‹ Histoire de la philosophie Cartésienne (volume 5)Chapitre 58 sur 77 · CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI

Le cartésianÎBme en Suisse et en Angleterre. — Résistance des compagnies de pasteurs suisses & la philosoplue nouvelle. — Robert Chouet introducteur du cartésianisme à Genève. — Succès de son enseigiiement.*

— Retour de la philosophie de Genève à Tempirisme. — Caractère particulier de Tempirisme de Genève. — Le cartésianisme en Ângltjterre.

— Antoine Legrand, missionnaire catholique et cartésien. — Détails sur sa vie. — Ses ouvrages. — Philosophie de Descartes accommodée à l'usage des écoles. — Opposition de l'université d'Oxford contre le cartésianisme. — Samuel Parker. — Descartes confondu avec Hobbes. — Apologie de Descartes par Antoine Legrand.* — Polémique contre Parker et John Sergeant. — Cudworth. — En quoi il suit Descartes et en quoi il le combat. — Succès de la philosophie cartésienne à Cam« bridge. — Clarke traducteur de la Physique de Rohault. — Nombreuses traductions d'ouvrages cartésiens. — Traductions de la Recherche de la vérité, — La philosophie de Malebranche en Angleterre. — John Norris. — Théorie du monde idéal. — La philosophie de Malebranche accusée de favoriser les quakers.— Rapports et différences entre Berkeley et Malebranche. — Les idées seuls objets immédiau de l'esprit et seuls êtres existants. — Les idées en Dieu. — Comment, d'après Berkeley^ 11 nous les communique. — Influence de Descartes sur Locke.

Jetons maintenant un coup d'œil sur les destinées du cartésianisme à Tétranger, en Suisse, eu Angleterre, en Italie, dans des contrées où il a exercé une certaine influence, mais où il s'est plus tardivement développé, et avec moins d'éclat, qu'en Hollande et en Allemagne. En Suisse, lescompagniesdepasteurs, qui avaient une autorité suprême sur l'enseignement et les universités, opposèrent une longue et vive résistance en faveur d'Aristote. Le conseil de Berne, faisant droit aux plaintes du corps ecclésiastique, interdit plusieurs fois, et particulièrement en 1669 et 1680, l'enseignement de la philosophie de Descartes, soit dans les leçons publiques de Tacadémie» soit dans les cer-

des particuliers (i). Genève aussi ne se montra pas d'abord plus hospitalière pour Descartes qu'elle ne l'avait été pour Ramus, pour son disciple Arminius et pour David Derodon. En 1669 seulement, à Gaspard Wyss, zélé péripatéticien, succède Robert Gbouet qui, le premier, enseigne publiquement le cartésianisme.

Robert Gbouet tient une grande place dans l'histoire philosophique et politique de Genève. Après avoir suivi à Nîmes les leçons de Derodon, il revint étudier la théologie à Genève, sa patrie. Il fit ensuite un voyage à Paris, où, sans doute, il se perfectionna dans la connaissance du cartésianisme. Sur lanouvellede la mise au concours d'une chaire de philosophie dans l'université protestante de Saumur^ il partit pour la disputer, comme Bayle à Sedan, et, quoique inconnu etâgé seulement de vingt-deux ans, il remporta une éclataote victoire sur un ministre protestant français, vieilli dans toutes les subtilités de la scholastique (2). Louis Delàforge assistait et applaudissait au triomphe du jeune et brillant cartésien. Le bruit même en vint jusqu'àla cour qui s'en émut, et voulut savoir par quelle raison on avait préféré un étranger h un sujet du roi. Mais le sénéchal de Saumar répondit au secrétaire d'Élat en termes si honorables pour Gbouet, que celui-ci, sans plus de résistance, fut mis en possession de sa chaire (3). Le premier, et avec un immense succès, il enseigna la philosophie nouvelle dans l'université de Saumur. Mais après cinq ans^ forcé de quitter l'Anjou, à cause des décrets contre le cartésianisme, il revint à Genève et succéda dans la chaire de philosophie au péripatéticien Wyss, son ancien maître (4).

(1) Histoire de Berne, parFillîer, 1838.

(9) Il le nommait Yillemandy et il était vivement Mnteon par le goavemeur de la province.

(3) Bistoire de la littérature française à V étranger ^ par H« Sayoui, 2 vol. io-8. Paris, 1852.

(4) Lé Cartésianisme en Anjou pav H. Damont, dans les Ménnirtsde M société académique de Maifi0-et-Loire^ tomes XV et XYI. On trouve aussi d*intér«ssantt détails sur Tuoivenité de 8at|maf et sar le laite entre

n vint à Genève, en 1669, accompagné d'un grand nombre d'étudiants de Saumur qui ne purent se résigner à perdre les leçons d'un tel maître. Ghouet excellait dans l'art de professer, et ses succès ne furentpas moins grandsà Genève qu'à Saumur. Pendant un enseignement de vingt années il y fit de nombreuses conquêtes au cartésianisme, parmi lesquelles la pIusbrillante,sinon la plus soIide,fut celle deBayle. Nommé conseiller d'État en ,1686, Ghouet quitta renseignement, mais jusqu'à la fin de sa vie, il eut uiie part considérable dans l'administration de la république, où il se signala parles services rendus aux sciences et aux lettres (1). D'après la liste de ses ouvrages on peut conjecturer qu'il s'était adonné plutôt à la physique qu'à la métaphysique cartésienne (2). Aussi le règne de la métaphysique de Descartes ne paraît-il pas avoir été de bien longue durée à Genève. Déjà nous voyons le successeur de Ghouet, Antoine Gautier, tout en combattant le sensualisme, abandonner le cartésianisme sur le point essentiel de la démonstration de l'existence de Dieu (3). La philosophie de Genève ne tarda pas à s'éloigner de plus en plus de Descartes pour se rapprocher de Locke. Dans le cours du dix-huitième siècle nous voyons l'enseignement philosophique passer aux mains de physiciens et de naturalistes qui fortifient et développent cette tendance à l'empirisme (4). Mais, à la différence de l'empirisme français et anglais , Tempirisme

Ghouet et Yillemandjr, dans une antre brochure du môme auteur : Hts^ ioirede V académie de Saumur, Angers, 1862.

(1] Histoire littéraire de Genève^ par Jean Sennebier, 3 vol. in-8. Genève, 1786. Ghouet mourut en 1731, à T&ge de quatre-vingt-nenf ans.

(2) De varia astrorum luce. — De iride» — De vacuo. — De quatuor démentis vulgo sic dictis. l\ est cependant l'auteur d'un abrégé de logique : Brevis et familiaris institutio logica in usutn studiosœ juventutts, etc. Genève, in-S», 1672.

(3) Argumenta Cartesii pro existentia Dei sophismata aut inuiilia^

(4) On peut citer Etienne et Jean Jalabert, Jean-Louis Galandrini, Gabriel Cramer, de Saussure^ qui tous se sont fait un nom dans les sciences mathématiques ou physiques.

s'allie à Genève aa respect poar tons les principes de h morale et de la religion, souvent même ànn vif senti meDi religieux. Il saffit de citer les noms d'Abauzit, de Gharlei Bonnet, de Prévost, de Le Sage.-

Passons de la Suisse à l'Angleterre. L'Angleterre, de puis Hobbes et Bacon jusqu'à Locke^ depuis Locke jusquà Bentham, semble la patrie de l'empirisme. Cependant, dans la seconde moitié du dix-septième siècle, entrt Hobbes et Locke, le cartésianisme y a pénétré, et use sorte d'école platonicienne et mystique s'y est formée, ti opposition non-seulement avec la philosophie de Hobbes, mais aussi avec celle de Descartes que la plupart des mystiques et des théologiens affectaient de confondre Tune avec l'autre. Dugald Stewart cite John Smith de Cambridge, âuteurde Discours choisis^ publiés en 1660, comme un des plui anciens partisans de Descartes parmi les Anglais (1). Néanmoins c'està Antoine Legrand que revientsurtout l'honoeur d'avoir introduit et propagé en Angleterre la philosophie de Descartes. Antoine Legrand, né à Douai au commencement du dix-septième siècle, appartient par sa naissance à la Belgique espagnole; mais sa vie et ses travaux le rattachent étroitement à l'histoire du cartésianisme en Angleterre. C'était un religieux de l'ordre de Saint-Françoû;, comme Bayle, Amauld et le P. Hardouin s'accordent à le dire [i],

(1) Histoire abrégée de la philotophie^ 1» Yolume, p. 183, tndactioo de Bucbon.

(2) c Vous pouvez Toir^ dît Arnauld, dans une lettre à M alebranchf, ce qa'endit, dans sa Philosophie cartésienne y Antoine Legrand^ qae j'apprends être un religieux de Tordre de Saint -François. • Hardouin, qui loi fait l'honneur de le placer à un bon rang parmi les Athei detecti, dit qu'ii a changé son nom de Legrant en celui de Legrand, ut Ânionius Maqwis esse eredatur, et qne c'était un religieux de Tordre des Récollets. Ces tcmoignagei ne sauraient être mis en doute, fortifiés par celui de deux his* toriens anglais, Dodd et Anthony Wood, qui font autorité dans Thistoire ecclésiastique et universitaire. Anthony Wood {Athenœ Oxonienses) dit que c'est un religieux et qu'il vit actuellement retiré dans le comté d'Ox* ford, après quelques années passées à Londres. Dodd, dans son ffistoirt ecclésiastique, dit aussi que c'est un religieux et qu'il fut envoyé en mis* ■ion en Angleterre par les résidents anglais catholiques de Douai.

LE CARTÉsrANISME EN SUISSE. 503

et non un médecin, selon la supposition de Brucker et de Tennemann. Les catholiques anglais avaient fondé à Douai, au seizième siècle, un séminaire oh ils envoyaient déjeunes Anglais faire leurs études et recevoir les Ordres pour revenir ensuite combattre Thérésie. Ce séminaire fut converti, au dix-septième siècle, en une communauté religieuse de Tordre de Saint-François, afin qu'il pût échapper aux jésuites qui voulaient s'en emparer. C'est ainsi qu'Antoine Legrand, membre de la communauté de Saint-François de Douai, fut envoyé en Angleterre comme missionnaire catholique, et que nous trouvons en Angleterre un franciscain prêchantà la fois le cartésianisme et le catholicisme.

Après avoir passé quelques années à Londres, Antoine Legrand vécut d'une vie très-retirée dans le comté d'Oxford oîi, en i69o, selon Wood, il était précepteur du fils aîné d'un riche fermier. Il a publié à Londres plusieurs ouvrages destinés à la propagation et à la défense de la philosophie de Descartes (i). Pour la faire pénétrer dans les universités il l'exposa sous une forme scolastique, dans deux ouvrages (2), dont le plus considérable a pour titre : Institutiones philosophiœ. C'est une exposition méthodique et complète de la philosophie de Descartes augmentée de quelques développements relatifs à la logique et à la morale. Par une réminiscence de la scolastique, il a consacré un livre entier, qui n'a rien de cartésien, aux anges et aux démons, sur lesquels il donne de très-minutieux détails tirés de son imagination ou des Écritures,

La philosophie de Descartes rencontra, en Angleterre,

(1) Avant d*avoir été cartésien, il aurait été attaché à la doctrine de Zenon, ressuscitée par Juste- Lipse, si Ton en Juge par un ouvrage intitulé : l'Homme sans passions^ petit in-12, publié à Paris en 1665.

(2) Philosophia vêtus e mente Renati Descartes more seholasiico brevi, ter digesta^ et Institutiones philosophiœ secundum principia R. Cartesii nova melhodo adomata etexplicata^ 1 vol. in-8. Londini, 1675, 3o édition. Une édition complète de ses œuvres philosophiques a été publiée & Londres en IGOi : an entire body of philosophy accord iiig to ihe principles of the fanious Renate Descartes, 1 vol. in-fol.

504 PHILOSOPHIE CARTESIENNE.

dans la vieille et puissante université d'Oxford, une vive opposition à la tête de laquelle était Samuel Parker, évê' que d'Oxford (1). La philosophie de Hobbes avait profondément alarmé les philosophes spiritualistes et les théologiens de l'Angleterre qui tous se mirent en campagne contre l'athéisme. Mais quelques-uns/ plus ou moins sincères, ont le tort de voir l'athéisme là môme où il n'est pas, dans Descartes aussi bien que dans Hobbes. Il est vrai que Descartes, de même que Hobbes, a enseigné que tout se fait mécaniquement dans la nature. Mais, selon Hobbes, c'est par le seul effet du hasard ou de la nécessité, tandis que, selon Descartes, c'est par l'effet de la perfection inflnie de Dieu qui a imprimé sur la matière ces admirables lois du mouvement par lesquelles s'explique la nature tout entière. Voilà la différence profonde dont les adversaires de Descartes en Angleterre ne veulent pas tenir compte. Dans ses Disputationes de Deo et divina providentia (2), à la réfutation de Hobbes Parker joint celle de Descartes qui, dit-il, marche de près sur ses traces , et qui a établi , avec plus de génie, la même philosophie. Si Descartes a dit que Dieu a créé la matière et le mouvement, Parker affirme que c'est uniquement par politique et par prudence. Cependant il veut bien accorder que peut-être il n'a pas, dès le principe, nourri dans son âme cette impiété. Mais ayant brusquement passé de la vie militaire aux lettres, sans autres connaissances que les mathématiques, il s'est imaginé qu'il en est de la construction des mondes, comme de celle des machines de guerre. Quels qu'aient été d'ailleurs les sentiments de son âme, sa philosophie, selon Parker, supprime entièrement la science d'un auteur de la nature. C'est sans doute l'influence de ce prélat qui fit bannir d'Oiford , par sentence publique, la philosophie de Descartes.

Antoine Legrand osa se mesurer contre un si puissant

(1) Voir sur Samuel Parker Tartide du Dictianmtre deChauffepié.

(2) In-io, Lond.^ 1678.

adversaire et composa, pour lui répondre, une Apologie de Descartes (1). La préface est une réfutation de l'athéisme ; îa moitié de l'ouvrage est consacrée à la défense des preuves de l'existence de Dieu et à la réfutation des objections contre l'universalité, l'innéité, la valeur ontologique de l'idée de Dieu. Si rien n'est plus évident pour l'esprit humain que sa propre existence, quelle n'est pas, selon Antoine Legrand, la solidité de la preuve de Dieu qui se déduit immédiatement de cette existence même I Sur la fin de sa vie, il entra encore en lutte pour D'escartes contre John Sergeant qui, au nom de la foi, combattait la théorie des idées (2). Enfin Antoine Legrand a composé un ouvrage spécial pour la défense de l'automatisme et annoté le Traité de physique de Rohault (3).

La philosophie de Descartes rencontra h Cambridge dans Cudworth un adversaire plus considérable et plus modéré que Parker. Cudworth, collègue d'Henri More au collège du Christ, est le plus illustre et le plus érudit de cette école platonicienne etreligieuse dont Cambridge était alors le centre. Quoique adversaire de Descartes il est à moitié cartésien. Il pense comme Descartes, sur l'essence de la matière, il a la même aversion pour les formes substantielles et les qualités occultes, il se sert des mêmes arguments en faveur de l'âme et de Dieu. Mais il lui reproche d'assujettir lesvérités éternelles aux décrets arbitraires de Dieu, et d'étendre le mécanisme

(I) Apologia pro Renaio Descartes contra Samuelem Parkerum, in*12, Lond., 1G79.

|2) John Sergeant est un habile et violent pamphlétaire qui d'anglican s'était fait catholique. Les catholiques se servirent souvent de sa plaine contre les plus célèbres écrivains du parti opposé. Voici les titres de ses ouvrages contre Antoine Legrand : Non ultra, lettre à un savant cartésien pour déterminer la règle de la vérité^ 1698. — Ideœ cartesianœ expensœ, etc., contre Anthony Legrand, 1698. Ce même Sergeant attaqua aussi Locke dans un ouvrage intitulé : Solid philosophy asserted against the fane es of ihe idéaliste 1697. Dodd, dans son Histoire de VÉgUse^ se borne à indiquer sous ce titre collectif : Several smaller pièces against M. J. Sergeant^ les écrits de Legrand qui se rapportent à cette polémique*

(3) Animadversiones in Jacohi Rohaulti tractafum physicum.

Page 1