I.es aiiiinau\ suuQVir ! passe uncoi i«-K buuuiiir
ses caresses importunes ; et comme il se récriait coalre un si dur traitement : « Eh quoi ! répondit froidement If alebrancbe, ne savez-vous pas bien que cela ne sent point (1) ? »
Sur la foi de Descartes, on était devenu à Port-Royal sans pitii^ pour les animaux; on ne s'y faisait plus scrupule de disséquer des bétes vivantes, de fouiller dans leurs entrailles. Qu'étaient leurs cris et leurs convulsions, d'après le système du maître, sinon le bruit et l'effet de rouages et de ressorts qui sebrfsent (2)? Il semble que nul sentiment de Descartes n'ait été accueilli avec plus de ferveur i Port-Royal. Arnauld le soutenait avec vivacité, et Pascal lui-môme, à ce que nous apprend Marguerite Périer, était de l'avis de Descartes sur l'automate. Dans soo Voyage du monde de DescarteSy le P. Daniel fait allusion è ces cruautés cartésiennes sur les animaux. A peine l'âme de son héros est-elle rentrée dans son corps et s*est-elle logée dans la glande pinéale, qu'il se sent tout à coup transformé en cartésien et prend toutes les manières de la secte. Auparavant il était si tendre qu'il ne pouvait pas seulement voir tuer un poulet. Mais, étant persuadé que les bétes n'ont ni connaissance ni sentiment, il pensa dépeupler de chiens la ville où il était, pour faire des dissections anatomiques sauf aucun sentiment de compassion (3). Il faut faire cependant une
(1) Mémoires de Vabbé Trublet sur Fontenelle, 1 vol. m-12.
(2) <( Il n'y avait guère de solitaire qui ne parlât d'automate. On ne faisait plus une affdrc d'abattre un chien. On lui donnait fort indifféremment des coups de bâton, et on se moquait de ceux qui les plaignaient conmie si eUes eussent senti de la douleur. On disait que c'étaient des horloges, que ces cris qu'elles faisaient n'étaient que le bruit d'un petit ressort qui avait été remué, mais que tout cela était sans sentiment. On élevait de pauvres animaux sur des ais par les quatre pattes pour les ouvrir tout vivants et voir la circulation du sang qui était une grande matière d'entretien. » (MémoireM de Fontaine. )
(3) Voyage du Monde de Descartes, 4' partie.
eic0ftàm en faveur de Norris, doni l'âBM plus leodre n*est pas MBS acrupale au aujet des craaalés quepoorrail autoriser l'automaUsme, et qui conjure de traiter néaumoina ce» pauvres créatures oomme si elles étaient pourvues de aentîBient.
Pour un grand nombre de cartésiens, l'afitoniatisni^ des ËDèies était devenu comme un dogme , ou tout au moins comme principe dont il n*était pas plus permis de douter que de règle de Tévidence on de la preuve de l'existence de Dieu. li encore ces plaisanteries du P. Daniel : «Je me suis perque ie point essentiel du cartésianisme , et comme Fa ierre de touctie dont vous vous servez , vous autres chefe de srtiypour reconnaître les Qdéles disciples de votre grand attre , c'est la doctrine des automates qui fait de pures made tous les animaux en leur étant tout sentiment e! -mite coRBaissance. Quiconque a assez d'esprit ou d'enféCeent pour ne trouver nulle difficulté à ce paradoxe, a aussi- C véCre agrément pour se faire partout l'honneur du nom de <^«ar-té8ien. Oa ne peut penser de la sorte qu'on n'ait les vérî* ^^i^l^eseCles claires idées du corps et de l'âme et qu'on n'ait pé- "^^Crt la démonstration que donne le grand Descartes de la itiaetion qui est entre ces deux espèces d'êtres. Sans cela il impossible d*étre cartésien , et avec cela il est impossible ne pas l'être (1). x> Cependant, H ne faut pas prendre à la lettre cette plaisanterie du P. Daniel, car au sein même de Técole de Des- ^'^ï'Ies , ce paradoxe a soulevé des doutes et même des ^Ppwîtlons- Je cHerai en France , Régis , Bossnet, Fénelon , '^^^tenelle et le P. André. Mégis , d'ailleurs si zélé cartésien, ^ ^ae cependant absolument nier l'existence d'une âme dans ^ IMles, et se contente de présenter Tautomatisme comme
(ïj Suite du Voyage autour du tnonde de Detrartef , lettre 1" loucbanl la connaissance des bêles ; iii-12, Paris, 1690.
une hypothèse commode pour expliquer les phënomënos. « Quelque penchant que nous puissions avoir à accorder aux bêtes une âme distincte du corps , nqus aimons mieux suspendre notre jugement à cet égard. Et d'autant que les bêtes peuvent faire absolument tout ce qu'elles font par la seule disposition de leurs organes , nous avons cru qu'il était plus à propos d'expliquer toutes leurs fonctions par la machine que de recourir poar cet effet à une âme dont l'existence est si incertaine, qu'il est impossible , tandis que les bêles ne parleront point , de s'en assurer (1). » Bossnet , dans le cinquième chapitre de la Connaissance de Dieu et de soi-^néme , traite longuement cette question de la nature des animaux. Il prouve d^abord que les bêtes n'agissent pas par raisonnement , mais par instinct. Ensuite , il compare et discute deux opinions sur la nature de l'instinct ; Tune, celle de Descartes, qui en fait un mouvement semblable à celui des horloges et des machines; l'autre, celle de l'École et du sens commun, qui en fait un sentiment. Il dit de la première qu'elle entre peu dans Tesprit des hommes, et il penche visiblement en faveur de la seconde qui accorde à l'animal tout ce qu'il y a dans la partie sensitive de l'âme, le plaisir, la douleur, les appétits et les aversions qui en sont la suite , les sensations ^ les passions , les imaginations : « Elle paraît , dit-il , d'autant plus vraisemblable qu'en donnant aux animaux le sentiment et ses suites, elle ne leur donne rien dont nous n'ayons l'expériepce en nous-mêmes, et que d'ailleurs elle sauve parfaitement la nature humaine en lui réservant le raisonnement. » Mais le corps ne sent pas ; si on accorde aux animaux le sentiment, il faut leur accorder une âme ; celte âme sera-t-elle donc parement matérielle ou bien spirituelle et en conséquence immor-
(1) Systhne de philosophie, livre VII, part. 2, chap. 17. s.
(elle? Bossuet pense qu'on peut se tirer de la difficulté en leur attribuant une âme d'une nature içitoyenne, qui ne serait pas un corps , n'élant pas étendue en longueur , largeur el profondeur, et qui ne serait pas un esprit, étant sans intelligence, incapable de posséder Dieu et d'être heureuse. Fénelon évite de se prononcer sur l'automatisme , et', dans le Traité 4e t existence de Dieu^ il se borne à montrer que, quelque hypothèse.qu'on embrasse, l'instinct des animaux ne révèle pas moins la puissance et l'intelligence infinie de Dieu. Il métaux prises sur cette question Aristole et Descartes dans un Dialogue des Morts, mais il ne conclut rien, sinon que la matière est embrouillée et difficile. Fontenelle a attaqué l'automatisme dans un petit Traité sur la nature de Vinstinctf où il démontre que les bétes pensent et ne sont pas de pures machines. Le P. André abandonne aussi en ce point la philosophie de Descartes. Dans sa profession de foi sur les articles du Formulaire philosophique^doni ses supérieurs veulent lui imposer la signaturc, il déclare , au si]yet de l'automatisme , qu'il est prêt à foire tout ce qu'on voudra (1). Plusieurs cartésiens hollandais, parmi lesquels Balthazar Bekker , eurent aussi des scrupules au sujet des bétes-machines de Descartes, et Bayle, dans ses Nouvelles lettres contre V Histoire du Calvinisme , était sans doute fondé à dire : « Vous n'ignorez pas que les cartésiens sont déjà divisés en deux factions au sujet de l'âme des bétes, les uns disant qu'elle n'est point distincte du corps, les autres qu'elle est un esprit, et, par conséquent, qu'elle pense.» Quant à Spinoza, par son principe de Tunité absolue de substance, il est conduit à donner non seulement aux animaux, mais aux êtres en apparence inanimés et à tout Tunivers une âme qui au fond n'est autre que celle de Dieu. Sans doute l'École avait raison contre les cartésiens en soutenant qu'une
(1) Introduction aux Œuvres du P. André, par M. Cousin, p. 113.
âme sentante est le principe de l'existence et de l'action dans les animaux, anima sentiens in belluis est prima ratio essendi et operandi. Mais eHe était fort embarrassée, qaand il s*agts- ^it de déterminer la nature de cette âme , et les cartésiens triomphaient de son embarras, ne faisant point de quartier à ces âmes matérielles on d'une natuire mitoyenne entre Tes-^ prit et la matière dont les péripatéticiens voulafent doter les bétes et les réduisant à raltcrnative oude n'en accorder aucune ou de raccorder spirituelle.
La question n'était pas seulement agitée par les philosophes, mais aussi par les gens du monde. Malgré leurs sympathies pour Descartes, Madame de Sévigné et La Fontaine protestent contre rautomatisme des bétes. Madame de Sévigné, dans plusieurs de ses lettres, se moque spirituellement des bétes*machines, et plaisante à ce sujet sa fille, Madame de Grignan , zélée cartésienne. Elle ne peut se persuader que sa chienne Marphyse ne soit qu'une machine : cr Parlez un peu au Gardi-nal de vos machines ; des machines qttl* aiment , qui ont une élection pour quelqu'un ,des machines qui sont jalouses, des machines qui craignent; allez, allez, ?ous tous moquez de nous, jamais Descartes n'a prétendu nous le faire croire (f).i» Quelle que soit son admiration pour Descartés, dont il a' célébré la philosophie en ?ers magnifiques, La Fontaine, dans plusieurs de ses fables, proteste avec autant de bon sens que d'esprit en faveur de la connaissance et du sentiment des ani*^ maui. Je citerai la fable des Souris et du Chat-^Huant :
Puis qu'un oartésien s*obstine A traiter ce hiboa de montre et de machine,
Quel ressort lui pouvait donner Le conseil de tronquer un peuple mis en mue ?
(1) Édit. Monimerqué, 2« vol., p. 639.
Si ce n'est pas là raisonner,
La raison m'est chose inconnue, etc.
Il faudrait citer aussi toute cette admirable épître sur rintelligence des animaux, sur la différence des animaux et de l'bomme , et sur la philosophie de Deseartes , qui est si mal intitialée : Les deux rats^ le renard et Vamf. Voici comment La Fontaine termine le charmant récit d*un trait d'intelligence des animaux :
Qu'on aille soutenir après un tel récit
Que les bétes n'ont point d*esprit.
Pour moi, si j'en étais le maître, Je leur en donnerais aussi bien qu'aux enfants, Geuxrci pensent-ils pas dès leurs plus jeunes ans ? Quelqu'un peut donc penser ne se pouvant connaître ?
Par un exemple tout égal,
J'attribûrais à l'animal, Non point une raison selon notre manière, Mais beaucoup plus aussi qu'un aveugle ressort, etc.
Il n'est peut-être pas un point de la doctrine de Descartes qui ait donné lien à de plus nombreuses discussions et attiré contre ses partisans plus de réfutations sérieuses ou ironiques. Yoltaire appelle les partisans des bétes -machines : les inventeurs des tourne-broches» et avec Uii tout le XYIIP siècle se moque de l'automatisme (1). Tous les adversaires du car-
(1) Voici quelques-uns des principaux ouvrages pour et contre l'automatisme : Histoire critique de l'âme des bêtes, par Huer, Amsterdam, 1749, 2 vol. in-8. — Discours sur la connaissance des bêtes, par le P. Pardies, in-12. Paris, 1672. — Le P. Pardies expose avec tant de force les arguments de Descartes, et les réfute si faiblement, qu'au dire du P. Daniel , il passe parmi les péripatéticiens pour un prévaricateur et un cartésien dans l'àme. — Willis Thomœ dp, anima brutornm , 1 vol. in-13. Londres, 1672. — Willis est un naturaliste qui attribue à la bétc et à l'homme une
cynique philosophe du XVIII® siècle » Lamettrie , s'appuie sur celle doclrine de Descartes dans son TraUé de Vhommôtnachine , et il pardonne tout à Descartes en faveur de r automatisme pour lequel il professe la plus vive admiration. « Il est vrai, dit-il, que ee célèbre philosophe s'est beaucoup trompé, et personne n'en disconvient ; mais, enfin, il a connu la nature animale, il a le premier parfaitement démontré que les animaux étaient de pures machin^., Or adirés une découverte de cette importance , et qui demande autant de sagacité , le moyen , dans ingratitude , de ne pas faire grâce à toutes ses erreurs. Elles sont toutes à mes yeux réparées par cet aveu« »
Ms Flourens, dans son excellent ouvrage sur la vie ei les travaux de Buffon , cherche à absoudre Descartes de L*«otb-* matisme. Il pense qu'on a pris beaucoup trop à la lettre ées bétes-machines, et, pour preuve, il cite le passage snivàilt d^une de ses lettres : « Il faut pourtant remarquer que je parie de la pensée, non de la vie et du sentiment, car je n'ôle.la vie à aucun animah... Je ne leur refuse pas même le seiitLment autatit qu'il dépend des organes du corps ; ainsi mon opinion n'est pas si cruelle aux animaux (1). » Mais il suffit de compléter la citation en ajoutant : « qu'il ne fait consister que dans la seule chaleur du cœur cette vie qu'il veut bieo ne pas 6ter à l'animal, » pour voir que Descartes maintient»' maigré ses expressions, l'automatisme des hèles dans tonte^Éa rigueur et demeure ûdèle à la doctrine exposée dans la ciii^ quième partie du Discours de la Méthode. Il n'y a rien de plus dans les animaux que ce qu'il y a dans notre corps , voilà ce que Descaries a toujours et partout enseigné. Or, qu'y a-t-il dans le corps humain ? Bien de plus, selon loi, qu^un pur mécanisme. N'est-ce donc pas ôler aux animaux
;lj Edil. (lousiiu lonioX, p. 208. !'"•' Réponse à Moins,
le sentiment et la vie que de les réduire à de retendue et da mouvement et les assimiler à des horloges, à des machines plus fm moins compliquées ?
D*aiIIéurs ; qu^on prenne garde que cette hypothèse de ''aninial-machine est en une relation étroite avec fout le reste de la philosophie de^Deseartes. Non seulement elle se rattache à Tensemblede sa physiologie, mais aut principes fondamentaaz de sa métaphysique. Après avoir placé Tessencede Tâme humaine-dans la seule pensée consciente d'etlenniêmë/en dehors de laquelle il n'y a plus que Tétendue matérielle inerte, après avoir 6té tonte force et toute causalité aux créature^ et fait de Dieu Tunique force et Tunique cauise efficiente, où aurait-il pris des principes dévie et de sentiment podranihier les bétes? Dans l'impossibilité de leur donner, d'après âon système , aucune force active , il devait nécessairèméiilr Kb concevoir comme une pure matière inerte , soumise aux lois généraliès du mouvement. Tel ési le lien entre Tautomatisnie des béies et la métaphysique de Descartes.
Tâchons maintenant de rétablir contre Descartes la vraie nattlrede Tanimal. Les animaux ne parlent pas, ou du moins ne produisent pas de signes qui signifient autre chose que des passions; les admirables industries de^animaux, si elles n'étaient pas purement mécaniques, témôignetaient en eux plus d'intelligence que dans l'homme : tels sont les deux seuls arguments directs que dokine Descartes en faveur de Tautomatisme des bétès. Hais les bétes n'ont*elles pas on langage cpiiy quoique dicté par la passion, signifie un certain degré de connaissance et surtout de sentiment, eff la passion, à tout le moins, ne manifeste-t-ellepasia sensibilité? Si le langage indépendant de la passion est le seul signe extérieur de la sensibilité et de la connaissance, il faudra donc ne voir qu'une machine dans Tenfant qui ne parle pas comme dans Tanimal. Quant aux admirables industries des animaux, elles ne sont pas
en effet ie produit de la raisoo, mais elles sont le prodail de rinstincl, et, pour n*étre pas la raison, l'iostinct n'est pas non plos an par mécanisme.Si Tinstinct n^est pas précédé da calcal, il est suivi du sentiment, et déjà lui-même il est un sentiment. Tout nous signiQe que fanimal soyffre quand son instinct est contrarié et qu'il jouit quand il est satisfait. Refusez-vous d'ajouter foi dans Tanimal à cette pantomime si expressive do plaisir et de la douleur, à tout aussi bon droit vous pouvez affirmer que Tenfant qui ne parle pas n^éprouve ni plaisir ni douleur. Ainsi nous devons croire que même l'animal parement instinctif diffère profondément par le sentiment d'ane montre ou d'une horloge. Combien en différeront encore davantage ces animaux qui , en outre de Tinstinct, ont an commencement d'intelligence, manifesté par Tà-propos avec lequel ils savent varier leur industrie propre et leurs moyens d'action , suivant les temps, suivant les lieux et les circonstances, et surtout par la capacité de se perfectionner ai d'apprendre. De toutes ces manifestations extérieures ne pas conclure à l'existence dans l'animal d'un principe de sensibilité et d'intelligence, c'est ébranler les fondements d'après lesquels nous jugeons que nos semblables eux-mêmes sont des êtres sensibles et intelligents.
Mais si l'animal sent, il faut qu'il ait une âme; et quelle sera la nature de cette âme? En niant qu'elle fût spirituelle, l'Ecole hésitait cependant à la faire purement matérielle, et cherchait je ne sais quel milieu entre l'esprit et la matière. L'âme 4es bêtes est matière, disaient plusieurs péripatéticiens contemporains, si par matière on entend tout ce qui est opposé à Tesprit, et elle n'est pas matière , si par matière on entend ce qui est opposé à la forme, puisqu'elle est une foroie de la matière (1). Mais si l'âme de l'animal est une forme de
(1) Duhamel, Ré/leximn critiques 8ur h système cartésien^ dernier chap., 1 vol. in-12. Paris, 1692.
]a matière , elle ne s'en distingue que par abstraction , et en réalité elle est purement matérielle. La définir ainsi , c'est donc attribuer à la matièVe là faculté de sentir et de connaître. Yainemenl s'épuise-t-on en subtilités pour prouver la possibilité d'une substance de l'âme des bêles qui ne soit ni esprit ni matière. Nous ne pouvons concevoir l'âme de Tanimal , de même que celle de l'homme, que comme une force indivisible et simple ; mais si elle n'en diffère pas par la nature , elle en diffère infiniment par le degré de conscience , de sentiment et de connaissance dont elle est douée , par Pexcellence des facullés. Elle n'a pas comme l'âme humaine le pouvoir de se replier sur elle-même, elle n'a pas la conscience sublime d'une participation avec l'infini , c'est-à-dire la raison ; d'où il suit qu'elle ignore les vérités éternelles , le vrai , le beau , le bien absolus ; d'où il suit encore qu'elle est dépourvue de liberté morale. Le propre de Thomme, dit Platon dans le Phèdre^ est de comprendre le général , et nulle âme ne peut entrer dans le corps d'un homme sans avoir contemplé les essences et la vérité. C'est la connaissance des vérités éternelles et nécessaires qui distingue l'homme de la béte. Au point de vue de la philosophie de la sensation , comment expliquer que les animaux, ayant aussi des sensations , n'en tirent pas tout ce que nous en tirons ? D'Alembert a raison de déclarer, à son point de vue, le problème insoluble, mais il n'existe pas pour celui qui reconnatt cette différence essentielle entre l'âme de Thomme et l'âme de l'animal. En conséquence , malgré l'identité de nature, l'âme de l'homme et celle de la béte présentent une inégalité profonde dans la dignité et dans les destinées. Son immortalité ne sera que l'indestructibilité , tandis que Timmortalité morale, c'est-à-dire Timmortalité avec conscience d'elle-même , demeure le privilège de l'âme humaine.
Mais si les animaux ont une âme, ils sentent, ils souffrent; or, pourquoi étant innocents , souffrent-ils ? Cette objection
nous troable moiûs que certains théologiens da XYII* siède*, ou du moins les difficultés qu'elle présente ne nous semhlMI pas particulières à la souffrance dans ranimai. La touffiranoe imméritée n'existe-t-elle pas aussi ; sinon dans Thomme , au moins dans l'enfant? C'est dans la limitation de leur être et dans la généralité des lois par lesquelles la Providence gou-^ yerne le monde qu'il faut absolument dierdier la raison de l'une et de l'autre. Le problème delà souffrance de Tanimal n'esl qu'une face du problème plus général de l'existence du mal et de sa conciliation avec ta divine Providence*
GonË)rmément à toutes les règles de l'induction ei ait commun du genre humain, il faut donc accorder aux ani un principe sensible de vie , de sentiment et un ment d'intelligence, c'est-à-dire une âme. Il fout rattadiar ainsi les uns aux autres les anneaux de la grande chaîne dtt êtres que Descaries a brisée en ouvrant un inframchiasaUe abîme entre la matière et l'esprit » entre l'animal pure ma^ chine et l'homme pure pensée. Nous renouons celte dnhie avec Leibnitx par la notion des forces simples constitoanl égie lement tous les êtres , Tesprit et la matière , Tâme de l'animal et l'âme de Tbomme. Cette grande et belle loi de ta con** tinntté , qui diaque jour se confirme davantage dans l'ôladr comparée des organisations, n'esl ni troublée ni suspendue à regard des principes de vie et de sentimeni qui les animenè^ L'animal représoite le plus haut degré auquel une Ame psi s'élever sans la raison on la connaissance de Tabseki , Thomme représente le premier et le plus bas degré de cet connaissance de Tabsolu. Dans la hiérarchie générale des et ce sont deux degrés qui se suivent. Entre ces deux nntervalle est sans doute bien grand , mais il Test qu'entre la pure raison et la pure machine.
CHAPITBE VIII.
Frtncipes métaphysiqaei de la physique de Descartes. — Caractères du
monde de Descartes. *— La perfection infinie de Dieu principe de sa phy-
^i<Ttie et de sa mécanique. — Ridicule présomption de Thommo mesurant
*t l'apportant à lui la création tout entière. — Proscription des causes
"ùaalcs du domaine de la physique. — Odieuse insinuation de Leibnitz
Contre Descartes. — Descartes justifié. — Abus des causes finales en physi-
^••^ — De la place et de l'utilité des causes finales dans la science. — Ad-
'"^^''^bles causes finales mises en lumière par Descartes dans le rapport
*»cs ^s J^ mouvement avec l'ordre de l'univers et la sagesse de Dieu.--^
"^ -^ul rapprochement possible entre Descartes et Hobbes. — Proscription
^** «ormes substantielles et accidentelles. — Principes clairs et intelligibles
^ovis substitués aux entités mystérieuses et aux qualités occultes. — Ce
^^ î^cartes entend par forme. — Matière et mouvement, deux seules cho-
acquises pour construire le monde. — La matière simple extension. —
*^^^ioa de l'espace et do l'étendue matérielle , du temps et de la sue-
^^iondes choses. — Plein de l'univers. — Infinité de l'univers. — Pour-
H^oi Descartes emploie à l'égard du monde le terme d'indéfini plutôt que
^ de fini. — Tendance à faire le monde étemel. — Divisibilité à l'infini
** matière. — Trois éléments ou formes principales de la matière. — De
^^se première et des causes secondes du mouvement. — Principe de
^"^^abilité de la quantité du mouvement, fondement de la mécanique.
"^^ *rois grandes lois du mouvement. — La physique ramenée à la géomé-
** et la géométrie à l'algèbre.
, ^a physique se lie d'une manière si étroite à la métaphy- ^^e dans Thistoire des destinées et des luttes du cartésia-
IGO
iiisme qu'il est iudispensable de faire au moins connaflre les principes par lesquels elle touche à la métaphysique. La physique de Descartes est une construction a priori de la nature tout entière fondée sur la considération de l'essence divine et sur des principes absolus (1). C'est une véritable cosmogonie qui, prenant les choses à partir du chaos, explique non seulement leur état actuel, mais leur origine et leur formation. Bien n'égale la simplicité, la grandeur, la perfection du monde conçu par Descartes. Ce monde n'a point de bornes h son étendue, point de vide entre ses parlies ; considéré dans son ensemble , il est parfait , et son infinité est peuplée par une infinité de créatures intelligentes. Descartes confirme par la métaphysique, par le calcul et par la mécanique cette infinité de l'univers que le génie enthousiaste de Bruno avait plutôt chantée que démontrée. Il juge par la grandeur de l'ouvrier de la grandeur de l'ouvrage, et c'est sur la puissance, Timmutabilité et la perfection de Dieu qu'il appuie les principes fondamentaux de sa physique et de sa mécanique.
Avant de commencer l'étude du monde matériel, il recommande de ne pas abandonner un seul instant cette idée de la toute-puissance divine, afin qu'elle nous fasse connaître que nous ne devons point craindre de faillir en imaginant ses ouvrages trop grands, trop beaux ou trop parfaits, mais que nous pouvons bien manquer au contraire, si nous supposons en eux quelques bornes et quelques limites dont nous n'ayons
(1) Voici comment il expose lui-même sa méthode dans la b^ partie da Discours de la Méthode : « L'ordre que j*ai tenu en ceci a été tel : premièrement j'ai tâché de trouver en général les principes ou premières causes de tout ce qui est ou qui peut être dans le monde , sans rien considérer pour cet effet que Dieu seul qui l'a créé, ni les tirer d'ailleurs que de certaines se menées de vérilés <(ui sont naturellement en nos âmes. »
aucune connaissance certaine. Il ne faut pas perdre de vue que notre esprit est 6ni et que vouloir assigner des bornes au monde, serait prendre les limites de notre intelligence pour les limites du monde lui-même y et mesurer sur notre puissance et notre pensée la puissance et la pensée de Dieu. Tout aussi grande et ridicule est la présomption de nous représen-^ ter la création tout entière comme faite à notre usage, que de prétendre marquer une borne à l'univers. « C'est, dit Desoartes dans les Principes , une pensée pieuse et bonne de c^roire que Dieu a fait toutes choses pour nous, parce qu'elle vious excite à l'amour et à la reconnaissance, mais néanmoins i 1 n*est pas vraisemblable que Dieu n'ait eu d'autre fin que rmoos-raémes en créant le monde. En effet, que de choses sont vxiaintenant dans le monde ou y ont été autrefois et ont cessé d'être sans qu'aucun homme les ait jamais vues ou connues et qu'elles aient jamais été d* aucun usage pour l'humanité ! n ne peut donc appuyer des raisonnements de physique sur site opinion (1). » Il s'exprime encore avec plus de vivacité di ^Bns cet autre passage : « C'est une chose puérile et absurde <1 assurer en métaphysique que Dieu, à la façon d'un homme s vtperbe, n'aurait point eu d'autre fin en bâtissant le monde Wi.e celle d*étre loué par les hommes, et qu'il n'aurait créé le eil, qui est plusieurs fois plus grand que la terre, à autre -.^sein que d'éclairer l'homme qui n'en occupe qu'une petite lie (2). )> Mais Descartes ne se borne pas à ôter l'homme "** centre de l'univers , il interdit la recherche de la fin
^*^ **n|ère et générale du monde, et même celle de la fin pro-
^ine et particulière des choses, proscrivant d'une manière
^"^Solue les causes finales du domaine de la physique, « Nous
Cï) Principes, 3* partie, art. 1, 2 et 3.- ^) Édit. Garnicr, 4* vol.^ p. 274.— Réponse à Hyperaspistcs. I. 11
ne nous arrêterons pas aussi à examiner les fins que Dieu s'est proposées en créant le monde et nous rejetterons entiè* rement de notre philosophie la recherche des causes finales, car nous ne devons pas tant présumer de nou»-méme8 que de croire que Dieu nous ait voulu faire part de ses conseils (t). » Notre nature est limitée, celle de Dieu est infinie ; a cette seule raison est suffisante pour me persuader que tout ce genre de causes qu'on a coutume de tirer de la fin, n'est d'aocun usage dans les choses physiques et naturelles, car il ne me semble pas que je puisse sans témérité rechercher et eo*treprendre de découvrir les fins impénétrables de Dieu (2). » Voici encore la même pensée plus fortement exprimée i « De cet usage admirable de chaque partie dans les plantes et dans les animaux, il est juste d'admirer la main de Dieu qui les a faites et de connaître et glorifier l'ouvrier par Tinspection de Touvrage, mais non pas de deviner pour quelle fin il a erèé chaque chose. Et quoiqu'en matière de morale, où il est sou* vent permis d'user de conjectures, ce soit quelquefois eue chose pieuse de considérer quelle fin nous pouvons conjecturer que Dieu s'est proposée au gouvernement de l'univers , certainement en physique où toutes choses doivent être appuyées de solides raisons, cela serait inepte (3). » Cette pro*scription absolue des causes finales dans la physique a été le prétexte de graves accusations et dinjustes rapprochements entre Descartes et Hobbes ou Spinoza. On est étonné de Toir ici Leibnitz égaler en exagération et en injustice les pta» aveugles adversaires du cartésianisme. Il rapproche perfidement cette proscription des causes finales d'un passage des Principes dans lequel Descartes dit : « Au reste il importe
(1) Principes, 1" partie, art. 28.
(2) 4« Méditation, 5.
(3) Édit. Cousin, tome II, p. 280. — Réponse aux objections de Crassendi.
fart peu de quelle façon je aoppofie ici que b matière ait été disposée aucoamieooeaieiit, puisqpiw sa exposition doit par apr^ être changée , suivant les lois de la nature , et qii^à peim 60 SAoraii-on iioagioer aucuiie de laquelle on ne puisse pron-r Ter qgue par ees lois elle doit conlin«ellement se changer . josqu'à ce qu^eofin eUe compose ua monde entiëremeat aem- Mable à celui-ci, bien que peut-être cela serait plus long è dédluire 4^uBe supposition que d'une autre » car ces lois étant <;ause que la matière doit prendre successiremenl loutas les form/es dont elle est capiMe, si oe eoasidëre par ordre tontes ces formes, on pourra enSa parvenir à celle qui se trouve k pirésent en ce monde (1). » Puis de ce rapprochement il semble iudJiire que Descarlea considérait le monde comme l'œuvre d*iui aveugle hasard ne témoignant d'aucun plan et d'aucun deaaein de la part du créateur. « Quoique je veuille bien croire^ ditr*îl , que cet auteur a été sincère dans la pvoposîiioQ de sa religion , néanmoins les principes qu'it a posés reoferment des conséquences étranges auxquelles on ne prend pas assez garde. Après avoir détourné les philosepbes de ta recherche des causes iinales, ou, ee qui esl ta même chose, de la considération de la sagesse divine dans l'ordre des ehosesr, qoi, à mon av/is , doit être le grand bat de la philosophie , il ^n &it entrevoir la raison dans un endroit de ses Principes^ oy{LVOulants'exoaser decoqu il semble avoir attribuée la nature c^lqines formes et certains mouvements , il dit quffl a eu le droit de le faire paroe que la matière preDd soccessivemeni Umifis les formes possibles al qu'ainsi il a folhi qu'elle sort vew^ il celle qu'il a supposée. Mais si ee qo^rl dit esl fvai\ si tout posai|i)le doit arrivier, et s'il n'y a point de fiction , qnekyie indigm et quoique absurde qu'elte soH, qui n'arrive en quelque temps et en quelque lieu de Tunivers, il s'ensuit
(I) Principf!8, 3« partie, art. 47.
qu'il n'y a ni choix, ni providence, que ce qui n'arrive point est impossible et que ce qui arrive est nécessaire justement , comme le disent Hobbes et Spinoza. » Gassendi , Bayle et Malebranche ont aussi pris ]a défense des causes finales et reproché à Descartes, mais sans insinuer ^'odieuse et inique accusation d'athéisme, d'avoir mis de côté la considération de la sagesse de Dieu dans l'étude de l*univers.
Nier absolument l'existence des causes finales serait en effet nier l'existence d'une providence et d'un plan de l'univers. S'il y a un plan providentiel de Tunivers, toutes choses sont comprises dans ce plan, et ont un rapport nécessaire avec l'ordre et la fin universelle des êtres, comme toutes les pièces d'une machine se rapportent h la fonction et à la fin de cette machine. De là il suit que chaque chose a sa fin, qui est son rapport avec Tordre universel, et qu'il y a des causes finales. Mais Descartes n'a jamais, comme Hobbes ou Spinoza, ..nié les causes finales, il se borne à en interdire la recherche au physicien, tout en les conservant dans la morale pour élever l'âme à Dieu et fortifier la piété. « Il esl juste, dit-il, de connaître et de glorifier l'ouvrier par Tinspection de ses ouvrages, mais non pas de deviner pour quelle fin il a créé chaque chose (1). » S'il les bannit de la physique, c'est pour porter remède à l'abus qui s'en faisait dans l'École et dans la science de son temps et non pas parce que, comme Hobbes ou Spinoza, il a cru à l'empire d'une aveugle et inintelligente nécessité. Débuter par la question de la fin des choses, la faire intervenir à propos de chaque détail et de chaque phénomène, tout rapporter à l'homme* voilà quel est dans la physique l'abus des causes finales, abus que Descartes a eu raison de combattre. La recherche de la fin
(1) Réponse à Gassendi.
ne supplée ni à l'expérience ni à ta recherche des causes efficientes, et, pour juger de la fin d'une chose, d^abord il faut connaître sa nature. Cet ordre est -il renversé, les conjectures bizarres, les rêves de Timagination prendront la place de la science, la physique se perdra dans de vaines hypothèses, et la théologie naturelle elle-même recevra une fâcheuse atteinte de toutes ces volontés particulières multipliées pour chaque phénomène et forgées au gré de l'intérêt, de la passion, de la superstition de quiconque les interprète. Mais que les causes finales suivent et ne précèdent pas Texpérience, qu'on ne les cherche pas dans chaque détali ^e la création et dans des phénomènes particuliers, dont H n^est pas facile de voir le rapport avec l'ensemble, mais dans ^es phénomènes dont la généralité et la simplicité ne souffrent «ncune exception et ne laissent aucune équivoque, alors elles éclairent la physique, au lieu de l'obscurcir, elles élèvent et purifient la théodicée, au lieu de la corrompre. Plus une Moi est générale, plus sa cause finale est facile ù découvrir, ^arce que plus sa relation est intime et apparente avec le ^lan de l'univers et la sagesse souveraine de la providence. Xlne telle cause finale ne servira pas à démontrer une loi , Xnais à mieux faire eompren(^re une loi déjà découverte et démontrée , en marquant sa place dans l'ordre universel (1). Enfin elle peut inspirer d'heureuses hypothèses , et conduire à la divination ou au pressentiment de lois que plus tard le calcul ou l'expérience démontreront. Assurément ce n'est pas en ce sens que Descartes a proscrit les causes finales. N*est-ce pas sur les vraies causes finales et sur la considération de la sagesse de Dieu, que repose le principe
(1) Voir la Philosophie spiritualisie de la nature, par M. Marlin, doyen d0 la Faculté des lettres de Rennes, tome II, page 182.
des Yoies les plus coorles dont il s'est ser?i pour erri^ ver à te découverte des lois de le rëfraeUoii ? N'est-<e pas de la eoDsidèralion de la sagesse de Dieu qu'il a lira le pilki-^ eipe de la quanlilé invariable du mouvement, qui est le fbn*^ demenl de sa mécanique? De quel éclat ne brillent pas la sagesse divine et les causes finales dans la grandeur et là' généiralUé de ces quelques lois du mouvement avec lesquelles îl a construit son univers ? Si là matière, quelle que Boilsà forme primitive, doit nécessairement arriver, selon Deseartes, à la forme actuelle, c'est par Taction de ces lois du meuvemeut, admirablement simples et fécondes, et non pas par le Aombre infini des jets. Or c'est Dieu créateur et cotiser^ valeur de toutes choses qui a créé ces lois, et qui a mis en eMes cette vertu de camener la matière à son ordre actuel, quelle que fut sa forme primitive. Plus elles ont de simplicité et de fécondité, plus elles ont d'efficacité pour foire succéder Tor^ dre au chaos et plus leur auteur est admirable, et plus la providence et les causes finales, entendues dans leur plus haute acception, brillent sur la face de l'univers. Aussi dé* finissait-il la grande mécanique, l'ordre imprimé par Dieu sur s6n ouvrage, tpie nous appelons communément la nature (1^ Loin donc d'exclure de l'univers la considération de la sa^ gesse de Dieu, Descartes la fortifie et l'élève, en la reportant sur ces «(ueiques lois, qui suffisent à faire sortir le monde du chaos et à tout} produire comme & tout expliquer, non seu* lement sur notre terre, mais dans tout le système des cieui. Mais plus sévèrement encore il rejette de la physique les formes substantielles et accidentelles. Qu'étaient ces fameuses formes substantielles, qui avaient joué et qui jouaient encore un si grand rôle dans la philosophie scholastique, pour lesquelles les partisans de Tancienne philosophie combattirent
(1) Baillet, Icryol., p. 260.
^1- / avec tant d'acharneinent contre la physique cartésienne, c
^s l voBlurent même faire intervenir la religion et les décrets di
concile de Trente ? Les péripatéticiens scholastiques avaien emprunté à Aristotela distinction de deux principes dans ^a 19 { que ôtrot de la matière qui est commune à tous et de la form
I I qai les détermine et constitue leur individualité. Mais altéran
iB f la vraie doctrine d'Arislote, ils avaient fait de la forme un
I I «abstance, une entité entièrement distincte de la matière
^oi peut naître ou périr sans que la matière elle-même nais»
<Ni périsse. Par formes substantielles ils entendaient ces pre
miëres propriétés qui constituent la différence essentielle de
corps naturels, parce que le tout qu'elles composent ne pa
«*atl point changer de nature à moins qu'elles ne périssent
les formes accidentelles étaient celles qui peuvent paraitr
oa disparaître sans que le sujet dans lequel elles se trouven
(paraisse changer de nature. Ils transformaient donc noi
sealement les formes essentielles, mais toutes les qualité
sensibles des corps, la dureté, la chaleur, le son, le mouve-
YBeat, etc., en des êtres distincts de la matière. Les qualité
de l'âme, telles que la science, la vertu, etc., étaient aussi de
entilés distinctes de Tâme. Par la présence ou par Texpulsioi
de ces entités ils sMmaginaient expliquer la nature et les chan
gements d'état de tous les êtres. Ainsi ils disaient, que ce qu
bil la différence du feu et de Teau, c'est l'entité de l'eau oi
Teotité du feu ajoutée à la matière. Si Teau de froide devien
chaude , c'est parce que la forme accidentelle du chaud i
expulsé la forme accidentelle du froid. Gomment se fait I
coction des aliments dans l'estomac, comment la bile se se-
pare-l-elle du sang, comment Taimant atlire-t-il le fer
L'École croyait l'expliquer en imaginant dans festomac, dan
la bile, dans Taimant des qualités concoctrices, ségrégatrices
magnétiques. On comprend Tabus, l'obscurité, la slérilit
de ces explications des phénomènes par des entités imaginée
à plaisir et s'expulsant les unes les autres. G^est celte physique que Molière tourne en ridicule lorsqu'il met dans la bouche de son Malade imaginaire^ que Topium fait doifbir parce qu'il a une vertu dormitive. Mais Descartes vient enfin bannir toutes ces causes occultes et ces mystérieuses entités. £n physique, de même qu'en métaphysique» il ne veut pas admettre un seul principe qui ne soit clair par luimôme et intelligible à tous. Rien ne se conçoit mieux que la figure, la disposition, le mouvement des parties matérielles, or c'est par ces seules causes que Descartes a là prétentioa d'expliquer tous les phénomènes de la nature. La forme c'est la matière modifiée de telle ou felle façon, la figure, la situa^ tion, le mouvement des parties de la matière.
C'est par là qu'il explique tous les phénomènes, et toutes les^ difTérences des corps. Il admet bien des formes essentielles rë« sultant de la disposition des parties d'un corps, mais non de» formes substantielles. Pour défendre les formes substantielles, les péripatéliciens objectaient Texemple de l'âme qui, suivant, eux, était en même temps la forme du corps et une substance. Mais, selon Descartes, Tâme est une vraie substance distincte du. corps, et non pas la forme du corps, sinon elle périrait avea lui. Voici comment lui-même il présente et résume ces caraotères fondamentaux de sa physique : a Cette philosophie, dit — il, n'est point nouvelle, mais la plus ancienne et la plus vul — gaire qui puisse être, car je n'ai rien du tout considéré quer la figure, le mouvement et la grandeur de chaque corps, ni exa-miné aucune autre chose que ce que les lois de la mécanique» dont la vérité peut être prouvée par une infinité d'expériences, enseignent devoir suivre jle ce que les corps qui ont diverses grandeurs ou figures ou mouvements se rencontrent en-^ semble (1). »
(1) Principes, 4« partie, art. 200.
Que faul-il donc à Descartes pour construire et expliquer le inonde entier ? Bien que de la matière et du mouvement.
Nous avons déjà dit qu'il fait consister la matière dans la seule étendue ou extension. « Un corps ne peut perdre en étendue sans perdre en substance, ni gagner en étendue sans gagner en substance. Il y a contradiction à ce que deux pieds d*étendue puissent n'en faire qu*un (1). » L'étendue est donc inséparable de la matière , elle est son essence même , tout comme la pensée est l'essence même de Tâme. Par là Descartes est conduit à confondre Tespace avec retendue matérielle (2). Ce sentiment lui est commun avec Locke et la plupart des philosophes empiriques, dont cependant il faut excepter Gassendi. On dirait même qu'ici les rôles sont intervertis entre Descartes et Gassendi. C'est Descartes qui soutient l'oipinion empirique sur la nature de l'espace, en le confondant avec l'étendue essentielle ou le corps , et c'est Gassendi au contraire qui distingue du corps l'espace absolu, comme aussi un temps absolu de la succession ou du mouvement. Selon Descartes, partout où il y a matière, il y a étendue; partout ^ù il y a étendue ; il y a matière , le lieu et l'espace sont identiques avec le corps, et la matière sans bornes est son lieu ^ elle-même. « Les mots de lieu et d'espace ne signifient rien «lui diffère véritablement du corps que nous disons être en «luelque lieu , et nous marquent seulement sa grandeur, sa
(1) Principes, 2« partie, art. 7 et 8.
(2) Les disciples de Descartes en faveur de cette opinion alléguaient ^ussi des passages de saint Augustin : <( Spatia locorum toile corporibus., ^usquam erunt, et quianusquam erunt nec erunt. nEpisL 57. — Prius abs te <:|uaero utrum corpus nuUum putes esse quod nonpro modo suo habeataliquam longitudinem et latitudincm et altitudinem ? Si hoc demas corporibus, quantum mea opinio est, neque sentir! possunt, neque omnino corpora esse recte cxistimari. » De quantit. animœ, cap. 4.
figure el commenl il est silué dans les autres corps (1).» Le temps fl la même fortune que l'espace dans la philosophie de DescarleSy comme dans la plupart des systèmes métaphysiques. Descaries identifle également Tun et Tautre avec les choses elles-mêmes. Otez les choses , et il n'y aurait plus de temps de même quil n'y aurait plus d'espace. Hors de la véritable durée des choses , le temps n'est qu'une fagon d& penser (â).
L'étendue identique à la matière exclut toute idée de limites et d'interruption. Notre imagination ne peut nous re — présenter un terme à l'étendue matérielle , ni une limite audelà de laquelle elle cesse de s'étendre. L'univers actuel est^ donc sans bornes, il remplit tous les espaces imaginaires.
Gomment concevoir un autre univers, puisque Dieu ne trouve-
rait pas une place où le mettre? Non seulement le monde est sans bornes , mais il est sans lacune et sans vide. Entre les^ innombrables parties qui le composent il n'est pas un seul in — tervalle vide , il n'y a pas de place, même pour un atome. L^ plein de l'univers est une rigoureuse conséquence de retendue essentielle. L'étendue étant la matière elle-même, le vide? oe pourrait exister à moins d'un lieu sans étendue, ce qui est contradictoire. Ainsi point de vide dans l'univers^ au sens ov. les philosophes l'entendent, c'est-à-dire, point d'espace où il n'y ait point de substance. Descartes explique la croyaocc? commune à l'existence du vide , par une association d'idées entre certains espaces et certaines substances qui les occû — pent ordinairement, de telle sorte que lorsque ces substances que nous sommes accoutumés d'y voir , n'y sont plus . nous Jugeons que ces espaces sont vides. C'est ainsi que nous disons qfu'un vase est vide et qu'un autre est plein.
(1) Principes, 2'" partie, arl. 10.
(2) Ibid., Irc partie, art. 57.
Poor corriger cette fausse opinion , il suffit de remarquer ]n'il n'y a pas une liaison nécessaire entre le vase et tel ou tel wrps qui le remplit , mais qu'il en existe une si absolunml nécessaire entre la figure concave de ce vase et Tétenkm fpà doit être comprise en cette concavité , qu'il n'y a M» plus de répugnance à concevoir une montagne sans vallée pie cette concavité sans Tex tension qu'elle contient. A moins ]ue le néant ait des attributs et que tout attribut ne suppose las une substance, comment l'extension subsistera-t-elle sans pieifnè chose d'étenda ? Si on suppose que Dieu , par sa oaie^puissance enlève tout ce qu'il y a dam ce vase , à i'intaot môme il faudra que les parois se touchent. Il ny adonc las de vide et tont est plein dans Tunivers (1). Hais comment ivec le plein de l'univers concevoir l'origine du mouvement ? elle est la grande objection que ne cessent de produire sous Oiilea les formes tous les adversaires de Descartes , à la suite te Aoberval et de Gassendi.
Bhre que le monde est sans bornes et sans vide , revient à lire qu'il ^tinflni. Telest» en effet, le sentiment de Descartes [ni estime qu'un monde fini implique coniradktion (2). *oii4efois , réservant à Dieu le terme d'infini , il veut n'ap- ^y^aer au monde que celui d'indéfini , qui signifie les choses ù l*é^ît ne voit pas de fin , mais seulement sous quelques oioeklérations , comme la multitude des nombres » l'indiviibllité de la matière, tandis que l'infini veut dire ce qui est de ooles parts sans fin et sans limites (3). Bégis même, enlevant 9ilieéquivoque à la pensée de Descartes,mon4requ'il ne se sert ii terme d'indéfini qu'à l'égard d'une partie de l'univers, mais
(1) Principes, 2* partie, arl. 16.
(2) Puto implicare contradictionem ut mundus sit finitus. Ep. 69. Edit. ^Icps., l^vol.
(3) Réponse aux premières objections.
qu*à regard de l'univers entier il n'hésite pas h affirmer qu'on ne peut lui concevoir aucune borne, c'est-à-<lire qu^il est infini. « Si la nature est finie , dit Fontenelie , disciple fidèle de Descartes pour la physique , elle ne serait toujours par rapport à l'espace qu'un infiniment petit, et l'univers/ qaoiqne très-réel , ne serait qu'un vide immense qui ne contiendrait rien , à une petite partie près , qui ne mériterait pas d'être comptée (1). »
0 Mais s'il répugne qu'il y ait actuellement du vide , il répugne qu'il y en ait jamais eu, et il faut que le plein s'étende non seulement dans l'espace , mais aussi dans le temps , sinon le vide aurait existé antérieurement au plein , d'où il suit que le monde n'a pas dû commencer dans le temps , et qu'il est éternel. Nulle part, il est vrai. Descartes n'avoue celte conséquence, il la repousse même dans sa réponse aux objections de la reine Christine sur l'infinité du monde. Il convient que l'étendue indéfinie comparée à la durée donne occasion de penser qu'il n'y a point de temps imaginable avant la création du monde, auquel Dieu n'eût pu le créer s'il eût voulu, mais il ne veut pas qu'on en conclue que véritablement il Ta créé avant un temps indéfini , parce que l'existence actuelle que le monde a eue depuis cinq ou six mille ans n'est pas nécessairement jointe avec l'existence possible ou imaginaire qu'il a pu avoir auparavant. II serait plus disposé à inférer de l'étendue nfinie l'éternité du monde au regard de l'avenir, parce qu^elle est conforme ft la foi qui promet une vie éternelle à nos corps après la résurrection (2). Ainsi Descartes admet l'éternité du monde dans l'avenir^et, s'il ne l'admet pas, il ne la repousse que bien faiblement au regard du passé. Ce n'est donc pas sans fondement qu'un grand nombre de théologiens catholiques ou réformés l'accuseront d'avoir professé l'infinité et l'éternité du
(1) Théorie des tourbillons cartésiens, 1 vol. in-12. Paris, 1752.
(2) Lettre à Chanut. Édition Cousin, tome IX.
monde. Les uns et les autres s*en autorisent pour rapprocher sa philosophie de celle de Spinoza.
La divisibilité à Tinfini de la matière est aussi un des grands prindpes de la physique de Descartes. Il ne veut point d'atomes, point de particules matérielles indivisibles et irréductibles. Quelque petite en effet qu'on suppose une partie, néanmoins parce qu'il faut qu'elle soit étendue, nous la concevons toujours comme susceptible d'être divisée en deux ou en un pins grand nombre de parties. Quand nous imaginerions une partie tellement petite, que par aucun moyen humain elle ne pût être de nouveau divisée, il ne s'ensuivrait pas qu'elle fût réellement indivisible, et le serait-elle pour toute créature, il n'en résulterait pas que Dieu ait pu diminuer sa toute-puissance, en se refusant à lui-même le pouvoir de la diviser encore. Le physicien peut donc supposer dans la matière une ténuité, une subtilité aussi grande qu'il est nécessaire pour expliquer les phénomènes. Ici encore Descartes a rencontré de redoutables contradicteurs, non plus, au point de vue de Torthodoxie, mais à celui de la science. Gassendi a soutenu contre lui les atomes de même que le vide. Mais si Gassendi prend l'avantage quand il montre la nécessité d'arriver à un premier principe irréductible des corps, lui-même il ne saurait défendre l'indivisibilité de ses atomes matériels et étendus. • C'est seulement dans les atomes formels ou dans les monades de Leibnitz, que se trouve, à ce qu'il nous semble^ la solution de ces hautes difficultés sur les premiers principes de la physique.
Descartes n'admet qu'une matière unique, de laquelle toutes choses sont faites, mais il distingue fort arbitrairement trois éléments , suivant les trois principales formes qu'elle affecte. Ces trois éléments sont le feu, l'air, la terre, qui ne diffèrent que par l'inégalité des parties de la matière qui les composent. L'élément du feu est une liqueur subtile, péné-
naer de se mouvoir saivant des lignes courbes, mais suivant de« lignes droites ; 3^ un corps en mouvement qui en rencontre un autre perd sa détermination, mais non son mouvement (1). Descartes ne se contente pasde déduire ces trois lois fondamentales de l'immutabilité de Dieu et de la simplicité de ses voies, il les prouve aussi par Texpérience. Tous les jours nous voyons que lorsqu'une partie de la matière a une certaine forme, ellegarde cette forme, s'il n'arrive rien d'ailleurs qui change sa figure. Est-elle en repos, elle ne commence pas à se mouvoir d'ellemême; est-elle en mouvement, nous avons raison de penser qu'elle ne devrait jamais s'arrêter, si elle ne rencontrait pas d'obstacle. Pour prouver la loi du mouvement en ligne droite, il suffit de considérer la pierre qui tourne dans une fronde. Si la pierre s'échappe ou si la fronde se rompt, au lieu de continuer son mouvement circulaire, la pierre suit la ligne droite, ce qui prouve que tout corps qui est mu en rond, tend sans cesse à s'éloigner du cercle qu*il décrit pour se mouvoir en ligne droite. Enfin pour vérifier la troisième loi, on peut remarquer que, lorsqu'un corps dur est poussé par un autre plus grand qui est dur et ferme, il rejaillit vers le côté d'où il est venu. Il perd de sa direction, mais ne perd rien de son mouvement ; si au contraire le corps qu'il rencontre est mou, il s'arrête incontinent, parce qu'il lui transfère tout son mouvement. En cette règle sont comprises toutes les causes particulières des changements qui arrivent aux corps. Telles sont les trois grandes lois du mouvement, qui sont les principes de la mécanique, auxquelles Descartes a ajouté sept lois secondaires de la communication du mouvement. S'il s'est trompé sur ces lois secondaires, il lui reste au moins la gloire d'avoir soupçonné le premier que le mouvement se communique suivant certaines lois.
(1) Principe*, 2* partie, 37, 38, 39.
De l'action du mouvement et de ses lois sur l'étendue inerte, escartes fait sortir tous les mondes, tous les êtres tels qu'ils jKistent aujourd'hui , les êtres animés comme les êtres inanies; il nous fait assister en quelque sorte au débrouillemenl <1 u chaos. Dans tous les êtres, à Texception de Tâme humaine, M M ne voit qu'une matière inerte, soumise aux lois générales d KJi. mouvement. Tout problème de physique se résout donc p^i^ur lui en un problème de mécanique ou de géométrie ; de le grand rôle que jouent les mathématiques dans sa physi- <• Lui-même il déclare que sa physique n'est pas autre ^Dse que de la géométrie (1). II a ramené la physique à la métrie et la géométrie à. l'algèbre. Leibnitz partage avec ^^tOQ la gloire de la découverte du calcul infinitésimal, Des- " les ne partage avec personne celle de l'application de Taire à la géométrie, qui a ouvert les voies au calcul infiniîmaL Donnons maintenant une idée de cette grande hypome des tourbillons qui embrasse tous les phénomènes de ivers.
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C "H ^ «U a résolu de quitter la géométrie abstraite, c'est-à-dire, la recherche ^^estions qui ne servent qu'à exercer l'esprit. Il n'a pris ce parti que avoir d'autant plus de loisir de cultiver une autre sorte de géométrie propose pour question l'étude des phénomènes de la nature. Qu'au M. Desargues reconnaîtrait bientôt que toute sa physique n'est autre que de la géométrie, s'il prenait la peine de considérer ce qu'il avait du sel, de la neige, de l'arc-en-ciel, des météores, etc. » (Tome III, . Edit. des Lettres par Clerselier.)
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