CHAPITRE XI
**i<i^Uons de Gassendi. — Opposition de Descartes et de Gassendi eu ï^**ysique et en métaphysique. — La polémique de Gassendi modèle ^'esprit et de goût. — Légère ironie dont Descartes a tort de s'offenser.— ^ïberté avec laquelle Gassendi, sous forme d'objections, dévoile son ma- ^rialismc. — Reproche à Descartes de n'avoir pas prouvé la nature de ^% diose qui pense. — Arguments en faveur de la matérialité de l'âme. — ^^s sens , source de toutes nos idées. — Rien de plus obscur pour l'âme ^ue l'âme elle-même. — Critique de la preuve de l'existence de Dieu par ^'idée de l'infini.— Admirable réponse de Descartes. — Dure rétorsion de ^'ironie de Gassendi. — Défense du spiritualisme et de l'idée de l'infini. — Réfutation de la maxime que toutes nos idées viennent des sens. — Sur la ^lécessité du concours de Dieu pour l'existence des créatures. — Irritation ^ G^fisendi contre Descartes. — Ses instances. — Nouvelle réponse de Des- ^sartes. — Réconciliation de Descartes avec Gassendi. — Sixièmes objections. Comment Descartes concilie ce qu'il dit de la liberté d'indifférence de ^*homme avec cette même liberté qu'il attribue à Dieu. — Septièmes objections parle P. Bourdin. — Débats antérieurs de Descartes aveclui. — Ton ^^ssièfement ironique du P. Bourdin. — Travestissement du doute mé- %Jiodique. — Attaques contre les arguments en faveur de la spiritualité. •*- ^t>emières objections par Hypcraspistes. — Conséquence de la création ^^ontinuée. — Confusion de la volonté et de l'entendement. — De l'exclusion ^es causes finales. — Polémique avec Morus. — Discussion sur la natiu*e ^^c la matière et sur l'infinité du monde. — Morus infidèle à Descartes ^près sa mort. — Jugement général. — Triomphe remporté par Descartes ^^ir ses adversaires.
Bieolôl Mersenne suscite à Descaries un nouvel adversaire ^Uis redoutable que Hobbes , el lui envoie les cinquièmes
UdcUod entre l'intellection et l'imagiDatioD l'homme n*esl pas uo composé d'uo corps et d'une âme, mais d'un corps grossier et d'un corps subtil, voilà où tendent toutes les objections de Gassendi. Vous remarquez, dit-il à Descaries, que vous êtes une chose qui pense, assurément cela ne se peut nier, car qui doute que nous soyons une chose qui pense? Mais cela ne nous apprend rien, puisqu'il ne s'agissait pas de prouver l'existence de l'esprit, que nul ne met en cause, mais de montrer quelle est la nature de celte chose qui pense. Il eût fallu pénétrer dans l'intérieur de sa substance, prouver qu'elle n'est pas corporelle, et que la faculté de penser est tellement au-dessus de la nature matérjelle, qu'aucun corps, quelque subtil qu'il soit, ne puisse en être rendu capable. Pourquoi ne seriez-vous pas un vent, une vapeur, un esprit subtil formé du plus pur de votre sang et répandu dans tout le corps? Ne voit-on pas l'esprit croître, se développer et s'affaiblir avec le corps? De l'aveu de Descartes lui-même, Tâme est unie au corps, mais comment sera-t-elle unie à un être étendu, si elle-même est inétendue? L'union ne peut avoir lieu que par le contact très-étroit, très-intime de deux choses unies. Or un tel contact ne se fait que par des superficies corporelles. Qu'on suppose l'âme étendue dans le corps depuis la tête jusqu'aux pieds, ou bien seulement unie à une petite partie du cerveau, cette petite partie élant étendue, il faut nécessairement que l'âme ait de l'extension. L'idée même du corps, que nous recevons par les sens, prouve, selon Gassendi, que notre âme est étendue, car elle ne peut représenter le corps, qui a des parties, qu'autant qu'elle-même a des parties et de l'étendue; mais si l'idée du corps a de l'extension et que notre âme n'en ait point, comment pourra-t-elle la recevoir, comment pourra-t-elle se l'ajuster et se l'appliquer? La douleur qui lui paraît ne pouvoir venir que d'une certaine distraction ou séparation
cies parties» eal encore un autre argument de Gassendi en fa- ^vear de la matérialité.
Un autre grief contre Descartes est la distinction de l'ima- ^^'nation, par laquelle nous connaissons les choses corposcelles, et de l'intelleclion, par laquelle nous nous connaissons ions-mêmes. Quant à Gassendi, qui Gait de l'esprit un vent corps subtil, qui veut que toutes nos idées viennent des ens, il affirme en conséquence que Tesprituese connaît que riroagination, de même que le corps, et il réduit à une lenle» celle des idées venant des sens, les trois classes d'idées le Descartes. Dans les idées naturelles ou innées, il ne voit que des idées générales, formées par abstraction de ce qu'il de commun entre des idées particulières venues du de- ;, que l'ei^prit a le pouvoir d'assembler, diviser, étendre, iccooreir, composer, etc. D'ailleurs , en est-il une seule qui lit subsistante toujours dans Tesprit, avons-nous des idées ^yuaod nous sommes dans le ventre de noire mère, pendant man sommeil profond, pendant la léthargie?
Quant aux idées factices, elles ne consistent que dans la
^combinaison des idées venues du dehors et n'eu diSërent pas.
41^11 pense bien que Gassendi goûte peu le sentiment que la
^cl«rlé de l'âme est supérieure à celle du corps. Il estime, au
^»oiilraire,quela connaissancedacorps,manifestéepar plusieurs
^ecidents très-sensibles et très-évidents, est bien plus claire
<iue celle de Tesprit, qui n'est manifeste que par la pensée.
« Mais, me direz-vous, comment se peut-il faire que je
conçoive mieux une chose étrangère que moi-même? Je
votts réponds de la même façon que l'œil voit toutes autres
choses et ne se voit pas lui-même. » De ce prétendu principe
ip» rien n'agit sur soi-même, non seulement Gassendi conclut
que l'âme est moins claire que le corps, mais qu'il n'est rien
qui ne nous^oit plus facilement et plus évidemment connu
que le corps. Pas plus que Toeil sur l'œil, que l'extrémité de
la main sar elle-même, que le pied sur le pied, Tenlendement n'a de prise sur lui-même. Si Toeil ne se voyant pas directement lui-même se voit dans un miroir, c'est que le miroir renvoie à l'œil Timage que l'œil lui a envoyée, a Donnez-moi donc un miroir contre lequel vous agissiez en même façon, et je vous assure que venant à réfléchir et à renvoyer contre vous votre propre espèce, vous pourrez alors, vous voir et connaître vous-même, non pas h la vérité par une connaissance directe, maïs du moins par une connaissance réfléchie. Autrement je ne vois pas que vous puissiez avoir aucune notion ou idée de vous-même. »
Que si Ton persiste à croire à la nécessité d*un principe immatériel pour expliquer ce qui se passe dans Thomme, il faudra en admettre un semblable dans l'animal. Se Jetant dans une extrémité opposée t celle de Descartes, Gassendi, en vue de rabaisser la nature humaine, exagère à plaisir les facultés de l'animal. Tout ce qui se trouve daus Tesprit de l'homme, et le raisonnement lui-même, il prétend le retrouver dans la bête, au moins en une certaine mesure, sans autre difiërence que celle du plus et du moins. Si les-bêtes ne parlent pas à notre façon, elles parlent à celle qui leur est propre. « Voyez, je vous prie, si vous êtes assez;:;^ équitable d'exiger d'une bête les paroles d'un homme eL^ cependant de ne pas prendre garde ù celles qui leur sont — propres. »
Il va sans dire que Gassendi rejette la preuve de l'existence de Dieu par Tidée d'infini, qu'il met au nombre de ces idées obscures et confuses dont il est impossible de rien conclure: « Celui qui dit une chose infinie donne à une chose qu'il ne comprend pas un nom qu'il n'entend pas non plus. » Mais* telle qu'elle est, il la fait venir du dehors et du commerce avec les autres homme?, et non de notre esprit ou de Dieu ; ce n'est qu'un composé , une amplification de toutes les perfections
4 ^^^^ nous avons remarqaées dans les créatures, et elle ne con-
ti^sTK trien de plus. La substance infinie que nous concevons
^^^^ique l'extension de la substance finie que les sens nous
^Duvrent. Donc l'idée de l'infini n*a pas la vertu que Des-
t.^s lui attribue, et ne nous donne que ce qui existe dans
^^réatures. Pourquoi tous les hommes n'auraient-ils pas la
leidée de Dieu que Descartes, si Dieu a empreint son
en eux aussi bien qu'en lui? L^unique argument en fa-
^^^tax* de l'existence de Dieu est, selon Gassendi, celui des
^^^^ ses finales. Toujours placé au point de vue du sensualisme
^^ ^cimatérialisme, Gassendi n'a raison, et encore fort incom*
P^^t-^ment, que sur quelques points particuliers, tels que la
^onfugjQn delà volonté et de Tenleudement, Tautomatisme
d^s l)étes, la création continuée. Il réfute bien l'argument de
^ ^^^ dépendance des parties du temps donné par Descartes,
Poij y. prouver qu^à chaque instant un être a tout autant besoin
^ ^tire créé qu'au premier , pour persévérer dans l'existence.
^ ^is il ne substitue h la création continuée aucun autre rap-
P^^^i de dépendance, et il donne à penser que les choses, une
'OÎ3 créées, n'ont plus besoin pour subsister du concours de ftî
Quelle vigueur dans la réponse de Descartes, et quelle dure
'^t.orsion de Tironie de Gassendi! Gassendi s'adressant à
^^Scartes avait feint de s'adresser à un esprit sans corps ,
^^Scartes, à son tour, feint de répondre à un corps sans es-
P^'^t : « Je m'imagine, dit-il, en ceci que votre dessein n'a été
^^^ de m'avertir des moyens dont ces personnes dont l'esprit
^^ tellement plongé et attaché aux sens, qu'ils ne peuvent
^^^Y) concevoir qu'en imaginant, et qui partant ne sont pas
P^^pres aux spéculations métaphysiques, pourraient se servir
^^ me donner lieu en même temps de les prévenir.... Vous
^^Dimencez ici à m'interroger non plus comme un homme
^^>lt entier, mais comme une âme séparée du corps, en quoi
il semble que vous ayez voulu m'averlir que ces ob}6Clioosne parlent pas de l'esprit d*uo subtil philosophe, mais de celui d'un homme attaché aux sens et à la chair. Dites-moi donc, je vous prie, ô chair, etc. x> Mais il ne triomphe pas moins des arguments que des plaisanteries et de Tironie de Gassendi* Sa réponse est admirable de force, de précision et de bon sens; tous les grands principes des Méditations y sont de nouvean éclaircis et confirmés , et dans cette lutte des deux plos grands représentants du spiritualisme et du matérialisme* le spiritualisme remporte une éclatante victoire. Pourquoi ne seriez-vous pas un vent, une vapeur, un corps subtil , répète Gassendi. Descartes n'a-t-il donc pas corrigé cette imagination du vulgaire , en montrant qu'on peut supposer qu'il n'y a ni vent, ni vapeur, ni corps au monde , et que toutes les choses par quoi nous nous savons pensants, n'en demeurent pas moins dans leur entier ? La marque par laquelle nous connaissons que l'esprit diffère du corps, est qne toute l'essence de l'esprit consiste à penser, tandis que toute l'essence du corps consiste en ce que le corps n'est rien qu'un chose étendue. Or qu'y a-t-il de commun entre la pensée et l'extension? Que prouve la correspondance qui existe entre l'âme et le corps, sinon seulement que le corps est l'instrument de l'esprit ? De cette correspondance conclure leur identité, ce n'est pas raisonner mieux que celui qui atlribuerapl à l'outil toute l'adresse et la science de Touvrier, parce que l'ouvrier travaille mal avec un mauvais outil et travaille bien avec un bon outil.
À ce principe que rien n'agit sur soi-même, que l'oajl ne peut se voir lui-môme, ni le doigt se frapper, par Jequel Gassendi a la prétention de ruiner la possibilité d'une perception directe de l'esprit par lui-même, ne suffit-il pas de répondre avec Descaries que ce n'est point l'œil qui se voit luimême, ni le miroir, mais bien l'esprit, lequel seul connaît et
le miroir, et Toeil, et soi-même. De môme ne lai^se-t-il sub- »ster aucun desarguments de Gassendi en faveur de la maxime <iae toutes nos idées viennent du dehors. Les éléments des Sdées factices viennent du dehors sans doute, mais elles consistent en une composition et un arrangement qui est le prore de Tesprit. Quant aux idées naturelles, elles ne sont rien ^^raoins que des idéed générales, formées par la combinaison ^successive d'idées particulières : « J*admire que vous souteniez l'idée de ce qu*on nomme en général une chose, ne puisse tre en Tesprit, si les idées d'un animah d'une plante, d'une ierre n'y sont ensemble ; comme si pour connaître que je (xiis une chose qui pense, je devais connaître les animaux et ^s plantes, pour ce que je dois connaître ce qu'on nomme ne chose ou bien ce que c*est en général qu'une chose. » Il ^Séfend surtout admirablement l'idée de Tinfini contre toutes % ^s objections de Gassendi. Si nous ne comprenons pas l'infini, 'est qu'il n'est pas de sa nature d'être compris. Mais si nous e le comprenons pas, il ne suit pas qu'on ne l'entende pas, qu'on n'en ait pas une claire idée. De même qu'on peut toucher une montagne sans l'embrasser, de même on peut apercevoir l'infini sans le comprendre. Si avec la même idée de rinfini tous les hommes n'ont pas les mêmes pensées de 1>ieu, c'est pour la même raison que, tous ayant la notion de triangle, chacun n'y remarque pas également autant de propriétés , et quelques-uns même lui en attribuent plusieurs faossetnent.
S'il y a nn excès dans la façon dont Descartes entend oe concours de Dieu nécessaire aux créatures , il n'en réfute pas moins bien cet antre excès de l'indépendance des créatures où incline Gassendi. 11 lui reproche de confondre les causes quant à la production seulement , et les causes quant à l'être , ou les causes secundum fieri et les causes secundum esse. La maison peut bien, une fois achevée, subsister
sans Tarchitecte , mais non pas la lumière sans le soleil ni la créature sans le créateur. Nous n'insistons pas davantage sur cette belle réponse de Descartes, que déjà nous Tavons mise à profil dans l'exposition de sa métaphysique.
La manière dont il termine atténue un peu la dureté du début, a Jusqu^ici l'esprit a discouru avec la chair, et comme il était raisonnable en beaucoup de choses, il n'a pas suivi ses sentiments; mais maintenant je lève le masque , et je recon* nais que je parle à M. Gassendi, personnage aussi recommandable pour l'intégrité de ses mœurs et la candeur de son esprit 9 que pour la profondeur et la subtilité de sa doctrine , et de qui l'amitié me sera toujours chère. » Gassendi fut néanmoins blessé du ton de cette réponse et à meilleur droit que Descartes ne Tavaitété du ton de ses objections. Une rupture s^ensuivit entre ces deux philosophes, prolongée et envenimée par Sorbièrequi, pendant un voyage en Hollande, vit sonvent Descartes, feignant d*étre son ami, en même temps qu'il écrivait à Gassendi tout ce qui pouvait nourrir et exciter son ressentiment contre lui. Gassendi répliqua à Descartes par des instances d'une bien plus grande étendue que ses premières objections, où il se répand en plaintes amères contre le ton de Descartes , son orgueil , son outrecuidance, prodigue beaucoup d'esprit et d*ironie , mais n'ajoute rien au fond et à la force de ses premiers arguments. Après en avoir fait quelque temps circuler le manuscrit à Paris , il l'envoya en Hollande à Sorbière , qui y joignit les premières objections avec la réponse de Descartes et le publia à Amsterdam sons le titre de Disquisitio metaphysica seu dubitationes et instantiœ adversus Renati Cartesii metaphysicam et responsa (1). Des-
(1) Les premières objections , les réponses de Descartes, les ixistances y sont entremêlées et mises en parallèle article par article. — Voir le 3« vol. des Œuvres de Gassendi publiées à Lyon en 1658 en 6 vol. in-fol.
ne répondit pas immédialemenl aux instances de Gas- C'est seulement deux ans plus tard qu'il en fit nne (a tion générale, sous la forme d*une lettre adressée à Cier- 9 avec un ton d'urbanité et de modération bien différent
**^ celui de la Réponse aux Objections. Pendant un voyage
^^^^^ Descartes fil à Paris en 1648, Tabbé, depuis cardinal
^^'^''Slrées , réconcilia les deux philosophes , qui s'embrassè- ^ et se séparèrent avec les protestations d'une éternelle itié (1)* Tels furent les rapports de Descartes avec le plus cildérable des philosophes contemporains.
sixièmes comme les secondes objections n*ont pas de
^^*"*^ d'auteur. Elles ont été faites par divers philosophes ou
^logions et réunies par le P. Mersenne. J^y remarque la
^ision« qu'on abusera de Taulomatisme pour soutenir que
t. se passé dans Thomme comme dans l'animal, et le repro-
^^^ de considérer la liberté d'indifférence dans l'homme comme
S^lus bas degré de la liberté , correspondant au plus bas de-
^**^ de la connaissance , tandis que, d'un autre côté, on l'at-
^^^e h Dien. Comment l'indifférence pourra* t«elle subsister en
^^U avec ta connaissance claire et parfaite, s'il est vrai qu'une
^^llo connaissance détruise l'indifférence? Descartes se tire
A^sez ingénieusement de celte difficulté en distinguant la posi-
^^n de l'homme, d'avec celle de Dieu, par rapport à la vérité.
bomme trouve déjà la justice et la vérité établies et déter-
"^^viâes par Dieu , voilà pourquoi il n'est pas indifférent. Dieu
^^ Contraire établit la justice et la vérilé par sa volonté ; aucune
^<lëe du vrai ou du bien n'est antérieure à sa volonté, voila
P^tirqooi il est indifférent. La non indifférence du franc arbitre
^^^8 l'homme n'exclut donc pas l'indifférence du franc arbitre
^^ Dieu. Comme les auteurs des secondes objections , ceux
(t) Baillel, tome II, p. 142.
des sixièmes veulent mettre en contradiction les Écritures avec la maxime que Dieu ne peut nous tromper, et ils allèguent même des passages de VEccUsiasU contre TimmatériaUtà et l'immortalité de Tâme. Mais Descartes déclare qu'à Tavenir il ne répondra plus à des objections de cette nature, a Vaque je n'ai jamais fait profession de l'étude de la théologie et que je ne m'y suis appliqué qu'autant que j'ai cru qu'elle étaii néicessaire pour ma propre instruction , et enfin que je ne aens point d'inspiration divine qui ine fasse juger capable de Ten?seigner. C'est pourquoi je fais ici ma dédaration que. je ne répondrai plus à de pareilles objections (1). x> NéanmeîoB il veut encore y répondre celte fois , pour qu'on ne croie pas qu'il s'abstienne, faute de pouvoir donner une explieatioo aaiez commode à ces lieux de rËcrilure et il tâche de les ioterprêter en un autre sens que les auteurs des Objediqns^
L'auteur des septièmes Objections est un jésuite , le P. Bourdin 9 qui enseignait les mathématiques avec succès au coUégi^ de Glermont , à Paris , après y avoir enseigné la rhétorique^ Déjà quelques années auparavant , le P. Bourdin avait fiii attaquer la dioptrique de Descartes dans une thèse publiquQ Cette nouvelle vînt en Hollande affliger et troubler DescarUiB dont elle détruisait une des plus douces et des plus chères ttr lusions , celle de se concilier la Société tout entière des suites, et de faire par elle pénétrer sa philosophie dans IV seignement des écoles. Persuadé que rien ne pouvait se fairpv dans une pareille Société qui ne fût parfaitement concerté , i crut voir dans l'attaque du P. Bourdin une déclaratiop dut guerre de la part de la Compagnie tout eotière. Anssi^ S écrivit au Père Recteur du collège , demandant un examen sa doctrine, et se plaignant avec amertume d'avpir été attaq
(1) Edit. Cousin, tome II, p. 344.
MUS éUe préveDtt et sans qu'il lui Tût permift4e se défendre. Après avoir toujours témoigné tant d*égards pour la Compagnie^ o'avail-U |mis droit à plus de ménagemenis (1)? LeBec^ leor r(^U la demande de cet examen public et officiel de sa doctriuey que sollicitait Descartes , et voulut que la querelle ^Qdeurâi personnel le entre lui et le P* Bourdin. A cette oc- «casioo des lettres trés-ai^es avaient été échangées entre les ^enx adversaires* Le P. Bourdin n'était donc pas dispesé à Aeaueoup de bienveillance pour Descaries quand le manusmsrU des MidikUiim» arriva dan» ses mains* De là le tour asâsez gjrossièrement ironiqpie de ses objections. 11 s'efforce d'ôlfe .^H^mjA f mais combien sa plaisanteiie «tst lourde ^ea ^oippa- ■mrmBQU 4e l'ironie légke de Gassendi. Bien n'égale la loqiu- ^ilë4aP. Boundin, il emploie dix fois plus de paroles à abpfcr, omme dU Descartes » oonâre le seul doute mëis^isîque 'il ne lui en a fallu à lui-même pour rétablir. N'estdonc pas comique de l'entendre reprocher à ce grand ^^criv«in^ si ferme et 4i coDCÎs^4e se servir d'un trop grand 4Bajn^rfil de paroles dans ses écrits. Sans cesse il pointillé, agi çymnnlanl les uo/çs sur les autres les subtilités de toute sfrort^^.les petites malices et les plus insupportables finesses. ^caiMT tourner Descaries en ridicule et plus aisément le réfutar» il Jqu^e un dialogue où il le fait parler i sa façen. Toute la discussion roule seulement sur la première JHéditaiion et sur 1^ 4oute méthodique. Prenant à la rigueur tous les motifs de ^o.ii|e d'abord acceptés ou imaginés par Descartes ^ tels que ^ ^i^icertUude. entre la veille et le rêve, le génie malin* le ^« Bourdin veut lui fermer toute issue pour en sortir, lui con- ^^tanl npn seulement le droit d'affirmer, mais celui de douter. ^ Descartes invoque des raisons de douter , mais ces sous ne sont-elles pas elles-mêmes douteuses 9 puisque le
C 1) Voir cette lettre dans l'édition Cousin, tome VIII, p. 286.
rusé génie peut aussi bien se moquer de nous, en nous faisant prendre pour douteux ce qui est certain, que pour certain ce qui est douteux. Au lieu de dire : je pense, Deâcartes aurait dû dire : je rêve que je pense, car il ne sait pas encore sMl' veille ou s'il dort. Il n'est pas certain que ce qui paraît certain h celui qui doute s'il veille ou sMi dort, soit certain ; donc oèqui parait' certain à celui qui doute s*il veille ou s'il dort, peut él doit être réputé pour faux. x> Le P. Bourdin prend ainsi* cha^ cune des raisons de Descartes pour les faire tourner dans le cercle d'un doute se détruisant lui-même, en même temps qu^l détruit tout le reste, et pour les mettre en contradiction avec cette abdication préalable de toutes les connaissances passées qu'il prescrit pour arriver à la certitude. Après le doute më- Ihodique, ce sont les arguments en faveur de la distinction de l'âme et du corps contre lesquels le P. Bourdin semble se plaira à exercer sa verve et sa dialectique.
De même verrons-nous presque tous ceux de sa Compa— gnie plaisanter contre le spiritualisme de Descartes. En sumé, selon le P. Bourdin, ou Descartes ne dit rien de nonveau, ou il ne dit rien de bon. Des(;artes ne supporte patiemment ni ces bouffonneries, ni ce travestissement ridicnti du point de départ de sa philosophie. Il s'irrite et s'émporl contre le P. Bourdin , auquel il reproche , non sans raiso de lui faire dire tout ce que bon lui semble , afin ènsàite d le réfuter et de le tourner en ridicule tout à son aisé. Il compare à un maçon envieux et jaloux critiquant un architecte qui, pour solidement élever un vaste édifice, a d'abor^ fait creuser des fondations. Dans son emportement, il le traiM d'infâme détracteur, de vil bouffon ; il porte plainte contre IM à ses supérieurs, et le leur recomniiande comme un malade des médecins (1). D'ailleurs il rétablit parfaitement le caractè^
(1) Lettre au P. Dinct, provincial des Jésuites. Édit. Cousin , tome IK;
v-«rcfc 5 de ce doute, purement hyperbolique et métaphysique, pa* rocimé par le P. Bourdin. Rejeter d'abord provisoirement tout c^ c:S(Hil il était possible de concevoir le moindre doute, afin A^^^ arriver par Ift à quelque chose dont il Mt impossible de dou- ^^**^ voilà quel a été son but. Malgré la vivacité de cette pol^^^ic^ique. Descartes se réconcilia plus tard avec le P. Bourdin P^ *^ - l'entremise des PP. Dinet et Gharlet, comme il s'était réc^ilié avec Gassendi.
objections du P. Bourdin ou les septièmes objections
t les dernières, qui aient été imprimées à la suite des Mé-
^^^^MtionSy avec les réponses de Descartes. Mais nous trouvons
^^<X>Fe dans les Lettres une autre série d'objections venues
^^'^p lard pour être imprimées avec les précédentes, et qui sont
A^noncées^ comme les dernières objections possibles contre les
Méditations et les réponses de Descartes (1). L'auteur garde
^ anonyme et se déguise sous le nom d'Hyperaspistes ou soldat
^^ réserve (2). « Si par ma défaite , à laquelle je m'attends ,
^•"U-il à Descartes, vous mettez une fois fin à tant d'illustres
^^ Slorieui combats, tous les mortels vous rendront des grâ^
^^^^ immortelles de leur avoir fait connaître l'immortalité de
^^r âme. » Cependant le soldat de réserve n'ajoute rien de
*^ii nouveau aux objections de tous ceux qui l'ont précédé ;
^^îs il a le mérite d'en résumer quelques-unes avec une
^^laine force et une certaine précision contre le doute mé-
^^dique, contre l'évidence, Timmatérialité de l'âme, la pro-
•^îptîon des causes finales et les idées innées. Il objecte très-
^ •' Dans cette lettre il fait une longue apologie de sa philosophie , et ra- *^^ lliistoire de ses démêlés avec Voëtius , afin de montrer contre quels ^^emis il est obligé de combattre.
il) Éd. Gamier, tome IV, p. 222.
(2) Hyperaspisles ost aussi le titre de la rôplnjuc d'Erasme a'.i De scrva ^^^'h'itrio de Luther.
contre la création conlinoée : « Si vous dites que la créa- 'e n*est rien autre chose qu'une influence ou un ëcoiileinenl Dieu, donc la créature n'est pas une sofostance, maib wa^ ent un accident semblable an meuvenent local, ce queper-* ne ne dira jamais. » Il reproche aussi à Descartes d'avoir bnfondn la volonté avec Tentendement, et délai a^oir altribiié e plus grande extension. Gomment la volonté pourrait-elle 'se déterminer si elle n'était éclairée par rentendemenl?
Répondant à Tobjection contre Texclusion ûes ctnses fifvales, Descartes les déclare de nouveau absurdes en phyii** qoe, et admissibles seulement en morale, pour entretenir h piété. Au sujet de Textension de la volonté, plus grande que celle de Tentenderoent, il répète ce qu'il a déjà répoada h Gassendi. Il avoue que nous ne voulons jamais rien, dcmt nous ne concevions en quelque façon quelque chose, mais II maintient néanmoins que la volonté veut plus que rentende* ment ne connaît. Quant à la création continuée, il la défend par ces deux raitons, que si les choses une fois créées ne dépendaient plus de Dieu pour être, sa puissance serait finie, et qn'il tendrait par une action positive au non être, si ponr détruire quoi que ce soit, tl ne suffisait pas de la cessation de son concours.
Il y a plus d'originalité dans la polémique commencée par Morus contre Descaries dans les dernières années de sa vie^ Morus ou Henri More était un philosophe anglais, professeu au collège du Christ, dans TUniversité de Cambridge /!)• I avait puisé dans l'étude des doctrines néoplatoniciennes e cabalistiques une tendance au mysticisme et à Tillumiaimie— qui se développa de plus en plus après la mort de Descartes Remarquable en quelques points, sa doctrine dans son en
if
ri-
(1) Né m Ifil'ijl mounil vn 1687.
semble est ao amalgame des doctrines les plus opposées, où QD rationalisme hardi et le mysticisme le plas dëi'aisonnable régnent tour è tour. Mais nous n'avons qu'à parler de ses rapports avec Descartes, et non à exposer et à juger son propre système (1). Il se montre plein d'admiration et de •sympathie pour le génie de Descartes. Il se félicite de ce ^ne le lumière cartésienne a de toutes parts lui à ses yeux« ^t il embrasse, dit-il, du meilleur cœur, les sentiments de "^cette excellente philosophie. C'est contre la seconde partie ^:3es Principe$i plutôt que contre les Méditations j que sont ^dirigées ses objections, il discute avec Descartes sur la définition de la maUërej sur la divisibilité à Tinfini, sur l'étendue |ui est propre à Dieu, sur la nature de l'espace, sur l'infinité monde, sur TautomaUsme des bétes. La définition de la ^:iiatière par Tétendue lui paraît insuffisante, parce qu'elle ^i^ODvieat à l'être en général^ et non en particulier à la matière ^c^Q au corps, on en d'autres termes, parce que la substance étendue est quelque chose de plus général que le corps. En ^ffei, selon Morus, il y a deux sortes d'étendue, l'une maté- ^'ielle et extérieure, l'autre spirituelle et intérieure, à laquelle i I donne aussi le nom de densité essentielle, spissitudo essen- ^nalis. L'âme unie au corps, Dieu partout présent, quoique v^oD matériels, sont aussi des êtres étendus. Il imagine même que rétendue de Tâme se dilate ou se contracte, suivant que 9^ poissanoe augmente ou diminue, et qu'elle est sujette i ^v^irier en certaines limites sous l'empire de la volonté. Il veut ^doc que la matière soit définie non par l'étendue, mais par I ^ propriété de tomber sous nos sens, par la tangibilité et 1 * m mpénétrabilité.
Mais, selon Descartes, en définissant ainsi la matière, on
(1) Voir sur Morus l'article de M. Franck dans le Dictionnaire des icien- *^^» pMto9ophiquet.
la définit par rapport à nos sens et non par sa différence essentielle, et on ne donne pas à entendre ce qa'est son essence, laquelle existe indépendamment de nos sens. La vraie étendue tombe sous l'imagination ; elle a des parties, des figures ; or il n*y a rien de tel ni dans l'âme ni dans Dleo qui sont indivisibles. Si Dieu s*étend partout, s*il est partout présent, c'est par sa puissance et non par sa substance. Il 0*7 a pas d'étendue en lui, mais seulement une immensité de substance ou d'essence. Morus persiste à mettre de Textension en Dieu, et il cherche à la distinguer de l'étendue matérielle , divisible et figurée , en tant qu'elle est infinie , indépendante, incréée, pénétrable et pénétrant tout, et ne tombant pas sous les sens ; comme plus tard Glarke, et par les mêmes arguments, il identifie l'espace avec l'immensité divine. En disant que la divisibilité de la matière est indéfinie et non pas infinie,Descarteslui semble porter atteinte à la toute-poissance de Dieu, h laquelle on ne peut poser de limite, pas plus pour arrêter , que pour continuer la division de la matière. Il l'accuse des*enveIopper de termes obscurs et affectés sur l'infinité du monde« n'osant pas l'avouer ouvertement. Quand on reconnaît Dieu positivement infini, c'est-à-dire existant partout, on ne peut hésiter à admettre qu'il n'est oisif nulle part, « mais qu'il a produit partout de la matière, avec la même puissance et la môme facilité qu'il a créé celle dans laquelle nous vivons. » La manière dont répond Desca'rtes prouve, qu'entre lui et Morus, il n'y a ici dedifférencequedans les termes, et non pas dans le fond même des choses. Une des questions le plus vivement discutées est celle de l'automatisme des bêles, que Morus traite de sentiment grossier et barbare.
La mort de Descartes interrompit celte correspondance après deux de ses réponses et après deux répliques de Morus. Lorsqu'en 1661 Clcrselier écrivit à Morus pour lui demander
ses lettres et les réponses de Descaries, il s'empresse de les ^'^^oy er, protestant de nouveau de son admiration pour le gétit^ et de son attachement pour la doctrine de ce grand philoso^lie. Toutefois il ne persévéra pas jusqu'au bout dans dés ^^^ Ciments si favorables au cartésianisme. En effet , quelques ^^ irises plus tard , dans une lettre où il se posait en modérateuit* entre Samuel Parker, violent adversaire de Descartes, et -^•^^oîne Legrand , son zélé défenseur (1), il défend encore "^soartes contre ceux qui Taccusaient d'athéisme , il le louie d'avoir relevé la doctrine platonicienne des idées innées, d^avoir débarrassé la physique des formes substantielles ^^ des qualités occultes, mais il reproduit en les aggravant ses ^•^cîennes objections. Plus tard, dans son Manuel de Mèia- V^'ysique et sa Lettre sur V Immortalité de Vâme , nous voyons ^^ viiéme Morus rivaliser avec Parker de violence et d'in- Justice , attaquer les principes fondamentaux des Midita-- '*ons el s'associer à cette ridicule et odieuse accusation d'ath^îsme, contre laquelle autrefois lui-même il avait protesté. ^^^ cartésiens furent très-irrités de celte palinodie , el Baillet r^l^vç aigrement ces contradictions de Morus au sujet de ^^scartes.
lUorus est le dernier des philosophes el des théologiens qui
^^^^mirent à Descartes une série régulière d'objections sur sa
'^^laphysique. Les objections isolées,auxqueIles il répond dans
*^^ Lettres, rentrent dans celles que nous venons dépasser en
^^^ue, quant à celles, non moins nombreuses, qui s'adressent à
l)hysîque, nous n'avons pas à nous en occuper. Quel juge-
^^nt porterons-nous sur l'ensemble de cette grande polémi-
^^^ ? De quel côté est la victoire ? Nous n'hésiterons pas à
0) Cette lettre était intitulée : Epistola qua; apologiam complectitur pro Cartesio, quœque introductionis loco cssc potcrit ad iinivcrsam philoso phiam cartesianam . Londres, 166'*.
dire que, sauf sur quelques poinls de détail, elle est du côté de Deseartes , qui confirme et justifie ses prioeipes fondameiitauï , qui éclaire ce qui était demeuré obscur dans le Discaftfs de la Méthode et les Médit(Uion$. Placés au point de vue de Tempirisme, de l'École ou de Tautorité, ses adversaires ne remportent sur lui que quelques avantages partiels , tandis que^ pour les premiers principes et pour l'ensemble, Descartes triomphe. Il triomphe d'autant mieux qu'aucun ne remonte jusqu'au vice fondamental de sa métaphysique, c'est-à-dire, à la passiveté absolue des substances créées. Cet honneur est réservé à Leibnitz , qui en signalant l'erreur y portera le remède.