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434 PHILOSOPËIE CARTÉSIENNE.
d'elle-même, il y a des degrés et des Iransitions insensibles par où Ton va de Tune à l'autre. Tout se tient, tout est lié ; le passage même d'un règne à un autre ne se fait pas sans intermédiaires. Ces intermédiaires entre le règne animal et lerègne végétal n'étaient pas connus du temps de Leibniz; cependant telle est sa foi en cette loi de la continuité qu'il n'hésite pas à affirmer qu'ils existent et que la science un jour les découvrira, prédiction bientôt après confirmée par la découverte des zoophytes.
lifais il faut considérer les limites où demeurent enfermées les actions internes des monades, car là est le fondement sur lequel, comme nous le verrons, repose l'hypothèse de l'harmonie préétablie. Ces actions internes ou perceptions, par lesquelles toutes les monades se distinguent de toutes les autres et prennent leur rang dans la hiérarchie des êtres, sous l'empire de la loi de la continuité, sortent du fond même de la substance qui les produit, et ne dépendent, selon Leibniz, en aucune façon de ses rapports arec les autres substances. Les perceptions et les appétitioas d'une monade dépendent uniquement de la force qui est en elle et qui la constitue. Dieu lui-même, dès le commencement, a mesuré cette force, eten aprédéterminé toutes les actions. Aucune monade au monde ne peut donc modifier la série fatale des actions qui doit sortir de son sein. « Toutes les perceptions et expressions des choses extérieures arrivent à l'âme en vertu de ses propre^ lois^ comme dans un monde à part, et comme s'il n'existait rien que Dieu et elle (I). » Chaque substance contient en elle la loi de la série de ses opérations, et se développe comme si elle était seule au monde (2) ou comme si elle était un monde à part, indépendant de toute chose, hors de Dieu. Alors même que toutes les autres monades seraient anéanties, et qu'elle resterait seule dansl'univers, une monade continuerait d'être, d'agir, de se mouvoir de la même façon, comme si rien de nouveau
(ï; Système nouveau delà nature^ Erdo!. , p. \2\. (2) 2* Lettre de la correspondance a?ec Arnauld.
Les monades. 4à5
n'était survenu. Toutes, sans excepter Tâme ou lamonade humaine, renferment en elles, sitôt qu'elles ont l'être, tout ce qui leur arrivera à jamais, toutes sont des automates, et des automates des plus justes, comme dit Leibniz, où tout se déroule nécessairement en un rapport exact avec ce qui se passe dans toutes les autres substances et dans l'univers entier. C'est en ce sens qu'il a dit : le présent est gros de l'avenir, prœsens gravidus futuro. Les monades, suivant son expression, n'ont point de fenêtres par lesquelles quelque chose puisse entrer et sortir. Chaque monade étant un petit monde absolument clos et se comportant, comme si aucun autre monde n'existait, c'est dans son intérieur et non en dehors d'elle, qu'il faut chercher la raison de tous les effets qu'elle produit, comme aussi de tous les obstacles qu'elle rencontre (i).
Mais si la simplicité de la monade exclut tout change^ ment par altération, ou composition de parties, Leibniz ne démontre nullement, à ce qu'il semble, qu'elle ne puisse être aidée ou empêchée dans son développement, et par conséquent modifiée, par l'action d'une autre force, quoiqu'elle n'ait point de fenêtres par où quelque chose puisse entrer ou sortir, suivant sa pittoresque mais inexacte métaphore.
Pour Leibniz, il n'y a donc qu'un seul monde, celui de la force ou de la vie régi par cette grande loi de la continuité. Mais ce monde unique n'en comprend pas moins des esprits et des corps, qui, tout en ayant une même essence, quoique faits, pour ainsi dire, d'une même étofle, n'en diffèrent pas moins profondément les uns des autres par la nature et le degré de leurs perceptions. Il semble, à parler rigoureusement, que les corps soient plus en péril que les esprits^ puisque toutes les monades sontsimpies, indivisibles, actives, et excluent également toute notion de matérialité. Toutefois, par déférence pour la langue vul-
(1) Impeditar etiam substantia simplex, sed naturaliter non nisi intus a se ipsa. Dutens, t. Il, 1'* partie, p. 319.
gaire, Leibniz réserve le nom d'âmes à celles qui président à un certain nombre d'antres, à celles qui ont conscience, à un degré quelconque, de leurs perceptions. Les monades dénuées de conscience , qui entrent comme simples éléments dans une substance composée ou dans un agrégat, voilà les monades qui constituent le corps ; les monades douées de conscience, les monades dominantes par rapport auxquelles toutes les autres sont ordonnées, voilà les âmes (1 ) proprement dites. Le corps organisé est une agrégation de monades nues, régie par une âme ou monade supérieure. Ainsi corps bruts, corps organisés, âmes ouesprits, tout n'est que monades, dans l'univers leibnizien, et les monades sont les éléments uniques de toute réalité.
(1) Gœthe était partisan des monades de Leibniz^ comme en le Toit d'après ce passage de ses Convei^sations :
« Les derniers éléments primitifs de ton* les êtres, et pour ainsi dire les points initiaux de tout ce qui apparaît dans la nature, se partagent en différentes classes ; on peut les appeler des âmes puisqu'elles animent tout, mais appelons -les plutôt monades ; gardons cette vieille expression leibnizienne pour mieux exprimer la simplicité de l'esseace la .'plus ample. Il y en a de si petites et de si faibles qu'elles ne sont propres qu'à une existence et à un service subordonnés ; d'autres, au contraire, sont très-puissantes et très-énergiques. Celles-ci attirent de force dans leur cercle tous les éléments inférieurs qui les approchent et les font devenir ainsi parties intégrantes de ce qu'elles doivent animer, soit d'un corps humain, soit d'une plante, soit d'un animal, soit d'une organisation plus haute, par exemple, d'une étoile. Elles exercent cette puissance attractive jusqu'au jour où apparaît formé le monde tout entier, petit ou grand, dont elles portent en elles-mêmes la pensée. Il n'y a que ces monades qui méritent vraiment le nom d'Ames . U y a des monades de mondes, des Ames de mondes, comme des monades et des âmes de fourmis. Ces âmes si différentes sont, dans leur origine première, des essences, sinon identiques, au moins parentes par leur nature. Chaque soleil', chaque planète porte en soi-même une haute idée , une haute destinée qui rend son développement aussi régulier et soumis à la même loi que le développement d'un rosier qui doit être tour à tour feuille, tige et corolle. Vous pouvez nommer cette puissance une idée, une monade, comme TOUS voudrez, pourvu que vous compreniez bien que cette idée, cette intention intérieure est invisible, est antérieure au développement qui apparaît dans la nature et qui émane d'elle. . . {Conversations de Gosthe, trad. de M. Emile Débrot, p. 34 1 .)
Endehorsdes monades et des phénomènes qui en résultent, il n'y a rien ; voilà la doctrine que Leibniz ne cesse de reproduire sous les formes les plus diverses. Il a cependant écrit un certain nombre de lettres adressées à un jésuite, au P. Des Bosses, où il est question d'un lien substantiel, vinculum substantiale^ qui unit et rapproche les éléments du corps composé, et qui semble jouer un rôle analogue à celui des formes substantielles de la philosophie scolastique (1). Faut-il donc supposer que Leibniz, en contradiction avec tous ses principes, ait véritablement admis quelque chose de réel, en outre des monades ? Remarquons d'abord qu'il n'est question du lien substantiel que dans ces lettres au P. Des Bosses, où, à l'exemple des cartésiens, il voudrait bien persuader à un père jésuite que les monades s'accommodent avec la transsubstantiation, dans l'espoir de le rallier lui et les siens à sa philosophie. Ce lien des monades^ principe substantiel, distinct et indépendant, qui peut subsister seul, qui peut être transporté d'un ensemble de monades à un autre, et qui permettrait de concevoir que la substance du corps de Jésus-Christ pût être substituée à celle du pain et du vin, ne nous semble qu'un expédient, plus ou moins ingénieux, imaginé par Leibniz pour donner quelque satisfaction au vif désir qu'avait ce bon père de trouver une conciliation entre les monades et la transsubstantiation (2).
Une difiTérence de position, une difiTérence de degré de perfection et non de nature, voilà les corps et les âmes. Dans tout corps vivant, dans tout être organisé, il n'y a d'autre lien qu'une monade centrale unique, une monade maîtresse et unificatrice, par rapport à laquelle tout est coordonné et de laquelle toutes les autres dépendent. Cette monade centrale est l'âme qui, entendue en son
(l)Erdm.,p. 689et739.
(2) Voir la thèse déjà citée de M. Lemoîne et Tétude sur la tliéodicée de Leibniz, par M. Bonifas, in-8.
i38 PHILOSOPmS CâRTÉSIENNB.
sens le. plus général, comme le dit Leibniz, dans sa lettre à Wagner sur la force active, est un principe d'organisation et de vie. Quant à l'âme raisonnable, ce n'est plus l'âme en général, mais l'âme en un sens particulier et restreint, l'âme parvenue à un degré de vie plus noble et plus élevé (i). Une âme est plus ou moins élevée dans la hiérarchie suivant rajustement plus ou moins heureux des organes. L'aclîvité, la force organisatrice, l'énergie vitale, voilà, d'après Leibniz, le caractère commun essentiel de toutes les âmes, depuis les plus humbles jusqu'à l'âme raisonnable.
Selon Descartes il n'y a pas d'autre âme que l'âme humaine dont la pensée est Tessence ; selon Leibniz, il y a une âme dans l'animai, dans la planle elle-même, dans tous les êtres organisés sans exception : € Je crois, écrit-il à Arnauld, que le nombre des âmes est tout à fait infini. Vouloir enfermer dans l'homme presque seul la véritable unité ou substance, c'est être aussi borné en métaphysique que l'étaient en physique ceux qui enfermaient le monde dans une boule (2)'. s En faveur de cette mu\Uplicité des âmes, il invoque les découvertes récentes du microscope et même la perfection de Dieu, dont rien ne témoigne mieux dans toute la création. Leibniz n'est donc nullement partisan des bêtes-machines: «11 vous sera difficile, écrit-il à Arnauld, d'arracher au genre humain cette opinion reçue toujours et partout, et catholique s'il en fût jamais, que les bêtes ont du sentiment. » Avec le sentiment il leur accorde une certaine intelligence purement
(1) Quaeris deiade definitionem animae meam. Respondeo posse animam sumi late et stricte. Late anima idem erit quod TÎta, sea principium vitale, neoipe principium actioois interne inresimpHcisea monade existens, cni actio externa respondet. . . Stricte anima sumîtur pro specie \Iub nobiliore, sca pro vita seasitiva, ubi no:i nuda est facaltas percipieodi sed et praeterea seoiiendi... Quemadmodam vicîssim mens est aoim» species nobilior. {Epist ad Wagnerum de vi activa^ Erdm., p. 4G6.)
(2) a* lettre à Ârnanld, Nouvelles lettres, etc., par M. Foucher de Careil.
empirique, comme il le dit, incapable de tout raisonnement et de toute proposition générale et nécessaire, restreinte aux sensations, à la mémoire, à de simples consécutions d4dées. Il leur donne même l'immortalité, en raison de leur simplicité, mais une immortalité métaphysique, c'est-à-dire sans conscience et sans souvenir, qui ne diffère pas de Tindestructibilité de l'atome, tandis qu'il réserve l'immortalité morale, c'est-à-dire consciente d'ellemême^ aux âmes raisonnables (1).
C'est ainsi que, de degrés en degrés, on arrive des monades inférieures à la monade humaine. Mais, avant de considérer l'âme de l'homme dans son état actuel, il faut remonter jusqu'à ses origines. Les monades étant simples ne sont sujettes ni à la naissance ni à la mort ; elles ne peuvent commencer que par la création, elles ne peuvent finir que par l'annihilation, en vertu de décrets de la toute-puissance divine. Dans l'univers entier il n'y a pas une monade de plus, et il n'y a pas une monade de moins, depuis le jour de la création. Tout se développe, tout se transforme, mais rien ne naît et rien ne périt. Il semble qu'ici Leibniz se mette en manifeste contradiction avec les deux grands phénomènes de la naissance et de la mort. La naissance n'apporte-t-elle donc rien de nouveau sur la scène du monde, et la mort ne replonge- t-elle rien dans le néant ? Avant l'apparition du corps humain, auquel elles devaient être unies, où étaient les âmes humaines (2)? SuivantLeibniz, elles ont existé de tout temps ; et de même que toutes les autres monades, elles ont, depuis le commencement, préexisté dans les germes. Elles ne naissent pas, elles ne sont pas créées ; elles ne font que se développer et entrer dans une phase nouvelle, au moment de la formation du corps, et à mesure que se perfectionnent les organes auxquels elles sont indissolublement liées. Mais si de tout
(ï) Avant-propos des Nouveaux essais,
(2) J'emprunte ici quelques passages au chapitre sur Leibniz, de mon ouvrage du Principe vital et de l'Ame pensante.
temps elles ont préexisté dans les germes, ce n'est pas tellefi qu'elles sont aujourd'hui, c'est-à-dire ce n*est pas en qualité d'âmes raisonnables. Cette âme, élevée aujourd'hui à la dignité d'âme humaine, ne s'est d'abord manifestée que comme âme végétative, puis elle a dû traverser encore la condition d'âme sensitive, avant d'atteindre la dignité d'âme raisonnable (i). Dans cette hypothèse, selon laquelle l'âoie a de tout temps préexisté dans les germes, mais non pas telle qu'elle est aujourd'hui, Leibniz voit comme un milieu entre la doctrine de la création des âmes, au fur et à mesure des générations, et celle d'une préexistence entière.
Mais comment a lieu cette métamorphose ascendante d'âmes végétatives en âmes sensitives et en âmes raisonnables? Est-ce bien la même âme qui, en se développant, ajoute la raison àla sensibilité, ou bien, suivant l'opinion de sain tThomas, l'âme végétative ou l'âme sensitive s'annihile-t-elle, au moment mômedecette transformation, pour laisserlaplaceà une nouvelle âme, l'âme raisonnable immédiatement sortie des mains de Dieu ? Leibniz semble d'abord avoir hésité entre ces deux alternatives, et même avoir penché pourlapremière, comme on le voit dans la correspondance avec Arnauld (2). Mais plus tard, dans les Essais de Théodicée, conformément à l'esprit et aux principes généraux de sa métaphysique, il incline au contraire à se passer du miracle et à croire que ce n'est pas une âme nouvelle, mais la même âme qui est promue àla raison par le développement naturel d'un germe que, dès l'origine, elle portait en ellemême (3). C'est donc la même âme qui, selon Leibniz, surajoute, ou plutôt superpose aux fonctions végétatives et sensitives les facultés de l'âme raisonnable; c'est la même âme en qui réside à la fois la puissance vitale et la puissance
(1) Gottlieb Hanschius rapporte, d'après Condillac, dans nn comoientaire sur les Principes de Leibniz^ que ce philosophe lui avait dit, en prenant du café, qu'il y avait peut-être dans sa tasse une monade qui de* viendrait raisonnable. {Traité des Systèmes.)
(2)4Mettre.
(3) Essais de Théodicée^ § 91 et 618.
raisonnable. SU est essentiel, dit-il, à l'âme humaine de penser et de vouloir, elle a en outre des opérations qui lui sont communes avec l'âme des brutes : Essentialis fateor humanœ animœ operatio est ratixmem et voluntatem exercere, sed alias prœterea operationes exercet cum animahus brutc^ rum (i). Ainsi la monade humaine devenue pensante n'en demeure pas moins principe d'organisation et de vie. Ici encore Leibniz est en une opposition profonde avec Descartes.
Il est vrai que Leibniz a combattu Stahl; mais ce qu'il reproche à Stahl, comme nous l'avons établi ailleurs (2), n'est pas d'avoir placé dans l'âme raisonnable le principe de la vie, mais de lui avoir attribué quelque action sur le corps. Comme Stahl, il met dans l'âme pensante la source de toutes les actions vitales, omnis actionum vitalium fons in anima. Mais, selon Stahl, l'âme produit la vie par son action efficace, tandis que, selon Leibniz, c'est par sa seule présence, par la seule concordance de ce qui se passe dans le corps avec ce qui se passe eh dedans d'elle-même. Donc d'après Leibniz, comme d'après Stahl, c'est une seule et même âme qui produit la pensée et la vie, ou, pour parler plus exactement, c'est à l'âme pensante seule que répondent tous les phénomènes de la vie, d'après les lois de l'harmonie préétablie.
Ainsi la théorie des monades change la notion cartésienne de l'esprit, de môme qu'elle change celle delà matière. Leibniz, d'ailleurs, adresse à la notion cartésienne de l'âme des critiques analogues à celles par lesquelles il a combattu la notion de la matière. Définir l'âme par la pensée, de môme que définir le corps par l'étendue, c'est les définir par leur acte, et non par leur essence. On ne peut s'en tenir à la pensée, phénomène pur; il faut remonter au sujet de ce phénomène , c'est-à-dire à quelque chose qui pense. Or ce quelque chose est une force simple, essentiel-
(1) Responsiones ad Stahlianas observationest Dut., II, part. 2, p. 131.
(2) Le Principe vital et l'Ame pensante^ p. 209.
lement active, une monade dont les actions internes se distinguent des actions des autres monades par le degré de conscience et de lumière dont elles sont accompagnées.
Telle est donc, d'après Fauteur de la monadologie, la nature de Tâme humaine, et telles sont les opérations qui lui sont communes avec les monades inférieures, voyons maintenant celles qui lui sont propres, et qui relèvent incomparablement au-dessus de toutes les autrçs âmes, malgré ce qu'elle a de commun avec elles.