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CHAPITRE XIV

Geuliucx. — Sa vie. — Professeur à l'université catholique de Louvain, pui«i*-^^""

à runiversité protestante de Leyde. — Causes de sa fuite à Leyde. ' - *""

Principe que Dieu seul est véritable cause, poussé à ses extrêmes censé- -^^^-^^^ ([uences. — Négation de toute action réciproque entre l'àme et le corps *3«^ -^V^ — Le corps et l'âme , instruments que Dieu met en harmonie l'un aveo^^'^^'*^®^ l'autre. — Doctrine des causes occasionnelles. — L'homme qpectateuK ■^^^"®'"' impuissant de tout ce qui se passe dans le monde et dans son corps. Eternité et immutabilité des vérités naturelles. — Tous les cdtps particuliers modes du corps en soi, et les esprits modes particuliers de l'espriP^ ^*«*n^ universel. — Principe de la morale de Geulincx , amour de la raison. — Pieux et hardi rationalisme. — Rapport de sa morale avec sa métaphy— ^''^^ J'" sique. —William DeurhoflF pousse encore davantage la doctrine de Geulincv*^ ^^* au spinozismc. — Cartésiens précurseurs du Tractatus theoloyico-poUti— — ' -•" eus. — Mcyer. — La philosophie posée comme règle de Tinterprétatioir' des Écritures. — Balthasar Bekker. — Guerre aux superstitions. — principe cartésien que Dieu seul est cause efficiente opposé au dogme de. la puissance des anges et des démons. — Préparation et enfantement de Spinoza par une partie du cartésianisme hollandais.

La logique unit éiroilemenl Geulincx à Glauberg (t). -^

(1) Dans les titres mêmes de ses ouvrages, son nom est écrit de difierente manières, Geulincs, Geulinck, Gculinxs, Gculinxel Geulincx. Nous adoptonscette dernière orthographe qui esi eelle de la 3*^ édition des SaturnaHa de 1669, publiée par lui l'année même de sa mort.

Geulincx va au-delà de Giauberg comme Glanberg lui-môme va au-delà de Descartes, et il pousse encore plus avant le cartésianisme dans les voies qui aboutissent soit à Bfalebranche soit à Spinoza. Nous n'avons que peu de détails sur sa vie. Né à Anvers en 1625, il étudia la philosophie et la médecine, et prit le grade de docteur à Louvain. Bientôt il fut maître dans cette môme université où il avait été élève, et pendant douze ans il professa avec le plus grand succès. Tout à coup nous le voyons obligé de fuir Tuniversité de Louvain, et nous le retrouvons à Leyde, exilé, sans ressources, exposé môme à périr de faim ou à mendier, comme le raconte l'éditeur de son Éthique^ sans la généreuse assistance d'Heidanus (1). Geulincx, dans la préface de sa Logique^ fait allusion à cette catastrophe, mais sansen dire la cause et sans entrer dans aucun détail (2). En changeant de pays et d'université, il dut changer de religion, et de catholique se faire protestant. Faut-il ajouter foi au témoignage un peu suspect de Tabbé Paquot qui Tac- <^U8e d'avoir été obligé de quitter Louvain pour cause de dettes

(1) Rem cum paupertate habuit, cumque ea diu luctatus est ; eo usque ^^ t^andem famé peremidwn, aut honesto viro mendicandum fuisset, nisi sua ""^«ralitate et mmiificentia eum sustentassct Heidanus. (Prsef.)

C2) « Adolescens philosophiam Loviani duodecim annos palam et sex posas annis in prima cathedra cum frequentissimo discipulorum affluxu Pîessus. Nuper autem ad virilem setatem et simul ctiam ad academiam 'X'am (Lugdunum-Batavorum) e naufragis rerum mearum appulsus, nihil >-isi de antiquo, eamdem operam etsi privatam et minus qusestuosam navo *^^^ïituti vestrœ coUegia mea frequentanti.» Brucker a eu le tort de prendre ^ lettre cette expression de naufragium, et de dire dans sa biographie de ^^^*lincx: « Postea naufragium passus cum Lugdunum-Batavorum devenisset. » ^^ 'Voit aussi par ce passage qu'il n'était pas professeur en titre à l'université ^ ï^cyde , mais qu'il avait seulement obtenu d'y donner des leçons parti-

et de broailleries avec ses coliëgiies (1) ? N*e8l-il pas plas vraisemblable qae son attachement à la philosophie de Descartes, qui pendant quelque temps fut proscrite de roniversité de Loavain, a été la principale cause de sa disgrâce? Ayant obtenu en 16639 grâce à la protection d'Heidanus, de donner des leçons particulières dans l'université deLeyde, il fit preuve du môme zèle et eut le môme succès que dans ses leçons publiques de Louvain. Absorbô tout entier par renseignement de la jeunesse, il ne put achever ou publier hoA^voème ^ mm^^ la plupart de ses ouvrages, qui ne parurent qu'après sa morU ^ #rv4t^ Les deux principaux sont sa Métaphysique et son Éthique.^ 11 a publié en outre une Logique^ une Physique et des notess on commentaires sur les Principes de Descartes. Il moainU^^MM^u comme Glauberg, jeune encore, en 1669, à Tâge de quarante — ^^ ^^ quatre ans (2).

Disciple zélé de Descartes, Geulincx aspire à compléter eP tf' ^ ^ à développer sa philosophie. Jamais encore aucun carté«— ^^-'^ sien, pas môme Glauberg, n'avait fait à l'homme et à las' h création une application plus rigoureuse du principe que DieuL^^'^Q seul est cause efficiente.il pose comme un axiome que nul n'est ^^'^^ cause efficiente qui n'a conscience non seulement de Teffet ^sf^el lui-même, mais du mode de production de l'effet : împos—

(1) Mémoires poi^r iervir à V histoire littéraire des 11 provinee$ des Péiyt- Bas, 18 vol. in- 8. Louvain, 1768, par Tabbë Paquot, licencié en Aéologii de Louvain. (Voir le 13"« vol., art. Geulincx.)

(2) Voici la liste de ses ouvrages : Metaphysicavera. Amst., 1691, m-16^=*^ '"* — rvtt^i ffteckw sive Éthica, Amst., 1696. — Physica vera. — Lo^a mentis siuis a quibus hactentu collapsa fuerat , restituta, Amst., 1698. AnnotcUa majora in Principia philosophiœ Renati CartesH, Dordraci, 1691 — Satumalia seu qtuestiones quodlibeticœ in utramque partem disputati 2m« édit. Leyde, 1665. Ce dernier ouvrage ne traite que des questions asse frivoles sur les mœurs, les coutumes, les convenances, et n'a aucune impoi tance sous le rapport philosophique.

siMle est ut is faciai qui nescit quomodo fiât (1) . C'est là dessus que se fonde Geulincx pour nier toule action réciproque de Vàme sur le corps, pour les dépouiller de toute causalité et Q-fen faire que de simples instruments aux mains de Dtea. Si parmi la foule de nos pensées, il en est qui ne dépendent pas de nous et qui semblent venir du dehors ^ il est impossible de supposer que réellement elles dépendent de raclion du corps et des sens. Quel est le rapport entre le eorps et le mouvement d'un côté, et le moi et la pensée de Taotre ? Qu'y a-t-il dans le corps, sinon la masse et Tétendue, qu'y a-t-il dans le mouvement, sinon le rapproche-* ment et Téloignement des parties? Or tout cela n'a aucun rapport possible avec le moi simple, indivisible, immatériel. D'ailleurs le feu, auquel on attribue la sensation de la chaleur,, sait-il qu'il nous chauffé, Tœil sait-il qu'il voit, donc ib ne peuvent être les causes de la chaleur et de la vision ; donc ils ne sont que les instruments, dont se sert un être qui connaît et qui veut, pour agir sur nous.

Il en est de même des rapports de l'âme avec le corps. Ce n'est pas nous qui agissons sur le corps et le mettons en mou* Tement, car nous ne savons pas comment nous produisons le mouvement ni comment il part du cerveau, pour aller aux nerfs et aux muscles. Si nous n'agissons pas sur notre propre corps, à plus forte raison n'agissonsKuous pas sur les autres corps. Il faut donc que notre âme ne soit à l'égard da corps qu'un instrument, dont se sert, pour le mouvoir, ^lai qui sait comment le mouvement se produit.

Dieu qui manie ces deux instruments les met en harmonie l'un avec l'autre, et en cela, selon Geulincx, il se montre

(1) Metaph. vev'a, p. 26. — U dit ailleurs dans le même ouvrage * « Si E^escis q[Uomodo fiât, id non facis, » et dans V Éthique (tractatus 1, sect. 2) : <( Qua fronte dicam id me facere, quod, quomodo fiât, nescio. »

vraiment admirable. Il me fail penser et sentir, el prëdséroent à ce moment môme, il produit un mouvement dans les organes, pour que je pense et je sente, non par ce mouvement, mais à son occasion, non par sa vertu propre, mais par la vertu de Dieu, qui unit entre elles ces deux choses, qui meut mon âme tout autant de fois qu'il meut mes organes, afin que mes sensations soient le signe des mouvements et des actions de mon corps. Nous voulons ces mouvements, voilà tout notre rôle, et c'est par Dieu qu'ils se produisent à la suite de notre volonté (1). L'éditeur de VÊthique de Gealincx , le pseudonyme Philarète , explique d'ailleurs dans une note son sentiment avec une précision qui ne laisse rien à désirer : a Deus has res diversissimas (motum materiœ el arbitrium voluntatis meae), inter se devinxit, ut cum volantas vellet; motus talis adesset qualem vellet, el contra cum motus adesset, volunlas vellet sine ulla alteriusin alterum causalitati vel influxu.» Il se sert même, pour faire comprendre celte correspondance, de la comparaison de deux horloges doni plus lard se servira Leibnilz en faveur de son harmonii préétablie. On voit que Geulincx applique aux rapporte ai l'âme avec le corps ce que Glauberg n'avait appliqué qu'amar. rapports du corps avec l'âme, et qu'il est ainsi le premiev auteur de la doctrine des causes occasionnelles dans Yhb toire des développements de la philosophie de Descaries (2)

(1) Dcus hic mirabilcm se ostendit. Ille me cogitare et sentira facit , quidem eo momento quo idem ille motum qucmdam in organis bfi&cit, ego cogitem cl sentiam ad motum organorum, non ex motu, non vi cjus, virtute Dci qui duo ista conjungit , quiquc toties movet organa , toties cogitando commovet, ut scnsus isti mihi signa sintaliquid in corporem.

moveri et peragi Ego fieri ista percipio et hoc unum valeo ut velim ssr

motus illos et dum volo etiam succédant. {Metaph. vera, p. 22.)

(2) Voir la thèse de Ruardus Andala intitulée : DisptUatio de unùme m -^^«»- Hs, où est combattue la métaphysique de Geulincx.

GependaDl Geuliocx ne nie pas d*aoe manière absolae toate action à Tâme humaine, il accorde à l'âme le poavoir d'agir , mais seulement sur elle-même, et il la condamne à nne impuissance absolue hors d'elle-même. Il faut reconnaître, dit-il, que je ne puis rien faire hors de moi : c Nihil me extra me facere, quidquid facio in me hœrere, lihil horum quse ago, ad meum aliudve corpus aut alio laoquam manare. » De tout ce qui se passe hors de nous et néme dans notre propre corps, nous ne sommes que simples H impuissants spectateurs, « nudus et inermis spectator. » Sur cette machine du monde et du corps faire ou refaire, M>n8lniire ou détruire quoi que ce soit n'est pas en notre pouvoir. Tout cela est Touvrage d'un autre (1).

Cette simple vision que nous avons du monde n'a lieu elle-même que d'une manière miraculeuse dans la doctrine de Geulincx. Si nous voyons le monde, ce n'est ni par notre propre action, ni par l'action du monde, mais par l'aclioD seule de Dieu. Ce n'est pas le monde qui se présente h nous, mais Dieu lui-même qui, d'une manière ineffable, incompréhensible, le présente à notre esprit (2). Ainsi, de même qu'on trouve les causes occasionnelles dans Geulincx, de même on y trouve le germe de la vision en Dieu. Biais à Ta différence de Malebranche, il n'entreprend pas d'eipliqaer comment Dieu lui-même présente le monde à notre esprit. Gomme Wittichius, Geulincx admet des vérités naturelles, éternelles et immuables, se séparant de Descartes et

(1) Sum igitur speculator hujus machin». In ea nihil ego fingo, vel pe- Rngo, nec struo quidquam hic, nec destruo. Totum id alteriiis cujusdani esl opus. (Ethic., 1 tract., 2 sect.)

(2) Ipsum tamen mundum non posse se mihi spectandum cxhibere : so- •'^im Deum mihi exhibere illud sppctaculum, idque modo înefiabili , incomprehensibili. (Ibid.)

des cartésiens qui les faisaient dépendre d'un décret arbitraire Je Dieu. Ceux-là, dit-il, se trompent qui altribuent à Dieu le pouvoir de faire que deux et trois n'égaient pas cinq en faisant autre notre intelligence. Si Ton prétend que Dieu a ce pouvoir, il faudra dire aussi qu^il a le pouvoir défaire qu'il n'existe pas, car Timpossibilité dans le second cas n'est pas plus grande que dans le premier (1).

Mais si Geulincx se rapproche de Malebranche, il se rapproche aussi de Spinoza. Par quelques passages de sa mêlaphysique , on peut voir qu'il tendait à considérer 'tous lest corps particuliers comme des modes ducorps easoi. Il admets que les corps particuliers peuvent être divisés , mais noD l^ corps en soi , qutest une chose une et indivisible. De môm de tous les esprits particuliers, il incline à ne foire que de modes de Tesprit universel. Si nous étions, dit-il , des esprit et non pas seulement des modes de l'esprit, nous serions Dieu Otez ces modes, que reste-t-il ? Dieu (2). Aussi Geulincx peu de temps après sa mort , fut-il attaqué par Charle Tuyman , ministre de Bf iddelbourg , comme un fauteur di Spinoza.

Pour combler une grande lacune de la philosophie dK^^ Descartes, Geulincx a aussi traité de la morale. 11 estime >^^' avec raison, qu'on ne peut considérer comme une vraie moraE ^^At les trois règles provisoires de conduite, que donne Descartet^^-^ dans le Discours sur la Méthode. Dans la préface de son ^(àtqfti*

(1) Errant illi qui veritates omnes crcatas esse volunt, quique Dco ati buunt eampotestaiem, ut si modo alium nobis intellectum dedisset, potuKi--X"5set efficcrc ut 2 et 3 non essent 5. Sed si hoc Deum posse dicant, necessr^ -^uid quoqu e est ut dicant, Deum posse efficcrc ut ipse non sit, quia eamdem i^P^possibilit^tem concipio in co, atque in cœteris veritatibus. (Metaphy^^'^co ver a.)

(2) Metaph. vera, part. 2. — Ruardus Andala, cartésien , professeur é Franékère, relève vivement ce passage dans la 4^ de ses Dissertations.

attaque d'abord ces faux cartésiens, qui , pour avoir négligé morale , nient l'existence d'une loi morale , font toutes losés nécessaires et tombent dans l'athéisme. Qui sont ces Dx cartésiens? Sans doute quelques professeurs de physique ide médecine qui transportaient dans Tordre moral le grand Incipe que tout se fait mécaniquement dans la nature. Raplions Regius, et aussi Welthuysen, qui réfute Hobbes, mars telle façon qu'on a pu le prendre pour un de ses disciples. iitTiticx Teut montrer comment nous devons agir d*après l^a aie philosophie de Descartes unie à la sagesse chrétienne. I première partie seule a paru pendant sa vie , le reste I Potivrage est posthume. La morale de Geulincx est eméitiie d'un esprit de piété, d'humilité et de résignation, informe h ses principes métaphysiques sur la dépendance des éatures h l'égard du Créateur et insphrée peut-être aussi par B malheurs de sa vie. Il traite de l'esseoce de la vertu , de ig propriétés première, de ses diverses appiicatiofifi, de sa n «I de sa récompeuse. L'amour de la raison, identique avec lOHMir de l'ordre d'où Malebranehe, dans son Traité de lûTcie , fait dériver toutes les vertus parliculières, voHà le t/mé principe de la morale de Geulincx. Pour les détails, NDBie pour les principes, les analogies sont nombreuses aire l'éthique de GeuUncx et le traité de Malebranche. >e mônfte aussi que Malebranche, on le voit allier à ta plus tvt> piété un hardi rationalisme. Il fait de la raison la »i et l'imaige de Dieu dans nos esprits ; rien de si grand t de si^int qui ne luisoit soumis ; « niiiil est tam magnum, lUime, sanctum, quod non aliqua ratione ralionis examîni ibjiciatur [Tract, cap. 2). » Les vertus cardinales ou les proriétés essentielles de la vertu sont la diligence, l'obéissance, justice et l'humilité. La diligence est le zèle ou l'attention h îonterla voix delà raison. Si la diligence nous rend les auteurs attentifs de la raison , Tobéissance nous en fait les

serviteurs dociles. Cette obéissance à cela seul qui esl raisonnable, a pour prix la vraie libert^ , nemini servit qui ralioni servit. La justice est Texacle convenance, l'équation de toutes nos actions avec la raison. Elle donne le contentement intérieur, qui est le fruit du devoir fidëlemenl accompli. Enfin Thumilité, qui consiste dans Tabandon et le mépris de soi-même, en vue de la raison» achève et couronne toutes les autres vertus. Elle nous détache de notre propre personne pour nous élever à Dieu, et elle donne la vraie grandeur, d'après cette parole, que celui qui s'abaisse sera élevé» Gomment ne serions-nous pas humbles puisque nous ne pouvons rien, puisque nous ne pouvons agir si Dieu n^agit en nous,, puisque nous ne pouvons mouvoir notre corps si Dieu ne le meut, ni eonnatlre le monde si Dieu ne nous le fait connaître ? Tel est le rapport de la morale de Geulincx avec sa métaphysique.

Pour n'omettre aucun des anneaux qui rattachent, dans te cartésianisme hollandais, Spinoza à Descartes, à la suite d Geulincx , nous mentionnerons William Deurhoff , professen à Amsterdam (1). C'est dans Geulincx, d'après Ruardo Andala , que William Deurhoff a puisé la plupart de ses er renrs. Dans un de ses ouvrages, Fundamenta religionis ehri stianœ, il soutient que l'acte de la création n'est pas successir^ ^^) mais simple et éternel, que tout se produit naturellement .^^ ^^ Dieu ayant tout prévu, etqueles miracles rentren t dans Tordr^'^ir^'^ du monde. Dans un autre : /'rincijpta veritatis et viriutis^^'^^ il nie la réalité des causes secondes, parce que produir**^ ^"^ quelque chose de rien est le caractère essentiel de la caus^^^^* Il développe aussi avec plus de rigueur une pensée qui ééjgj^^î^ se trouvait dans Geulincx , à savoir que tous les esprits soi^' ^o^

(1) Nous ne connaissons William Deurhoff que par Ruardus Andala et lerus {Vie de Spinoza).

des modes d^une substance pensante universelle créée par Dieu dès le commencement , et tous les corps des modes d'une étendue universelle. Il nie aussi d'une manière absolue l'action de Pâme sur le corps. Il avance cette doctrine , que l'âme ne peut continuer d'être qu'à condition de l'union Bvec un corps d'une matière subtile. '^lotjiue^Colerus le loue d'avoir toujours vivement combattu les sentiments de Sf))inoza9 l'analogie des doctrines n'en est pas moins évidente.

Ainsi la doctrine des causes occasionnelles, la négation de la réalité des causes secondes, le germe de la vision en Dieu, [a transformation de tous les corps et de tous les esprits en pors modes d*une substance étendue et d'une substance pensante universelle se trouvent dans Geulincx et dans son âlisciple Deurhoff, précurseurs immédiats de Malebranche et de Spinoza.

Mais pendant que quelques cartésiens préparent les voies à [*Êihique de Spinoza, d^autres préparaient les voies au TracîQius theologico-polilicus. Tel fut Meyer. L'ouvrage deMeyer intitulé : Philosophia Scripturœ interpres (1), est un des essais les plus célèbres et les plus hardis tentés, sous l'influence de l'esprit du cartésianisme, pour soumettre les Écritures à une interprétation rationaliste. Meyer, médecin d'Amsterdam, fut an des plus intimes amis de Spinoza , il reçut son dernier soapir, il édita ses œuvres posthumes. Le litre même de son

(t) Philosophia Scripturœ interpres, exercitatio paradoxa; tertium édita tt appendice Joachimi Camerarii aucta, cum notis variis et prœfatione Semlerif in-S^, 1776. La Haye. — L'éditeur défend Meyer et se défend lui-mcrae. «La tolérance, dit-il, doit être le propre du christianisme. Faut-il, comme autrefois , anéantir les livres des adversaires ? D'ailleurs, ce livre est bon pour exercer les théologiens. Meycr a pu errer dans son mode d'interprétation, mais n'a pas voulu renverser les fondements de la religion.»

L'ouvrage de Meycr a été traduit en hollandais et en français.

ouvrage en iodique déjà clairetneol respril. Meyer dil dans la préface qu'il a cherché un remède aux discorde fâcheuses des théologiens, el qu'il a cru le trouver daosia méthode de Descartes, qu*il célèbre avec enthousiasme* Ce que Descartes a fait en philosophie, il veut le foire en théologie, c'est-à-dire ,.lout. rejeter, jusqu'à ce qu'il arrive i oo point 4erme et inébranlable qui puisse servir de fondement à tous les autres dogmes théologiques. Ce premier point d^où il faut partir, selon Meyer, c'est que l'Écriture est la parole infaillible de Dieu. Hors de là point de théologie, liais ai le premier point de Meyer est parfaitement orthodoxe^, il n'en est pas de même du second , c'est à dire, de sa règle d'interprétation infaillible de l'Écritqre. En effet cette règle, qu^aucun théologien n'a encore trouvée, selon Meyer, c'est la philosophie. Par philosophie, il n'entend pas les opinions de tel ou tel philosophe, mais cette connaissance certaine que donne la raison exercée, attentive^ délivrée de tous les préjugés : « Illarum rerum veram ac indubitato cerlam uoti— tiam quam ratio ab omni prœjudiciorum involucro libéra naturalique intellectus lumine et acumine suffulta, ac studio, sedulitale, exercilatione, experimentis, rerumque usu ei^colli atque adjuta, ex immotis ac per se cognitis principîis, per gilimas consequentias, apodicticasque demonstrationes* clar^' ac distincte perceptas , eruit, ac in certissima veritatis luc^^ collocat (cap. 5). » Une telle raison émane de Dieu, ains^ que la philosophie qui en découle et en conséquence est infaillible. Donc tout ce qui n'est pas en conformité avec ell#* '*' n'est pas et ne peut pas être la vérité. Meyer fait les plu hardies applications de ce principe, non seulement aux passages de rËcriture où Dieu est représenté avec des formes des passions humaines, mais à Tinterprélalion du dogme de Is* Trinité et de ces fameuses paroles : ceci est mon corps, veut prouver qu'il n'y a pas rontradiclion entre les véri

fés philosophiques el les vérités théologiqoes ; mais il ne )e proQfequ^en changeant les vérilés théologiques en des vérités 3hilo8ophiques. Il explique à sa manière ou réfute tous les 3as8iiges de TÉcriture et des Pères qui semblent condamner « philosophie el la raison. Enfin il combat toutes les opinions, iiflTérentes de la sienne, sur le principe d'interprétation des fritures et surtout celle que FËcriture est sut interpres^ sous 'inspiration du Saint-Esprit , qui dominait dans les églises éfomiées*

L'ouvrage de Meyer, antérieur au Tractatus theologico- ^eliiieuSj qu'il est loin d^égaler pour la hardiesse comme pour a profondeur, souleva aussi des orages. H suscita les plus ives discussions entre les disciples de Descartes et les milistres du culte réformé, et compromit dans un grand nombre Tesprits la philosophie de Descartes, dont Meyer se vantait l'appliquer fidèlement la méthode et les principes. Il provo- [{iia une foule de réfutations, de prédications et de pamphlets, et accrédita singulièrement l'accusation de socinianisme contre tons ceux qui se disaient cartésiens.

Balthasar Bekker (1) suscita aussi contre lui les fureurs des théologiens orthodoxes, par la tendance à mettre les arguments philosophiques au-dessus de Tautoriié de rÉcrilure, et la raison au-dessus de la foi. Il étudia la théologie et la philosophie de Descartes, d^abord à Franékère, puis à Groningue. Il obtint le grade de docteur dans l'université de Franékère, et une place de prédicateur dans les environs de celte ville. C'est là qu'il publia une défense de la philosophie de Descartes contre les théologiens (2). Dans celle apologie,

(1) Né en 1634 dans la Frise occidonlalr, mort en 1698.

(2) De philoso)}hin rarffsiana admonitin randfdn et sinrtTa. FianckorîTs (668. petit in-12.

Bekker se propose surtout de faire les parts réciproques de la théologie et de la philosophie, afin d'apaiser et de prévenir les querelles entre ces deux puissances. La philosophie est maîtresse dans Tordre de la raison, la théologie dans Tordre de la foi. Mais quelle sera cette philosophie maîtresse dans Tordre de la raison ? Ce sera la philosophie pure de Descaries, telle qu'elle est dans ses propres ouvrages, et non pas telle qu'elle a été dénaturée ou exagérée par quelques-uns de ses disciples. Or, la philosophie pure de Descartes ne contient rien de contraire à la religion. Ne voit-on pas les théologiens les plus considérés, tels qu'Heidanus , Burmanus, Glauberg, Wittichius, etc., se faire gloire d'être ses partisans et ses défenseurs? Bekker s'attache surtout, comme tous les apologistes de Descartes, à jusliGer le doute méthodique, les doctrines du mouvement de la terre et de Tiniinité du monde. Il invite les théologiens à ne pas s'écarter de la modération et de la charité, à ne pas intervenir dans les débats philosophiques, et il nie hardiment à TÉglise le droit d'attenter à la liberté philosophique, la liberté étant la loi de la philosophie. Par avance il plaidait ainsi sa propre cause, mais il ne la gagna pas, et il ne put impunément travailler au triomphe de la raison, ni combattre les superstitions populaires, contre lesquelles il avait pris la plume, à l'occasion de la fameuse comète de 1680 (l)r Bientôt, dans un autre ouvrage plus considérabl et plus hardi, il entreprend de ruiner la croyance universell ment répandue à Tinfluence des esprits, anges ou démons, e au pouvoir du diable sur la destinée, les actions et les pensée des hommes (2). Il passe d'abord en revue les opinions d

(1) Examen des comètes , à l'occasion d'une comète parue en 1681. — Pu

blié en 1683 on hollandais.

ji, (2) Le Monde enchante oti Examen des communs sentiments touchant le^

fsprits, leur nature, teur ]wuroh\ feur administration et leurs opérations ^^

anciens el des modernes sur les bons ou les mauvais esprits, sur Télat des âmes après la mort, sur le diable et son pouvoir. Dans le second livre, il recherche ce qu'il y a de faux et de vrai dans toutes ces opinions, d'après le jugement de la jraison. Il ne nie pas Tautorilé de l'Écriture, mais il soutient €iue c'est à la raison d'interpréter TÉcriture, el à nous instruire de quelle manière il faut l'entendre lorsqu'elle ne parle pas naturellement des choses naturelles. Or, selon Bekker, la r^son ne nous informe que de l'existence de notre propre prit et d'esprits semblables aux nôtres chez les autres homes. On ne rencontre des anges et des démons que dans certsk ins passages de l'Écriture, qui, selon Bekker, peuvent s'enta Kidre ou de l'action de Dieu , ou de faction d'hommes nrm ^chants. Donc, comme l'Écriture ne contredit pas formelle vuent le témoignage de la raison, il conclut que l'empire des ^^S^'îls bons ou mauvais est une chimère, el que la croyance ^ leur pouvoir est contraire à la véritable plélé. Quant aux I**"^tendus témoignages tirés de l'expérience, Bekker les traite ^^ faussetés et d'impostures.

Jl emprunte aussi des armes en faveur de sa thèse à la meta-

^*^^sique de Descartes; du principe que Dieu est seule vraie

^^^se efficiente, il lire cette conséquence que nul esprit créé

^^ fini, mais Dieu seul, peut agir sur l'âme et sur le corps de

'^omme. Postérieur de quelques années au Tractatm theo-

^^^ico-polilicus, le Monde enchanté de Bekker, est, avec plus

«'éserve, animé du même esprit, et témoigne aussi de Tin-

^^nce exercée par le cartésianisme hollandais sur la théologie.

^^Aant les effets que les hommes sont capables de produire par leur coni-

'"^^ication et leur vertu, 4 vol. in-12, traduit du hollandais en 1694. « Cet

*^*t;, dit Bayle, a donné lieu à tant d'autres, principalement en langue fla-

^ïi^e, qu'ils coûtent presque cent francs. » (Lettre à Minutoli. Rotterdam,

^ ^B août 1692.)

En ruinaut la croyance aux esprits, Bekker portail atteinte à plusieurs croyances accréditées au sein du christianisme et ù Tautorilé des Écritures. Sa qualité de minisire ajoutait à la gravité et au retentissement de ces doctrines. Aussi fut-il poursuivi par les magistrats d'Amsterdam, suspendu d*abord, puis révoqué de ses fonctions par un synode. Il eût pu les conserver en se rétractant, mais il s*y refusa et mourut, quelques années après, ferme et inébranlable dans les mêmes sentiments. Il faut donc placer Bekker au premier rang des cartésiens hollandais qui ont tenté de subordonner la théo* logie à la philosophie et la foi à la raison.

Nous connaissons maintenant les prédécesseurs, les contemporains de Spinoza en Hollande, et tous les intermédiaires qui de loin le rattachent à Descartes. Nous avons vu tin& branche du cartésianisme hollandais pousser rapidement jus — qtx*h leurs conséquences extrêmes certaines tendances de I métaphysique de Descartes, et, dès les premiers pas, rencon irer la doctrine des causes occasionnelles, et nier la réélit des causes secondes. Glauberg n'accorde pas plus de rëalit aux créatures par rapport à Dieu qu^à nos pensées par rap port à notre esprit. Geulincx et Deurhoff ne voient dans I esprits que des modes d*une substance pensante universelk

et dans les corps des modes de Tétendue en soi. D'un mimÊmre

côté, dans la théologie, la philosophie est déjà posée comn 1€

seule règle infaillible de l'interprétation des Écritures. Ainaivisf connaissons-nous tous les antécédents de VÊthique et

Theologico-polilicus^ et avons-nous, pour ainsi dire, assislé^^à Tenfanlement de Spinoza.

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