‹ Histoire de la philosophie Cartésienne (volume 5)Chapitre 52 sur 77 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

Activité esseniielle de Tâôie. — La liberté. — Continuité de la pensée.

— Origine des idées. — Leibniz cartésien et adversaire de Locke sur la question des idées. — Caractère particulier de sa doctrine des idées. -» Idées qui viennent des sens et idées innées. — Opposition de la raison et de Texpérience. — Général primitif, absolu, donné en même temps que Tindividuel au sein de la conscience. — Principes absolus û priori dans la spéculation et la pratique. — Siège des vérités éternelles en Dieu. — Communication de tous les esprits avec Dieu. — Harmonie entre les lois de la nature et celles de la raison. — Distinction de vérités à ;;nort suivant Tordre de la convenance et suivant celui de la nécessité.

— Destinée de Tâme avnnt et après cette vie. — Indissoluble union de r&me avec des organes. — Préexistence, dans les germes de l'animal tout entier, de l'âme et du corps. — Évolutions progressives. — Du séjour des bienheureux. — De l'accord de l'âme et du corps et de toutes les substances. — Influence du cartésiauisme. — Passage des causes occasionnelles à l'harmonie préétablie. — Critique des causes occasionnelles. — Harmonie préétablie. — Accord de l'âme et du corps. — Efforts de Leibniz pour accommoder son hypothèse avec la contingence et la liberté. — L'harmonie préétablie est-elle en accord ou en contradietion avec la monadologie 7

L'âme est essentiellement active. Le plus ou moins de clarté, le plus ou le moins de confusion dans les perceptions, voilà, selon Leibniz, la seule différence entre agir et pâtir, entre nos actions etnos passions. Cette activité essentielle de Tâme est une activité volontaire et libre, selon Leibniz qui entend la liberté d'une autre manière que Descartes. Dans Thomme, comme dans Dieu, la liberté d'indifférence lui semble quelque chose d'impossible et de contradictoire. Il traite même d'illusion, comme Spinoza, «le sentiment vif interne » invoqué par les cartésiens, en faveur de cette liberté également capable d'agir dans un sens et dans un autre. C'est parce que nous ne

sentOAS pas la force qui nous détermine à agir que nous nous attribuons une liberté de cette sorte. Mais si Leibniz ne veut pas de la liberté, telle que Tenlend Descartes, encore moins veut-il de la liberté telle que l'entend Spinoza. C'est à égale distance de la nécessité et de Tindiûérence qu'il s'efforce de maintenir la vraie nature de la liberté. Une faut pas, dit-il, abandonner ces axiomes, que la volonté suit le plus grand bien et fuît le plus grand mal. Jamais nous n'agissons sans un motif, même dans les circonstances les plus insignifiantes, et le motif qui, entre tous les autres, nous détermine est toujours celui qui nous paraît le meilleur. Combattre les passions qui aveuglent rintelligence, retenir notre jugement jusqu'à ce que nous ayons discerné le meilleur réel du meilleur apparent, voilà en quoi consiste la liberté. Est-ce à dire que le motif le meilleur entraîne la volonté comme le poids le plus fort fait nécessairement trébucher la balance?Leibnizji 'accepte nullement cette comparaison, chère aux fatalistes, ce ne sont pas les motifs qui entraînent la volonté, maïs la volonté qui se détermine sur les motifs. En d'autres termes, nous sentons en nous le pouvoir soi-mouvant, voilà ce qui rend fausse toute assimilation avec une balance et avec les poids qui entraînent ses plateaux. Mais d'ailleurs on ne peut, sans contradiction, supposer que l'homme, être intelligent, ne se détermine pas en vue du meilleur. Le choix constant et infaillible du meilleur est l'idéal de la liberté. Si on le nie, il faut admettre, ce qui est absurde, que chez l'homme faible qui tantôt fait le bien et tantôt fait le mal, dans le fou et l'insensé qui agissent contre tout motif raisoniiable, il y a plus de vraie liberté que chez le sage et le saint qui font toujours le bienetn'agissentjamais que conformément à la raison. Or je doute, dit très-bien Leibniz, que, pour l'amour d'une telle liberté, personne voulût être fou et insensé (1). Nous verrons plus tard, comment il essaye de concilier cette liberté avec la prédétermiaation des actions

(1) Nouveaux essais sur Ventende ment Aumam, livre li» chap. xx

LA MONADE HUMAINE. 44t$

internes de chaque monade et avec Tharmonie préétablie.

L'âme étant une force consciente d'elle-même et sans cesse produisant quelque effet, ne peut pas ne pas penser toujours. Leibniz défend cette doctrine cartésienne contre les objections de Locke. L'erreur de Locke est de croire que l'âme ne pense , ou n'a pensé , que lorsqu'elle s'aperçoit ou se souvient distinctement de la pensée. Mais n'y a-t-il pas dans l'âme une foule d'impressions et de perceptions qui nous échappent, soit à cause du défaut d'attention, soit parce qu'elles sont trop faibles, soit parce qu'elles ne se distinguent pas suffisamment les unes des autres? Nonseulement ces perceptions insensibles existent dans l'âme, mais encore elles y exercent une certaine influence qui, pour n'être pas remarquée, n'en est pas moins réelle. Les supprimer dans la science de l'entendement humaia, dit Leibniz, serait commettre une erreur égale à celle du physicien qui ne tiendrait nul compte des corpuscules. Ce sont les perceptions insensibles qui font ces goûts, ces humeurs, ces dispositions d'esprit, dont nous cherchons en vain la cause, et qui sont la raison d'une foule de déterminations que nous croyons à tort n'avoir aucun motif. Ce sont elles, dit encore Leibniz, qui, au moment de la mort, lorsque toutes nos perceptions s'obscurcissent et se confondent, rattachent l'une à l'autre, par une chaîne non interrompue, l'existence qui finit à celle qui commence (1).

Mais d'où viennent toutes ces idées dont l'âme ne cesse pas un seul instant d 'être remplie ? Leibniz a traité la question (le l'origine des idées surtout dans les Nouveaux Essais sur l'entendement humain^ qui sont une réfutation, chapitre par chapitre, de V Essai de Locke. Ici, jusqu'à un certain point, et avec bien des nuances propres, il est un disciple de Descartes, en même temps qu'un adversaire de Locke. En effet sa doctrine reçoit un caractère particulier du principe que toutes les actions internes d'une monade sortent irrésis-

(1) Voir le chapitre sur les perceptions insensibles dans mon ouvrage sur le Principe vital f etc.

tiblement de son propre fonds, sans aucune influence du dehors, d'où il suit, en effet, que toutes les idées, sans exception, sont innées. S'il distingue des idées qui viennent des sens, et d'autres qui n'en viennent pas, c'est pour s'accommoder au langage vulgaire, comme les coperniciens, dit-il, parlent avec les autres hommes du coucher et du lever du soleil. Cependant il reconnaît que, mônie à son point de vue, cette distinction a un certain fondement, les unes représentant ce qui se passe dans le sens, et les autres ce qui ne s'y passe pas. Mais il veut démontrer que Locke a tort, môme dans le système vulgaire de la communication des substances, et qu'il faut admettre des idées gravées, pour ainsi dire, dans le fond de l'âme. Les philosophes qui conçoivent l'âme comme inerte et matérielle, semblable à une cire molle sur laquelle tout s'imprime, ont pu seuls s'arrêter à cette comparaison chimérique de l'âme avec une table rase, antérieurement à l'expérience. Veulent-ils dire que Vâme n'a d'abord que des facultés en puissance ? Mais toute faculté ou force n'est jamais sans agir, sans produire quelques effets plus ou moins considérables, des facultés qui n'agissent pas ne sont que des abstractions et des chimères. Non-seulement nous recevons des images dans le cerveau, mais nous en formons de nouvelles quand nous combinons nos idées, donc l'âme n'a jamais été une table rase ou unie.

Quels caractères y sont donc naturellement empreints? De même que Descartes, Leibniz n'entend pas par idées innées des notions toujours présentes à l'esprit, mais des dispositions et virtualités naturelles. Une faut pas, dit-il, s'imaginer qu'on puisse, en tout temps, et à livre ouvert, lire dans l'âme ces éternelles lois de la raison, comme redit du préteur dans son album. Ces vérités sont innées à l'âme de la même manière qu'une figure d'Hercule, tracée par les veines d'un bloc de marbre, pourrait être dite innée à ce marbre, quoique, pour la dégager, il fallût la travailler et la polir. Les idées innées sont enfouies dans

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