le principe et l'archétype de tous les êtres, serait-il donc obligé à son tour de consulter les créatures? Dans ses décrets seuls se trouve le fondement de sa science infinie. Il ne connaît les créatures que comme ses ouvrages ; s'il sait le futur, c'est qu'il voit ce qu'il doit opérer un jour. En toutes choses, il ne voit que lui-même, il n'a qu'une science, celle de lui-môme et de ses décrets. Tout ce chapitre est un commentaire des paroles célèbres de saint Augustin, prœscivU quœ ipse erat facturus.
De l'idée de la providence. Boursier déduit encore un autre argument en faveur de la prémotion physique. Selon lui, par tout autre système, la providence est abaissée. II convient à Dieu d'ordonner, de déterminer, et non pas seulement de coopérer et d'exécuter. Dans le système des secours prédéterminants, la nature tient le gouvernail, tandis que Dieu n'apparatt que pour la seconder, ce qui
est enlever la providence à Dieu pour la transporter aux créatures. A Dieu seul il appartient de déterminer et d'ordonner les créatures spirituelles en tout état et en toute situation. Or, il ne peut le faire que par la prémotion physique.
Mais sur la question delà fin et des voies de la providence, Boursier, comme Fénelon, est l'adversaire de Malebranche. Pour affranchir Dieu de la loi du meilleur, il renverse les fondements mêmes de l'optimisme. Dieu ne peut avoir d'autre fin que lui-môme et sa propre gloire; il s'aime nécessairement tel qu'il est, comme le principe et la source de tous les êtres, et il aime nécessairement en lui le droit qu'il a de prononcer sur l'existence ou la non-existence des créatures. Mais il ne s'ensuit pas qu'il crée nécessairement, car il exerce et manifeste également ce droit, et son empire souverain sur les êtres, soit qu'il crée ou qu'il ne crée pas. Création et non création sont donc, selon Boursier, deux moyens parfaitement égaux, par rapport à sa fin, deux moyens à l'égard desquels il demeure souverainement indifférent et libre. Mais, à supposer qu'il crée, ne devra-t-il pas créer le meilleur possible ? Selon Boursier, comme selon Fénelon, il y a un meilleur, par rapport aux créatures, mais il n'y en a pas par rapport à Dieu, tout étant égal au regard de sa grandeur infinie. Il lui est égal de créer, ou de ne pas créer tels ou tels êtres qui augmentent ou diminuent la perfection de l'univers, il lui est égal de créer un monde plus ou moins parfait. Il faut distinguer entre son action et l'eiFet -qui la suit. Son action sera toujours divine, car son action, c'est lui-même; mais il n'en est pas de môme de l'effet qui n'a qu'une ressemblance éloignée avec sa cause, et qui toujours, quel qu'il soit, en demeure à une distance infinie.
Le P. Boursier s'élève, comme Arnauld, contre la simplicité et la généralité des voies. Loin que les voies de Dieu soient les plus simples, elles lui paraissentau contraire fort composées. Il reproche aux voies générales de faire dépendre le Créateur des créatures, de ne lui épargner, mal-
gré rintervention des causes occasionnelles, et quoi que prétende Malebranche, aucune volonté particulière, et de ne rendre aucunement raison des défauts et des imperfections de ce monde : « Quelle idée de Dieu ! Il souhaite et il n'accomplit pas, il n'aime point les monstres et il en fait; il n'atteint pas dans ses ouvrages à la perfection qu'il désire, il ne peut faire un ouvrage sans défauts, il ne peut faire un ouvrage où les défauts n'abondent, sa sagesse borne sa puissance. Étrange idée de Dieu ! un être impuissant, un ouvrier peu habile, une sagesse de contrainte, un souverain qui ne fait pas ce qu'il veut, un Dieu malheureux (1) I » Pourquoi donc s'écarter de la doctrine ancienne et se jeter dans de si grands et si terribles inconvénients?
Le P. Boursier n'attribue pas seulement les actions bonnes, mais les actions mauvaises elles-mêmes, à la prémotion physique. Ce serait , dit-il , borner étrangement la conduite de Dieu sur le genre humain que de la réduire à la production des actions saintes, dont le nombre est incomparablement moindre que celui des actions mauvaises. Il faut savoir percer à travers tant de crimes pour apercevoir la main de Dieu qui, sans opérer le crime, sait tellement gouverner les volontés criminelles, qu'elle les réunit pour former un seul tout, et un dessein tros-suivi et très-proportionné. Il y a de l'être dans l'action par laquelle on pèche, comme dans une action sainte. Ne pas rapporter à Dieu cet être, ce rei^te de bien qui subsiste, môme dans le péché, serait un vrai manichéisme. Néanmoins, selon Boursier, Dieu, à rigoureusement parler, n'opère pas le péché en nous. Car, dans le péché, l'acte est défectueux et l'être est accompagné d'une privation, qui n'est point le fait de l'opération de Dieu, mais bien le fait de la créature. Dieu n'est ni cause efficiente, ni cause déficiente du péché, parce que le formel du péché consiste en une privation, en un défaut qui ont leur source dans la volonté même de la créature.
(1) Action de Dieu, t. II, p. 79.
Cotnoie conséquence de la prémotion physique, le P. Boursier admet la prédestination gratuite dans ce qu'elle a de plus rigoureux. Ce sont deux matières qui se tiennent; ce qu'on a dit de Tune, il faut le répéter de Tautre. La prédestination est la préparation que Dieu a faite de sa grâce dans ses conseils éternels, tandis que la prémotion physique est le don actuel de cette grâce dans le temps. Voilà l'unique différence entre Tune et l'autre. La conversion des pécheurs, la persévérance des justes ne sont que l'accomplissèment des décrets éternels. Ce qui parait le plus dur en cette matière de la prédestination gratuite, c'est que Dieu décide en premier de notre sort, et qu'il en décide de luimôme^ sans puiser dans notre libre arbitre le motif de sa décision. Mais, selon le P. Boursier, ce prétendu inconvénientestdanstouslessystèmes, même danslepélagianisme; car dans tous. Dieu tient entre ses mains les clefs de la mort et de l'enfer, dans tous il est le souverain arbitre de notre vie, et conséquemment de notre destinée.
Le P. Boursier a néanmoins la prétention de conserver intacte la liberté. Il proteste sans cesse de sa ferme croyance au libre arbitre dans l'homme et au mérite des bonnes œuvres. Comme Bossuet, il affirme que Dieu tout-puissant peut faire que la volonté soit libre en nous^ tout en l'opérant lui-même. Malebranche relève bien une si manifeste contradiction : u J'avoue que je n'ai pas assez de force d'esprit pour comprendre la force de ce raisonnement. Il me parait que je raisonnerais de la même façon si je faisais celui-ci : Dieu est tout-puissant; il peut donner aux corps telle figure qu'il lui plaît ; or, il veut qu'une boule de cire soit cubique, sans agir sur sa rondeur; donc, elle deviendra cubique, sans rien perdre de sa parfaite rondeur, puisque le Tout-Puissant le veut ainsi (1). »
Mais le P. Boursier ne veut voir que les avantages de cette doctrine pour la grandeur et la souveraineté absolue de Dieu : « Avec cette doctrine, nous avons un Dieu qui
(1) Réflexions sur la prémotion physique»
agit en maître et qui préside à notre cœur, qui le tient sous sa main, qui donne la règle et la mesure à tous nos mouvements, qui détermine notre volonté, sans la nécessiter, qui met en œuvre nos pouvoirs, sans y donner atteinte, qui, par une opération aussi douce qu'elle est puissante, décide de notre sort sans nous ôter l'avantage d'en décider nous-mêmes. En un mot, ce sentiment nous fait envisager Dieu en toutes choses, Dieu dans notre espril, Dieu dans notre volonté. Dieu dans nos actions, Dieu dans nos déterminatioïis, et nous le fait envisager comme agissant en Dieu, c'est-à-dire, en arbitre souverain de tous les êtres (1). »
A l'instigation des jésuites, Malebranche, vieux et souffrant, répondit au P. Boursier par les Réflexions sur la prémotion physique y son dernier ouvrage (2), l'année même de sa mort. L'auteur de V Action de Dieu sur les créatures fonde sa doctrine sur les sentiments des nouveaux philosophes, et en particulier sur ceux de Malebranche. Mais Malebranche se plaint d'avoir été mal interprété, il fait la guerre à la prémotion physique du P. Boursier, et prend contre lui, de même que contre Arnauld, le rôle de champion de la liberté. Il l'accuse de ne laisser subsister du libre arbitre que le nom, il oppose son sentiment à celui de saint Augustin et au concile de Trente. Il admet bien une prémotion physique au regard de la volonté en général, mais non au regard du consentement de la volonté à tel ou
(1) Tome Iw, p. 47.
(2) Voici ce que dit Tautenr de la préface historique de V Histoire et analyse de F action de Dieu sur les créatures : « Le P. Malebranche pouvait se flatter d*ayoir trouvé dans l'auteur de V Action de Dieu un grand défenseur de ses beaux principes sur la vue des objets en Dieu. Dans la troisième et quatrième section, ils sont exposés, soutenus, étendus et mis dans un nouveau jour. Mais les deux sections suivantes renferment une réfutation de ce Père sur les causes occasionnelles, sur la Providence, sur les causes de l'incarnation de Jésus^Christ et sur la prédestination et la grâce. Cependant M. Boursier s'est abstenu de nommer ce Père, ni même de citer ses écrits. Quelque gré qu'on dût lui savoir de ces ménagements, les jésuites firent presser Malebranche d'écrire contre lui. »