CHAPITRE XVII
luflaence de la philosophie de Malebranche. — Grands seigneurs et dames malebranchistcs. — Conférences malebranchistes. — Mathématiciens malebranchistes. — Le marquis de l'Hôpital, Carré, Renaud d*Élisa~ garai, etc. — Malebranchistes dans TOraioire. — Le P. Thomassin. — Cartésianisme et malebranchisme sous le voile de Platon et de saint Augustin. — Le P. Thomassin historien de la philosophie. — La raison, verbe de Dieu, prouvée par le consentement de tous les grands philosophes de l'antiquité. — Prédilection pour Platon et son école. — La théorie platonicienne des idées interprétée avec la vision en Dieu de Malebranche. — Intervention de Dieu dans toutes nos connaissances. — Commentaire cartésien des preuves de l'existence de Dieu données par les Pères de l'Église. — Le P. Bernard Lamy. — Sa vie, ses ouvrages. — Attachement courageux à Descartes et à Malebranche. — Dernière édition de ses Entretiens sur les sciences. — Éloge de Descartes et de Malebranche. — Démonstration de la vérité de la morale chrétienne d'après les principes de Malebranche, — Michel Levassor. —tLe P. Claude Ameline. — Le P. Quesnel. — Le P. Boche. — Traité sur la nature de rame, — Béfutation de Locke et de Condillac
Nous allons maintenant passer en revue les cartésiens qui ont suivi le drapeau de Malebranche, et qu'on peut distinguer du gros de l'école par le nom de malebranchistes. Ils ont été plus nombreux, et ils méritent plus d'attention que n'ont paru le croire plusieurs historiens de la philosophie.
« Ce système, dit Fontenelle, quoique si intellectuel et si délié, s'est répandu avec le temps et le nombre de ses sectateurs fait assez d'honneur à l'esprit humain, etc. Jamais philosophe, sans en excepter Pythagore, n'a eu des disciples plus persuadés (1). » Malebranche a eu en effet
(1) Éloge de Malebranche.
m INFLUENCE DE L\ PHILOSOPHIE DE MALEBRANGHE. 329
un grand nombre de disciples dévoués et enthousiastes, depuis la fin du dix*septième siècle jusqu'à celle du dixhuitième. Il convenait mieux que Descartes, comme nous l'avons déjà remarqué, aux âmes tendres et pieuses, d'autant plus attirées vers une doctrine qu'elle se présentait avec un plus haut caractère de spiritualité. Dans le monde et dans les ordres religieux, parmi les feapnes, et parmi les membres de TAcadémie des sciences, partout à cette époque, nous trouvons des malebranchistes (i).
La princesse Elisabeth et le prince de Condé furent les admirateurs, sinon les disciples de Tauteur de la Recherche de la Vérité (2). Mettons à leur suite le duc de Chevreuse, pour lequel Malebranche composa les Conversations chrétiennés, le marquis d'Allemans, cet ami si dévoué, ce disciple si enthousiaste, et le duc de la Force cité parle père André. Aux grands seigneurs nous pouvons joindre de grandes dames, telles que les duchesses d'Épernon et de Rohan, la marquise de l'Hôpital, louée par Leibniz, mademoiselle deVer- Ihamont, et madame d'Aubeterre qui, d'après le père André, furent de véritables disciples de Malebranche. Madame de Grignan n'était pas moins passionnée pour Malebranche que pour Descartes, ni moins familière avec la Recherche qu'avec la Méthode ou les Méditations. Sa mère lui écrit : a J'ai pris les Conversations chrétiennes; elles sont d'un bon cartésien qui sait par cœur votre Recherche de la Vérité (3). » Mademoiselle de Launay (4) rapporte, dans ses
(1) Éloge de Malebranche. ^
(2) Voir dans le chapitre sar la vie de Malebranche, ce que noua avons dit de ses relations avec la princesse Elisabeth et le prince de Gondé. Arnauld^ dans quelques-unes de ses lettres, prétend avoir fait revenir le prince et M. le duc son fils sur le compte de Malebranche ; mais, dit le P. Âdry, il est suspect ; les mémoires qui nous servent de guide n'apprennent rien de pareil.
(8) Tome VI, p. 319, édit. Montmerqué. Les Conversations chrétiennes avaient ptfru sans nom d'auteur ; madame de Sévigné ne savait pas alors qu'elles fussent de Malebranche.
(4} « Mademoiselle de Silly m'ouvrit un nouveau champ, ^lle faisait une espèce d'étude de la philosophie de Descartes. Je me livrai avec un
Mémoires, qu'elle étudiait au couvent, avec plusieurs de ses compagnes, la Recherche de la Vérité et qu'elle se passionnait pour le système de Fauteur. Dans la correspondance du père André il est plusieurs fois question de daines, et même de religieuses malebranchistes.ËnûnFontenelle nous apprend quelemathématicienCarré,rélèvedeMalebranche, et un des propagateurs les plus zélés de sa doctrine, eut beaucoup de dames pour disciples (1). Aussi Malebranche, d'aprèsle père André, avaitcoutume dédire quelesfemmcs, plus dégagées de préjugés, savaient mieux lire ses livres. Tous les samedis, dans l'hôtel de mademoiselle de Vailly, parente de Malebranche, il y avait des conférences où se réunissaient des malebranchistes, sous la présidence de Miron, pour discuter et défendre les ouvrages de leur maître. On y voyait le jésuite Aubert qui les savait par cœur, le mathématicien Saurin, le père Germon, l'abbé de Cordemoy. Le père André put y assister quelquefois (2). Quant à Malebranche, il y paraissait rarement, aimant mieux la solitude et la méditation, et se souciant peu de se montrer dans le monde (3).
Il eut aussi des disciples dans le clergé et dans les ordres
extrême plaisir à cette entreprise. Je lus avec elle la Recherche de la vérité et me passionnai du système de l'auteur. » Mémoires, 3 vol. in-12. Londres, 1755, t. l'^', p. 19.
(1) « Je ne sais pjir quelle destinée particulière il eut beaucoup de femmes pour disciples. En général il faisait cas des femmes, même par rapport à la philosophie, soit qu'il les trouvât plus dociles parce qu'el.es n'étaient prévenues d'aucunes idées contraires, et qu'elles ue cherchent qu'à entendre et non à disputer, soit qu'il fût plus content de leur attachement pour ce qu'elles avaient une fois embrassé, etc. Outre les femmes du monde il avait gagné aussi des religieuses encore plus dociles, plus appliquées, plus occupées de ce qui les touche. » Éioge de Carré.
(2) Recueil de pièces fiigiiives, p9J- Tabbé Archimbault, 1717, t. UI, art. VI.
(3) Le P. André et le P. Aubert lui demandant un jour pourquoi il ne venait pas plus souvent chez sa nièce, il répondit : « Pourquoi voulezvous que J'y aille? Apparemment pour faire dire à mon arjsLvée : Voilà la béte. » Gamot est rapporté par M. Charma, !«• vol., p. 7 de son oavrage aur le P. André.
religieux, chez les bénédictins, chez les jésuites eux-mêmes, et surtout dans l'Oratoire. C'est dans la partie jeune du clergé, plus accessible aux idées nouvelles^ qu'il fit le plus grand nombre de prosélytes, si nous en croyons Arnauld qui se raille en plusieurs endroits des jeunes abbés maiebranchistes.
Mais on s'étonnera peut-être encore davantage du grand nombre de ses admirateurs et de ses partisans dans le sein même de l'Académie des sciences, d'après les témoignages de Fontenelle. Nommons d'abord le marquis de l'Hôpital qui, «ayant jugé, dit Fontenelle, par le titre de la Recherche que son auteur devait être un excellent guide dans les sciences, prit ses conseils, s'en servit utilement et se lia avec lui d'une amitié qui dura jusqu'à la mort (i). »> Malebranche fut un des promoteurs de la science des infiniment petits, etavait excité l'Hôpital à s'y plonger (2). Élève et ami du grand oratorien, propagateur enthousiaste de sa doctrine, le mathématicien Carré, de l'Académie des sciences, mérite aussi une place dans cette histoire. Abandonné par son père, à cause de son refus d'entrer dans les ordres pour lesquels, malgré sa piété, il crut ne pas avoir de vocation, il fut recueilli par Malebranche . « Sa mauvaise fortune, dit Fontenelle, produisit un grand bien. Il cherchait un asile et il en trouva un chez le R. P. Malebranche qui le prit pour écrire sous lui. De la ténébreuse philosophie scolastique, il fut tout d'un coup transporté à la source d'une philosophie lumineuse et brillante ; là il vit tout changer de face et un nouvel univers lui fut dévoilé. Il apprit sous un grand maître les mathématiques et la plus sublime métaphysique, et en même temps il prit pour lui un tendre attache-
0) Éloge du marquis de V Hôpital,
(2) Saint-Simon en annonçant sa mort ajoute : « Je le remarque par la grande réputation qn*il s'était acquise parmi tous les savants de l'Europe, grand géomètre, profond eu algèbre et dans toutes les parties des mathématiques, ami intime et d'abord disciple du P. Malebranche, et si connu lui-même par son livre Des infiniment petits. » Mémoires, vol. IV, p. 140.
ment qui fait Téloge du mallre et du disciple. » Après avoir été neuf ans à cette école excellente, il en sortit par le besoin de se faTe quelque établissement, et se mit à donner en ville des leçons de mathématiques et de philosophie, mais surtout, dit Fontenelle, de cette philosophie dont il était plein. «Il tâchait de faire en sorte que toute la géométrie ne fût qu'un degré pour passer à sa chère métaphysique ; c'était elle qu'il avait toujours en vue, et sa plus grande joie était de lui faire quelques nouvelles conquêtes. » Il avait le don d'y réussir, et il gagna à Maiebranche bon nombre d'adeptes, surtout parmi les femmes les plus distinguées et du plus haut rang (i).
Grâce à son crédit auprès des grandes dames ses élèves, Carré obtint, en i696, pour les Entretiens sur la mort, et pour la 2' édition des Entretiens métaphysiques, un privilège qui, depuis le traité de la Nature de la grâce, avait été refusé à tous les ouvrages de Malebranche (2).
Renaud d'Êlisagaray, habile mathématicien et ingénieur, soldat intrépide qui bombarda Alger avec desgaliotesà bombes de son invention, fut un disciple non moins fidèle et non moins zélé de Malebranche^ non-seulement en métaphysique, mais dans la religion, dans la morale et la pratique de la vie. Jamais, dit Fontenelle, malebran-
(1) Cet éloge de Carré est un des meilleurs de Fontenelle. Nulle part peut-ôtre il n'a peint son héros avec plus de sympathie et plus de charme, avec des traits plus fins et plus délicats, non sans y mêler, comme dans YÉloge de Malebranche, quelque légère teinte d'ironie. Après avoir dit que Carré n'abandonnait pas ses principes à moitié chemin et qa'ii les suivait jusqu'au bout dans la conduite de sa vie et dans ses mœurs, comme dans la théorie, il ajoute : « Sa métaphysique lui faisait mépriser les causes occasionnelles du plaisir et l'attachait à leur seule cause efficace ; l'amour de l'ordre imprimait la justice dans le fond de son coaur et lai rendait tous ses devoirs délicieux. »
(2) Vie de Malebranche ^ par le P. Andréa mss. de Troyes. Malade sur la fin de ses jours et incapable de tout emploi utile, Carré trouva une retraite chez le conseiller Chauvin, grand ami -de Malebranche. 11 y mouruc, en 1711, avant son maître, avec la fermeté, dit Fontenelle, que peuvent donner la philosophie et la religion réunies.
chiste ne Ta été plus parfÉ^îtement : « 11 y a apparence que M. Renaud lut la Recherche de la vérité dès qu'il fut en état de la lire. Son goût pour ce fameux système et son attachement pour la personne de Tauteur ont toujours été si vifs qu'on ne les saurait croire fondés sur une impression trop ancienne. Quoi qu'il en soit, jamais malebranchiste ne Ta été plus parfaitement, et comme l'on ne peut Tôtre à ce point sans une forte persuasion des vérités du christianisme et, ce qui est infiniment plus difficile, sans la pratique des vertus qu'il demande, M.Renaud suivit le système jusque-là (1). »
Pierre de Montmort, l'auteur de l'essai d'Analyse des jeux de hasard, avait aussi reçu de Malebranche, dont il fut l'ami, cette double empreinte, philosophique et religieuse (2). Le P. Adry cite Varignon comme un ami et un partisan de Malebranche. Pontenelle, d'ailleurs, nous dit dans son Éloge : « L'incertitude éternelle, l'embarras sophistique, l'obscurité inutile, et quelquefois aifectée, de la philosophie de l'école, aidèrent encore à lui faire goûter la clarté, la liaison, la sûreté des vérités géométriques. La
(1) Étant tombé malade, en 1719, d'une rétention d'urine, aux eaux de Fougues, il poussa la fidélité à Malebranche jusqu'à vouloir se traiter comme lui par une grande quantité d'eau prise à l'intérieur. H en prit tant, qu'au dire des médecins, d'après Fontenelle, il se noya. Sa mort ne fut pas moins édifiante que celle de Carré et de leur commun maître. « La mort de cet homme, qui avait passé une assez longue vie à la guerre, dans les cours, dans le tumulte du monde, fut celle d'un religieux dc'la Trappe. Persuadé de la religion par la philosophie, et incapable par son caractère d'être faiblement persuadé, il regardait son corps comme un voile qui lui cachait la vérité éternelle, et il avait une impatience de philosophe et de chrétien de le voir déchiré. » (Éioge de Renaud d^ÉUsa-garay.)
(2) Son père l'avait laissé, à vingt-deux ans, maître d'une fortune considérable : « Mais la Recherche de la vérité et les autres ouvrages de la même main, les conseils de l'auteur qui l'avaient engagé dans l'étude des mathématiques, prévinrent les périls d'un état si agréable. Il n'avait pas des goûts faibles ni des demi-volontés, il se plongea entièrement dans la philosophie et les mathématiques ; il vivait dans un désert puisqu'il ne voyait plus que ses pareils. » Fontenelle, Éhge de Pierre de Montmort^
géométrie le conduisit aux ouvrages de Deseartes et il y fut frappé de cette nouvelle lumière qui de là s'est répandue sur le monde entier. » A cette liste des amis et des admirateurs de Malebranche, dans V Académie des sciences, il faut encore ajouter les noms de l'abbé Gatelan, de Saurin, de Privât de Molières, habiles géomètres qui furent, avec Mairan, les derniers défenseurs des tourbillons de Descartes. Nous aurons occasion de parler plus amplement de Mairan dans la suite de cette histoire de la philosophie de Malebranche.
De TAcadémie des sciences, allons à l'Oratoire, et passons en revue les prosélytes que gagna Malebranche dans le sein même de son ordre.
Nous avons vu qu'il y avait dans l'Oratoire une tendance idéaliste et cartésienne antérieure à la Recherche de la vérité» Mais si Malebranche n'est pas l'auteur de cette tendance, il raffermit et la développa par l'éclat de ses doctrines et le succès de ses écrits. Désormais la plupart des régents de philosophie de la congrégation, dans leurs cahiers et dans leurs ouvrages, unissent Malebranche à Descartes, en les dissimulant plus ou moins sous les noms de Platon et de saint Augustin. Celui qui dans l'Oratoire a représenté, avec le plus d'autorité et d'érudition, cette tendance platonicienne et augustinienne où se cache l'attachement aux nouveaux philosophes, est le P. Thomassin, confrère de Malebranche (i). Le P. Thomassin est mort, il est vrai, la même année qu'André Martin, mais tous ses
(1) Né à Aix, en Provence, en ICIQ. Entré à quatorze ans à Paris dans la congrégation de l'Oratoire, il y passa soixante ans. A trente ans, il fut envoyé à Saumur où il enseigna la théologie avec un grand succès, en remontant aux sources mêmes de la science sacrée, aux Pères et aux Écritures, et en combattant les théologiens de Tuniversité protestante. De Saumur il fut appelé à Paris, au séminaire de Saint-Magloire, où il con> tinua pendant quatorze ans, avec le plus grand éclat, ses conférences de théologie positive. îl passa le reste de sa vie, do 1668 à 169&, à composer de nouveaux ouvrages sur le dogme et sur la discipline. (Voir l'éloge da P. Thomassin dans le Journal des savants^ année 1696, p. 122. — Voir aussi une thèse do M. Lescœur. Paris, 1862, in-8.)
écrits philosophiques sont postérieurs de plusieurs années aux principaux ouvrages de Malebranche et, quoiqu'il ne nomme ni Malebranche ni même Descartes, à cause sans doute des interdictions dont ils étaient l'objet, il est impossible d'y méconnaître la double influence de l'un et de l'autre. Le nom et les ouvrages du P. Thomassin sont cités avec honneur dans la plupart des discussions théologiques de la fin du dix-septième siècle, à cause de son esprit de conciliation et de sa vaste érudition. Le cardinal Gerdil, dont les doctrines présentent beaucoup d'analogie avec le P. Thomassin, le cite, après saint Augustin, comme une des plus considérables et des plus décisives autorités en faveur de Malebranche. Le P. Thomassin serait sans doute plus connu dans l'histoire de la philosophie cartésienne et malebranchiste, si la plupart de ses ouvrages n'étaient écrits en latin, et s'il n'avait pas beaucoup trop môle la philosophie à la théologie.
La Méthode d'enseigner chrétiennement et solidement la philosophie (I) est le seul ouvrage purement philosophique qu'il ait écrit. Cet ouvrage fait partie d'une série de traités sur la méthode à suivre dans les différentes parties de l'enseignement, pourTétude despoëtes et celle des historiens profanes. Mais on retrouve les mêmes doctrines philosophiques dans ses autres traités sur la méthode, et toute une théodicée dans le De Deo Deique proprietatibus^ . qui n'est qu'une partie de son grand ouvrage sur les dogmes théologiques (2).
l\ semble que le P. Thomassin ait pour but principal de confirmer, par l'histoire tout entière de la philosophie, et par les témoignages accumulés des grands philosophes de l'antiquité et des Pères de l'Église, la doctrine de cette raison universelle et divine qui tient une si grande place
(1) Gros in-8. Paris, 1865.
(2) Dogmata theologica^ 3 vol. in-folio, comprenant trois traités :1e premier, de rincaraatioD, qui parut en 1680; le second, de Dieu et de ses attributs, en 1684 ; le troisième, sur les prolégomènes de la théologie, en 1089.
dans la philosophie de Malebranche. Par cette raison universelle il explique Tunité qu'il croit découvrir dans la philosophie ancienne touchant les grandes vérités de l'existence de Dieu, de la providence, de l'immortalité, du bien et du mal moral, des châtiments et des récompenses après cette vie. Pour faire remonter à Adam toute philosophie, il rattache au peuple de Dieu, comme à une môme souche, les rameaux épars de l'antiquité païenne, non dans le but de sacrifier la raison à la révélation, mais dans celui de montrer la révélation et la raison concourant ensemble à la formation des grandes vérités philosophiques. Le P. Thomassin ne craint pas d'affirmer que la raison eût été capable de porter ces vérités à elle seule par la lumière naturelle. Après avoir fait admirer la pureté de la morale de Platon, de Zenon, d'Épictète et ses rapports avec l'Évangile, il ajoute : « On aurait peut-être de la peine à croire que la philosophie eût pu arriver à une morale si sublime, et si semblable à celle de TÉvangile, si nous n'avions pris soin d'inculquer cette vérité que c'est la môme sagesse éternelle qui a dicté la loi évangélique et qui avait écrit la loi naturelle dans le fond des è^mes raisonnables. Or, le premier principe delà lumière de la raison et de la loi naturelle, aussi bien que de celle de l'Évangile, est que sur toutes les natures intelligentes règne une loi de vérité et de justice, et une sagesse toute-puissante de qui elles relèvent et à qui elles sont essentiellement soumises (i). »
De môme qu'il préfère saint Augustin à tous les autres Pères de l'Église, de même, entre tous les philosophes, ceux-là ont ses prédilections qui ont fait la plus grande part à cet élément divin de la raison, c'est-à-dire Platon et ses disciples, auxquels il joint Plotin, Proclus et les néoplatoniciens. D'après Cicéron, il les appelle les philosophes patriciens (2), les seuls vrais philosophes, et il
(1) Méthode pour enseigner chrétiennement la philosophie^ 3« partie^ chap. tv.
(2) « Licet concurrant plebeîi omnea philosophi (sic enim il qui a I4a*
leur emprunte les citations dont il remplit ses ouvrages. S'il ne repousse pas entièrement Aristote, c'est qu'il se persuade qu'Aristote s'éloigne beaucoup moins de Platon qu'on ne le pense communément. Mais il lui reproche de tout donner au raisonnement et rien à la tradition, à laquelle Platon avait tant déféré : « Aristote, dit-il, ne voyagea jamais en Orient, négligea les traditions qui en venaient et se priva de la plus belle lumière de la philosophie, qui est la connaissance même de la personne de la sagesse éternelle. »
Dans cette grande philosophie platonicienne, il voit non-seulement les plus hautes vérités de la métaphjsi* que, mais une préparation au christianisme tout entier, aux dogmes particuliers de la théologie chrétienne, et à la prédestination gratuite elle-même. Il revient sans cesse sur cette question des rapports du platonisme et du christianisme dans la Méthode pour enseigner chrétiennement la phi-losopkie et dans le De Deo ejusqueproprietatibus. Ce désir de retrouver toute la théologie |chrélienne dans Platon égare en plus d'un point et aveugle sa critique. On reconnaît facilement la trace de la vision en Dieu de Malebranche dans la façon dont il interprète la théorie platonicienne des idées.
Platon, selon Thomassin, ne mettait pas les idées dans le monde, mais dans l'intelligence du Dieu créateur, comme types étemels et immuables, d'après lesquels toutes choses ont été faites, et toute justice se mesure. Gomment se fait-il qu'interrogés sur les premiers principes, nous répondions comme s'ils nous étaient connus depuis longtemps, quoique aucun sens corporel ne nous en ail jamais rien appris? Suivant le P. Thomassin, on ne peut l'expliquer que par l'une de ces trois hypothèses : ou bien nous avons connu ces vérités dans une vie antérieure, ou bien les images en ont été empreintes dans nos âmes par Dieu,
tone et Socrate et ab ea famlliu dissident appellandi yidectar)* » Cicero« Tuscuh disputât,, libè I*
en même temps qu'il les liait au corps, ou bien ces vérités subsistent éternellement dans le verbe divin, et sont continuellement présentes à toutes les natures intellectuelles, quand elles veulent s'y appliquer, comme la lumière du soleil visible est toujours présente aux yeux de notre corps, qui .lui sont aussi proportionnés que notre entendement à la lumière intelligible du Verbe. Or, il s'arrête à cette dernière hypothèse, qui, selon Thomassin, est celle de Platon.
Avec Malebranche, en même temps qu'avec Platon et saint Augustin, ilconsidèreDieucommela vérité etla beauté première, par laquelle est vrai tout ce qui est vrai, par laquelle est beau tout ce qui est beau. Il met en Dieu le lieu des idées, il explique comment l'âme passe du monde sensible et imparfait à l'intelligible et à l'absolu, il montre la parenté naturelle qui l'unit à Dieu par la connaissance des vérités immuables qui sont Dieu même. Dieu intervient dans toutes nos connaissances; toutes nos connaissances ont nécessairement de Dieu et de l'homme, voilà une des grandes vérités que le P. Thomassin se plaît à développer. Il y a, dit-il, deux lumières dans toute opération intellectuelle, lumen illuminans^ ou lumière dans les idées de Dieu, et lumen illuminatum, ou lumière des idées en nous. Il conclut que c'est en Dieu que nous voyons la vérité, et non pas en nous, comme le voudrait saint Thomas. En faveur de l'existence des idées en Dieu et de la raison divine éclairant tous les esprits, il multiplie, sans beaucoup de discernement et de critique, des textes de toute sorte qu'il emprunte non-seulement à Platon, mais à tous les néo-platoniciens, et même àDenys l'Aréopagite.
On reconnaît aussi un cartésien et un malebranchiste dans la manière dont il commente les preuves de l'existence de Dieu données par les Pères de l'Église (1). S'il ne rejette pas la preuve physique, il la tient comme bien infé-
(I) De Deo Deique proprie taiihus.
rieiire à la preuve de Texistence de Dieu par son idée. L'âme trouve en elle, indépendamment de tout enseignenient, une sorte de connaissance anticipée de Dieu, une idée de Dieu résultant de la présence continuelle de son objet, qui nous prévient sans cesse et nous pénètre malgré nous. Telle a été, selon le P. Thomassin, la conviction des maîtres de la philosophie profane. En faveur de Tuniverr salité de cette idée, il invoque le témoignage de Gicéron e des Pères de l'Église. S'il y a des athées dans Tordre moral, il n'y en a fpas dans Tordre intellectuel. L'idée de l'être souverainement parfait n'est ni adventice ni factice, elle est née avec nous, elle est un fruit sponlané de notre nature. L'âme pourrait douter de toutes choses, mais non qu'elle est, qu'elle possède certaines idées, parmi lesquelles celle de Têtre souverainement parfait, auquel ne manque aucune perfection, et auquel, en conséquence, appartient Texistence. Seule entre toutes, cette idée enferme nécessairement Texistence, de même que le cercle l'égale distance de tous ses points au centre.
Dans tous les poëtes, comme dans tous les philosophes deTantiquité, le P. Thomassin retrouve des témoignages en faveur d'un Dieu unique, raison universelle de tous les esprits, suprême loi de vérité, de justice et de beauté, et remplissant de sa présence le monde son ouvrage. Tel est le point de vue auquel il recommande de les enseigner et de les étudier, pour les enseigner et les étudier chrétiennement (1).
Malgré les défauts d'un éclectisme trop superficiel et trop indulgent, il faut savoir gré au P. Thomassin de ce grand travail d'érudition philosophique pour rattacher, non pas seulement à saint Augustin, mais à toute l'école platonicienne, les nouvelles doctrines de Descartes et de Maiebranche.
Comme le P. Thomassin, le P. Bernard Lamy s'est si- Ci) Méthode (Tétudier et d'enseigner chrétiennement et solidement les poètes, in-8. Paris, 1681.
340 PBILOSOPHIE CARTÉSIENNE.
gnalé dans TOratoire par sa piété, par sa vaste érudition, par de savants ouvrages sur les Écritures et les matières ecclésiastiques, et par son attachement à ridéalisnae de Platon, de saint Augustin et de Malebranche (1). Mais il ne dissimule pas, comme Thomassin, les noms de Descartes et de Malebranche derrière ceux de Platon et de saint Augustin, il ose les avouer hautement, et pour ne pas les renier il s'est exposé à une persécution que nous avons déjà racontée (2). Elle ne fut pas de longue durée. Au bout de quelques mois, il quittait Saint-Martin-du-Miserere, lieu de son exil, pour devenir grand-vicaire de Le Camus, évoque de Grenoble, et, deux ans plus tard, ses chefs le rappelaient à Paris dans le séminaire de Saint-Magloire. Mais, en 1689, s'étant brouillé avec Tarchevôque de Paris au sujet de &es Harmonies évangéliquesy il subit une nouvelle disgrâce, et fut envoyé à Rouen où il mourut. Il est Fauteur d'un Art de parler a dont le fameux P. Malebranche, ditTauteur de V Éloge de Bernard Lamy^ qui n'était nullement louangeur, fut toute savie le panégyriste. »
Il n'a publié ni ses cahiers d'Angers et de Saumur, ni aucun ouvrage de pure philosophie, sans doute à cause d'engagements pris avec ses supérieurs, et pour ne pas attirer de nouvelles persécutions sur lui-môme et sur sa congrégation . Mais ses tendances philosophiques se montrent dans la plupart de ses ouvrages, et particulièrement
(1) Il y a trois Lamy carléâiens qu'il ne faut pas confondre les ans avec les autres : Gabriel Lamy, célèbre médecin cartésien, auteur d'une Explication mécanigtie et physique des fonctions de l'âme sensitioe, in lî, Paris, 1678, où il réfute l'animisnoie de Claude Perrault ; dom François Lamy, bénédictin, dont nous allons parler, et Toratorîeu Bernard Lamy dont il est ici question. Bernard Lamy, né au Maus en 1640, entra, à Tàge de dix-huit ans, dans la congrégation de l'Oratoire ; il enseigna d'abord la philosophie à Saumur, puis à Angers, où il excita contre lui une persécution que nous avons déjà racontée, et mourut à Rouen en 1715. Voir son éloge dans le Journal des savants, année 1721, p. 193, et sa Vie en tête d'une édition de son ouvrage De tabemaculo fœderis^ Paris, 1720, in-f*, et les Mémoires de Niceron. Tous ces biographes évitent de parler de sa disgrâce d'Angers.
(2) Chap. XXII, 1er Toh
lî^FLUENCE DE LA PHILOSOPHIE DE MALEBRANCHE. 341 .
dans les dernières éditions de ses Entretiens sur les scien-' {-es (i), et dans la Démonstration de la vérité et de la sainteté de la morale chrétienne (2). Dans les Entretiens sur les sciences, il traite des avantages propres à chaque espèce d'études, aux lettres, à l'histoire, aux langues, etc., des meilleurs livres à étudier, des qualités d'esprit requises pour chaque science et surtout de l'utilité religieuse et morale qu' on doit en retirer. C'est seulement dans la troisième édition qu'il a inséré un essai de logique, simple aperçu, dit-il, de ce que doit être une logique, et un discours sur la philosophie. Dans cet essai de logique, il suit le plan et les divisions de l'Art dépenser. Gomme Descartes il admet des idées innées et, comme Malebranche, il définit l'idée,^ ce qui se présente à l'esprit lorsqu'on aperçoit quelque chose.
Dans son discours sur la philosophie, on retrouve en abrégé les principales vues du P. Thomassin sur l'histoire de la philosophie. Lamy fait, comme lui, dériver la sagesse des philosophes païens de la sagesse d'Adam, et partout, grâce à la tradition et à la raison, il croit retrouver les grandes vérités de la morale et de la religion. Pour lui Platon est le philosophe par excellence de l'antiquité. Quant à Aristote, il lui reproche d'avoir mal parlé de l'âme et de Dieu, et il se déclare ennemi de sa physique, comme de sa métaphysique, tout en reconnaissant que beaucoup d'erreurs et de vaines subtilités y ont été introduites par les commentateurs arabes.
De la critique d'Aristote, il passe à l'éloge de Descartes
(1) Entretiens sur les sciences, dans lesquels, outre la méthode d*étu- ^dier, on apprend comme Von doit se servir des sciences pour se faire Ves'
prit juste, in-12. A peine est-il question de philosophie dans la première édition de 1G83. Mais il semble qu'il s'enhardisse à en parler davantage et à faire de nouveau l'éloge de Descartes et de Malebranche à mesure qu'il s'éloigne de l'époque de sa disgrâce d'Angers, car dans la troisième édition de 1706 11 a inséré les deux fï'agments philosophiques intitulés^ idée de la logique et discours sur la philosophie^ dont nous donnons l'analyse.
(2) En cinq entreliens qui forment autant de petits volume^ dont le dernier parut en 1709.
et de Malebranche. On ne peut, selon Lamy, contester cette gloire à notre siècle et à la France, d'avoir produit celui qui, le premier, a ouverf le chemin d'une véritable physique. Depuis il s'est fait des .découvertes, il s'est rectifié bien des erreurs, mais sa méthode ne demeure pas moins, et c'est à elle qu'il faut s'attacher, non à ses opinions particulières. Qu'ajouter à ce qu'il enseigne touchant l'union de l'âme et du corps et leur distinction dont, avant lui, on n'avait qu'une idée si confuse? Mais Lamy lui reproche de s'être borné à établir l'immatérialilé de l'âme, et de n'avoir pas poussé plus avant ses méditations sur la manière dont elle connaît. Or c'est là, selon lui, qu'est la gloire de Malebranche. Nous sommes donc, dit-il, très-redevables à Descartes, mais nous le sommes encore plus à Malebranche qui a si nettement expliqué la manière dont nous voyons les objets sensibles, ce dont Descartes n'avait pas même osé parler. Il nous a démontré que Dieu fait tout en nous, et que nous ne pourrions voir ni sentir les choses, même grossières, s'il ne nous les faisait voir et sentir en lui. Cette doctrine, dit-il, est contre toutes les préventions, mais si on l'examine, du moins sera-t-on convaincu qu'il n'est pas aisé de répondre aux raisons sur lesquelles elle est appuyée.
Il loue aussi Malebranche d'avoir démontré que toutes choses prouvent l'existence de Dieu, mais il ajoute qu'il n'a fait que suivre les principes de la philosophie nouvelle de Descartes, avant lequel personne n'avait montré si clairement le rapport de l'homme avec Dieu. Il s'étonne de ce que des écrivains français aient tant travaillé à rendre Descartes suspect, comme s'ils voulaient enlever à la France la gloire d'avoir produit le plus grand des philoso* phes. Enfin il termine ce discours par des vers latins en son honneur, composés, dit-il, il y a vingt-cinq ou trente ans, quand il fut question de lui élever un monument, afin qu'on sache combien il l'a estimé (i).
(I) Lajsiëce est d'une vingtaine de distiques où sont heureusement exprimées les principales découvertes de Descartes :
Lamy se montre encore plus malebranchiste dans la Démonstration de la vérité de la morale chrétienne^ imitation du Traité de morale de Malebranche. Son but est de démontrer qu'il y a une morale naturelle fondée sur la seule raison , et qu'elle est identique avec la morale chrétienne. « Les principes que je pose, dit-il dans la préface, ne sont que les sentiments que chacun trouve dans son cœur, et ce n'est qu'afm qu'on y fasse attention que j'allègue les philosophes païens, les poëtes, les orateurs, et afin qu'on ne les prenne pas pour des préventions d'une éducation chrétienne, car une preuve que ces sentiments sont naturels, c'est qu'ils ont été connus et avoués de ceux mêmes qui en ont ignoré les conséquences, ou qui ne les ont pas tirées, ou qui les ont combattues. »
lie fondement qu'il donne à la morale est le bien absolu ou la justice universelle, qui est la raison, c'est-à-dire Dieu lui-même, en qui nous voyons tous nos devoirs. Il prend en pitié ceux qui ne comprennent pas cette doctrine, et il n'épargne pas plus Régis que Montaigne, Hobbes et Saint- Évremond(l). Dans la démonstration de.celte morale chrétienne, il fait intervenir les principes de la philosophie de Malebranche sur les idées, la vision en Dieu, l'union de l'âme et du corps et la liberté. Ainsi, malgré les disgrâces et l'exil, le jeune et courageux professeur cartésien d'Angers et de Saumur est demeuré fidèle, toute sa vie, comme le P. André, dont il fut et le correspondant et l'ami (2), à la cause de Descartes et de Malebranche.
Hic jacet occultos veri tentare recessns
Âusus et ignotas primus inire vias; Qui docuit rerum causas qaibus excitus auster
Spirnt et nlternis œstuat œquor aquis, etc.
(1) 2* Entretien, chap. xiv.
(2) Voir quelques lettres de Bernard Lamy et du P. André dans le 2« vol. du Père André, par MM. Charma et Mancel. Ils s'entretiennent de leur ami. Le P. Bernard Lamy écrit en 1714 : « Notre ami, quoique très-âgé, se porte encore assez bien. » Il n*est pas question dans ces lettres de ce que l'un et Tautre ont en à souffrir pour leurs opinions philosophiques. Le P. Jjamy est mort en 17tS, avant les grandes infortunes du P. André.
Dans un entretien sur renseignement de la philosophie dans les collèges, il fait allusion à cette défense, dont il avait été la victime, d'enseigner toute autre doctrine que celle d'Aristote. Il accorde qu'il ne peut être permis à chacun de renverser Tordre dans les académies, et de proposer ses imaginations à des jeunes gens incapables de faire le discernement de ce qui est bon ou mauvais. Mais il demande que, sans s'éloigner de Tordre établi, il soit au moins permis d'instruire les jeunes gens des sentiments des philosophes illustres, a pourvu qu'on les avertisse qu'ils n'en doivent pas juger, jusqu'à ce que dans la suite ils soient capables de le faire (I). »
Parmi les cartésiens malebrancbistes de TOratoire, nous trouvons encore Michel Levassor, qui plus tard abandonna son Ordre, et, en môme temps le catholicisme, pour se réfugier en Angleterre où il traduisit en anglais la Recherche de la vérité {2), Faydit avance faussement et méchamment que Levassor est Tunique disciple qu'ait eu Malebranche dans TOratoire. Nous pouvons en effet, à tous les noms déjà cités, ajouter ceux du P. Guigne qui écrivit pour la défense delà Recherche^ du P. Mazière, auteur d'un traité sur les petits tourbillons, couronné en 1726 par TAcadémie des sciences, du P. Claude Ameline, auteur d'un Traité sur la volonté^ qui était, dit Tabbé Goujet, dans la Vie de Nicolcy un fruit de ses liaisons avec Malebranche, et aussi d'un Art de vivre heureux^ d'après les maximes morales des Lettres de Descartes à la princesse Elisabeth (3).
(1) 6« Entretien sur les sciences, de la connaissance des bons libres.
(2) On trouve sur lui quelques détails dans la Bibliothèque ecclésiastique du dix-septième siècle. Étant encore à rOratoire, il avait publié un Traité de la véritable religion, Paris, 1G88, in-4o, où il réfute les opinions non orthodoxes sur Moïse, Tinspiration des livres sacrés, les prophéties, les nairacles, et combat Spinoza et Le Clerc. Toutefois le livre ne plut pas à la congrégation, qu'il abandonna en 1690, puis en 1695, je ne sais par quel malheur, dit l'auteur, il quitta la France. D*abord il se réfugia en Hollande, mais ne s'étant pas accommodé avec les théologiens du pays, il passa en Angleterre où il se fit anglican.
(â) Traité de la volonté^ de ses principales actions^ de ses passions et de
Il ne faut pas oublier le célèbre P. Quesnel, cartésien et d'abord ami de Malebranche, qui sortit de l'Oratoire pour ne pas signer le formulaire imposé par les jésuites contre saint Augustin et Descartes. IF n'est l'auteur d'aucun ouvrage philosophique, mais dans ses lettre» il prend parti pour la philosophie de Descartes, contre le fameux anatomiste danois Sténon qui, dans la ferveur de sa récente conversion au catholicisme, l'avait attaquée. Le P. Quesnel, en envoyant à Magliabecchi, la quatrième édition de la Recherche de la vérité^ vante le succès de i'ouvrage : « Cet ouvrage a eu bien de la réputation en France parmi les philosophes et a été très-bien reçu. Gomme l'auteur est mon ami intime, je vous l'envoie comme je vous enverrais ce que j'aurais fait moimême (i). » Mais quand la guerre eut éclaté entre Malebranche et Arnauld, Quesnel prit le parti d'Arnauld et abandonna son ancien ami (2).
Sortons du dix-septième siècle, et entrons par anticipation dans le dix-huitième, pour ne pas séparer les uns des autres les disciples de Malebranche au sein de l'Oratoire. On voit, au dix-huitième siècle, l'Oratoire, toujours fidèle à la grande cause de la philosophie idéaliste de Platon, de saint Augustin, de Descartes et de Malebranche, combattre vaillamment contre l'empirisme. C'est avec la^ métaphysique de Malebranche, qu'un pieux et savant oratorien, le P, Roche, lutta contre les principes et les conséquences de la philosophie de la sensation. Après avoir longtemps professé la philosophie dans les plus célèbres collèges de l'Ordre, le P. Roche abandonna sa chaire par le
ses égarements^ in-12, 1684. -^ Art de vivre heureux^ formé sur les idées les plus claires de la raison et sur de très- belles maximes de M, Des- <iarfes^ in-t2, Lyon, 1694. -^ Claude Aroeline est mort en 1706.
(1) Voir les Lettres du P. Quesnel, publiées par M. Valéry, en 1846 1 dans la Correspondance inédite deMabillonet de Mont faucon I3« volume. Lettt^s9, 10 et 14).
(2) Malebranche $e plaint dans plusieurs lettres delà conduite de Ques* nel à son égard. Voir U correspondance inédite, Blampignon» p. 20,
34e PHILOSOPHIE CARTÉSIENNE.
désir d'une vie plus cachée et plus intérieure, et yécut à Paris jusqu'à sa mort dans la solitude, la prière et la méditation. Il réfuta Locke et Gondillac, mais surtout le matérialisme, dans son Traité de la nature de l'âme (1). Il retourne liabilement en faveur du spirilualisme les arguments physiologiques sur lesquels s'appuyaient les matérialistes II insiste sur ce qu'il y a de contradictoire dans la supposition de la possibilité d'une âme matérielle pensante. Dans la deuxième partie^ il est question de l'origine des connaissances humaines. Il réfute d'abord Locke, puis son disciple Gondillac, dont V Essai sur l'onginede nos connaissances venait de paraître, en lui rendant cette justice qu'au moins il a banni de son livre tout soupçon de matérialité. Il est d'ailleurs impossible d'être en une opposition plus absolue avec l'école de la sensation. Non-seulement il n'admet pas que toutes nos idées viennent des sens, mais il soutient que toutes, sans exception, nous sont également données par Dieu, quoique non pas toutes de la même manière. Les idées sensibles sont celles qui nous sont données par Dieu, à la suite de l'impression des sens, les idées intellectuelles ou innées, essentielles à toutes les intelligences, sont celles que Dieu donne lui-même à l'âme immédiatement. La première des idées intellectuelles est celle de l'infini qui est au fond de toutes les âmes. Toutes les âmes en effet aspirent au souverain bien ; or quel est ce souverain bien, sinon Dieu ou l'infini? En outre nous ne pouvons connaître le fini, qui est la borne de l'infini, que par l'infini. C'est en Dieu, selon le P. Roche, que nous voyons les idées de tous les êtres créés, et. que se réunissent toutes nos connaissances, sans exception, celles des corps et des esprits. Il ne s'écarte de Malebranche qu'en un seul point, celui de la connaissance de l'âme : a Je ne vois rien, dit-il, qui empêche de dire que l'âme connaît sa nature spécifique par une idée distincte que les
(1) Traité de la nature de rame et de l'origine de ses connaissances contre le système de Locke et de ses partisans , 2 vol.i q-J2. Amst., 1769
INPLUEiNCE DE LA PHILOSOPHIE DE MALEBRANCHE. 347
divins archétypes lui montrent. Puisque les idées de tous les êtres sont en Dieu, il faut nécessairement que Tidée d'un esprit créé s'y trouve aussi, pourquoi donc râmenel'y verrait-elle pas ? Éclairée de cette divine lumière, elle découvrira tout ce qui est essentiel à un esprit, sa spiritualité absolue, sa simplicité, son immortalité, perfections que les divins archétypes lui découvrent clairement, et que jamais le sentiment intérieur ne lui fera voir (1). »
Le P. Roche signale et combat les conséquences du sensualisme, dans la science, dans la morale et dans les beauxarts. Toutes les sciences reposent sur des principes fondamentaux de certitude qui ne viennent pas des sens, mais de l'idée de l'infini, d'où il suit que le sensualisme est obligé de les nier. Ainsi ébranle-t-il toute certitude dans la spéculation , ainsi renverse-t-il la morale ellemême, dont le vrai principe est une loi naturelle innée que nous voyons en Dieu. Le P. Roche suit la philosophie de la sensation jusque dans le domaine des beauxarts. Il s'est, dit-il, élevé depuis quelque temps un essaim d'auteurs qui prétendent que le beau ne vient à l'âme que par le canal des sens. Il leur oppose la définition de saint Augustin : Omnis pori^o pulchritudinis forma unitas est, qui, si elle n'est pas exacte et suffisamment approfondie, lui semble du moins contenir tout l'essentiel. Lui-même il propose cette autre définition qui, quoi qu'il prétende, n'est guère plus précise : « Le beau est le vrai en tant que revêtu de tous les caractères qui nous le rendent aimable . » Ces caractères qui rendent le vrai aimable et constituent le beau sont, suivant le P. Roche, l'unité, l'ordre, le décent, le gracieux intellectuel. Dans l'incréé en Dieu, le vrai étant toujours revêtu de ces caractères, est toujours beau; c'est le beau incréé éternel, le beau des grandeurs de Dieu ou le beau des mathématiques. Mais, dans l'ordre des choses créées, le vrai se montre quelquefois isolé des caractères qui le font beau.
(I) 2« vol., p. 425.
Il divise le beau créé en un beau sensible qui s'aperçoit par les sens, et en un beau spirituel que Tesprit seul peut atteindre. Ce sont des idées analogues qu'un autre malebranchiste, le père André, a développées, avec plus d'esprit et d'élégance, dans ses Discours sur le beau.
C'est ainsi qu'au dix-huitième siècle les disciples deMalebranche s'efforcèrent de lutter contre la philosophie de Locke et de Condillac. Mais le père Roche lui-même, malgré sa confiance dans la force de la vérité, avoue tristement que la vogue n'était pas au système des idées.