‹ Histoire de la philosophie CartésienneChapitre 31 sur 37 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

Triomphe et influence du cartésianisme. — Révolution dans les sciences physiques. — Services à la morale et à la religion. — Influence sur les lettres. • — h* Art poétique de Boîleau et le Discours de la Méthode. — De l'absence du sentiment de la nature chez les poètes du XYII» siècle. — La nature vue à travers le mécuûsmc de Descartes. — L'homme en soi unique objet de la littérature du siècle de Louis XIV. — Respect pour la règle de la distinction des vérités de la raison et de la foi. — Mépris des anciens. — Rapport de la querelle des anciens et des modernes avec le cartésiainisme. — Orateurs et poètes anciens enveloppés par Descartes et Malebranche dans le mépris des philosophes de Tantiquité. — Connexion du développement de Tidée du progrès et du mépris de l'antiquité. — Les partisans des modernes tous plus ou moins cartésiens. — En qui ils ont raison et en quoi ils se trompent. — Démonstration par Perrault , Fontenelle et Terrasson de la doctrine de la perfectibilité. -— Au cartésianisme revient le principal honneur de cette doctrine, non à la philo- . Sophie du XYIII^ siècle. — Influence de Descartes sur l'ordre, la méthode et le goût dans tous les ouvrages de l'esprit.

En dépit de toutes les résistances, le cartésianisme a donc triomphé. Il s'est étendu sur le grand siècle tout entier, pénétrant de son esprit non seulement la philosophie, mais les sciences et les lettres elles-mêmes. Comme la métaphysique, toute la physique est renouvelée et prend un

nouvel essor. Par ses méthodes nouvelles, Descartes donne aux mathématiques la plus merveilleuse impulsion. II purge la physique des idoles, des démons, des génies, des entités mystérieuses , des formes substantielles, dont la science du moyen âge et de la renaissance avait peuplé la nature entière et qui alimentaient encore les restes de Talchimie, de l'astrologie et de la magie. Nous Tavons vu transformer ce monde féerique et fantastique de l'ancienne physique en une grande mécanique où tout s'explique par la figure et le mouvement des parties de l'étendue, où tout se produit par quelques lois générales du mouvement. Le mécanisme, caractère le plus général, caractère essentiel de la physique de Descartes, comme déjà nous l'avons dit, subsiste alors môme ((ûte D^cartes s'est trompé dans ses lois de la communication des mouvement» ou dans l'explication des phénomènes ; il subsisie, alors même qu'avec Leibnitz on substitue des forces à l'étendite inerte de Descartes, car ce&( forces elles-mêmes devront agir suivant les lois de Ja mécanique. Yoilft donc la nature entière éclairée de la plus vive lumière ; voilà le vrai point de vue donné sous lequel il faut désormais la voir ; voilà la clé de Tcxplication de tous les phénomènes matériels de l'univers. Toutes les sciences de la nature, la médecine comme l'astronomie, ressentent l'heureuse influence de cette grande révolution opérée par Descartes dans la physique.

Mais quelq^ues services qu'il ait rendus aux sciences mathématiques et physiques, plus grands encore sont ceux qju'il a rendus à la métaphysique et à toutes les croyances essentielles de la morale et de la religion. Je rappelle que l'athéisme, le matérialisme, le scepticisme, derniers fruits de la renaissance, étaient les systèmes à la mode au commencement du XVII® siècle, et se reflétaient dans une littérature licencieuse, libertine et impie. Par les dissensions religieuses, par le défaut de toute saine et forte philosophie,

un grand vide s*était fait dans un certain nombre d'âmes qai s'ouvraient à toutes ces tristes négations. Le remède vint de la pbilosq)hie de Descaries ; par elle furent remises en lumière les Tërités obscurcies d'une âme distincte du corps, simple et immortelle, de Fesistence de Dieu et de la Providence que les esprits forts tournaient en ridicule et battaient en brèche avec les armes d'une fausse et dangereuse philosophie. Grâce à Descartes, il ne fut plus seulement d'un moine, d'un bigot ou d'un hypocrite de croire à tout cela, il ne fut plus d'un esprit-fort de n'y pas croire, mais au contraire il fut d'un esprit réritablement fort et sachant se servir de sa raison, d'en reconnaître et proclamer l'évidence. Nous verrons à quel haut prix Bossuet, Fénelon et surtout Amauld appréciaient les services rendus par Descartes à ces vérités essentielles de la spiritualité de l'âme , de TimmortaBté et de l'existence de Dieu.

Comparez la grande littérature de la seconde moitié du XVIP siècle avec celle du commencement. Quel contraste ! Ici l'impiété, la licence, le ton et les maximes de l'épicurèisme, de l'athéisme ou du pyrrhonisme, là au contraire un caractère profondément moral et religieux. D'où lui est venu cet esprit nouveau, sinon de la nouvelle philosophie ? Elle s'inspire, elle vit de ces grandes vérités, que la dignité et l'essence même de l'homme est dans la pensée, qu'il y a une âme spirituelle et immortelle, qu'il y a un Dieu démontré par la nature , mais surtout par l'âme elle-même, un Dieu partout présent , partout agissant , seule vraie cause efficiente, et qui tient l'homme dans sa main. De là ses plus nobles, ses plus éloquentes inspirations. Tous les grands écrivains du siècle de Louis XIY, à l'exception de Molière, disciple de Gassendi, sont des admirateurs non seulement du génie, mais de la méthode de Descartes, et n'ont pas d'autre philosophie que la sienne ou celle de

Malebrancbe. Je ne parle ici ni de Bossuel ni d'Arnauld ni de Fénelon ni de Nicole ni de tons ceui dont nous aurons à faire uneétudespécialecomme philosophes cartésiens,danslasuitede cette histoire. Je recueille seulement les témoignages de ceux qui appartiennent plutôt à l'histoire des lettres qu* à ceUe de la philosophie de Descartes. Dans ses discussions philosophiques avec Dom Robert Desgabets, le cardinal do Betz appelle Descartes «un admirable homme. »Gombien de fois n'arrive-t-il pas à Pascal iui-méme,ce grand ennemi de Descartes et de la raison, de revêtir dans ses Pensées des plus vives couleurs, et d'animer par les tours les plus dramatiques les raisonnements et les démonstrations des Méditations? Yoici en quels termes Pellisson, qui n'est cartésien qu'avec des restrictions, parle de Descaries à Leibnitz : « Ses pensées en métaphysique sout sublimes et s'accordent dignement aui plus hautes vérités de la religion chrétienne. Sa méthode si bien écrite, dont j'ai été amoureux en mon enfance, me semble encore aujourd'hui un chef-d'œuvre de jugement et de bon sens. On trouverait-on plus d'esprit et d'invention qu'en tout ce qu'il a imaginé sur ce beau, mais difficile problème du monde, que Dieu a exposé à nos yeux et abandonné à nos disputes (1)? » Non seulement La Bruyère admire Descartes et s'écrie : « Que deviendront les Fauconnet? iront-ils aussi loin dans la postérité que Descartes né Français et mort en Suède (2)? » Il lui emprunte encore ses arguments et ses principes pour combattre les esprits-forts. <x Je ne conçois point qu'une âme que Dieu a voulu remplir de Tidée de son être in- Oni et souverainement parfait puisse être anéantie. J pense et je suis certain que je pense. Or quelle proportio

(l) Lettre à Leibnitz, Paris, 28 octobre 1691, à la suite de la Toléranc* des religions^ Paris, in-12, 1692. '

("2} Chap. sur les biens de la fortiinr.

y a-t-il de tel ou tel arrangement de la maliëre, c*est-à-dire d'une étendue selon toutes ses dimensions qui est longue, large, profonde, et qui est divisible dans tous les sens, avec ce qui pense ? En un mot, je pense, donc Dieu existe, car ce qui pense en moi, je ne le dois pas à moi-même, parce qu'il n'a pas plus dépendu de moi de me le donner une première fois, qu'il dépend encore de moi de me le conserver un seul instant (1). »

Tout en protestant contre l'automatisme, dans cette admirable épître, si mal intitulée la fable des Deux rats^ du re-nard et de Vceuf^ La Fontaine, interprète de l'admiration commune» célèbre en vers magnifiques le chef de cette nouvelle philosophie engageante el hardie^ comme il l'appelle :

Descaries, ce mortel dont on eût fait un dieu

Chez les païens et qui tient le milieu Entre Thomme et l'esprit, comme entre Thuitre et rhommc Le tient tel de nos gens, franche bête de somme.

A la manière dont les animaux agissent selon Descartes, il oppose la manière dont il fait agir Thomme lui-même :

Nous agissons tout autrement,

La volonté nous détermine, Non Tobjet ni l'instinct. Je parle, je chemine,

Je sens en moi certain agent ;

Tout obéit dans ma machine

 ce principe intelligent.

Il est distinct du corps, se conçoit nettement. Se conçoit mieux que le corps même ; De tous nos mouvements c'est l'arbitre suprême ;

(1)Ghap. des esprits- forts.

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seignement de Nicole ces sympathies cartésiennes dont témoigne sa collaboration à Tarrét burlesque. A son tour il les communique à son fils Louis Racine, cartésien déclaré. Dans un jugement sur le siècle de Louis XIY, Racine fils dit de Descartes, que « suivant Tordre des temps et des génies, Deséartes doit être mis à la léle de la nombreuse listede ceux qui ont procuré h la France ce siècle si admiré, d II est auteur de deux épîtres en vers pour la défense de l'automatisme. Nous n'irons sans doute pas chercher dans les tragédies de Racine des maximes et des doctrines cartésiennes, mais dans l'esprit et les caractères de sa poésie , comme dans toute celle du siècle de Louis XIY, nous croyons reconnaître aussi des marques de l'influence de Descartes. La sécheresse à l'égard de la nature extérieure, est un caractère souvent remarqué des poètes du XYIP siècle. Ils semblent n^avoir pas eu le sentiment de la nature , n'avoir pas senti le soufQe divin qui l'anime, ou du moins ils n'en ont tiré que d'assez faibles et d'assez rares inspirations. Ce serait cependant un blasphème de dire que la sensibilité et l'imagination leur ont fait défaut; qui jamais eut plus de sensibilité que Racine ? Je crois Texpliquer par la seule influence de la philosophie de Descartes qui tarissait le sentiment de la nature en lui ôlant l'âme et la vie, pour n'en faire qu'une grande mécanique. On dirait que les poètes du siècle de Louis XIY n'ont vu la nature qu'au travers de ce mécanisme de Descartes ; de là le rôle peu important qu'ils lui donnent dans leurs conceptions , le second plan sur lequel ils la relèguent, quand il y a nécessité de la faire intervenir, et enfin cette sécheresse avec laquelle ils la décrivent, comme on décrit une chose froide et inanimée, comme une pure machine. A l'exemple de Descaries, c'est dans l'homme seul que la littérature du XYIP siècle concentre la vie et le sentiment avec la pensée. La pensée et le

cœar de rhomme, ses sentimeols, ses passions, ses rapports et sa dépendance à l'égard de Dieu, voilà la grande et iaëpuisable matière qu'elle a traitée avec un éclat et une supériorité incomparables.

Il semble encore qu'elle s'inspire du Discours de la Méthode ei de l'exemple de Descartes, dans le soin qu*elle prend de mettre à l'écart la politique et la religion» et d'éviter jusqu'à l'apparence de toute prétention à régenter l'État ou FÉglise. Sans doute elle n'aurait pu librement se permettre Texamen et la critique en toutes choses ; cependant elle eût pu se préoccuper davantage et sans danger» si elle en avait eu le goût et la pensée, des grands événements et des grandes réformes qu'elle voyait s'accomplir. Mais, comme Descartes» la seule réforme qu'elle ait en vue est celle de l'esprit et du cœur ; Thomme qu'elle étudie n'est pas l'homme en société, ni sous tel ou tel gouvernement , mais l'homme en lui-même, l'homme de tous les temps et de tous les lieux , l'homme, en un mot , de la métaphysique.

Si la littérature du XYIP siècle est réservée à l'égard de la politique , plus encore Test-elle à l'égard de la foi et de la théologie. Elle observe scrupuleusement la distinction des vérités de la raison et de la foi. Mais autant, dans Tordre de la foi , elle se montre respectueuse et soumise, autant , dans celui de la science et de la raison, elle se montre libre et indépendante. A la suite de Descartes, elle pousse même cette indépendance jusqu'à un injuste mépris des anciens. Au-dessous des grands écrivains et des grands poètes qui ne cessèrent pas d'admirer les anciens et de les prendre pour modèles dans l'éloquence et dans la poésie, tout en leur préférant les modernes pour la philosophie et la physique, il y eut des hommes de beaucoup d'esprit, mais de peu de goût> qui étendirent aux orateurs et aux poètes, et jusque sur Homère, le mépris pour Aristote et pour sa scholaslique. Tels furent la plupart das

défenseurs des modernes dans la fameuse querelle des anciens et des modernes.

G'esl ici le lieu d^en montrer le rapport avec le cartésianisme, et de mettre en lumière Torigine cartésienne de la doctrinede la perfectibilité. Déjà, dans Descartes et Malebrancbe, on trouve la trace de ce dédain, non seulement pour les philosophes, mais pour les orateurs et les poètes de l'antiquité , qui a si fort discrédité les Perrault et les Lamotte. Nous avons vu Descartes hautement professer son peu d'estime du grec et du latin , nous verrons Malebranche pousser le dédain de Borne et d^Athènes, des langues, de l'histoire et de la poésie, jusqu'à dire que ce serait un bien petit malheur, si le feu venait à brûler, non seulement tous les philosophes, mais encore tous les poètes anciens (1). Parle-t-il d'Homère, il n'en parle guère plus révérencieusement que Perrault ou Lamotte. « Homère, dit-il, dans la préface de la Recherche de la vérité, qui loue son héros d'être vite à la course, eût pu s'apercevoir, s'il eût voulu, que c'est la louange que Ton doit donner aux chevaux et aux chiensde chasse. » Ayons de l'indulgence pour ce défaut de justice et de goût du cartésianisme au regard de l'antiquité, car ce fut la suite, à peu près inévitable, de toute réaction, et en même temps la condition du développement de l'idée de la perfectibilité. Il était difficile que l'antiquité tout entière^tte^ressentît pas le contre-coup de la chute d'Aristote, et que les défenseurs de la supériorité des modernes ne fussent pas un peu semblables, suivant la comparaison de l.a Bruyère, à ces enfants drus et forts d'un bon lait qu'ils ont sucé, qui battent leur nourrice.

Mais, en même temps que ce mépris de l'antiquité, nous

(t) Voir notre premlei' chapitre sur Malebranche.

trouvons déjà dans Descaries, et surtout dans Malebranche, le sentiment d'un progrès nécessaire de l'humanité par la suite des temps. Si, dans son emportement contre l'antiquité et contre l'autorité, Descartes ne s*inquiète pas même, comme il écrit à Gassendi, de savoir s'il y a eu des hommes avant lui, il s'inquiète beaucoup de ceuï qui viendront après lui, et, par le progrès des sciences, il ose prédire une amélioration indé- Knie du physique et du moral de Thomme. De même que Bacon , Descartes a dit qu'il ne faut pas attribuer quelque chose aux anciens à cause de leur antiquité, que o^est nous qui sommes les vrais anciens, parce que le monde^ est aujourd'hui plus ancien, et que nous avons une plus grande expérience des choses (1). Cette même pensée est admirablement développée par Pascal , dans la préface de son Traité sur le Vide. Tel est aussi le sentiment de Malebranche, qui défend et recommande la nouveauté en philosophie , parce que la raison veut que nous jugions les anciens plus ignorants que les modernes : « Au temps où nous vivons le monde est plus âgé de deux mille ans, il a plus d'expérience, doit être plus éclairé, c'est la vieillesse et l'expérience du monde qui font découvrir la vérité (2). »

Je retrouve la même pensée dans presque tous les cartésiens. Avec quelle vigueur Arnauld ne réfute-l-il pas la thèse du progrès de la corruption et de l'aveuglement qu'un théologien opposait à la philosophie nouvelle ! « C'est, dit-il, un paradoxe ridicule de s'imaginer que les plus anciens aient

(1) Baillet cite cette pensée de Descartes en latin et d'après des fragments manuscrits : « Non est quod antiquis multum tribuamus propter antiquitatem, sed nos potius iis seniores diccndi. Jam enim senior est mundusquatn tune, majoremque habemus rerum experioniiam. ))Vie de Descartes, liv. 8, chap. 10.

(2) Recherche de la vérité, 2« livre.

toujours élé les plus savants, par cette raison que le nombre des siècles augmente la corruption générale de la nature humaine et avec elle l'aveuglement de la raison naturelle. Si cela était, il faudrait quMl y eût, avant le déluge, de plus habiles médecins, de plus savants géomètres qu*Hippocrate, Archimède et Plolémée. N^est-il donc pas visible, au contraire, que les sciences humaines se perfectionnent par le temps? Je

ne daigne pas m^étendre là-dessus IMIais ce sont plutôt ces

grands hommes de l'antiquité païenne qui ne sont nullement comparables, au regard des sciences naturelles, desquelles seules il s'agit ici, aux grands hommes de ces derniers

temps C'est donc parler en l'aii; et par une prévention

tout à fait déraisonnable que de prétendre que les philosophes modernes ne sont pas comparables h ceux de Pantiquité (1). » Gomme Arnauld, Nicole croit au perfectionnement successif delà raison. Après avoir montré, pour combattre le sentiment de réternité du monde, que toutes les inventions des hommes sentent la nouveauté et désavouent l'éternité, et qu'il n'y a point d'historien qui remonte au-delà de quatre mille ans, il ajoute : « On voit depuis ce temps un progrès perpétuel du monde pareil 5 celui d^un homme qui sort de l'enfance et qui passe par les autres âges (2). » La Bruyère présente la môme pensée sous la forme la plus piquante et la plus originale : « Si le monde dure seulement cent millions d^années, il est encore dans toute sa fraîcheur et ne fait presque que de commencer ; nous-mêmes nous touchons aux premiers hommes et aux patriarches, et qui pourra ne pas nous con-

(1) Examen d*un traite de l'essence des corps, lome 38 des Œuvres complètes.

(2) Discours contenant en abréyê les preuves de Vexistence de Dieu et de V immortalité de Vàme.

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métaphysique et surtout l'automatisme, qui lui paraît de trop dure digestion , il est entièrement cartésien pour la physique, et il déclare ne pas comprendre qu'on puisse expliquer les phénomènes autrement que d'une manière mécanique (1). Il développe heureusement (2) la comparaison, déjà ancienne, de la vie de l'humanité avec celle de l'individu qui croît et se perfectionne à mesure qu'il avance en âge. « Figurons-nous, dilil, que la nature humaine n'est qu'un seul homme, cet homme aurait été enfant dans l'enfance du monde, adolescent dans son adolescence, homme parfait dans la force de son âge. Nos premiers pères ne doivent-ils donc pas être regardés comme les enfants et nous comme les vieillards et les véritables anciens du monde?» Il explique ensuite ingénieusement la prévention universelle où Ton est, que ceux qu'on nomme anciens sont plus habiles que leurs successeurs , par l'habitude qu'ont les enfants de voir que leurs pères et leurs grandspères ont plus de science qu'eux , d'où ils s'imaginent que leurs bisaïeuls en avaient encore bien davantage. Ainsi, atlache-t-on insensiblement à l'âge l'idée d'une science cl d'une capacité d'autant plus grande qu'on remonte à des temps plus reculés. Cependant si l'avantage des pères sur les enfants consiste uniquement dans l'expérience , n'est-il pas évident que celle des hommes qui viennent les derniers au monde doit être plus grande que celle des hommes qui les ont devancés^ car ils ont comme recueilli la succession de leurs prédécesseurs, en y ajoutant de nouvelles acquisitions par leur travail et leur étude? Perrault ne se borne pas à affirmer l'existence de cette loi de perfectionnement de l'humanité, il entreprend de la démontrer par un parallèle des sciences, des arts mécaniques et de l'industrie, des mœurs, des beaux arts, dés lettres et de la

(1) Voir le 5^ Dialogue du Parallèle des anciens et des modernes.

(2) l**»' Dialogue.

poésie, chez les anciens et chez les modernes. Olez la po.ësie, Téloqaence et les beaux arts, Perrault , en tout le reste, démontre parfaitement la prééminence des modernes sur les anciens. Il faudrait encore lui donner raison, s^il se bornait à prétendre que la nature a pu produire, dans notre temps, d^aussi beaux génies que dans Tantiquité, et que les orateurs et les poètes modernes peuvent égaler les anciens. Sans doute ils peuvent les égaler, même les surpasser, mais ils ne les surpassent pas nécessairement , suivant la thèse de Perrault et de Lamotte, par cela seul qu'ils sont venus après eux. Le mérite de Perrault et des partisans des modernes est d'avoir compris que l'humanité avance en se perfectionnant, leur torl est d'avoir confondu ce qui nécessairement se perfectionne par la suite des temps, comme les idées et les découvertes qui se transmettent et s'ajoutent de génération en génération , avec l'inspiration individuelle et intransmissible de l'artiste.

Le partisan le plus spirituel des modernes, Fontenelle, né mérite pas le même reproche que Perrault. Il a sur Perrault le double avantage et de mieux formuler la loi du progrès et de ne pas prétendre y soumettre les beaux-arts et la poésie de la même manière que les sciences et l'industrie. Fonteiielle est intervenu dans la querelle par un court et remarquable écrit intitulé : Digression sur les anciens et les modernes^ dont voici quelques citations : « Un savant de ce

siècle-ci contient dix fois un savant du siècle d'Auguste

Un bon esprit cultivé est, pour ainsi dire, composéde tous les esprits des siècles précédents , ce n'est qu'un même esprit qui s'est cultivé pendant tout ce temps. Ainsi cet homme, qui <i vécu depuis le commencement du monde jusqu'à présent , a eu son enfance , où il ne s'est occupé que des besoins les plus pressants de la vie , sa jeunesse, où il a assez bien réussi aux choses d'imagination , telles que la poésie et l'éloquence, et où même il a commencé à raisonner, mais avec moins de

solidité que de feu ; il esl maintenant dans Tâge de la virilité, où il raisonne avec plus de force et de lumière que jamais. » Mais cette comparaison de la vie de l'humanité avec celle de l'individu n'est vraie qu'avec une restriction que remarque très-bien Fontenelle. « Il est fâcheux de ne pouvoir pousser jusqu'au bout une comparaison qui est en si beau train, mais je suis oblrgé d^avouer que cet homme n^aura point de vieillesse , il sera toujours aussi capable des choses auxquelles la jeunesse était propre, et il le sera de plus en plus de celles qui conviennent à Tâge de la virilité, c* est-à-dire, pour quitter Tallëgorie, que les hommes ne dégénéreront jamais, et que les vues saines de tous les bons esprits qui se succéderont , s'ajouteront toujours les unes aux autres. » Cependant il ajoute, avec non moins de justesse , que les modernes ne peuvent toujours enchérir sur les anciens que dans les choses d'une nature à le permettre , dans les sciences , par exemple , et non dans Téloquence et la poésie. « Il n'a pas fallu , dit-il . beaucoup d'expérience pour atteindre la perfection dans l'éloquience et la poésie , qui n^exigent qu'un petit nombre de vues et qui dépendent surtout delà vivacité de l'imagination. Les modernes peuvent donc se flatter d*y égaler, mais non d'y surpasser les anciens , tandis que dans les mathématiques ou dans la physique il est évident qu'héritiers de tous leurs prédécesseurs , les derniers mathématiciens ou physiciens seront les plus habiles. ))«Si Ton examinait, dit-il ailleurs, historiquement le chemin que les sciences ont fait déjà en un si petit espace de temps , malgré tant de préjugés et d'obstacles de toute sorte, on serait étonné de la grandeur et de la rapidité de leurs progrès, et on en verrait même de toutes nouvelles sortir du néant et peut-être laisserait-on aller trop loin ses espérances pour l'avenir (1).» C'est aussi à l'école du carlésia-

(Ij Prcfare dp V Histoire df l'Académie.

nisme, dans son esprit et dans sa méthode, dans la grandeur de ses découvertes, que Fontenelle avait puisé ces vues si nettes et si précises sur la loi du perfectionnement successif de l'humanité (1).

L'abbé Jean Terrasson qui , avec Perrault, Fontenelle et Lamotte, est un des plus célèbres partisans des modernes, confond , comme Perrault, les destinées de la science et de la poésie, mais formule, avec non moins de rigueur que Fontenelle, la loi de la perfectibilité. Les progrès de l'esprit humain ne lui semblent pas moins nécessaires que la croissance des arbres et des plantes, et il les rapporte aune loi naturelle exactement semblable a celle qui fait croître un homme particulier en expérience et en sagesse depuis son enfance jusqu'à sa vieillesse (2). « L*hypothèse des progrés de Tesprit humain , par le secours du temps et des expériences, est comme une hypothèse de raison de nécessité , de mouvement local , qui peut élre suspendue , mais qui reviendra ^ujours.wllloue Perrault, Fontenelle et Lamotte d'avoir, bien senti que les modernes sont supérieurs aux anciens, mais il leur reproche de ne pas avoir assez marqué que cette supériorité est un effet naturel et nécessaire de la constitution de Tesprit humain , et d'avoir traité la question en observateurs et historiens plutôt qu'en philosophes (3). La philosophie de Terrasson est le cartésianisme , qu^il associe étroitement à cette vue de la perfectibilité, comme étant un progrès préparé par les philosophies antérieures , et comme, à son tour, devant en préparer d'autres. « Newton, dit-il très-bien , n'a point détruit Descartes , et Descartes n*a point même dé-

(1) Voir le chapitre sur Fontenelle.

(2) Préface de la IMsserlation critique sur Homhe.

(3) La philosophie applicable à tous lc$ objets de tu raison.

Iruit les anciens philosophes dans ce qu'ils pouvaient avoir de bon ; ce sont les hommes sans philosophie et qui n'admettent pas les progrès de Tesprit humain par la suite des siècles, qu^ ont voulu détruire Descartes par Aristote , et qui veulent aujourd'hui détruire Descaries par Newton (1).» Ainsi Perrault, Fontenelle, Terrasson descendent de Descartes et devancent Turgot. Ainsi le mépris pour l'antiquité , hautement professé par Descartes et les principaux cartésiens , en passant de la philosophie dans les lettres, engendre la querelle des anciens et des modernes, au sein de laquelle se précise, se développe et se démontre la loi de la perfectibilité. Il faut donc en rapporter le principal honneur à l'école de Descartes , et non à la philosophie du XVIIP siècle.

Descartes a exercé une influence salutaire , non seulement sur le fond, mais sur la forme et la langue de la littérature du XVIP siècle. C'est de lui que datent les progrès du goût , de l'ordre et de la précision de la méthode dans tous les ouvrages de l'esprit, sans exception. Les modèles qu'il en a donnés luimême, et après lui ses principaux disciples, ont eu l'influence la plus décisive sur tous lès genres de littérature (2). G^estun éloge que s'accordent à lui donner des juges excellents et des critiques contemporains. Selon Fontenelle , les modernes l'emportent sur les anciens, surtout par l'art de raisonner; or, c'est à Descartes qu'il attribue cette nouvelle méthode de raisonner plus estimable, dit-ii, que sa philosophie elle-même. «Grâce à elle, il règne non seulement dans nos bons ouvragesde métaphysique et de physique,mais dans ceux de religion, de morale, de critique, une précision et une justesse qui jusqu'à pré-

(1) La philosophie applicable, etc.

(2) « J'ai toujours remarqué que les disciples de Descartes écrivent avec plus d'ordre et de clarté. » (Bernard Lami, Entretiens sur les sciences, 7« Entretien.)

seol u*avaienl été guère connues (l).»((Le raisonnement littéraire, dit Tabbé Terrasson, n'est sorti de Tenfance qu'à partir de Descartes. » a Nous devons , dit-il encore» à sa philosophie l'exclusion des préjugés , le goût du vrai , le 61 du raisonnement qui régnent dans les bons écrits modernes depuis rétablissement des trois académies (2)?» Je trouve aussi cette influence de la philosophie de Descartes parfaitement appréciée dans un passage de V Éloge de Gaillard qui mérite d'être cité : « Qui peut dire jusqu'où s'est étendue cette heureuse influence? Elle ne s'est point bornée h la philosophie. Il s'est fait dans les esprits une révolution générale. La raison et Ta méthode ont pénétré dans tous les genres. C'est depuis Descartes que les ouvrages sont bien faits, que les objets sont présentés dans l'ordre qui leur convient, dans le jour qui les embellit, que Térudition est sobre, que le bel esprit est décent, que le style est précis, que le génie est sage , que le goût est pur, que tous les arts peignent la nature et se rapprochent de la vérité. C'est cet amour du simple etdu vrai dont Descartes a donné l'exemple qui a préparé ce siècle admirable de Louis XIV (3). »

Telle est la grande place que tient la philosophie de Descartés dans la société du !S.yiF siècle ; tel est le tableau abrégé et incomplet des services qq^elle a rendus non seulement à la métaphysique , mais à la religion , à la morale, aux sciences et aux lettres, telle est la révolution qu'elle a opérée dans les esprits. Il n'y a donc aucune exagération à dire que toute la littérature du XYIP siècle, pour le fond et pour la forme même de la pensée , relève de Descaries.

(1) Digression sur les anciens cl les mudi'/ nés.

(2) La philosophie applicable à lous les objets de l esprit et de la raison.

(3) Cet éloge a partagé avec celui de Thomas le j>rix de l'Académie fraii- I lise, niioique généralement il lui soi! inférieur. I

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