‹ Histoire de la philosophie Cartésienne (volume 5)Chapitre 56 sur 77 · CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXV

Du rôle de Bayle dans le mouvement cartésien, — Circonstances qai ont favorisé son inclination au doute et à la dispute. — Système de philosophie. — Querelle avec Poiret. ^ Critique superficielle de Spinoza. — Défense suspecte de Descartos et de llalebranche. — Admiration pour Malebranche. — Intervention en sa faveur contre Ârnauld dans Ja question des plaisirs. — Défense des causes occasionnelles contre rharmonie préétablie. — L'automatisme, la négation des qualités sensibles dans les corps, tournés an profit du pyrrhonisme. — Intervention dans la querelle de l'eucharistie. — Raison du zèle de Bayle en faveur de la création continuée. — Polémique contre Leclerc et les natures plastiques de Cudworth. — Doutes sur la liberté et sur la spiritualité. — Incompréhensibilité de la nature humaine et de la nature divine. — - Attaques contre la Providence. — Prétendu triomphe du manichéisme sur tous les autres systèmes. — Lutte entre l'origéniste de Leclerc et le manichéen de Bayle. — Tactique de Bayle contre la foL —Doctrine de la supériorité infinie de la foi sur la raison et de rincompréhen&lbUUô d^s mystères retournée contre les théologiens. — Deux thèses célèbres de Bayle. — Comment il défend la cause de la tolérance. — En quoi il se distingue des purs sceptiques et se rattache au cartésianisme.

Venu après les luttes de là philosophie de Descartes contre TÉcole et contre Gassendi, témoin des disputes et des contradictions entre les systèmes divers qu'elle avait suscités, Bayle représente cette tendance au scepticisme qui se développe ordinairement à la suite des grands dogmatismes. On le voit intervenir, du fond de la Hollande, dans toutes les querelles étrangères ou intestines du cartésianisme français. S'il a une doctrine, c'est sans doute le cartésianisme, mais la question est de savoir si réellement il en a une. Diverses circonstances avaient pu contribuer à développer en lui l'inclination pour le doute et la dispute. Né protestant et d'une famille de ministres (1), il se fait

(I) Né en 1647, mort en 1706.

catholique dans le collège des jésuites de Toulouse, où ses parents l'avaient envoyé achever sa philosophie, et dédie ses thèses Virgini Deiparœ, puis bientôt après, sous Tinfluence des siens, il retourne au protestantisme. Cependant il ne serait pas juste de comparer ces changements si rapides de religion à ceux de la jeunesse de Jean-Jacques Rousseau. Chez Bayle ils n'ont eu pour mobile ni Tintérôt, ni le besoin, mais d'abord la dialectique et les séductions des jésuites, puis la dialectique et les larmes de sa famille. Obligé pendant quelque temps de quitter la France pour éviter les peines dont les relaps étaient menacés, il se réfugie à Genève, où il change de philosophie, comme il avait changé à Toulouse de religion.

Il y arrivait zélé péripatéticien, dévoué à la philosophie de l'École, que lui avaient enseignée les jésuites, et pour laquelle il avait combattu à Toulouse, comme il le dit luimême, unguibtts et rostro. Longtemps ennemie des nouveautés philosophiques^ non moins que Rome elle-même, Genève devenue plus tolérante, laissait alors pénétrer dans son université le cartésianisme enseigné par Chouet avec un grand éclat (1). Bientôt, par les leçons de ce mattre habile, Bayle fut converti d'Aristote à Descartes, non sans plus d'une discussion, où il fit preuve d'une habileté qull rappelle avec complaisance, quelques années plus tard, dans une lettre à Basnage : « C'était un temps où je disputais assez bien. Je venais frais émoulu d'une école où on m'avait bien enseigné la chicanerie scolastique, et je puis dire sans vanité que je ne m'en acquittais pas mal (2). » Leclerc, avec lequel il devait rompre, en Hollande, plus d'une lance, avait été aussi un disciple de Chouet (3).

Ainsi Bayle , jeune encore, de péripatéticien est devenu zélé cartésien, de protestant catholique, et de catholique redevenu protestant; il a séjourné dans les

(1) Voir sor Chouet le chapitre raivtnt,

(2) Lettre à Qiuuiage, 6 mai 1676.

<3) Né è Geoèvâ en 1667é Son père éuU niMe«ia et profesaanr de gre« à l'UniTervU^

478 PniLOSOPniE CARTÉSIENNE.

camps les plas opposés, il a vu de près le fort et le faible, le pour et le contre de chaque parti et de chaque système, d'où il a pris un penchant à croire que nulle partne se rencontre le ?rai absolu. Élevé, et en quelque sorte nourri au milieu de tant de discussions et de controverses religieuses et philosophiques, travaillant sans cesse à se perfectionner de plus en plus dans cet art de la dispute dont déjà il se fait gloire, il sera dialecticien plutôt que philosophe, non pas au sens platonicien, pour arriver à la vérité absolue, mais pour entretenir sur toute question la dispute et Je doute, non pas pour fonder, mais plutôt pour ébranler et détruire.

Toutefois, au milieu de ces guerres, de ces controverses > sans nombre où se passe toute sa vie, et dans lesquelles, pourmieux embarrasser ses adversaires, il revêt tour à tour les personnages les plus divers, il faut reconnaître en lai une certaine fidélité, au moins apparente, à Descartes. U semble môme d'abord tout à fait cartésien dans la chaire de philosophie de l'université de Sedan qu'il avait emportée aa concours (4), et ensuite dans Técole illustre de Rotterdam, où il trouva un asile après la suppression de l'académie de Sedan. A côté des accusations politiques et religieuses que ses ennemis, Jurieu en tête, accumulèrent contre lui, se placent aussi les griefs philosophiques de bon nombre de ministres très-irrités du tort qu'il faisait à Aristote et des prosélytes qu'il gagnait à Descartes. Non-seulement dans l'enseignement, mais aussi dans la polémique, il a joué le plus ordinairement le rôle d'un cartésien et employé

(1) Les concarreots eurent pour sujet de thèse, la nature da iemp& Bayle publia plus tard cette thèse sous le titre de Disqmsiiio nieiaphysica de tempore quam intra diem composuit ad cathedram disputant dam. « Ce sont, dit-il, des thèses à la fourche que nous conrlomes de faire sans livres et sans préparation entre deux soleils pour prévenir la supercherie que des troupes auxiliaires eussent pu nous jouer, si on eût en la liberté de les composer chez soi. Par malheur il nous échut une matière extrêmement épineuse. » (Lettre à Constant, Sedan, le 17 octobre I67&) Bayle soutient que le temps est distinct du mouvement, qa*il est absolu, mais que sa nature est iaexplicable. (QËavrai diTenes» t. IV, p. S&9.)

contre ses adversaires des armes cartésiennes. Mais, par l'usage qu'il en fait, il semble que le cartésianisme soit pour lui un instrument de polémique, plutôt qu'une doctrine à laquelle il ait foi, et le degré de sincérité de ses convictions cartésiennes n'est pas facile à déterminer.

A n'en juger que par son Système de philosophie (1), recueil des leçons dictées à ses. élèves de Sedan et de Rotterdam, il ne faudrait pas hésiter à le classer parmi les plus fidèles et les plus purs cartésiens. Il les avait lui-même soigneusement revues et en avait fait un livre qui ne fut publié qu'après sa mort. Sur un certain nombre de questions, les plus sujettes à la controverse, tels que le mode de concours de la cause première avec les créatures, la divisibilité de la matière à l'infini, l'identité de l'espace avec l'étendue matérielle, il se' borne, il est vrai, à mettre en regard le pour et le contre, mais en cela il parait faire preuve de sagesse plutôt que de scepticisme. D'ailleurs, sur toutes les questions fondamentales relatives à Tàme et à Dieu, il est dogmatique tout autant qu'aucun autre disciple de Descartes. Ce n'est pas assurément un sceptique qui professe que la seule lumière naturelle suffît pour connaître si une conclusion est certaine et indubitable, que la clarté et l'évidence sont des signes irrésistibles de la vérité, et que, comme la lumière se manifeste par elle-même, de même la vérité des premiers principes se reconnaît par sa propre clarté.

Il fait aussi reposer la morale, sur des axiomes d'une étemelle vérité, sur une lumière naturelle qui nous découvre le bien et le mal dans les mœurs. Cartésien en physique, sauf quelques réserves, il l'est plus encore en métaphysique. Sur l'âme et sur Dieu, il est impossible

(1) U comprend, avec la traduction française, 322 pages in-folio, du 4* volume des GBuvres diverses. Les éditeurs disent dans l'avertissement quMl le composa pour remplir les devoirs de professeur de philosophie, d'abord à Sedan et puis à Rotterdam. 11 était écrit en latin, mats ils se sont procuré une traduction française qu'ils ont placée en regard de l'original* M. Damiron en adonné une excellente analyse dans aon Mémoire sttr Bayle»

d'être plus irréprochable et plus dogmatique. Il développe, il confirme môme par de nouveaux arguaients, la démonstration de la spiritualité de Tâme de Descartes. Contre l'opinion épicurienne, renouvelée par Gassendi, il prend la défense des idées innées. On reconnaît non-seulement la philosophie d£ Descartes, mais aussi celle de Malebranche, dans la manière dont.il résout la question des rapports de l'âme et du corps. Aux preuves de Texistence de Dieu de saint Thomas, il ajoute celle de Descartes par ridée de Tinfini, et il la défend contre les diverses critiques dont elle a été l'objet. En vertu de l'axiome cartésien, que pour conserver il ne faut pas moins que pour produire, il admet la création continuée dont nous le verrons plus tard se faire une arme contre les défenseurs de la liberté et de la providence.

Cet ouvrage a aussi une valeur historique. Versé dans la philosophie de l'École, Bayle en retient plusieurs choses excellentes, et il met en regard, sur les questions /es plus importantes, la philosophie . ancienne et la philosophie nouvelle. En résumé, il faut assigner au Système de philo- Sophie de Bayle une des premières places parmi ces excellents cours de philosophie, ou ces Traités de la connaissance de Dieu et de soi-même, inspirés par la philosophie de Descartes.

Mais comment ajouter une foi entière à ce dogmatisme, quand partout ailleurs nous voyons Bayle chercher à ébranler ces mêmes vérités qu'ici il prétend démontrer ? Nous ne l'accuserons pas cependant de mauvaise foi ; nous aimons mieux croire que, n'ayant rien de bien arrêté dans son esprit, comme le dit Leibniz (1), il a subi, dans la chaire, plus ou moins à son insu, l'influence des nécessités dog*

(1) < Il passait aisément da blanc an noir, non pat dans une mauTaise Intention on contre sa conscience, mais parce qu'il n'avait encore rien ai bien aivdté dan» son esprit sar la question dont il s'agissait. U s'accommodait de eç gui lui convenait pour contrecarrer radversaire qii*il avait en t6te, son but n'étant qqe d'embarrasser les philosophes et de faire voir la fiiiblésse dp notre ffllson^ et ]e crois que Jamais Areésilas ni Qaméade

matiques de renseignement, tandis que, hors de la chaire, controversiste, journaliste, critique, il fait la guerre à tout dogmatisme philosophique et religieux, n'ayant de préférence que pour les hypothèses cartésiennes d'où il peut tirer le plus de difficultés contre la certitude de nos connaissances, contre la liberté ou contre la providence. Il ne prend en main la défense d'une doctrine que pour mieux en ruiner d'autres, sauf à montrer ensuite qu'elle-même, elle n'a pas plus de solidité que celles qu'elle a servi à détruire.

Partout ailleurs en effet toute sa philosophie semble n'être que dispute et controverse. Quel philosophe célèbre de son temps n'a-t-il pas provoqué à la discussion, et quelle doctrine a-t-il laissée en repos ? Suivons-le rapidement au travers de ces diverses polémiques qui se succèdent, sans interruption, dans tout le cours de sa vie. Une des premières est contre Poiret. Étaijt professeurà Sedan, àlaprière d'un ami commun, Ancillon, ministre de Metz, il rédigea des observations critiques aurlesCogitationesrationales, Ces observations étaient accompagnées d'une lettre à Ancillon, dans laquelle il se plaignait que ses leçons ne lui eussent pas permis d'y consacrer plus de temps. II le priait aussi de féliciter Poiret de sa part, et de l'assurer de son admiration pour toutes 1 es choses nouvelles par lesquelles il avait éclairci et confirmé la doctrine des cartésiens. Poiret, dans la seconde édition des Cogitationes; fit imprimeries objections de Bayle avec une réponse qui n'est pas moins polie que l'attaque (1). Les objections de Bayle ne sont, comme il le dit lui-môme, que des notes jetées à la hâte sur le papier en lisant, la plume à la main^ l'ouvrage de Poiret. C'est une suite d'observations, de difficultés, d'objections, sur cha* que chapitre, tantôt à un point de vue et tantôt à un autre. Ainsi il lui reproche de n'avoir pas suffisamment réfuté'ceux

n'ont soutenu le pour et le contre avec plus d'éloquence et d'esprit. • {Essais de théodicée,)

(1) Ces objections de Bayle se troa?enl aussi dans le \* volume dea OBavres diverafa da B^jrla.

qui identifient Dieu avec Tespacc, comme Morus et quelques autres anti-cartésiens. Contre Descartes et contre Poiret^ il soutient que les essences des choses sont nécessaires et immuables, et.que Dieu ne peut rien faire qui soit contraire à ce qu'il adécrété. Il distingue la durée de la succession des pensées de Tàme. La durée est indépendante de notre opinion, et l'heure, quoique courte à ceux qui se réjouissent, et longue à ceux qui s'affligent, est toujours en elle-même une portion fixe et déterminée du temps. Il critique les ambages au sujet de la liberté et prend en main la défense des causes finales. Viennent ensuite des objections ou des difficultés contre la spiritualité de l'âme, contre son immortalité et contre la preuve de l'existence de Dieu. Dieu, en raison de sa toute-puissance, dit Bayle avant Locke, ne peut-il rendre le corps conscient de luimême ou d'autre chose? Si nous ne savons comment Dieu agit sur les esprits pour, y produire une modification, de quel front affirmer qu'il ne peut produire dans un corps la modification de la pensée? .

Il n'y a rien à remarquer dans la réponse de Poiret, sinon qu'il donne gain de cause à son adversaire au sujet des causes finales, en avouant que c'est un point sur lequel il a trop concédé à Descartes. Mais cette polémique, commencée de part et d'autre avec tant de modération et de politesse, finit par des invectives et des injures, surtout de la part de Poiret blessé de ce que Bayle avait dit n'avoir rien trouvé dans sa réponse qui fût digne de remarque, et de ce qu'il avait omis de le citer parmi les adversaires les plus considérables de Spinoza. L'article sceptique et ironique du Dictionnaire critique sur Antoinette Bourîgnon, le ridicule jeté sur sa personne, sur ses révélations et ses prophéties vinrent mettre le comble à Tindignatiou de Poiret, qui, dans ses emportements, reproche à Bayle « de trouver un ragoût singulier à satyriser cette femme divine, » l'accuse d'athéisme, d'impiété, d'hypocrisie, et prétend qu'il n'a réfuté Spinoza que par feinte ou pour mieux donner le change. En tête de la troisième édition des Cogita-

tiones il plaça une dissertation intitulée : De simulato Pétri Bay lit contra Spinozœ atheistnum certamine, Bayle garde plus de sang-froid ; il poursuit de son ironie ce théosophe enragé et lui conseille charitablement de ne pas se borner à modérer ses appétits externes, mais aussi d'appliquer uh cautère sur ses appétits internes (1).

Bayle, en effet, est l'auteur d'une réfutation de Spinoza à laquelle on peut reprocher, sinon la feinte, au moins le défaut d'équité et de profondeur. Le Dieu de Spinoza étant étendu doit être sujet à la division et à la corruption, voilà le grand argument que Bayle retourne en tous les sens (2). Spinoza eût sans doute répondu, que son Dieu est la substance unique, infinie, qu'il est indivisible, par là même qu'il est l'infini, que ce sont les modes de la substance, et non la substance elle-même, qui sont divisibles et corruptibles. L'eau peut bien se diviser en tant qu'eau, mais en tant que substance, d'après Spinoza, elle est indivisible. Sous les modes divers et changeants par lesquels elle se manifeste à nous, la substance unique et infinie demeure une, indivisible et immuable. Mais si la critique de Bayle pèche par le défaut de justesse à Tégard du système, elle pèche encore plus par le défaut d'équité à l'égard de l'auteur. Qui ne s'étonnerait de voir Bayle si sceptique, si indifférent, si suspect lui-môme, en fait d'orthodoxie, prodiguer à Spinoza les injures et les anathèmes, comme le plus intolérant des théologiens? L'orthodoxie de Bayle était-elle donc si sincère et si pure? N'était-il pas, lui aussi, en butte à ces mêmes accusations, plus ou moins méritées, d'athéisme et d'impiété ?Leclerc, irrité de la réfutation de son Ovigéniste et de ses natures plastiques, s'était emporté

(1) Voir les Réflexions sur le jugement du public^ par Bayle, la Lettre sur les mystiques de Poiret (Amsterdam, 1701}, et les articles Roy, note C, etSADEDR, dans le Dictionnaire critique»

(3) Dictionnaire antique, article Spinoza. Il y a du vrai dans ce que dit Voltaire : « J'ai toujours eu quelque soupçon que Spinoza avait entendu autre chose que ce que Bayle entend et que par conséquent Bayle peut avoir raison sans avoir confondu Spinoza* »

jusqu'à le traiter d'athée. Lui convient-il, réplique Bayle, de se donner comme un homme rongé du zèle de la maison du Seigneur, lui qui sans cesse attaque les théologiens etsurqui plane l'accusation de socinianisme (0 ? A. meilleur (Jroit encore un disciple de Spinoza eût pu récriminer de la même façon contre Bayle lui-même. Faut-il donc croire que Bayle, par cette attaque violente, voulait obtenir pour son propre compte quelque indulgence, dont assurément il avait grand besoin, de la part des théologiens ?

Par la manière même dont il défend Descartes et Maiebranche, Bayle ne paraît pas moins suspect que dans ses attaques contre Spinoza. Nous ne doutons pas de la sincérité de son admiration pour le génie de l'un et de l'autre, mais nous doutons fort de la solidité de son attachemeut pour leurs doctrines. II semble faire une estime particulière du génie de Malebranche auquel il applique les beaux vers par lesquels Lucrèce célèbre Épicure : a Homme d'une sublimité de génie étonnante, qui, non content d'avoir mesuré la terre, la mer et le sable sans nombre, d'èlre monté jusque dans le ciel, et d'avoir parcouru par l'esprit la demeure des dieux, a pénétré au delà des murs enflammés du monde et a considéré la nature intelligible et le monde archétype, d'où il nous a rapporté ce que sont les esprits et comment ils agissent (2). t II considère le Traité de la nature et de la grâce, comme un ouvrage d'un génie supérieur, et l'un des plus grands efforts de l'esprit humain (3). Quoiqu'il dise ne pas comprendre que les idées par lesquelles nous connaissons les objets sont en Dieu, et non dans notre âme, il fait pencher la balance en faveur de Malebranche contre Arnauld dans ses Nouvelles de laRè-^ publique des lettres. Arnauld reproche même à Malebranche cette prédilection de l'auteur de la République des

(1) Dissertation pour prouver que l'essence de la matière consiste dans rétendue, (GEnvres diverses.) p) Réponse à un provincial, chap. ou. ^

(3) GEnvrea diverses, tomo IV. lieures, p. SOI.

lettres^ n qui vous favorise comme à son ordinaire (1). » Voici le jugement de Bayle sur l'accusation d'épicuréisme contre Malebranche : « On ne trouvera pas très-raisonnable la longue dispute où est entré M. Arnauld contre le P. Malebranche sur les plaisirs des sens. Ceux qui auront tant soit peu compris sa doctrine s'étonneront qu'on lui en fasse des affaires, et s'ils ne se souviennent du serment de bonne foi que M. Arnauld vient de prêter dans la préface du dernier livre, ils croiront qu'il a fait des chicanes à son adversaire pour le rendre suspect du côté de la morale (2). d De là une polémique directe entre Arnauld et Bayle. Arnauld publia contre Bayle un petit écrit intitulé : Avis à r auteur de la République des lettres^ où il reproduisait ses objections contre la maxime de Malebranche. Bayle ût une assez longue réponse, à laquelle Arnauld répliqua par une dissertation, Sur le prétendu bonheur des sens,

Bayle prend aussi la défense des causes occasionnelles contre l'harmonie préétablie (3). Une des principales objections de Leibniz contre les causes occasionnelles, c'est l'intervention continuelle de Dieu, et les miracles non moins continuels qu'elles exigent pour expliquer la correspondance des substances les unes avec les autres. Selon Bayle, cette intervention continuelle, à l'occasion de chaque mouvement de la matière et de chaque pensée de l'esprit, n'a plus'rien de miraculeux, du moment qu'elle est l'elfet d'une loi générale (4). Que cette intervention, contrairement à la loi, fût un seul instant suspendue, alors seulement il y aurait un miracle.

En défendant les causes occasionnelles , il attaque

(t) 5« lettre des Neuf Lettres de 1685.

(2) Nouvelles de la République des lettres y août 1686.

(3) Notes de Tarticle Rorarios, du Dictionnaire critique»

(4) Arnauld défend de la même manière les causes occasionnelles contre Leibniz» qui ne se tient pas pour satisfait, et répond : « Dieu, dit-il, fait toujours un miracle lorsqu'il fait une chose qui surpasse les forces qu'il a données aux créatures et qu'il l'y consenre. » Gorresp, de Leibniz et d'Arnaald, 5* lettre.

l'harmonie préétablie. Il y a des choses, dit-il, qui font de la peine dans cette hypothèse, quoiqu'elle marque l'étendue du génie de son auteur. Rien, d'ailleurs, n'est à remarquer dans cette polémique, sauf cette objection, plus ingénieuse que solide : si l'âme pensait en vertu d'une impulsion primitive donnée par le Créateur, et sur laquelle rien ne pourrait agir, elle persévérerait toujours dans son premier sentiment, dans sa première pensée, comme l'atome mis en mouvement persévère toujours dans la ligne droite, quand rien ne contrarie sa direction. Mais Leibniz ne paraît pas mériter ce reproche. D'après son hypothèse l'âme n'est-elle pas un automate spirituel dans lequel, dès l'origine, tout a été organisé pour produire une certaine série d'actes divers qui se déroulent, pour ainsi dire, les uns après les autres, comme en vertu d'un ressort. En outre Bayle a le tort de mettre en doute que la puissance et l'intelligence de Dieu soient capables de maintenir ces combinaisons et ces accords infinis que suppose l'harmanie préétablie.

Il en est des autres doctrines cartésiennes, dont il prend la défense, comme des causes occasionnelles ; il semble ne s'y attacher qu'en raison du parti qu'il en tire pour semer les doutes et les disputes, pour ébranler quelque croyance du genre humain, et pour embarrasser les théologiens. Ainsi se déclare-t-il en faveur de l'automatisme des bêtes, et fait-il ressortir avec une grande habileté toutes les diflScultés du système contraire qui leur accorde du sentiment et de l'intelligence. L'es actions des bêtes sont, dit-il, un des plus profonds abtmes sur quoi notre raison se puisse exercer, et je suis surpris que si peu de gens s'en aperçoivent (1). Il loue donc les cartésiens d'y avoir pénétré plus avant que tous les autres, et d'avoir compris que si on n'admet pas l'automatisme, on ne peut se dispenser de donner une âme aux hôtes, âme qui sera nécessairement matérielle ou spirituelle. Si elle est maté-

(1) Dictionnaire critique, article Barbb.

rîelle, comment réfuter ceux qui veulent que l*âme de ITiomme soit de môme nature et finisse avec le corps? Sera-t-elle au contraire spirituelle, il faudra bien la faire immortelle comme Tâme humaine. Mais après avoir ainsi accordé à Thypothèse de Descartes Tavantage sur toutes les autres, il se hâte malignement d'ajouter, que Tautomatisme a lui-même son point vulnérable qui est le rabat-joie des cartésiens, à savoir la possibilité de se servir des mêmes arguments pour soutenir que tout dans l'homme se fait aussi par pur mécanisme (1). Enfin la nouveauté même de cette doctrine, si contraire à ce que tous les hommes ont cru jusqu'à présent, lui fournit un sujet de défiance contre la raison humaine. Tous les hommes avaient cru jusqu'à Descartes que les bêtes sentent, et voici que le cartésianisme démontre le contraire, à quelle opinion désormais se fier ?

11 cherche aussi à exploiter au profit du scepticisme, la doctrine qui enlève aux objets les qualités sensibles pour les donner à l'âme. Descartes a fortifié par de nouvelles raisons les vieux arguments des sceptiques contre la certitude de l'existence du monde extérieur, il a prouvé que la chaleur, l'odeur, la couleur, etc., n'existent que dans notre âme, et non dans les corps où il n'y a que de l'étendue et du mouvement. Mais, qui nous assure que nous ne sommes pas aussi dans Tillusion, quand nous jugeons de l'étendue et du mouvement des corps? Que de sujets de triomphe, s'écrie Bayle, pour le pyrrhonisme (2) I

Contre le P. Valois il prend le parti de l'étendue essentielle, mais de telle façon qu'il semble plutôt avoir le dessein de s'en servir comme d'une arme contre les théologiens catholiques et le concile de Trente, que de la défendre sincèrement contre ses adversaires. A Sedan, il fit soutenir par ses élèves des thèses contre le livre du P. Valois, que lui-même il résuma et publia en une dissertation « où on défend contre les péripatéticiens les

(1) lOid, art. Rorarius.

(2) Didionnaire critique^ art Pyrrhon.

raisons par lesquelles quelques cartésiens ont prouvé que l'essence du corps consiste dans retendue (1). o Donner raison aux cartésiens sur l'étendue essentielle, et à leurs adversaires touchant l'incompatibilité de cette doctrine avec le concile de Trente, voilà la tactique perfide de Bayle. « Il y a déjà eu des cartésiens, à ce qu'on dit, et sans doute il y en aura encore qui, intéressés à prouver qu'ils s'accordent avec le concile de Trente, n'ont rien oublié et n'oublieront rien pour détourner cet orage de dessus leurs têtes. Pour nous que ce soin n'inquiète pas, nous nous chargerions volontiers de la seconde partie de leur apologie, en prouvant la conformité de leiu* hypothèse par rapport à la droite raison. »

La plupart des pièces contenues dans le même recueil, se rapportent à cette môme question. « Il est clair, dit-il dans la préface, que le concile de Trente a décidé non-seulement que le corps de Jésus-Christ est présent partout où il y a des hosties consacrées, mais aussi que toutes les partie5 de son corps sont pénétrées les unes avec les autres. \\ est clair, par le livre de M. Delaville, que cette décision est absolument incompatible avec la doctrine qui pose que l'étendue fait toute l'essence de la matière; il est clair par le dissertation du professeur de Sedan, qu'il est aussi impossible que la matière soit pénétrée, qu'il est impossible que deux choses soient égales, lorsque l'une est plus grande que l'autre. Donc il est clair que le concile de Trente a décidé une fatisseté quand il a parlé de la présence du corps de Notre-Seigneur sur les autels. » De là il tire aussi l'infinité du monde qu'il défend contre les objections des théologiens. Selon Bayle, le christianisme n'oblige pas à rejeter l'inûnité de la matière, car l'infinité numérale des créatures n'empêche pas qu'elles ne soient un corps borné. Un corps n'est pas plus*parfait pour exis-

(1) Cette dissertation a été publiée en français et en latin. On la trouve en latin dans le Recueil des pièces curieuses concernant la philosophie de M. Descartesy in-12, Amst., 1684, et en français dans le 4* volume des OEurres diverses.

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ter avec un nombre infini d'autres corps. Une infinité numérale, communiquée, précaire, ne préjudicie point à la doctrine que Dieu seul est infini.

Maïs c'est à défendre la création continuée qu'il montre le plus d'ardeur, à cause des difficultés qu'elle fait naître au sujet de la liberté et de la providence. «En ce moment où je parle, je suis tel que je suis, avec toutes mes circonstances, avec telle pensée, telle action, assis ou debout. Que si Dieu me crée en ce moment tel que je suis, comme on doit nécessairement le dire dans ce système, il me crée avec telle action, tel mouvement, telle détermination (1). » Comment donc comprendre que nous soyons libres et responsables, comment éviter défaire Dieu l'auteur du péché ? A la création continuée, Leclerc, pour sauver la liberté, avait imaginé d'opposer les natures plastiques de Cudworth qui, touten admettant l'étendue essentielle de Descartes, repoussait son mécanisme (2). Selon Cudworth, la matière, qui n'est que de l'étendue, ne peut se mouvoir et s'ordonner ellemême ; or Dieu, sans s'abaisser, ne peut directement s'appliquer à la production de tous les phénomènes du monde. Ainsi l'auteur du Vrai Système intellectuel croit devoir placer « en chaque être des principes de vie et d'organisation, qu'il appelle natures plastiques, pour servir de médiateurs entre Dieu et la nature. Ce n'est pas Dieu, d'une manière directe, mais ces natures plastiques qui, sans conscience de leur œuvre, et sous la main de Dieu, créent, organisent et conservent les créatures. Mais un tel système, selon Bayle, fait merveilleusement les affaires de l'athéisme, et renverse les meilleures preuves de l'existence de Dieu, tirées du système physique de Descartes (3). Ou les natures plastiques ne sont que des instruments maniés par la main de Dieu, comme la hache et le marteau par la main de l'ouvrier, ou, jusqu'à un certain point, elles se suffisent à elles-

(1) jR^. à un prov,^ chap. cxli.

(2) Bibliothèque choisie, t. V, art. 4 ; t. VI, art 7 î t. VII, art. 7.

(3) Continuation des pensées diverses sur la comète^ U h P> 9Di ^^^^% et Réponse aux questions d'un provincicU^ chap. lxix.

mêmes. Qae Dîea crée les êtres et les conserve, avec ou sans instrument, les créatures demeurent dans la même dépendance à son égard, et il n'est pas moins difficile de concilier la liberté avec cette dépendance. Que si, au contraire, on les suppose douées d'une certaine indépendance, c'est presque donner gain de cause à l'athéisme. En effet, si un être intelligent et libre a pu être produit par une force aveugle et fatale, pourquoi pas l'univers tout entier (I) ? Mais après avoir fait triompher la création continuée des natures plastiques, Bayle prend plaisir à revenir sur les difficultés non moins grandes qui s'ensuivent au sujet de la liberté et delà providence.

Il compare la liberté au plateau d'une balance qui trébuche nécessairement du côté du poids le plus fort. Qui nous assure que ce sentiment intime, sur la foi duquel nous croyons à notre liberté, n'est pas une illusion? Alors même que nous ne serions qu'un sujet passif à l'égard delà volonté, ne croirions-nous pas néanmoins agir par nousmêmes ? Enfin, selon Bayle, « le libre arbitre est izae matière si embarrassée, et si féconde en équivoques, que lorsqu'on la traite à fond, on se contredit mille fois, et que la moitié du temps on tient le même langage que ses antagonistes, et que l'on forge des armes contre sa propre cause, pour des propositions qui prouvent trop, qui peuvent être rétorquées, qui s'accordent mal avec d'autres choses qu'on a dites (2). »

Si, dans son Système de philosophie, il se prononce nettement en faveur de l'immatérialité de l'âme, partout ailleurs, on le voit amasser des nuages sur ce point capital. Avec Locke, il soutientque nousnesavons rien de la substance, et que les arguments en faveur de la spiritualité et de la matérialité se valent et se balancent (3). Somme toute, il déclare

(1) Voir la thèse de M. Janet sar Cudwortb, de plastica naturce m, etc. Paris, 1648.

(2) Réponse à un provincial,

(3) 16ttf., 4* fol.

incompréhensible la nature de l'homme : « L'homme est le morceau le plus. difficile à digérer qui se présente à tous les systèmes. Il est l'écueil du vrai et du faux ; il embarrasse les naturalistes, il embarrasse les orthodoxes... Il y a là un chaos plus embrouillé que celui des poëtes. »

Mais cependant plus incompréhensible encore lui paraît la nature divine. Quand même les hommes s'entendraient sur l'existence de Dieu, jamais ils ne s'entendraient sur ses attributs. Il est impossible d'accorder sa liberté avec son immutabilité, et l'immatérialité avec son immensité. C'est surtout contre sa providence, et contre l'accord de la perfection infinie avec l'existence du mal que Bayle a aiguisé toutes ses armes et déployé toutes les subtilités de sa dialec tique. Pour mieux embarrasser ses adversaires et pour se mettre lui-môme à l'abri, il imagine de prendre le rôle d'un manichéen. Entre tous les systèmes sur l'accord de la liberté, du mal et de la providence, il veut démontrer que le manichéisme est le plus difficile à combattre, et que, quelque parti qu'on adopte, les difficultés manichéennes n'en sont pas affaiblies. Les Pères de l'Église n'eussent pas triomphé du système des deux principes, si l'affaire, dit Bayle, eût été entre les mains d'un homme d'autant d'esprit que Descartes, ou d'un païen nourri à la dispute, et non d'un Manès, d'un Gerdon, d'un Marcion, qui ne pouvaient se bien servir de leurs avantages, soit parce qu'ils admettaient l'Évangile, soit parce qu'ils n'avaient pas assez de lumière pour éviter les explications les plus sujettes aux grands inconvénients. Bayle reprend donc en sous-œuvre le manichéisme, pour tourner et relourner librement, en tous les sens, la grande objection du mal, et pour impunément reproduire, nonsans y ajouter lui-même, toutes les vieilles difficultés contre la divine providence.

Il tient à ne pas laisser croire que, même en rejetant la création continuée et la prémotion physique, on fasse l'homme véritablement libre, et qu'on réussisse à expliquer comment, étant l'ouvrage d'un seul principe souverainement bon, nous sommes néanmoins exposés à

492 PHILOSOPHIE CARTESIENNE.

la douleur et au mal. Selon Bayle, un Dieu bon aurait dû créer Thomme non-seulement sans mal actuel, mais sans aucune inclination au mal. Comment Dieu sachant certainement que rhomme se servirait mal de sa liberté, a-t-il pu lui faire ce don fatal? Si une bonté aussi bornée que celle des parents exige nécessairement qu'ils éloignent de leurs enfants tout ce qui peut leur être nuisible, à combien plus forte raison la bonté infinie de Dieu? Que dire d'une mère qui laisserait aller sa fille dans le lieu où elle sait qu'elle doit se perdre, ou d'un père donnant à son fils un couteau dont il sait qu'il doit se percer le sein? Tel cependant est le rôle de Dieu faisant à l'homme ce don fatal de la liberté. Mais, dit-on, sans la liberté, Thomme eût été dépourvu de dignité et de moralité ; or la possibilité de pécher ne peut être séparée de la liberté. Mais quoi! répond Bayle, un être qui ne pourrait faire que le bien, un être semblable aux anges et aux bienheureux dans le ciel, serait-il donc inférieur à l'homme flottant sans cesse entre le bien et le mal et tombant de chute en chute?

Il accorde cependant que les partisans d'un seul pmcipe l'emportent par les raisons a priori^ et que les idées claires de l'ordre, de l'être éternel, l'aspect des cieux, l'harmonie du monde confondent l'hypothèse de deux principes, mais il la déclare victorieuse à son tour quand on considère rhomme malheureux et méchant. Les manichéens triomphent par les raisons a posteriori^ parce qu'ils rendent mieux compte des faits et des expériences. On peut sans doute objecter mille difficultés à ce système, mais il est impossible d'en imaginer un autre plus plausible.

Il suppose un dialogue dans lequel il fait battre par Zoroastre Mélissus, partisan d'un seul principe, a Vous me surpassez, dit Zoroastre, dans la beauté des idées et dans les raisons a priori, et je vOus surpasse dans l'explication des phénomènes et dans les raisons a T^os/mon. El puisque le principal caractère du bon système est d'ôtre capable de donner raison des expériences, et que la 3eule mcapacité de les expliquer est une preuve qu'une hypothèse n'est

point bonne, quelque belle qu'elle paraisse d'ailleurs, demeurez d'accord que je frappe au but en admettant deux principes, et que vous n'y frappez pas, vous qui n'en admettez qu'un. » De ce prétendu triomphe du manichéisme sur tous les autres systèmes, Bayle prend occasion de gémir sur la pauvre raison humaine : « Qui n'admirera et qui ne déplorera la destinée de notre raison I Voilà les manichéens qui, avec une hypothèse tout à fait absurde et contradictoire, expliquent les expériences centfois mieux que ne le font les orthodoxes avec la supposition si juste, si nécessaire, si uniquement véritable d'un premier principe infiniment bon et parfait (1)1»

Cette apologie systématique du manichéisme suscita contre Bayle de nombreux adversaires et de graves accusations. Leclerc imagina de faire lutter contre ses manichéens, non pas un orthodoxe, mais un origéniste (2). Cet origéniste qu'il met en scène, soutient que Dieu ne nous a faits libres que pour nous donner l'occasion du mérite et de la vertu, qu'il ne damne personne pour le simple fait d'avoir péché, mais pour ne s'être pas repenti, et que les méchants^ les démons eux-mêmes, après avoir plus ou moins longtemps souffert dans une autre vie, arriveront au bonheur étemel. Or, que pèsent, en comparaison de cette éternité de bonheur, des peines temporaires ? Mais Bayle met en déroute l'origéniste, comme les natures plastiques. D'abord il remarque que toute l'argumentation de l'origéniste repose sur la négation de l'éternité des peines, doctrine hétérodoxe que Leclerc lui-même n'ose avouer ; puis il fait répondre par son manichéen que, dans l'homme, de même que dans les anges et les bien-

(1) Notes de l'art. MAMicHiBNS. Voir aussi les art. Marcionitbs, PauliciENS, Origbne, Prudence, du Dictionnaire critique, "*' (2) Parrhasiaha ou Pensées diverses^ par Théod. Parrhase, 2 vol. in- 12, iA Amst., 180t, 2* édition, !•' toI., art. 6. « Il yeut, dit-il, fermer la bouche à aux manichéens en faisant parler an origéniste, car si un homme de cette ^ sorte peut réduire un manichéen au silence, que ne feraient paa ceux qui f\ raisonneraient mieux que les disciples d'Origène ? •

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