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CHAPITRE VII

De l'automatisme des bétes. — Tendance des philosophes sceptiques et empiriques à mettre la béte au niveau de l'homme. — Montaigne, Charron, Gassendi. — Excès contraire de Descartes. — Hors de la pensée humaine, rien que ie mécanisme dans Tanimal comme dans le corps humain. — L'Ecole et le sens commun contre l'automatisme. — Sentiment d'Aristotc. — Objections et réponses. — Descartes a-t-il emprunté l'automatisme aux anciens ou à Gomez Pereira ? — Raisons morales et théologiques en faveur de l'automatisme. — Danger pour l'immortalité de l'âme humaine et pour la Providence divine d'accorder une âme à l'animal. — Automatisme en théorie et en pratique de Malcbranche. — Cruautés cartésiennes de Port-Royal sur les animaux. — Plaisanteries du P. Daniel contre l'automatisme. — Dissidences au sein même de l'école cartésienne sur l'automatisme. — Embarras de l'Ecole pour donner à l'animal une âme d'une nature mitoyenne entre l'esprit et la matière — Protestations de M™« de Sévigné et de La Fontaine contre l'automatisme. — Ecrits innon^ brables pour ou contre. — Rétorsion par les sceptiques et les matérialistes des prétendues utilités morales et théologiques de l'automatisme. — ^Bayle et Lamettrie. — Relation de l'automatisme avec toute la métaphysique de Descartes. — Nécessité d'accorder aux bétes une âme spirituelle. — Supériorité et excellence des facultés de l'âme humaine. — DifiFércnce essentielle de l'homme et de la béte — De l'immortalité métaphysique qui est le propre de la bête. — De l'immortalité morale qui est le propre de l'homme. — Le problème de la souffrance de l'animal ramené au problème plus général de l'existence du mal. — La chaîne des êtres brisée par Descartes, renouée parLeibnitz.

Avant de passer à la physique, arrêtons-nous à la célèbre hypothèse de l'automatisme des bétes, par laquelle Descartes été aux animaux non seulement rintelligence, mais encore

le seotiment et la vie, pour les transformer en de simples aut(wiale8, dont les mouvements s'expliquent par les seules lois de la mécanique, La question de la nature des animaux est l3ieo digne des méditations d'un philosophe. Selon la solution qu'elle reçoit , elle affaiblit ou fortifie les fondements de la foi en oolre propre spiritualité, elle obscurcit ou éclaire les rapports de l'homme avec la nature. Malheureusement presque toujours, comme s'il s'agissait de l'homme lui-même, l'esprit d e parti et de secte s'en est mêlé, et c'est avec des vues systémat jqaes arrêtées à l'avance, que la plupart des philosophes l'ont Cs*ai(ée et résolue. Les uns ont exalté les bétes à l'effet de ramasser l'homme, les autres pensant rehausser la dignité humai- «, les ont rabaissées outre mesure, jusqu'au rang de simples achines« Sur les traces de Gelse dans l'antiquité, Rorarius, ontaigne, Charron et Gassendi , peu de temps avant Desrtes 9 étaient tombés dans le premier excès. Rorarius , au ~^I^ siècle, a écrit un livre pour prouver que les bétes se v^ent mieux de la raison que les hommes (1). Telle est aussi thèse soutenue par Montaigne dans son apologie de Ray- <3ml de Sébonde. II veut faire rentrer dans la presse des ^■"^tures l'homme qui , dans son orgueil , aspire à se mettre ^ l'écart. Il voit plus de différence d'homme à homme que de ^^^Ce h homme* « La manière, dit-il, de naître, d'engendrer, '^^>iirrir, agir, mouvoir, vivre et mourir des bétes étant si voi- ^* ^6 de la nôtre, tout ce que nous retranchons de leurs causes ^c^trices et que nous ajoutons à notre condition au-dessus de ^^ leur, ne peut aucunement partir du discours de la raison. » ^^ abonde en récits merveilleux, plus ou moins suspects, de '^^telligence et de Tinstinct des animaux. Le seul instinct lui ^^^ bon, tout comme l'intelligence, en faveur de sa thèse.

vt) Voici le titre de son ouvrage : Quod anisntUia hmta êœpe rationc ^^ntur melius homine. Libri duo, in-1'2.

Si ranimai agit en effet par instinct, c est que la nature lui a donné d'accomplir mieux et sans effort ce que Thomme ne peut accomplir qu'imparfaitement et avec plus d'effort, et là encore il veut nous forcer à reconnaître un titre de sapériorité de la béte sur l'homme.

Charron répète Montaigne. Il voit plus de différence d'homme à homme que d'homme à béte , il est frappé du voisinage et du cousinage entre l'homme et les autres animaux (1). Gassendi a le même penchant à exagérer les senti* ments et l'intelligence chez les animaux , et h prendre les impulsions aveugles de Tinstinct pour des calculs de la raison(2). Voltaire aussi se plaira ù comparer les bétes avec rhorome pour en tirer des arguments contre la spiritualité. C'est la tendance commune de l'école empirique de beaucoup donner à l'animal et de beaucoup ôter à l'homme. Port-Royal indigné a lancé l'anathëme contre cette doctrine impie qui élève la béte au niveau de l'homme. Mais à son tour il tombe dans un autre excès , à la suite de Descartes , en ne voyant dans les bétes que de pures machines dépourvues d'intelligence, de sensibilité el même de vie.

En effet, Descartes supprime tous les intermédiaires entre la pensée consciente d'elle-même, réfléchie, telle qu'elle se manifeste dans l'homme, et l'étendue matérielle. Dans l'homme et hors de l'homme, il ne veut admettre aucun principe inférieur de sentiment et d'intelligence, ni même aucune force

[t) De la Sagesse^ livre I, chap. 8.

(2) Henri Morus dans ses Objections contre l'automatisme semble croire que les perroquets et les pies parlent, avec l'intelligence : « Est-il possi* ble que les perroquets ou les pics pussent imiter nos sons, s'ils n'entendaient et s'ils n'apercevaient pas par leurs organes ce que nous disons ? » On connaît la risiblc histoire do6 conversations du perroquet du prince d'Orange sérieusement rapportée par Locke.

iasUnclive et vitale. Il ne voit dans le corps qu'une ma~ €ière inerte, où (oiit doit s^expliquer et se produire par les lois générales du mouvement. Toutes les impressions sur le cerveau , toutes les fonctions des organes , ne sont pour lui qu'un pur mécanisme, mis en jeu par les mou- '^^ements divers des fibres, des fluides, des esprits animaux c^ai découlent du cerveau dans les muscles, ou bien remontent c3a cœur dans le cerveau. Or, il prétend tout expliquer dans les animaux, comme dans le corps humain, par Tétendue et par le mouvement. Les animaux, selon Descartes, ne sont donc que desimpies machines soumises aux lois générales de la mécanique, comme celles qui sortent de la main des homxnes ; elles n'en diffèrent que par le degré de perfection. Si l^animal dépourvu de toute spontanéité et de toute initiative, à la vue d'un objet, accomplit un certain acte, c^est que cet objet a produit sur lui une impression , et a mu un certain ressort, en vertu duquel les esprits animaux l'ont poussé à un certain mouvement. Une horloge composée de roues et de ressorts plus ou moins compliqués, qui ne marche que lorsqu'elle aété montée, et ne produit tel ou tel mouvement qu'aulant que tel ou tel ressort a été poussé» voilà l'animal, selon Descartes. Supposez un ouvrier assez habile pour construire une machine parfaitement semblable à toutes les parties d'un animal, et cette machine, fonctionnant comme cet animal luimême, il serait impossible de distinguer l'animal de la machine. Descartes le dit dans la cinquième partie du Discours de la Méthode : « Et je m'étais ici particulièrement arrêté à faire voir, que s'il y avait de telles machines, qui eussent les organes et la figure extérieure d'un singe ou de quelqu' autre animal sans raison, nousn'aurions aucun moyen de reconnaître qu'elle ne serait pas en tout de même natnre que ces animaux. »

Une telle hypothèse semblait un défi jeté au sens commun, et indépendamment du sens commun elle avait aussi contre

elle Aristote et TËcole. En effet, Aristole considère Vûma humaine non comme un être à part, mais comme le dernier terme d'une série composée des âmes des plantes et des Ameâ des animaux ; et il admet des facultés, telle que la sensibilité, commune à l'homme et à l'animal. Cependant c'est en vain qu'on croyait accabler Descartes de toutes ces industries merveilleuses, de tous ces actes si nombreux et si divers, qui at«testent dans les animaux le sentiment et un commencement d'intelligence. Loin de s'avouer vaincu , il s'en empare comme d'un argument pour sa doctrine. Plus les actes accomplis par les animaux sont merveilleux et surpassent l'industrie humaine, plus il est évident qu'ils sont le produit d'une action mécanique, dont il faut renvoyer toute la responsabilité et toute la gloire & Tauteur même de la machine et de ses divers ressorts. « Ce qu'ils font mieux que nous, dit-il dans le Discours de la Méthode^ ne prouve pas qu'ils ont de Tesprit, car, h ce compte, ils en auraient plus qu^aucun de nous et feraient mieux en toutes choses, mais prouve plutôt qu'ils n'en ont point et que c*est la nature qui agit en eux,

selon la disposition de leurs organes, ainsi qu'on voit qu'une horloge, qui n*est composée que de roues et de ressorts, petii compter les heures et mesurer le temps plus justement que nous avec notre prudence. » D'ailleurs tous ces traits rap^ portés en l'honneur des animaux fussent-ils vrais, il n'en est pas un qui suppose nécessairement en eux la pensée, d'après ce prétendu principe mis en avant par Descaries, qu'aucune action extérieure ne suffit h prouver qu'un corps est autre chose qu'une machine, si ce n'est les paroles ou les signes d'une autre nature, à propos de sujets qui se présentent à nous sans se rapporter à aucune passion. Or ce signe extérieur, seul caractéristique de l'existence de la pensée, n'appartient qu'à l'homme. « Car bien que Montaigne et Charron aient prétendu qu'il y a plus de différence d'homme à homme

€{06 d'homme à bête, il ne s'est troa?é aacune bêle si parfaite qu'elle ait osé de quelques signes pour faire entendre à d'antres animaux quelque chose qui n'eût pas rapport à ses passions (1). »

Telle est Thypothèse cartésienne des animaui-machines ou

<3e l'automatisme des bétes. On a cru, mais à tort, en trouver

traces dans quelques passages de philosophes anciens, et

artout de saint Augustin (2) Ces passages signifient seulement

l'animal est destitué de raison et d'âme intellectuelle, mais

iTBon pas de tout principe de vie et de sensibilité. Pour la pre-

ariniëre fois, on rencontre ce sentiment clairement exprimé,

ans un ouvrage de Gomès Pereira, médecin espagnol, inti-

calé, du nom de son père et de sa mère , MargaritorAntO"

iana. Selon Pereira, si Ton prend les actes extérieurs des

rutes pour des signes de sensibilité et d'intelligence, on se-

Bit conduit à leur accorder autant de raison qu'à l'homme

i-même. Cet argument est aussi dans Descartes , néan-

oins il est probable que Descartes n'a pas connu le livre de

sreira, et ne lui a pas emprunté l'automatisme des bétes,

i, comme nous le verrons, découle rigoureusement de ses

incipes généraux sur la nature des êtres.

Ce n'est pas seulement par des raisons métaphysiques et phy-

ogiques, mais par des raisons morales et théologiques, que

^scartes s'efforçait de défendre Taulomatisme des bétes :

'^-^ près l'erreur de ceux qui nient Dieu, il n'y en a point qui

éloigne plutôt les esprits faiblesdn droitchemin de la vertu,que

C^) Édit. Cousin, t. IX, p. 425.

v^) Voici un des passages de saint Augustin , où l'on a cru trouver cette

k^^ïiion : « Quod autem tibi visum est, non esse animam in corpore viventis

^^Uialis, quanquam videatur absurdum, non tamen doctissimi homines qui-

^ id placuit, defuerunt, ncque nunc arbitror déesse.» [De qtumtUate

°^initr, cap. 30.)

d'imaginer que Tâme des bêtes soit de la même natare qae la nôtre, et que par conséquent nous n'avons rien à craindre ni à espérer après cette vie, pas plus que les mouches et les fourmis, au lien que lorsqu'on sait combien elles diffèrent, on comprend beaucoup mieux les raisons qui prouvent que la nôtre est d'une nature entièrement indépendante du corps, et que par conséquent elle n'est pas sujette à mourir avec lui ; puis, d'autant qu'on ne voit point d'autres causes qui la détruisent, on est porté naturellement à juger de la qu'elle est immortelle (1). » Voici encore un autre avantage moral qo*!! fait valoir en faveur de son sentiment : « Mon opinion n*est pas si cruelle aux animaux qu'elle est favorable aux hommes, puisqu'elle les garantit du soupçon même de crime quand ils mangent et tuent les animaux (2).» Quelques théologiens goâtèrent fort ces raisons morales et jugèrent, d'accord avec Descartes, qu'en effet il y avait danger pour la dignité de l'âme humaine et pour le dogme de l'immortalité, à admettre l'existence d'une âme dans Tanimal. La faisait-on matérielle et périssable, il était h craindre que les libertins et les impies n'en conclussent par analogie la matérialité de l'âme humaine. La faisait-on au contraire spirituelle et immortelle, on égalait les destinées de l'animal e( celles de l'homme, on mettait l'âme de la bête au même rang que la nôtre. Us crurent aussi y découvrir des utilités théologiques pour la défense de la providence et de la justice divine. Ainsi le P. André Martin, auteur de la Philosophia christianaj et le P. Poisson, de l'Oratoire, qui a commenté le Discours de la Méthode, développent cet argument, que Dieu étant juste, la souffrance est une preuve nécessaire du péché, d'où il suit que les bêtes n'ayant pas

(1) Discours de la Méthode, 5® partie.

(2) Edit. Cousin, tome X, p. 208. V" Réponse àMorus

j)éché, les bétes ne peuvent souffrir, el en conséquence sont

«le pures machines. Un philosophe cartésien hollandais,

Darmanson, semble avoir pris à tâche de ruiner la connais-^

sance des bêtes par des arguments empruntés h la théologie (1).

Jl prétend démontrer (}ue si les bétes avaient une âme, notre

^me ne serait pas immortelle, que Dieu ne serait pas Dieu,

parcequ'il ne s'aimerait pas lui-même, parce qu'il ne serait pas

cironstant, parce qu*il serait injuste. Malebranche insiste sur

■ ''argument des PP. Poisson et André Martin : « Les animaux

tant innocents, comme tout le monde en convient, s'ils étaient

«aipables de sentiment, il arriverait que sous un Dieu infini-

jrxient juste et tout-puissant, une créature innocente souffrirait

la douleur, qui est une peine et la punition de quelque pé-

• Les hommes sont d'ordinaire incapables de voir l'évidence

cet axiome: Subjusto Deo quisquis, nisi mereaturj miser

non potest^ dont saint Augustin se sert avec beaucoup de

isoD contre Julien, pour prouver le péché originel et la cor-

f)tion de notre nature (2). » Malebranche donnait à ce mê-

B argument une forme ironique et plaisante, en demandant

: adversiaires de l'automatisme, si par hasard les bêtes

ient mangé du foin défendu. Il était d'ailleurs partisan de

^ cfe'Qtomatisme non seulement dans la théorie, mais aussi dans

^^^ pratique. Fontenelle raconte qu'entrant avec lui à Tora-

^^^i»e Saint-Honoré, Malebranche Bt pousser des cris plaintifs

^ ^ne chienne pleine, par la façon brutale dont il accueillit

vl) La bête transformée en machine, divisé en deux dissertations prononw^s à Amsterdam par Darmanson , dans ses conférences philosophiques,

(2) Recherche de la vérité, livre 3 , chap. 2. Telle est aussi, à ce qu'il S^^ble, la pensée de La Fontaine dans ce vers de Vhilémon ef liaurift :

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