‹ Histoire de la philosophie Cartésienne (volume 5)Chapitre 57 sur 77 · II · texte numérisé non relu

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494 PHILOSOPHIE CARTÉSIENNS.

henreoz, la verta peut ires-bien exister sans le vice. L'origéniste n'expliqoe donc pas ponrqnoi Diea s'est décidé à faire à la créature xm don qo'il savait loi être fatal, ni pourquoi il loi fait acheter par des siècles de soufiDrances une éternité de bonheur.

Cependant Bayle n'a garde de professer ouyertement le manichéisme pour son propre compte, et voici les conclusions, plus ou moins sincères, danslesquelles il résume cette discussion : 1® La lumière naturelle et la révélation nous apprennent clairement qu'il n'y a qu'un principe de toutes choses,et queceprincipeestinfinimentparfait; 2**lainanière d'accorder le mal moral et le mal physique de l'homme avec les attributs de ce seul principe infiniment parfait de toutes choses surpasse les lumières philosophiques, de sorte que les objections des manichéens laissent des difQcultés que la raison humaine ne peut résoudre; 3"* nonobstant cela, il faut croire ce que la lumière naturelle et la révélation nous apprennent de Tunité et de la perfection de Dieu, comme nous croyons, par la foi et par notre soumission à l'autorité divine, le mystère de latniùlè, celui de Tincamation, etc. (1).

Disons quelques mots de la tactique de Bayle à rencontre des dogmes de la foi. Il les ruine, sous l'apparence d'un faux respect, en retournant impitoyablement contre les théologiens eux-mêmes la distinction de la raison et de la foi et la doctrine de l'incompréhensibilité des mystères,derrière laquelleilsontcoutumedeseretrancher.AiosiilcontinuePomponat et devance Voltaire. Voltaire dans sa polémiquecontre les théologiens sera plusspirituel, plus vif, pluspiquant , mais

non pas plus habile, plusperfide et plus redoutable . A la différence des théologiens et des philosophes cartésiens, à la différence surtout deLeibniz,Baylese complaît dans la thèse de l'opposition absolue de la raison etdelafoi. Il cherche non pas à les concilier, mais aies opposer Tune à l'autre, sous prétexte de rabattre la raison par la foi, tandis qu'en i^alité

(!) Béponte à un provincial.

c'est la foi qu'il rabat par la raison. C est en effet la foi qu'il infirme parla règle de l'évidence plutôt que l'évidence parla foi, dans l 'article Pyrrhon où il prétend qu'on ne peut se fier à l'évidence, parce que la foi oblige de rejeter des choses de la dernière clarté, soit dans la spéculation, soit dans la morale, telles que ces maximes : Trois n'égalent pas un, ou Celui-là seul qui a commis la faute mérite le châtiment. Ainsi, sous un tour ou sous un autre, s'efforce-t-il de montrer la trinité, le péché originel, l'éternité des peines, la grâce, la prédestination, tous les dogmes de la théologie en contradiction flagrante avec la raison. Enfin, selon Bayle, il n'y a aucune hypothèse contre laquelle la raison fournisse plus d'objections que contre l'Évangile (1).

Parler ainsi eût été dangereux, même en Hollande, sans le subterfuge de l'incompréhensibilité des mystères et de l'opposition nécessaire de la raison et dé la foi. Avec une ironie, qu'il ne prend guère la peine de dissimuler, Bayle élève la foi tellement au-dessus de la raison^ qu'entre l'une et l'autre il n'y a plus rien de commun. Grâce à cette maxime, que le propre d'un dogme révélé est de contredire la raison , les règles fondamentales de la spéculation et de la morale, et de supporter impunément des objections réellement insolubles de la part de la raison, il se permettent impunément contre la théologie et contrelafoi. Loin que la foi en souffre, elle en triomphe, suivant Bayle, et son triomphe est d'autant plus grand que la raison est plus sacrifiée et plus confondue. Singulier triomphe, dit Leibniz, semblable àces feux de joie qu'allument les vaincus pour dissimuler leur défaite! Dans cette impuissance même de la raison à résoudre les objections contre les mystères, Bayle feint de voir la preuve éclatante de la supériorité des mystères sur les lumières philosophiques, et de la nécessité de nous soumettre aveuglément à la foi. A quoi bon la foi si la raison abandonnée à elle-même avait pu découvrir les mystères? Ne suffit-il donc pas

(1) Art. SlMONlDB.

à un bon chrétien d'être assuré que sa foi repose sur le témoignage môme de Dieu? La foi s'accorde-t-elle ou ne s'accorde -t-elle pas avec la raison, ce n'est après tout qu'un accessoire p'eu important du christianisme (1).

Comme Pomponat, et avec une ironie encore plus apparente, Bayle déclare qu'il croit comme chrétien, ce dont il a démontré l'absurdité comme philosophe. En vain les théologiens catholiques et réformés s'alarment, en vain ils redoublent leurs attaques, Bayle les déconcerte et pare leurs coups avec leurs propres armes qu'il sait retourner si habilement contre eux. Veulent-ils renoncera cette încompréhensibilité des mystères dont leur adversaire abuse avec tant d'audace et d'astuce, pour soutenir la thèse contraire de l'accord de la raison et de la foi, Bayle leur oppose en foule les autorités contraires des conciles, des synodes, des saints Pères, des ministres les plus accrédités de l'Église réformée, en faveur de l'incompatibilité de la raison et de la foi ; il prouve que • les théologiens rationaux ont été toujours tenus pour suspects, tandis que les autres ont passé pour les vrais dépositaires de la foi et les théologiens, comme il le dit, du gros de Tarbre (2).

Rappelons, parce qu'elle se rattache à cette polémique, la thèse célèbre soutenue par Bayle : « Mieux vaut une société d'athées que d'idolâtres (3). » Dans cette idolâtrie, à laquelle il préfère si hautement l'athéisme, il est facile de reconnaître le christianisme et surtout le catholicisme. Contrairement à la science de l'homme et à l'histoire, il prétend que les croyances religieuses sont sans influence sur la volonté, et que le paganisme ne contenait en lui aucun principe réprimant, mais seulement des principes de corruption. Par contre, il imagine des athées qui

(0 Rép, à un Prov,t t. III, 5 vol. in-12. Rotterdam, 1704.

(2) Rép. à un Prov,^ 3* vol., cbap. cxxix etcxxx.

(8) n a développé cette thèse dans les Pensées diverses à tœea^on de fa comète de 1780, et dans la Continuation des pensées diverses^ en se«ervant de quelques arguments empruntés au Traité de la superstiiùm de Plutarque.

se conduisent d'après des idées d'honnêteté plus vieilles que Moïse et TÉvangile, qui obéissent à la raison et à la justice, des athées qui sont des sages et des justes et non de vrais athées, si, comme le dit Sénèque, nemo vir bonus sine Deo (i).

Avoir joué le rôle d'apôtre de la tolérance, de défenseur de la cause de la liberté religieuse et des droits de la conscience, si indignement violés à l'égard de ses coreligionnaires, avoir lutté non-seulement contre le fanatisme de ses adversaires, mais contre celui des siens, voilà, sans doute, le beau côté, voilà la gloire de Bayle. Mais le scepticisme est toujours au fond de ses arguments en faveur de la tolérance. Nous n'avons pas de marque assurée pour distinguer la vérité absolue de la vérité putative ou apparente, nul ne sait s'il est bien dans le vrai, ou même s'il y a du vrai, c'est là son principal argument pour nous engager à respecter toutes les doctrines, et à nous montrer faciles et doux aux opinions qui diffèrent des nôtres.

Ainsi, partout dans Bayle, sauf dans son Système de phi* losophie^ et même sous les apparences d'un certain dogmatisme cartésien, se montre la tendance au scepticisme, le goût delà dispute pour la dispute elle-même,et non comme moyen pour arriver à la vérité. Il se donne d'ailleurs fort justement à lui-même le surnom d'assembïe-nuages qu'il emprunte au Jupiter d'Homère, et comme Montaigne, il se trouve parfaitement à l'aise au sein du scepticisme, dont il tire un merveilleux parti dans la discussion. « Il ne faut pas, dit-il, trouver étrange que tant de gens aient donné dans le pyrrhonisme, car c'est la chose du monde la plus commode. Vous pouvez impunément disputer contre tous venants sans craindre ces arguments ad kominem qui font tant de peine. Vous ne craignez point la rétorsion, puisque ne soutenant rien, vous abandonnez de bon cœur à tous les sophisraes et à tous les raisonnements de la terre quelque opinion que ce soit. Vous n'êtes jamais obligé d'en

(I) Epist. 41 .

venir à la défensive. En un mot, vous contestez et vous daubez sur toutes choses sans craindre la peine du talion (I). )) Il lui semble : a que Dieu, qui est le distributeur dés connaissances humaines, agisse en père comoiun de toutes les sectes, c'est-à-dire, qu'il ne veuille pas sou£Frir qu'une secte puisse pleinement triompher des autres et les abîmer sans ressource. Une secte terrassée, n'en pouvant plus, trouve toujours le moyen de se relever, dès qu'elle abandonne le parti de la défense pour agir ofiTensivemenl par diversion (2). » Dans la raison humaine, il voit plutôt un principe de destruction que d'édification ; il ne la juge propre qu'à former des doutes, à se tourner à droite et à gauche pour éterniser une dispute, et à faire connaître à l'homme son impuissance (3). Enfin, comme tous les sceptiques, il a prétendu que le scepticisme ne porte aucun préjudice à la vie pratique, à la marche ordinaire des choses, ni aux sciences, ni môme à la morale. Toutefois il convient qu'il peut bien donner quelques alarmes à la théologie.

Cependant Bayle est plutôt un sceptique en action, un sceptique à l'œuvre, qu'un sceptique de système, c'est4dire il n'attaque pas, comme Huet par exemple, la certitude de la connaissance, dans ses principes, mais plutôt dans ses applications, par la diversité et parla contradictiondes doctrines qu'elle enfantesur Dieu, sur l'homme et sur la nature. Il se distingue encore des purs sceptiques par l'apparence d'un dogmatisme emprunté à Descartes. Que ce dogmatisme soit plus ou moins sincère, il n'en rattache pas moins Bayle d'une manière étroite à l'histoire du cartésianisme.

(1) Lettre à M. Minutoli, 1673.

(2) Dictionnaire critique, art. Rorarius. (3j ItirJ, , art, Pyrruon.

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