‹ Histoire de la philosophie CartésienneChapitre 19 sur 37 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

iuoza. — De sa vie ci de sa personne. — Éducation cartésienne. — Rapturc avec la synagogue. — Métier poui* gagner sa vie. — Amour delà retraite. — Hcditation des choses étemelles. — Sobriété, désintéressement, tolérance. — De ses ouvrages. — Principes de Descartes exposés sous forme géométrique. — Cogitata metcvphysica. — Tendance à excéder sur certains points la pensée de Descartes. — Lettres et correspondants de Spinoza. — Discussions et éelaireissements de quelques principes de V Éthique et du Tracta ^ua th9ologico^aliticut, — Pourquoi il n'a pas fait imprimer TÉ^tgu^. — Sa ^aort. — Divers témoignages qu'il invoque en faveur de sa philosophie. — ^^le De emendatione intellectus est le Discours de la Méthode et la logique ^e Spinoza. — La morale but de Spinoza. — Seul vrai bien de Tâme dans ï 'amour de ce qui ne passe pas. — Vain effort de Spinoza pour concilier la 'k'eeherehe d'un vrai bien avec une nécessité universelle et avec la négation ^'ttDe distinction absolue entre le bien et le mal. — La connaissance <(ie la nature, l'union de Tâme avec elle , but où nous devons tendre et ;|30usser nos semblables. — Morale par provision. — Réforme de l'en- '^endemcnt. — Quatre modes de perceptions. — Unique mode donnant la vérité et le bonheur. — Idée pure de la raison, point de départ de toute ^a méthode. — Certitude des idées claires. — Dédain pour les sceptiques. — Règles pour distinguer les idées vraies des idées feintes, fausses ou doul^eases. *— Coniirmation de l'idée claire ou vraie par la déduction de ce cju'elle enferme. — Conformité de l'ordre de nos déductions avec l'ordre «le la nature. — Direction de l'esprit sous la loi de l'être absolument parlait, seule méthode parfaite. — Différence entre la méthode de Spinoza el ^«Ue de Descartes.

l3e tous les philosophes suscités en Hollande par le moulinent cartésien, le plus grand el le plus illustre , mais

non le plus exact et le plus fidèle, est Spinoza. Quelles vives et contraires passions ce nom n^a-l-il pas excitées et n'excite-t-il pas même encore aujourd'hui ! Quel philosophe fut jamais couvert de plus dimprécations, mais aussi loué avec plus d'enthousiasme ! Pour les uns, c'est un monstre exécrable d'impiété et d'athéisme, pour les autres, le philosophe par excellence , un saint animé de Tesprit de Dieu. Uobscurité de certaines parties de sa doctrine est, avec l'esprit de parti, une des causes de la diversité de ces jugements. La tâche de l'éclaircir et de la juger sainement nous est rendue plus facile par de longues et consciencieuses études qui en ont été faites (1), depuis que nous en avons parlé pour la première fois (2).

Spinoza est né à Amsterdam en 1632. Ses parents étaient* juifs et d'origine portugaise ; sa peau brune, ses cheveux e t. ses sourcils noirs étaient l'indice de cette origine méridi< nale. Il était d'une taille médiocre et d'une physioDomi< agréable (1). Un célèbre rabbin , Morteira , lui enseign l'hébreu où il fit de grands progrès. A quinze ans il discataBSl les Écritures de manière à embarrasser son maître et tous U ^*>^ rabbins de la synagogue. Non content des lettres hébr^il ques, il s'adressa à un maître chrétien pour apprendre grec et le latin. Ce maître était un médecin appelé Van d( Ende qui tenait école h Amsterdam. En même temps que grec et le latin, il enseigna à Spinoza la physique et la gé» métrie et l'initia à la philosophie de Descartes, qui fit brill M ^ller

(1) Nous citerons V Histoire de la philosophie du -Yr//« siècle par M. ■- *'*' luiron, la traduction des OEuvres de Spinoza et l'excellente Introductt-:^ sUoo ^ui la précède, par M. Saisset. Dans nos citations nous nous sommes a-^^^*'"^ de la traduction de M Saissei.

(2) Histoire et critique de la rét^olution cartésienne^ in-8. Paris, 1843.

(3) Vie de Saint-Èrremonl ^ par Posmaizoanx.

ux yeux de Spinoza une lamière nouvelle, et lui révéla sa ocalion philosophique. Quelque grandes qu'aient été ses nfidélilés et ses erreurs, la philosophie de Descartes fut son »oint de départ, et de son propre aveu, c^est dans Descartes a*il avait puisé toutes ses connaissances en philosophie.

Van den Ende et le cartésianisme, dont il avait surtout oûté cette maxime^ qu*il ne faut rien recevoir pour vrai que 3 qui est évident, achevèrent d'émanciper son esprit. Il osa appliquer non seulement à la philosophie, mais aux ËcrijreSy aux vérités révélées enseignées par les rabbins, et de cet lamen bientôt il tira la conclusion que leurs principes ne poutiieTit être admis par un homme de sens. Dès-lors il fuit mr commerce et s'abstient de paraître aux cérémonies de la fnagogue. Alarmés du scandale de cette défection, les rabbins lirent en œuvre toutes les séductions et toutes les menaces »oor ramener Spinoza à la synagogue ; mais n^ayant pu Passif à l'ébranler, ils se décidèrent à prononcer contre lui l'excommunication solennelle. « A la bonne heure, répondit Spinoza à celui qui lui en porta la nouvelle, on ne me force à rien que je n'eusse fait de moi-même, si je n'eusse craint le scandale. Mais, puisqu'on le veut de la sorte, j'entre avec joie dans le chemin qui m'est ouvert, et j'ai celte consolation que ma sortie sera plus innocente que celle des Hébreux hors de rSgypte, quoique ma subsistance ne soit pas mieux assurée que la leur. » Peu de temps après, un juif fanatique le frappa d'un coup de poignard. Spinoza fut préservé par son manteau qu'il garda toute sa vie, en souvenir de cet acte de fanatisme et du danger qu'il avait couru. Les rabbins ne pouvaient de leur propre autorité le chasser de la ville comme de la synagogue, mais à force d'intrigues ils mirent de leur parti les ministres réformés. Ils firent valoir que leur cause était commune, qu'il s'agissait de punir un blasphémateur de Moïse et des Écritures, et par les ministres réformés ils

obliorenl des niagistraU de la ville un arrêt qui lui interdisait de séjourner plus longtemps à Amsterdam. Cet exil ne fit aucune peine à Spinoza qui, ayant appris à Amsterdam, tout ce qu'il désirait savoir des sciences humaines, n*aspirait plus qu*& une retraite profonde où il pût méditer en paix.

Sans patrimoine et sans fortune, il sut n^ôtre pas moins indépendant que Descaries, et éviter comme lui Tëcaeii de renseignement public. Conformément au précepte d'ancieng docteurs juifs, il avait appris un art mécanique pour y gagoer, à tout événement, de quoi subsister. Cet art mécanique était la taille des verres de lunettes d^approche, où il devint telle— menthabile, qu*on s'adressait à lui de tous côtés pour acheter, et qu'il put se suffire à lui-même, tout en consacrant la pbis grande partie de son temps à la philosophie. Exilé d'Amsterdam» il habita quelque temps dans le voisinage de Leyde» puis dans celui de La Haye et enfin dans la ville même de Lm Haye. Il y loua une modeste chambre, où il passa les gîdcb. dernières années de sa vie.

Arrêtons-nous pour contempler un moment cette vii si retirée et si pure, où il semble que Tesprit soit tout, i— ".t que le corps ne tienne point de place. Tout le bien que nou^Kii^ avons dit de Spinoza , tout le bien que nous en dirons en. core, il faut le croire, puisque nous le rapportons d'a| le témoignage d'un ennemi, du pasteur Golérus, qui avar .tfS> ^^^ prêché en chaire contre lui, et qui le maudit comme un impi S ^3P^^ et un damné. Ce que Spinoza raconte et prescrit sur la re*^^'^®^ cherche du vrai bien dans le début du de Emendatione in(e&^^^^ Iec{uj,lui-même il l'a mis admirablement en pratique.Il a rejeta ^^^^ tous les soucis des choses de ce monde, toutes les agitations qu MJf 9^^ donne la recherche de la gloire , des richesses, des plaisimft ^ '^^ et de toutes les choses périssables, pour placer son amou^-^ ^ dans quelque chose d'éternel et d'infini, qui seul donneà l'âm ^^^^ le calme et le bonheur. C'est la pensée de l'infini ou de Diet ' ^

qui fieule a rempli Coule sa vie. Dans celle poursuite el celle médilalion de ce qui ne passe pas, aucune passion semble ne l'avoir Iroublé. Jamais il ne se laissa emporler par la joie, ni aballre par la douleur. Son humeur élail loujours douce Bt calme. « Il n*eul poinl de sanlé parfaile de loule sa vie, lit un de ses biographes, il avait appris à souffrir dès sa plus endre jeunesse , aussi jamais n'enlendil-on mieux celle rcience si rare el pourlanl si nécessaire. »

Sa vie élail celle d'un anachorète. Quelques pelils comples le ménage Irouvés après sa morl lémoignent de son incroyable cbriëlé. Avec quelques sous de beurre el de lail, avec un pol le bière» il vivail plusieurs jours. Gontenl de gagner au jour e jour de quoi vivre par son industrie, il ne recherchait pas 'argent et fil preuve en plusieurs circonslances du plus are désintéressemel. Ainsi il refusa deux mille florins |u'un de ses amis, Simon de Yries, voulait lui donner, et il le consenlil pas à ce que ce môme ami fîl son leslament en la faveur au détriment de sa famille. N'ayant pu lui faire accepter Théritage de lous ses biens, Simon de Yries chargea ses hériliers nalurels de lui faire une pension de 500 florins que Spinosa lui-même voulut réduire à 300. Gomme on lui apprenail un jour qu*un de ses débileurs lui avait fail fafllile, il répondil : « Je relrancherai de mon ordinaire pour réparer celte perte, mais à ce prix j^achèle la fermeté. »

Il n'avait de fanatisme ni d^aveugle prévention contre aucune secte religieuse. Loin de détourner de leur religion ceux qui Tentouraient, il les exhortait à la suivre fidèlement. Il avertissait les enfants de son hôte d*élre soumis à leurs parents el d^assister au service divin. H consolait les gens de la maison dans leurs afiliclions et dans leurs maladies, les engageant à souffrir des maux qui étaient comme un partage que Dieu leur avail assigné. 11 avait, dit Golérus, une grande estime pour mon prédécesseur, il en faisait Téloge el

allait Tentendre prêcher. Un jour, son hôtesse lui ayant demandé si! croyait qu'elle pût être sauvée dans sa religion, il lui répondit : « Votre religion est bonne, vous ne devez pas en chercher d*au(re, ni douter que vous n'y fassiez votre salut, pourvu qu'attachée à la piété, vous meniez une vie calme et tranquille. » Dans la préface du Theologico^oliticuSy il se félicite de vivre en un pays, où chacun est libre de penser comme il lui plaît, pourvu qu'il ne trouble pas la paiz publique. « Liberrima est respublica vestra, lui écrit un de ses correspondants, liberrime in ea philosophandum.» Spinoza ne s'en fit pas faute, et cependant, depuis son exil d'Amsterdam, il vëcuten paix. Au sein mémede cette retraite profonde, son savoir, sa modestie, son désintéressement le faisaient estimerde toutes les personnes d'esprit qui étaient à La Haye (1). Deux fois, par offres brillantes, il fut invité à quitter la Hollande et deux fois il eut la sagesse de refuser.

Le prince de Gondé, avide de la société et de la conversation de tous les hommes extraordinaires, de tous les grands esprits, quelles que fussent leur patrie et leurs doctrines, edt voulu conférer avec lui et Tatlirer à Chantilly, comme Malebranche et Bossuel. Pendant la campagne de Hollande, en 1673, il lui donna rendez-vous à Utrecht. Spinoza y vint, mais n*y trouva pas le prince de Gondé qu'avait appelé ailleurs un ordre du roi. Il fut reçu , au nom du prince, par le maréchal de Luxembourg qui, de sa part, l'invita à venir en France , lui promettant une pension du roi , pourvu qu'il lui dédiât quelque ouvrage. Mais Spinoza refusa, donnant pour prétexte qu'il n'avait aucun ouvrage dont i| pût faire la dédicace. A son retour à La Haye, il y eut une certaine émotion contre lui dans la populace qui l'accusait

(1) Vie de Saint-Èvremont., par Desmaizeaux.

d'être un espion des Français, et son hôle alarmé craignii

de voir sa maison pillée. Hais Spinoza l*assara qu'il n'avait

rien à craindre à son égard et qu'il lui était aisé de se jus-

tiGer: «Quoi qu'il en soit, aussitôt que la populace fera le

noindre bruit à votre porte, je sortirai et irai droit à eux^

4]piand ils devraient me faire le même traitement qu'ils ont

^jBÎt aux pauvres MM. de Witt. Je sais bon républicain, et

KB^ai jamais eu en vue que la gloire et l'avantage de Tétat. »

La même année, on lui offrait, de la part de l'Électeur

p Alatin, la chaire de professeur ordinaire de philosophie dans

I ^académie d'Heidelberg, avec le droit de philosopher en toute

lâberté, sous la seule condition de ne pas troubler la religion

& C^blie (1). Spinoza préféra son repos et sa liberté au dan-

CT^veax éclat d'un enseignement public. Il refusa par ces

^^^x motifs, que les soins donnés à Tinstruction de la jen-^

^^^66 l'empêcheraient d'avancer lui-même en philosophie^

qu'il ignorait quelles seraient les limites de cette liberté

philosopher, sous la condition de ne pas troubler la religion

^^^blie. Enfin, il ajoutait que ce n'est pas l'espérance d'un sort

^^^^ brillant qui déterminait son refus, mais l'amour de la

^^iiquillité,a bien précieux dont je ne crois pouvoir me flatter

^^ jouir qu'à condition de renoncer à toute espèce de leçons

^^blîques (8).»

Spinoza demeura donc dans sa retraite et dans son indé-^ ^^tidance et continua jusqu'au bout à librement philosopher, ^ ^lant retenu par aucun engagement, par aucune considé- ^^lion de religion ou de politique , et se confirmant toujours ^ plus en plus dans la vérité de sa doctrine. Voici un pas- ^Se de sa réponse à Albert Burgh, où il exprime , avec une ^^marquable énergie , sa foi absolue en ses principes : a Je

(^) Ep. 53.

^^) Ep. 54.

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