CHAPITRE Xin
du tableau général du mouvement cartésien en Hollande. — Caractères divers des cartésiens hollandais. — Ouvrages innombrables, thèses, com- ^^entaîrcs, expositions, apologies, poésies en faveur de Descartes.— -encyclopédie cartésienne, Etienne Chauvin. »- Des voétiens et de leurs 'intrigues. — IVescartcs comparé à Démocrite et à Ignace de Loyola. — accusations de scepticisme, d'athéisme, d'incompatibilité avec la Bible. Question du mouvement de la terre. — Tendance des cartésiens hollandais à soumettre rÉcriture et la théologie à la raison. — Tendance des ^éologîens dissidents à faire cause commune avec le cartésianisme. — ^cte de Coccéius. — Le coccéianisme et le cartésianisme associés ensemble—Tous les cartésiens partisans de l'accord de la foi et de la raison, quelques-uns de la prédominance de la raison. — Alarmes et accusations ^es théologiens orthodoxes. — Décrets des synodes et des universités. — ^tjeur impuissance. — Triomphe du cartésianisme. — Appréciation des turavaux et des doctrines des principaux cartésiens de la Hollande. — ^^Tîttiefaius. — Son influence et. son autorité dans le parti cartésien.— -Zélé ^éJénseur de l'accord de la foi et de la raison. — Luttes qu'il eut à souir.-— Ses divers ouvrages. — Sa réfutation de Spinoza. — Claubcrg. — maîtres cartésiens.— Ses commentaires et ses apologies de Descartes. ^-— Nouvelles conséquences où il pousse les principes de Descartes sur 1^* union de l'âme et du corps, et les rapports des créatures avec le Créateur. '^*- Premier pas vers les causes occasionnelles. — Tendance à ne foin' ^€9 créatures que de purs phénomènes.
Tous ces innombrables carlésiens de la Hollande el de la ^Igique se distinguent les uns des autres non seulement par
le degré d*originalilé, mais par la diversité de Tesprit et des tendances philosophiques. Suivant qu'ils sont protestants ou catholiques, laïques ou théologiens , suivant quMis enseignent la métaphysique ou la physique et la médecine, suivant enfin la nature de leur esprit, ils s'attachent de préférence h tel ou tel côté de la philosophie de Descartes. Il en est qui ne prétendent qu'à Thonneur d'être des commentateurs exacts; d*aulres, moins timides, osent tirer de ses principes des conséquences nouvelles, ou aspirent à combler des lacunes» surtout en logique et en morale. Les unssont plutôt cartésiens pour la métaphysique et les autres pour la physique. Quelques uns, surtout parmi ces derniers, inclinent à l'empirisme, et même s'attirent l'accusation de Hobbisme par leur préoccupation exclusive du mécanisme de Descartes ; quelques autres, au contraire, paraissent incliner à uu idéalisme excessif. Parmi les premiers , on peut citer Regius et Welthuysen ; parmi les seconds, Geulincx et Glauberg. Vaste comme Técole de Socrate, l'école de Descartes a vu se produire et se développer simultanément dans son sein des tendances et des systèmes qui, bien que reliés par des principes communs, présentent les plus grandes diversités.
Les publications sorties des presses de la Hollande en faveur de Descaries sont innombrables. Apologies, commentaires, thèses, dissertations, discours, leçons, pamphlets, leur variété, comme leur nombre, est infinie. Depuisia forme scholaslique et géométrique jusqu'à la poésie, tout a été mis en œuvre par les cartésiens hollandais pour la propagation de la philosophie nouvelle. Un grand nombre, prédicateurs ou professeurs, se servirent de renseignement et de la chaire en faveur de Descartes. De là uue foule d'ouvrages cartésiens, évidemment composés adusumjuventutis, des lecUones , des exercilationes^ des commentaires, des annotations, des paraphrases du Discours de la Uéthode, des Méditations ou des Principes^
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des logiques par demandes et par réponses. Descartes, comme Aristote, a en de minutieux commentateurs expliquant, paraphrasant une à une chaque phrase de ses ouvrages. Clauberg, Wittichius, et beaucoup d'autres cartésiens hollandais ont composé de semblables commentaires. Mais, par la clarté de sa langue et de sa pensée, Descartes n'en a pas le même besoin qu'Arislole ; aussi ses commentateurs ont - ils en général le tort de longuement expliquer ce qui ne demande pas d'explication , et même de demeurer au-dessous du texte pour la clarté comme pour la précision. Enfin, un des plus considérables monuments élevés à Descartes en Sollande, fiit un essai d'encyclopédie universelle , un grand ciicUonnaire philosophique, où on donnait l'explication par ordre alphabétique de tous les termes de la philosophie cartésienne (1). L'auteur, Etienne Chauvin (2), ne se borne pas â de simples définitions des termes de la métaphysique et de I« physique de Descartes, il traite avec étendue des matières <]ui s'y rapportent, et s'attache à réfuter toutes les instances
(1) Lexicon rationale seu thésaurus philosophicus in quo vocabula omniu ûlosophica variasque illorum acceptiones , juxta tum veterum, tum recen-
^*oruin placita cxplicare, et universe quœ luminc naturali sciri possunt, non ^-^Ufti coneludere quam recludere conatur Stephanus Chauvin Nemausensis. ^^Hierd, , 1692, in-foi. Une seconde édition considérablement augmentée I^^rut en 1714.
(2) Né en 1640, fils d'un marchand de Nîmes , ministre de la religion ré-
*^tTnée, il se réfugia en Hollande après la révocation de l'édit de Nantes.
'^^^lû de Bayle, il le remplaça quelque temps pendant une maladie dans sa
'^^taîre de philosophie. Il quitta Rotterdam pour Berlin, où il fut pasteur de
* «glise française et en même temps professeur de philosophie du collège
*^yal, membre de l'Académie de Berlin, et le plus pur représentant du
^^«riésianismc parmi les Français réfugiés. Il est aussi Tauteur de deux autres ouvrages, De cognitione Dei, 1692, et De naturali religione , 1693- (Voir y Histoire de V Académie de. Prvssc^ par M. Barlholmès.)
contre les seniinenls des cartésiens. Sans négliger la in^ taphysique, Chauvin donne dans son dictionnaire une plus grande place k la physique» dont il prétend combler les. la-« cunes.
La poésie a aussi concouru h répandre et à célébrer la philosophie de Descartes dans tous les Pays-Bas. Que de vers, que dMnscriptions, d'éloges, d'épitaphes composée en son honneur ! Schotanus Ta mise en vers latins (1), le sefgnair de Zuitlichem, grand ami de Descartes, a chanté en vers hollandais le Co<)ft<o, ergosum (2). Nous trouverons aussi d'assez nombreux poètes cartésiens en France et en Italie; mais, avouons-le à Tavance, il n'en est pas un qui soit un poète de génie, et Descaries n'a pas eu, comme Épicure, la fortune de susciter un Lucrèce pour chanter sa doctrine.
La Hollande n'a pas été moins féconde en adversaires qu'en disciples de Descartes , et partout nous y trouvons des voétiens en présence des cartésiens. Comme tous les zélateurs, ils sont plus habiles à faire intervenir en leur faveur Tautorité que la raison. Ils s'efforcent de soulever l'État et l'Église contre les partisans de la philosophie nouvelle, ils les accusent auprès des magistrats, des théologiens et du peuple, d'être les ennemis secrets de la puissance du stathouder et du prince d'O- range, et de conspirer la ruine de l'église réformée. C'est par ' là qu'ils réussirent quelquefois à mettre de leur parti les bourg- mestres des villes, les curateurs des universités, les facultés de < théologie et les synodes, à leur faire rendre quelques arrêts ^ de proscription, presque toujours inefficaces, contre le carte- sianîsme, et à établir pendant quelque temps une sorte d'inqui-
{t) Paraphrasis poeticu priiiKP philosophia* quani inolaphysicam appoflant in sex partes dislribntav Fran., 1699.
(2) Dans un rorueil inliliilc : f.es Heures 2*rnlui}t.
siiion protestante contre les nouveaatés philosophiques comme contre les nouveautés religieuses (1).
lis Q^attaquaient pas seulement les doctrioes mais aussi la personne de Descartes. Plempius, professeur de médecine à Taniversilé de Louvain, le représente comme un maniaque et UP sauvage ; il le compare à Démocrite, non seulement pour 9a physique, mais aussi pour sa manière de vivre ; il raconte, non sans une sorte d'horreur, qu'il Ta connu à Amsterdam fuyant la société des hommes, méditaoi sans cesse^ ne lisant jamais, disséquant des animaux (2). Si Plempius le compare à Démocrite, Schoockius, non moins ridiculement, mais avec plus de méchanceté, en un pays protestant, insagine de le comparer h Ignace de Loyola. Il ne sait, dit-il, précisément, à quelle occasion il a commencé de philosopher ; mais il lui jsemJ>le qu'il est né sous Tastre de Loyola. De même que celui- 4» n'a conmiencé à jeter les fondements de sa secte supersti- Meuse que, lorsque étant estropié, il a désespéré d'obtenir à la |[uerre une couronne navale ou murale, de même celui-là, après un apprentfssage militaire de courte durée, désespérant d'obtenir le bâton de maréchal, mit à profit quelques connaissances mathématiques pour s'ouvrir à la gloire un chemin nouveau par une philosophie nouvelle. Sans doute aussi il aurait cherché a se faire un trophée avec la superstition, ss'il ne s'était défié de sa faiblesse, et s'il n'avait craint qu'un ^oût effréné pour la débauche ne trahit son hypocrisie (3). C'est ainsi que les péripatéliciens et les platoniciens du XY^ siècle inventaient les plus noires calomnies contre la vie et les
(1) Voir dans les OEuvres de Locke les Lettres à Limborch.
(2) Fundamenta medicinœ, praef., iii-4®. Lov., 1654.
(3) Martinus Schoockius. Admiranda. methodus novœ philoiophiœ Renaii Descartes, in-12, 1644. Utrecht. (Prœf.)
mœurs de Platon ou d'Arislote, afin de discréditer leurs doctrines el leurs disciples.
Que d'inin telligence, de subtilité ou de mauvaise Foi dans leurs objections et leurs accusations contre sa doctrine ! lis traves^ tissent à plaisir le doute méthodique, pour accuser Descartes, d'enseigner qu'il Tant douter de tout, ou même que Diea est an imposteur. Encore mieux cependant peut-on concevoir cette ridicule accusation de scepticisme que celle non moins prodiguée d'athéisme. En généraljes anti-cartésiens rejettent la preuvede l'existence de Dieu par l'idée de l'infini, pour n'admettre que les preuves physiques ou la révélation. C'est, selon Pierre de Maestricht, vouloir ériger les idées en vice-Dieu, que de fonder l'existence de Dieu sur Tidée que nous en avons.
Mais les plus violents non contents de reprocher à Descaries d'avoir mal prouvé Texistence de Dieu, Taccusent de ravoir niée, en le comparant iiYanini. N'est-ce pas par les mêmes artifices qu'il travaille à élever dans Vàme des faibles le trône de l'athéisme? Use dit chrétien, mais Yanlni ne le disait-il pas aussi ? Il a donné des preuves de Texistence de Dieu, mais n'était-ce pas aussi une ruse de Yanini (1) ? Pour avoir recommandé d'élever Tâme au-dessus des sens, il est accusé de pousser ses disciples à la frénésie el à la folie , de faire des fous et des maniaques. La distinction de l'âme et du corps, la pensée essence de l'âme, retendue essentielle et les idées innées sont des texles non moins féconds d'attaques et d'objections. Gérard de Yries, professeur de philosophie dans l'université d'Dlrecht, a composé contre Descartes un traité spécial ou il soutient qu'il n'y a pas d'idées innées, que l'esprit
(1) NuUa injuria Reuato Ht quando cum subiilissimo atheismi patroiio (jcesare Vanini eomparalur , iisdem enim artihus in imperitorum animis atheismi tlironum prifçeip laboral. (Schoockius, Àdmiranda methodtts nm^œ / -M*
phiiosophiœ.)
est cause de ses idées, et que les idées des choses malérielles sont produites par des espèces sensibles (1).
Les objections contre la physique ne sont pas moins vives que contre la métaphysique. Bon nombre de théologiens réformés lancent contre elle Tanathème, la Bible h la main. En faveur des formes substantielles, devenues comme le palladium et le bouclier de l'ancienne philosophie, ils trouvent moyen de faire intervenir la Genèse , accusant ceux qui les nient de se mettre en coniradiction avec Moïse. Ils ne traitent pas mieux l'idée de TindélSnité de Tunivers et de la pluralité des mondes. Maresius fait un crime (1) à Burmann et à Wiltichius, au point de vue de la rédemption, d'avoir avancé que dans la lune il y a des hommes semblables à nous. Mais, aux yeux des théologiens anti-cartésiens de la Hollande, le grand sacrilège de la physique de Descartes, c'est la doctrine du mouvement de la terre, et il faut avouer que c'est un point sur lequel les théologiens catholiques et les jésuites eux-mêmes se sont snonlrés de meilleure composition.
De part et d'autre on publia un nombre incroyable de dissertations pour et contre le mouvement de la terre, et sur la confor- ^nité ou la non-conformité de cette doctrine avec l'Écriture. Aans les discussions qu'eut à soutenir le cartésianisme enHollande,rincompalibilité du mouvement de la terre avec la Bible joue le même rôle que Tincompatibilité de la doctrine de l'essence de la matière avec le concile de Trente, en France et ^ansles pays catholiques. C'est là, dit Pierre de Maestricht, le
(1) Exercilationes rationales de Deo divinisquc perfectionibus , nec non philosophcmata misccUanca, editio nova ad quam acccdit prœter alia , dia tribe singularis genuina, altéra de cogitatione ipsa mente , altéra de ideis rerum innatis, in-4o , 1695. — Il est aussi l'auteur d'un autre ouvrage : Do Renati Cartesii Mcditationibus a Pelro Gassendo impugnatis dissertatiuncula historico-philosophica. Utrecht, 1691, in-8.
(2) De abusu philosophia* carlesian.T.
^p&roy -^eù^oç qui a poussé à la doctrine impie que c'est aux philosophes à interpréter les passages physiques de rÉcriture.
Pour repousser les attaques des péripatéticiens, quelques «
cartésiens imaginèrent de prouver que Descartes était dans m
Aristote, de là plusieurs essais de philosophie péripatético- —
cartésienne. S'il était utile de chercher à montrer que Des- —
cartes avait péripatétisé , il Tétait plus encore de chercher à mS
montrer qu'il était d*accord avec la Bible, et même qu'il avait J
mosaïsé* Cartesim Mosdizans , tel est le titre de l'ouvrage ^
d'un cartésien de Groningue, Joannes Amerpool qui prétend f^
démontrer la complète identité de Thypothèse des tourbillons avec le récit de la Genèse (1). Mais, pour prouver cet accord| « 'i il fallait que le sens littéral fût sacrifié au sens figuré et que ^i< la Bible et la théologie fussent plus ou moins soumises à ^ * des eiplicalions rationalistes. Aussi tous les philosophes, et ^0< même les théologiens cartésiens, tendent-ils b subordonner 'vsi l'interprétation deTËcritureà une règle supérieure de philosophie ou de raison, et à modifier la théologie de manière à la concilier avec la philosophie nouvelle. Bientôt la théologie ré* — ^' formée, en Hollande, fut de toutes parts envahie et menacée ^àe par le cartésianisme.
D'un aulre côté, on vit dès l'origine presque tous les Ihéo- — ^^
(1) I11-I2. Lewardeii,1669.Aniei'pool n'est pas le seul qui ait prétendu trouver Moïse et la Genèse dans Doscartes. Selon Scholanus, si Descaries a réduit à six le nombre des Méditations, c'est ù cause des six jours delà création. Le désir de justifier Descartes contre les théologiens a aussi entraîné, en France, quclques-ims de ses partisans dans les mêmes exagérations. Le P. Daniel au commencement île son Vogage de Descurfes cite on se moquant un ouvrage "-^ sous forme de iotlre : LvUve vente à un aavunt jésuite , où l'auteur montre-^-» ' que c'est le monde do Descarles qui »st décrit dans le premier livre de la "*=^^ (ienèse. Il cite encoro rautciu «le f tnllueucr des astres qui prétend expli- ([ucr p;u rii\ p<^ni«''sr dr Dcscnrirs In fiiî du nioinK .