CHAPITRE XXIV
Deux périodes dans l'histoire du cartésianisme. — Première période , disciples immédiats de Descartes. — Le P. Mersenne est-il un cartésien? — Clerselier. — Services rendus à la philosophie de Descartes. — Zèle pour la défendre et Taccréditer au point de vue de la foi. — Jacques du Roure, un des premiers auteurs cartésiens. — Le P. Poisson commentateur et dé' fenseur de la philosophie de Descartes. — Rohault.— Ses conférences cartésiennes. «*Succès de son Traité de physique. — Ses Entretiens de philosophie.— Son Explication eucharistique. — De La Forge, médecin et physiologiste.— Interprétation empirique des idées innées. — Théorie de l'union de rame et du corps. — Cordemoy, doctrine des causes occasionnelles, scepticisme sur le monde extérieur. — Régis. — Mission cartésienne dans le midi de la France. — Conférences à Paris. — Régis recherché des grands et du prince de Condé. — Tendance empirique en morale et en métaphystîque. — ^Idées innées dans la dépendance des sens. — De la communication de l'âme et du corps. — Éternité et infinité du monde. — Optimisme. — Accord de la foi et de la raison. — Théologiens cartésiens. — Cally, théolo||ten, converti par Huet au cartésianisme. — La philosophie de Descartes accommodée aux formes de TÉcole. — Explication cartésienne dé l'Eucha" ristie. — Censure de l'évêque de Bayeux. — Intervention de Bossuet. — Robert Desgabets, bénédictin ; son empirisme, son influence sur Régis. — Attaques contre les preuves de la spiritualité de l'âme. — Doctrine de rindéfectibilité des substances. — Sa Cntique de la Critique de la Recherehe de la vérité. — Essai de philosophie eucharistique. — Le cardinal de Retz cartésien. — Conférences philosophiques du château de Coi^imercy. — ^Descartes défendu par le cardinal contre Desgabets. — Caractères généraux des cartésiens de cette première période.
Nous distinguerons deu:i^ périodes dans riiisloiie du cartésianisme français: Tune qui va de Descartes à Malebranche,
et Tautre qui va de Malebranche jusqu^à la fln du XVIIP sië-^ cle. A la première appartiennent les cartésiens dont le développement philosophique esl antérieur à Malebranche, et qui s^atlachent à reproduire, sans aucun alliage de saint Auguslin ou de Platon, les doctrines de Descartes. La seconde, marquée de l'empreinte du génie et des doctrines de Malebranche, se distingue de la première par des caractères que nous déterminerons plus tard. Après le tableau général du cartésianisme en France, nous allons donner quelques détails sur les cartésiens de cette première période dignes dé remarque, soit par les services rendus à la philosophie de Descartes, soit par roriginalité de leurs doctrines.
Parmi les cartésiens de la première période, il semble que d* abord il faille nommer le P. Mersenne, que Baillet appelle Thomme de M. Descaries, l'ancien de ses amis et de ses seclateurs. Mais si Mersenne a été un ami fidèle de Descartes, il n'en a été qu'un sectateur très-douteux et très-infidèle. En 1614, il enseignait déjà la philosophie h Nevers dans un couvent de son Ordre. Il relève du XVI® plutôt que du XVII® siècle, et, malgré sa liaison avec Descartes, il demeura dans la confusion et le chaos philosophique, qui a précédé le DiS' cours de la Méthode (1). Il admire Descartes, mais il n'admire guère moins Hobbes et Gassendi, et il met le De Cive à côté du Discours de la Méthode. Au fanatisme théologique il allie la plus singulière tolérance à Tégard des systèmes les plus divers en philosophie. Il semble, d'ailleurs, ne s'être définitivement arrêté à aucun, et Leibnilz a raison de reprocher au P. Daniel de se montrer assez mal informé, en faisant d
(I) Qu'on en juge parle soûl titre de son ouvrage sur la Genèse : Qv lianes in Gencsini celeberrimœ , etc., opua fhcolojfis . philosophia , med jurisconsulliti^ maffirniudrifi, wuaicis vent pf rofnpt ricin prnscr/itn iitile^ ' in -fol. Paris, ï<i2:V
P. Mersenne le cartésien par excellence, dans son Voyage du monde de Descartes (1).
II n'en est pas de même de Glerselier qui lui succéda, comme correspondant de Descartes. Avocat au Parlement, d'une noble et riche famille, Glerselier se dévoua tout entier autriomphe de la nouvelle philosophie. « ]1 a tant travaillé, dit le P. Valois, pour ramasser tout ce qui s'est pu trouver des écrits de M. Descartes, et pour les faire imprimer, il en soutient les sentiments avec tant d'ardeur; il sintéresse si fort pour en .étendre la secte, pour y conserver ceux qui y sont déjà, pour y faire entrer ceux qui n'y sont pas encore, et pour engager ceux qui ont plus d'esprit et de capacité à l'apïpuyer par des livres nouveaux , qu'on peut dire qu'il est tomme l'âme du parti, et qu'on lui rend par conséquent justice quand on le met au premier rang (2). » Nul cartésien, sans excepter même les théologiens, n'a eu plus à cœur de défendre la philosophie de Descartes contre -tout soupçon d'impiété et d'hérésie. Tel est le but de tout ce qu'il a écrit sur Descartes , des trois préfaces des trois volumes des Lettres de Descartes (3), et de la préface des œuvres posthumes de Rohaull. Non seulement il défend le cartésianisme contre les attaques des théologiens , mais il veut démontrer qu'il en résulte une foule d'avantages pour la foi orthodoxe. De là, le zèle inconsidéré et malheureux qu'il déploya pour la propa-
(1) « Le P. Mersenne n'était pas tant cartésien qu'il s'imagine. Ce Père se partageait entre Roberval, Fermât, Gassendi, Descartes, Hobbes ; et il ne se souciait pas d'entrer avant dans leurs dogmes et leurs contestations ; mais il était officieux envers tous et les encourageait à merveille. » (Lettre à Remond de Montmort, édit. Ërdm., p. 704.)
(2) Sentiments de M. Descartes opposes à la doctrine de V Église , p. 65, 1 vol. in-12. Paris, 1680.
(3) Le 1er volume est de 1657, le 2» de 1666, le 3^ de 1667.
galion et la défense des lettres au P. Mesland. Ce qa'il ôiiît dans ses écrits, il Tétait dans sa vie, qui aurait pu Me donnée comme ma exemple de l'accord de la philosophie de Descartes et de la foi, tant il était d'une exacte et rigide dévotion, a Je n&Gitûs pas, dit Bayle, dans les Nouvelles de la Rèjpublique des Lettres , qu*il y eût aucun bourgeois de Paris qui allât plus souvent à la messe que le bon M. Glerselier. »> lia édité, avec Louis de La Forge, les Traités de V Homme et de la formation du fœtus. Il a traduit en français les Objections contre les Méditations 'j il a revu et corrigé la traduction française des Principes par l'abbé Picot. £nGn, c'est à lui que nous sommes redevables de celte collection des Lettres de Deseartes, si précieuse pour les sciences et pour la philosophie. Jusque dans les alliances de sa famille, Glerselier eut en vue l'intérêt de la philosophie de Descaries. Sa sœur était mariée à un cartésien, M. Ghanul, ambassadeur en Suède, et il donna sa = fille à Robault, comme au premier et au plus habile des car* tésiens.
Il faut mentionner, après Glerselier, Jacques Du Boure comme un des premiers auteurs carlésiens de France. Nous • ne savons rien de sa vie, si ce n^esl que Glaubcrg, pendant son voyage en France, fut en relation avec lui. Du Roure a publié une lettre adressée à Glauberg, dans laquelle était cette phrase qui fit scandale et fut vivement relevée par quelques * adversaires de Descaries : a Geux qui suivent Descaries peuvent sans envie laisser aux autres le litre de péripaléticiens, d'épicuriens, de stoïciens, pour prendre celui de philosophes raisonnables. » En 1654, il fit fnrntire une Philosophie Urée des anciens et des nouveaux auteurs (1). Le titre n'a d'autre
(1) La philosophie divisée en toutes ses parties , établie xur des prificipes évidents et expliquée en tables et par discours, tirés des anciens et des non. veaux auteurs et principalement des péripaléticiens, gros in-12. Paris, 1654.
but que de faire passer la philosophie nouvelle à Taide d'une aliiBnce prétendue avec la philosophie ancienne, car tout y est en l'honneur de Descartes et non d*Aristote. Il pl^ace en tête cette citation de Glauberg : « Après les livres divins, il n*en est point que j*estime davantage que ceux de l'illustre Descartes. » Dans un discours préliminaire adressé à ceux qui étudient la philosophie de Descartes, il loue surtoutcette philosophie de ne reposer que sur Tévidence. Puis viennent d'autres discours généraux sur la métaphysique, la théologie naturelle etia logique des péripatéticiens. La logique de Descartes est exposée dans un traité h part, où sont rassemblés tous les préceptes relatifs à la méthode, répandus dans les divers ouvrages de Descartes, et principalement dans le Discours de la Méthode. Dispositions pour Tétude des sciences, règiles pour les apprendre, moyens pour s'y avancer, telles sont les trois classes dans lesquelles il les divise. Il ne fait que reproduire et extraire Descartes^ et je n'appelle rallentioi;^ sur cet auteur ignoré, que comme sur un des premiers cartésiens français qui aient écrit en faveur de la philosophie nouvelle.
Pour la science de Descaries, je mets au-dessus de Clerselier et de Du Roure le P. Poisson , de l'Oratoire, qui fol aussi un des premiers à répandre les doctrines de Descartes en France et dans son Ordre. Mathématicien et philosophe, il servit également la physique et la métaphysique cartésiennes (1). En 1668, il publia une traduction française du Traité de la Mécanique de Descartes, suivi de V Abrégé de musique avec des éclaircissements (2), et trois années plus
(1) Entré à l'Oratoire en 1660, à l'âge de 23 ans, le P. Poisson mourut en 1710 à Lyon, dans la maison de l'Oratoire.
(2) Paris, 1668, in-4«. M. Garnier, dans son édition des OEuvres philosophiques de Descaries , a publié un fragment de la traduction de VAbréyf d*: musix(uc.
tard, un commentaire exact et judicieux du Discours de la Méthode (1). Le P. Poisson ne mêle pas, comme plusieurs de ses confrères de l'Oratoire, Descartes avec saint Augustin, il s'en tient à Descartes lui-môme. Ce n'était qu'un essai du commentaire général qu'il se proposait de faire de tontes les œuvres de Descartes, et auquel il renonça par crainte de compromettre davantage sa congrégation, inquiétée et suspecte à cause de son attachement à la philosophie de Descaries. Pour la même raison, sans doute, il résista aux instances de la reine de Suède et de Clerselier, qui l'invitaient à écrire la vie de Descartes, et mettaient ù sa disposition les matériaux nécessaires. Cependant, h l'occasion de la défense portée par le roi contre la philosophie de Descartes, il écrivit, de même qn'Arnauld, une dissertation demeurée inédite, pour prouver que cette défense était sujette à beaucoup d'inconvénients (2). D'un autre côté, non moins zélé à repousser tout ce qui pouvait compromettre la philosophie de Descartes, il condamne les explications cartésiennes de TEucharistie (3).
Rohault ne trompa pas les espérances que son beau-père Clerselier avait fondées sur lui pour Tavancement et le triomphe du cartésianisme en France. En reprochant aux disciples de Descartes leur stérilité et leur attachement servile à la doctrine du maître, Leibnitz se croit obligé de faire une exception
(1) Commentaire ou Remarques sur la mHhode de Descartes , Vendôme^ 1671, in-8,
(2) Voir dans la Biographie universelle l'arliclo du P. Poisson , par le P. Tabaraud.
(3) Dans la liste des manuscrits de Desgabets on trouve : Objections proposées contre Vopinion de M. Descartes touchant le Saint -Sacî^ement par If P. Poisson.
honorable en faveur de Rohault (1). Rohaalt s'attacha sur-*- (ont à la physique, où son goût naturel le portait. « La nature, (lit Glerselier, par un avantage tout singulier, lui avait donné un esprit tout à fait mécanique, fort propre à inventer et h imaginer toute sorte d'arts et de machines, et avec cela des mains artistes et* adroites pour exécuter tout ce que son imagination pouvait lui représenter (2). » Il inventait et faisait une foule d'expériences, par où il s'acquit la plus grande réputation. Les jeunes gens de première qualité venaient lui deman^ derdes leçons. On lui avait mis entre les mains,dès leur bas âge, BIM. les princes de Conti, et il était destiné à être le précepteur du Dauphin, pour les mathématiques et la philosophie, aussitôt que le cours de ses études l'aurait conduit jusque-là. Des professeurs eux-mômes , dit encore Glerselier , n'ont point eu honte d'abandonner leurs chaires pour devenir ses disciples. Bien plus, sa réputation s'étant étendue en pays étranger, il lui en venait de toutes parts, et en si grand nombre quMl ne pouvait plus suffire à tons. Toutefois, il a tiré sa plus grande gloire des conférences publiques qu'il faisait tous les mercredis dans sa maison. On y voyait accourir des personnes de toute sorte de qualités et conditions, des prélats, des abbés, des courtisans, des médecins, des philosophes, des écoliers et des régents, des provinciaux, des étrangers et même des dames qui étaient placées au premier rang (3). Voici, d'après Glerselier, la méthode que Rohault suivait dans ces conférences. Il expliquait Tune après l'autre toutes les questions de physique, en commençant par l'établissement de
(1) Lettre à Nicaisc. Fi^agments philosophiques de M. Cousin, 2^ vol.
(2) Préface de Glerselier aux Œuvres posthumes de Rohault, 1 vol. in-4«>. Paris, 1682. Ces œuvres ne contiennent que quelques traitas de mathématiques.
(3) Préface de Glerselier au second volume des Letti'es de Descaries.
ses principes, et descendant à la preuve de ses effets les fknft particuliers et les plus rares. D*abord il faisait un discours d'une heure, après quoi la dispute était ouverte à tout le monde, et il répondait à toutes les objections avec une admi* rabie netteté. Son ouvrage le plus célèbre est un traité de physique, dont le succès fut immense, non seulement en France, mais à Tétranger. « Nos libraires, dit Glerselier, tâchent partout de le contrefaire ; dans les pays étrangers il s'imprime publiquement, et déjà on Ta traduit en plusieurs langues. » En Angleterre il fut annoté par Antoine Legrand, traduit en latin et en anglais par Samuel Glarke (1), et jusqu'h Newton, il eut la fortune d'un livre classique dans plusieurs Universités.
Quoique Rohault soit avant tout un physicien, il traite aussi des questions de métaphysique dans un petit ouvrage intitulé : Entretiens de philosophie (2). Le but principal est de mettre ses principes et ceux de Descartes à l'abri des condamnations civiles et ecclésiastiques qui les menaçaient. Pour apaiser les partisans de l'École et d'Aristote, il veut prouver raccord de Descartes et d*Aristote, et la similitude des principes fondamentaux de la physique de Tun et de Tautre , h quoi il ne parvient qu'en altérant profondément le vrai sens du péripatétisme. Puis, pour désarmer les théologiens, il vent démontrer la conformité des principes de Descartes avec la foi en général , et , en particulier, avec le concile de Trente, touchant la transsubstantiation. Il a son explication particn-* lière de TEucharistie, qui n*est pas tout à fait celle de Des*
(1) Jacobi Rohaulti physiea latine vertit, recensuif , adnotationibus ex Uuitrissimi IscMCt Newtoni philosophia maximam parient fiaustis, amplificavit et omavit Samuel Clarke. Il a joint aussi à cotle tï ndnclion dos notes d'Anloinc Lo grand. En peu de temps elle a en six éditions.
(2; Paris, 1671, pelilin-t2.
cartes. Si le& qualités sensibles sont de pures modifications de l'âme, il soit que les accidents du pain et du Tin ne sont pas dans les choses , maïs seulement en nous , et qo*ils sont aon seulement séparables, mais séparés. Or, avons-^ious quelque difficulté è concevoir que Dieu puisse Eaîre, par hn-*roéme, dans nos sens les mêmes impressions qu*y faisaient le pain et le vin , sMIs n'avaient pas été chan^gés (1) ? Akisi donc le cartésianisme, selon RohauU, nous fait concevoir dftirement la possibilité de cette séparation , tandis que la philosqphie de l'École ne peut faire plus que d'établir qu'on ne saurait prouver positivement que c'est impossible. Remarquons que Kohault ne touche qu'à la difficulté de l'îiidi* stincUon des accidents et de la substance , et non à celle de l'indistinction du corps et de l'extension locale qui a soulevé les plus grands orages coutre la philosophie de Descartes. En^ fin, RohauU produit, ejQ faveur du cartésianisme, le fanaeux c^tificat de la reine Christine.
Néanmoins Rohauit, aons le rapport de la foi , devint on demeura suspect , et fut inquiété dans les derniers temps de sa vie. Sou beau-père Gieraetier rapporte que son curé , qooiqoe assuré de sa foi , pour s'être pdusîears foi>s entretenu avec lui sur ce mystère, se crut obligé, lorsqu*il lui porta le saint viatique, pour avoir des témoins qui pussent, comme lui, en répondre , de l'interroger en présence de toute la compagnie qui assistait à cette triste cérémonie , sur les principaux articles de notrecroyance.il mourut en 1672, et son cœur fut enterré à Sainte-Geneviève, avec les os de Des-
(1) Rohauit appuie cette oxpli«ation de l'autorité du P. MaigDan. 11 ignorait sans doute que le P. Maignan fut obligé de se rétracter dans le chapitre général de son Ordre, ou peut-être cette rétractation est-elle un peu postérieure.
cartes (1). La grande répulalion dont jouit Rohaait, jusqu'à la fln du XYIF siècle, nous est attestée, non seulement par le témoignagne de Leibnitz, mais par celui des adversaires du cartésianisme, tels que le Père Valois et le Père Lagrange de rOratoire^ qui , avec plus ou moins de sincérité, affectent de le mettre au-dessus de Descartes lui-même. Voici l'éloge qu'en fait le Père Lagrange : a Outre qu'il a beaucoup plus de netteté d'esprit que Descartes et qu'il est plus méthodique, il a tellement ajouté à sa doctrine et expliqué si amplement les plus belles questions de physique, sur lesquelles Descartes n'a dit que très peu de choses, que ce serait commettre une injustice de ne le pas plus estimer que son maître (2). »
Si Rohaull est le physicien par exceltence du cartésianisme en France, Louis de La Forge en est le physiologiste. Né à Paris , au commencement du XVIP siècle , il connut Descartes et eut l'honneur d'être de ses amis. Il exerça la médecine à Saumur, où, quoique catholique, on \q voit protéger et accueillir tous les cartésiens protestants, tels que Gousset et Ghouet , qui venaient étudier ou enseigner dans cette aniversité, la plus célèbre qu'eussent alors les protestants français. Il fut le collaborateur de Glerselier, dans la publication posthume du Traité de V Homme de Descartes. En 1666, il fit
(1) Voici 1 epitaphe que lui fît Liénard, médecin de la Faculté de Paris, son disciple et son ami, héritier de ses papiers et de sa biUiothèquc :
Quos unum doclrina facit, compingit in unum Doctaque Cartesii ossa hoc marmor corque Rohaldi. Has tanti exuvias hominis Lienardus ad aras Appendit fidi officiis cumulatus amici.
(2) Le« principes de la philosophie contre les nouveaux philosophes. Paris 1675, in-12.
paraître son grand ouvrage sur Tâme humaine (1). Dans une longue préface, il s'attache à montrer les points de ressemblance entre la doctrine de Descartes et celle de saint Augustin, afln d'autoriserruneparrautre.L'espritjd'abord dans sa nature,puis dans ses facultés, puis enfin dans ses rapports avec le corps , voilà Tordre et les divisions de son ouvrage. Comme Descartes, il met dans la seule pensée toute l'essence de Tesprit de
rhomme, d'où il tire son immatérialité et, par suite, son immortalité. Mais, à la diSérence de Descartes, se permettant quelques conjectures sur la nature de son immortalité , il croit pouvoir lui attribuer, dans une autre vie, toutes les choses qui suivent nécessairement de son essence, quand on la considère en elle-même et indépendamment de son union avec le corps. De La Forge incline à donner une interprétation empirique aux idées innées de Descartes , par lesquelles il déclare n'entendre que des idées que l'esprit a naturellement la faculté de former , de la même façon que l'on dit que la goutte et la gravelle sont naturelles à certaines familles , quand les personnes apportent des dispositions prochaines à ces maladies. Il ne les dislingue pas de la faculté même qu'a l'esprit de penser.
Il combat avec beaucoup de vivacité et d'esprit les espèces corporelles, réelles^ intentionnelles^ quelespéripatéticiens con*^ fondaient avec les idées elles-mênotes, ou du moins employaient pour expliquer la perception. Il se moque de ces personnes qui imaginent leur âme, comme un petit ange logé dans leur cerveau , où il contemple les espèces qui lui viennent des objets, comme autant de divers petits tableaux qui lui représentent tout ce qui se passe au dehors, ù la manière à peu
(1) Traité de l'âme humaine , de ses facultés cl fonctions et de son union avec le corps, d'après les principes de Descartes, 1 vol. in-'i". Paris, 1666. La même anncr, il fui traduit on latin par Flayder.
près daD homme qui regarde dans un miroir. Les espèces corporelles ne soûl pas aulre chose, selon de La Forge, que le changement que les objets apportent au mouvement in cours des espriU qui sortent de la glande pinëale, et qui sont l'occasion, à propos de laquelle telle ou telle pensée naît dans notre esprit (1). Vient ensuite la question de Tunion et des rapports de Tâme et du corps (2). H distingue deux causes de Talliance entre les pensées de Tâme et les naoavefflents du corps, d'abord une cause générale» la volonté divine , et ensuite une cause particulière, la volonté humaine. Dieu seul eat la cause générale de cette alliance de Tâme avec le corps, dont rien ni dans le corps, ni dans l'âme ne peut être la cause. Cette association constante chez tous les hommes entre les mouvements du corps et les idées de l'esprit, a été établie par Dieu; aussitôt que le corps a pu donner à l'esprit occasion d'avoir quel(}tte pensée et aussitôt l'esprit a pu exécuter quelque mouvement dans le eorps.Mais, à côté de cette cause générale et prochaine, il place la volonté de l'âme. Il ne fait Dieu cause efficiente e\ prochaine que des rapports de l'âme et du corps qui ne dépendent pas de l'âme, tandis qu'à tous les mouvements corporels , qui dépendent d'actes volontaires de l'esprit, il donne pour cause directe et efficiente la volonté humaine. Si donc de La Forge admet une classe de rapports involontaires entre l'âme et le corps qui dépendent directement de Dieu, il admet une antre classe de rapports volontaires, dont la volonté est la cause directe et efficiente. Ainsi ne va-t-41 pas aussi loin dans la voie des causes occasionnelles que Geulincx et Gordemoy, et,au moins, à ne considérer que ses ouvrages, on ne peut , avec quelques
(1) Cluip. 10. Des eiipèvp» eorporrllps et des idecH ou notion» inteUectuelles.
(2) Chap. l'i, In, 16.
historieDS, ie présenter comme le premier auteur de la dootrine des causes occasionnelles en France , sans méconnaître la part de réalité efficiente qu'il conserve à la volonté (1).
A cette question de l'union de Tâme et du corps, il rattache celle du siège de l'âme dans les organes, qu'il place dans la glande pinéale, comme Descartes, en fortiGant son opinion par une foule de raisons physiologiques. La physiologie revient, presque à chaque page, dans le traité de Louis de La Forge ; il est avant tout médecin et physiologiste, ce qui lui donne un caractère particulier entre les autres disciples de Descartes.
Le premier qui, parmi les cartésiens de France, nia à l'âme humaine le pouvoir de diriger le mouvement , de même que celui de le produire, ne fut pas de La Forge, mais Géraud de Gordemoy, conseiller du roi et membre de l'Académie française. Il était avocat au barreau de Paris, quand un discours sur la distinction de Tâme et du corps, le fit connaître de Bossuel, qui le plaça auprès du Dauphin, en qualité de lecteur ordinaire. Il a composé pour le jeune prince quelques ouvrages historiques, dont nous n'avons pas à nous occuper. En philosophie, il n'a écrit que six discours qui ont été pu-
(1) Le cartésien hollandais Jacques Gousset attribue à de La Forge d'être l'inventeur du sentiment des causes occasionnelles. « La Forge, dit-il, avait âge d'homme , était catholique , et exerçait la médecine à Saumur ; j'étais jeune , puritain et étudiant en théologie, néanmoins nous liâmes amitié. C'était environ en 1658 que m'étant venu voir , il m'entretint, la première fois, de son sentiment sur ce qu'un être demeure dans le même état où il est jusqu'à ce qu'il en soit retiré ou chassé par une cause extérieure. » (Causaf^m primœ et secundarum realis operatio, etc. Lewarden, 1716.) Ce qu'il y a de certain , c'est que de La Forge va moins avant et se montre boaucoup moins explicite dans son ouvrage que dans cette conversation avec Gousset.
bliés sous le titre de Discernement de tâme et du corps {{]. Les qaatre premiers traitent des corps, de la matière, du mouvement , de la qualité , de la forme, du mouvement des machines artificielles et des machines naturelles, de la première cause du mouvement ; les deux derniers, de l'union de Tâme et du corps, de leur action réciproque, de leur distinction , de leurs opérations et des effets de leur distinction. En toutes ces questions, Gordemoy se montre excellent cartésien ; il ne se sépare de Descartes qu'au sujet de la divisibilité à Tinfini de la matière, pour admettre des substances indivisibles principes des corps (2). Il cherche à prouver, dans le troisième discours^ que les machines artificielles et les machines naturelles ont la même cause de mouvement , c^est-à-dire , que, dans les unes comme dans les autres, tout s'explique par un pur mécanisme. Dans le quatrième, il montre qu'un corps n'en peut mouvoir un autre et que c'est quelque esprit qui seul peut le faire mouvoir. Mais quel est cet esprit ? Ce n'est pas le nôtre, ce n'est pas notre propre volonté. Le mouvement a lieu,indépendamment de notre volonté, nous pourrions troubler l'ordre du monde en augmentant le mouvement qui s'y trouve, s'il dépendait de notre volonté d'en produire. Enfin, si nos volontés pouvaient produire des mouvements, elles les conserveraient, or, nous savons, par expérience, qu'elles ne peuvent conserver celui dont elles souhaitent le plus ardem-
(1) Paris, 1666, 1 vol. in-12. Une troisième édition a été publiée en 1690 en 2 vol. in-12 , sous le titre de Dissertations philosophiques sur le discernement du corps et de Vâme, Dans le second volume sont contenues deux dissertations nouvelles , Tune sur la parole , l'autre sur le système de Descartes.
(2) « J'ai reconnu que l'on ne saurait concevoir les corps que comme des substances indivisibles et que l'on ne saurait concevoir la matière que comjne un amas de ces mêmes substances. » (l'*'* Disc, des corps et rff la matière).
menl la durée. « Donc s*il reste quelque lieu de dire que l'âme meuve le corps, c^est au même sens qu*on peut dire qu'an corps meut un corps. Car, comme on dit qu^un corps en meut un autre, lorsqu'à cause de leur rencontre, il arrive, que ce qui mouvait le premier, vient à mouvoir le second, on peut dire qu'une âme meut un corps, lorsqu'à cause qu'elle lo souhaite , il arrive que ce qui mouvait déjà ce corps, vient à le mouvoir du côté vers lequel cette âme veutqu^il soit mu, et il faut avouer que c'est une façon commode de s'expliquer, dans l'ordinaire, que de dire qu'une âme meut un corps et qu'un corps en meut un autre , parce que, comme on ne cherche pas toujours Torigine des choses, il est souvent plus raisonnable, suivant ce qui a déjà été remarqué, d'alléguer Toccasion que la cause d'un (el effet. »
Gordemoy est encore plus explicite dans le cinquième discours sur Y Union de Vâme et du corps. « A considérer la chose exactement, il me semble qu'on ne doit pas trouver l'action des esprits sur les corps plus inconcevable que celle des corps sur les esprits, car nous reconnaissons que , si nos âmes ne peuvent mouvoir nos corps, les corps ne peuvent aussi mouvoir d'autres corps ; et comme on doit reconnaître que la rencontre de deux corps est une occasion à la puissance qui mouvait le premier, de mouvoir le second , on ne doit point avoir de peine à concevoir que notre volonté soit une occasion à la puissance qui meut déjà un corps d'en diriger le mouvement vers un certain côté répondant à cette pensée. » Ainsi , la volonté n'est qu^une occasion , non seulement delà production, mais de la direction du mouvement, de même que la rencontre de deux corps n'est qu'une occasion à la puissance qui mouvait le premier, de mouvoir le second ; ainsi, la seule puissance capable de produire le mouvement, est aussi la seule capable de le diriger. Or, cette puissance est Dieu , seule vraie cause efficiente. Il dit encore ailleurs : »< Il est
aussi impossible à nos âmes d^ avoir de nouvelles perceptions sans Dieu, qu'il est impossible au corps d'avoir de nouveaux mouvements sans lui (]). » Voilà déjà tout entière la doctrine des causes occasionnelles. Malebranche sans doute l'établira avec plus de force et d'étendue , mais c'est Cordemoy qui, le premier en France, a tiré clairement cette conséquence de la philosophie de Descartes.
Nous saurons plus de gré à Cordemoy des développements par lesquels il éclaire et fortifie, d'après Descartes, le discernement de l'âme et du corps. En vrai cartésien il s'applique à montrer l'existence de l'âme comme plus assurée que celle du corps. <x Rien n'est, dit-il, plus clair à l'esprit que l'esprit lui-môme. » Quant au corps, Il ne se contente pas d'en mettre, comme Descartes, la certitude au-dessous de celle de Tesprit, il estime, devançant encore ici Malebranche, que la foi seule peut nous assurer de leur existence : « Pour le corps, je dirai que j'en ai un, parce qu'encore que cela ne me soit pas évident par la lumière naturelle, il me suffit de la foi pour m'empécher d'en douter (2). x>
(1) A la suite des Discours êur le discemevient de Vàme et du corps est Di9C0ur$ physique $ur la parole. Après avoir proposé les moyans de connûtre, il propose dans cet autre discoiu-s le moyen de connaître les autres qui est la parole. Il cherche à prouver que la parole est le seul signe auque* nous puissions reconnaître l'existence d'âmes raisonnables dans des âmes a très que nous. Il distingue le langage naturel qui exprime la passion d^ "^ signes d'institution par lesquels Tâme exprime tout ce qu*eUe conçoit et il diit^ corne tout ce qui dans la parole est la part de Tâmc d'avec ce qui est la pa^^ du corps.
(2) Pour achever l'énumération des œuvres cartésiennes de Cordemoy r mentionnons encore la Leltre au P. Cossavt pour montrer que le système âf M. Descartes et son opinion touchant les bêtes n'ont rien de dangereux. ?♦ que tout ee qu'il on a écrit semble être tiré du prenu'er chapitre de la Genèse.
Sylvain Régis a plus fail encore que H<rfiaàlt pour ta propagation de la philosophie de Descarles. Non seuIeuLenl H Yii enseignée, à son leur, avec le même succès, dans le^^tonté-^ rences de Paris, mais il Ta, pour ainsi dire, préchée âfdc an éclat extraordinaire dans différentes parties de la France. li a travaillé à coordonner, à systématiser et o compléter, daniK un grand ouvrage, toutes les parties de la philosophie de Descaries, tout en la défendant à la fois contre les excès du dedans et les attaques du dehors, contre Spinoza et contre Huet. Mats, en môme temps, de tous les cartésiens de France, il est celui qui , par une interprétation fau^tse on incomplète , la pousse le plus avant du côté de Tempirisme.
Régis est né en 1632 , dans le comté d'Àgénois. Après de brûlantes études à Gahors, chez les Jésuites, il vint étudier la théologie i Paris. Mais bientôt il abandonna la théologie pour la philosophie de Descartes, à laquelle il se livra avec ardeur, sous la conduite de Rohault, dont il suivait leseonférenoes publiques (1). En 1665, il reçoit de Rohault et de la société cartésienne de Paris la mission d'enseigner la pUlo-*sophie nouvelle à Toulouse. Par son éloquence, par la force et la clarté de ses doctrines, il charma les habitants de cette ville. On vit accourir à ses leçons , comme à celles de Rohaull à Paris, des savants , des ecclésiastiques, des magistrats, des dames même , avides de s'initier , sous cet excellent mattre, à la nouvelle philosophie. Mais voici un fait rapporté par Fontenelle, qui met hors de doute le succès extraordinaire de Régis à Toulouse : « Messieurs de Toulouse, touchés des instructions et des lumières que M. Régis lenr avait apportées , lui firent une pension sur leur Hôtel^le- Yille , événement presque incroyable dans nos mœurs et qui semble appartenir à Tancienne Grèce. »
(1) Voir VÉlotje de Rcgis^ par Fonleuclle. et les Mémowes de Niceron.
Le marquis de Vàrdes, alors exilé en Languedoc , l'ayanl entendu, le sollicita de venir avec lui dans son gouvernement d'Aigues-Mortes. Il ne l'obtint pas sans peine des magistrats de la ville qui eussent voulu fixer dans leurs murs l'éloquent cartésien. Grâce à Régis , il put se consoler de son exil avec la philosophie de Descartes. Régis Tayanlaccompagnéà Montr pellier,enl671, y enseigna publiquement le cartésianisme, et tint des conférences avec le même succès qu'à Toulouse. Après avoir été comme Tapôlre du cartésianisme dans le midi de la France, il revient à Paris où il continue les conférences de Robault. L'empressement à le suivre fut extraordinaire; pour s'assurer d'une place, il fallait venir longtemps à l'a* vance. Mais l'éclat de ces leçons, dit Fontenelle , lui devint bientôt funeste. Le temps était venu des plus grandes défiances et des plus sévères prohibitions contre le cartésianisme. L'archevêque de Paris donna à M. Régis un ordre de suspendre ses conférences, déguisé sous forme de conseil et de prière. Forcé de renoncer à l'enseignement de la philosophie de Descartes, Régis travailla à en donner une exposition systématique et complète. Mais ce n'est qu'au bout de dix ans, et avec les plus grandes diflBcultés, qu'il obtint, en 1690, la permission de l'imprimer, à la condition d'effacer du titre le nom de Descartes (1). Dans les deux années suivantes, Régis fit paraître une réfutation de la Censure de Huet (2) et une réponse aux Réflexions critiques de Duhamel (3). Enfin, en
(1) Système de philosophie , contenant la logique , la métaphysique, la physique et la morale. Paris, 1690, 3 vol. in-4o. Dans l'édil. d'Amsterdam, on a ajouté, suivant les principes de Descartes.
(2) Réponse au livre qui a pour titre : Censura philosophia^ carlesiana'. 1 vol. in-12. Paris, 1691.
(3) Réponse aux Réflexions critiques de M. Duhamel svr le stfstiwf carifsien de la phihsitphit de M. Régis, in-12. Paris, 1692.
1704^ il publia un dernier ouvrage, suivi d'une réfutation de Spinoza , sur le teile, si souvent traité par les cartésiens^ de raccord de la raison et de la foi (1). Il jouit, pendant toute sa vie, d'une grande célébrité , fort recherché des grands seigneurs de la cour , et du prince de Gondé lui-même qui se plaisait, <^mme déjà nous l'avons raconté, à s^entretenir avec lui, et disait qu'il ne pouvait s'empêcher de prendre pour vrai ce qu'il lui expliquait si nettement. Il y avait des soirées chez les plus grands seigneurs de la cour, où on se faisait une fête de Tentendre. L'abbé Genest nous l'apprend dans une lettre à Régis. « Je rappelle souvent en ma mémoire ces agréables soirées, où j'étais si content de vous entendre philosopher en présence de M. le duc de Nevers, de U. le duc de Yivonne, et de votre cher ami et le mien, le président de Donneville (2). »
En 1699, Régis avait été admis, en même temps que Malebranche, à l'académie des sciences ; mais déjà vieux et souffrant, il ne pritqu'une faible part à ses travaux. Il mourut, en 1707, chez le duc de Rohan, qui lui avait donné un appartement dans son hôtel , indépendamment de la pension qu'il lui payait de la part de son beau-père, le marquis de Tardes, initié par Régis à la philosophie de Descartes.
La prétention de Régis est de tout embrasser, de tout expliquer, sauf la religion et la politique, dans son Système de philosophie^ comme l'annonce son épigraphe : De omnibus quœ fiunt^salvisquœ sunt Dei et Cœsaris. Il le divise en quatre parties, la logique, la métaphysique, la physique et la morale.
(1) Usage de la raison et de la foi , ou V Accord de la raison et de la foi,, 1 vol. in-40. Paris, 1704.
(2) Lettre à Régis, imprimée à la suite des Principes de philosophie, in-8 . Paris, 1716.
Eti physique « il suit fidèlement Descarfes. Il complète la logique avec VArt de pm$er de Port-^Royal. En morale, où De»earte8 avait laissé ses disciples sans direction , Régis se rapproche de Gassendi et de Hobbes lainméme. Il ne fa'ai pas que ces lois gravées par Dieu dans Tâme de l'homme, dont il feil le fondement de la morale, nous donnant le ehaage, caf ces lois ne sont antres que celles de Tamour-^propre éclairé.
En politique, il suit aussi de près les traces de Hobbes. Gomme lui , il pense qu'aucun état ne peut subsister sans le pouvoir absolu d'un seul ; comme lui, il affranchTt le souverain de tout contrôle , il remet en ses mains le glaive de la justice et de la guerre, lui accordant môme le droit de régler la religion et le culte. Par une tendance analogue en métaphysique, tout ce qui peut présenter quelque indécision dans les principes de Descartes et surtout dans sa théorie des idées, Régis l'interprète au sens de l'empirisme. Celte tendance est encore plus manifeste dans son dernier ouvrage, V Usage de la raison et de la foi (1) que dans le Cours de Philosophie ^ ce qu'il faut, sans doute , attribuer è une réaction contre la philosophie de Malebrancbe, doBi Régis ne cesse de combattre, directement ou indirectement, la plupart des doctrines, et surtout la vision en Dieu.
Je me bornerai à signaler les principaux points par lesquels la philosophie de Régis se distingue ou s'écarte de la philosophie de Descartes. Selon Descartes, Tâme se connaît mieux que le corps ; selon Régis, nous les connaissons tons
(1) Bans le premier livre, il traite de la raison humaine et de l'usago qu'on doit en faire dans l'ordre de la nature, touchant les preuves de l'cxistcnce de Dieu et les questions de la physique et de la métaphysique qui onl rapport à la foi ; dans le deuxième livre , de la foi divine, de sa certitudr. de son usage, dans Tordre de la grâce, pour défendre la religion catholique : dans le troisième, il traite des mystères ; dans le quatrième , de Tamour âv Dieu, qui est une suite du bon usage de la raison et de la foi.
les deux avec la môme évidence. De môme que nous ne pouvons concevoir un mode spirituel, sans concevoir en même temps Texistence de l^âme, de môme nous ne pouvons concevoir un mode corporel, sans concevoir Texistence du corps. Si tout mode spirituel nous fait connaître la nature dé l'âme, qui n'est autre chose que ce sans quoi nous ne pouvons coneevoir ce mode spirituel , il en est de môme de tout mode corporel, et la nature du corps est aussi ce sans quoi ndns ne pouvons apercevoir le mode corporel que nous apercevons (1).
Où Régis s*écarte le plus du véritable esprit de la philosophie de Descartes, c'est dans la théorie des Idées. S'il ne nie pas les idées innées, on peut dire qu'il n^en conserve que le nom. Non seulement il supprime leur éternelle et im^muable nature, non seulement il leur enlève tout rapport avec Dieu, pour n'en faire que des produits de l'âme humaine^ mais il les place dans la dépendance des sens. L'âme, selon Ré« gis,n'a point d'idées innées, si par là on entend des idées créées avec l'âme et indépendantes du corps.Toutes les idées de l'âme viennent de son union avec le corps et , par conséquent, elles ne sont point créées avec l'âme. Il n'admet des idées innées qu'en ce sens qu'il y a des idées produites avec nous et inséparables de nous. Telles sont les idées de Dieu, de l'âme et du corps ; ces trois idées sont constamment en nous, elles sont essentielles à l'homme, il les possède, parce que c'est sa nature de les posséder (2). Mais si Tidée de Dieu n'est qu'une modalité de l'âme , nécessairement modaUté finie , comment cette modalité finie représentera-t-elle l'infini ? Régis croit répondre en disant, qu'elle le représente comme
(1) Usage de la raison et de la foi, liv,<l, pail. 2, Hiap. 6.
(2) Ibid., livre t.
l*ôtre le plus parfait que nous pouvons concevoir; par où il semble confondre, comme Gassendi, TindéOni avecTinfinî.
Les idées innées sont produites avec Tâme et y sont continuellement présentes, voilà la seule différence qui, d'après Régis, les dislingue des idées générales formées par une abstraction des choses particulières , et dont les sens sont rorigine. En effet, il les fait toutes également dépendre des sens etde la continuelle impression de Tâmesur le corps, ne les séparant pas de ridée de l'étendue, qui est la suite nécessaire de l'union de l'âme avec le corps (1). Il n'hésite pas à reprendre et à soutenir la maxime, que les universaux n'ont d'existence que dans Tesprit et que rien n'est, dans l'entendement, qui n'ait passé par les sens, sans faire d'exception même en faveur de l'idée de Dieu : a Car, selon saint Paul , ce sont les choses sensibles qui font que l'âme rentre en elle-même pour y contempler l'idée de Dieu , c'est-à-dire , pour se rendre plus attentive à cette idée (â), »
Quoi de plus contraire à Descartes que cette conclusion de Régis : <i C'est donc sans fondement que les philosophes modernes assurent qn'il y a des choses dans l'entendement qui n'ont pas passé par les sens, puisqu'il n'y a rien, non seulement dans l'entendement, mais môme dans l'âme, qui n'ait passé par les sens médiatement ou immédiatement. Je n'en excepte pas même les idées innées, car il faut remarquer que les idées innées ne diffèrent pas des idées acquises en ce que celles-ci dépendent des sens et que les autres n'en dépendent pas , mais en ce que les idées innées sont continuellement dans l'âme et que les idées acquises n'y sont que successivement, par exemple, je ne vois que successivement les figures particulières, dont les idées
(1) Cours entier de philosophie, livre 2, part. 1, chap. 3.
(2) Usage de la raison et de la /bt, livre 1, part. 2, chap. 3.
sont acquises, parce que Tidée de Tune ne renferme pas Tidée de rautre„ au lieu que j*aperçois conlînuellement l'étendue, parce qu'elle est enfermée dans Tidée de chaque figure particulière. » Ainsi Régis, sur la question des idées , s'éloigne du vrai sens de Descartes et se rapproche de Gassendi (1).
' Mais il se montre fidèle à Tesprit de la philosophie de Descartes, par la tendance à faire Dieu l'unique vraie cause eflBciente, et à lui attribuer, de même que Gordemoy, toute l'action réciproque de l'âme et du corps et la correspon-* dance de leurs phénomènes. « Je sais, dit-il , par expérience que toutes les pensées de l'âme dépendent des mouvements du corps, donc les mouvements du corps produisent les pensées de l'âme ; mais ils ne peuvent les produire en qualité de cause première, puisquMIs n'ont pas en eux-mêmes leur raison d'agir, ils les produisent donc en qualité de causes secondes. Or, les causes secondes n'agissent que par la vertu de la cause première, qui est Dieu, et Dieu n'agit que par sa volonté. Donc les mouvements du corps n'agissent sur l'âme que par la volonté de Dieu , en tant qu'il a résolu de produire certaines pensées dans Tâme, toutes les fois que les objets extérieurs produisent certains mouvements dans le corps
Quand je considère encore que le corps et l'esprit n'agissent l'un sur l'autre que par l'action même de Dieu, je suis obligé de reconnaître que les causes secondes n*ont pas de causalité propre, et que tout ce qu'elles peuvent contribuer à la production des effets, c'est d'être comme les instruments dont Dieu se sert pour modifier l'action par laquelle il produit ces
(1) Plusieurs cartésiens ont combattu l'empirisme de Régis, l'abbé Genesl, dans une lettre , à la suite de ses Prindpeft de philosophie en vers , Paris , in-8, 1717 -, Lelevel, disciple de Malebrcinchc , dans la Vraie et la fausse métaphysique. Rotterdam , 1694, in-12.
effets (1). » Régis ne fait pas môme, comme de La Forge, une exception en faveur des mouvements et des actes volontaires. U nie que la volonté soit une cause véritable et rapporte à Dieu directement tous les actes que nous avons coutume de rapporter à nous-mêmes, a Je sais bien qu'on regarde communément l'âme comme une chose qui se détermine ellemême, mais cette action ou efficacité de Tâme n'est appuyée que sur les préjugés des sens qui font qu'on attribue à l'âme et, en général, à toutes les causes secondes de véritables actions, bien qu'elles n'en puissent produire aucunes qui soient telles ; car, pour produire de véritables actions, il faut agir de soi-même et par soi-même, c'est-à-dire par sa propre vertu, et il est certain qu'il n'y a que Dieu qui puisse agir de la sorte. D'où il s^ensuit qu'il n'y a que Dieu qui soit une cause véritablement efficiente, et que toutes les autres causes ne sont que des instruments qui agissent par la vertu de Dieu (2). »
Néanmoins et contrairement , à ce qu'il me semble, aux prémisses qu'il vient de poser, il laisse à l'âme le pouvoir de diriger le mouvement et de concourir à Taction, en déterminant celui que Dieu produit en nous. Il se fait môme le défenseur des causes secondes et l'adversaire des causes occasionnelles. Selon Régis, les causes secondes ne sont pas seulement causes occasionnelles au regard de Dieu, mais causes instrumentales, c'est-à-dire, qu'elles ne sont pas seulement déterminées à agir par une cause principale, mais qu'aussi elles modifient elles-mêmes l'action de la cause principale qui est Dieu (3).
Quelques points méritent d'être signalés dans la théologie naturelle de Régis. Il n'identifie pas, comme Descartes, la
(1) Cours de philosophie, livre 1, part. 2, chap. 5
(2) Ibid.
(3) Usage de la raison H de la foi, Vwrc 1, clioj
conservation des êtres avec la création continuée : « La création n'est autre diose que l'action indivisible de Dieu , par laqudie il produit Tétre absolu des substances, qm est lelle que non seulement on ne lui donne aucune succession , mais on ne la conçoit pas même comme un commencement indivi* sible d'une action successive. Quant à la conservation , prise am Trai sens , elle n'est autre chose que l'action de Dieu qui se termine, non pas à l'être de la substance considérée absolument, mab aux modes qui diversîGent la substance par le mouvement. »
Dans sa réfutation de Huet , Régis, sans aucune espëee d'ambage, rejette la création exnihiio etTiçléis d'un cpmmencemeat on d'une limite quelconque du monde. « Les cartésiens, dit-^il , croient qu'il j^'y a riçD 46 moins raison-* nable que de dire que l'être a élô créé du inéaj»!, car c'^st propreinenl dire qm le néant est l'orjgioe de l'êir^, ce qui ;ré* pogoe plus ique de dire que les ténèbres soat Iç principe et ^origin^ de la lumière. » Non seulement la matière n'est pas tii:ëe du néant, mais elle n'^ pas comopkçncé dans le temps ; i'm cependaut il ne résulte pas qu'elle spît éternelle» car cela seul est éternel^ qui existe en lui-même et par lui-même. Ce monde sans commencement est au^i sans limites. Selon B^iSf Descartes a pris et dd prendre le mol d'indéfini dans le sens que le monde n*a point de bornes et parlant qu'il es^t véritablement infini , et quand il se sert du mot indéfini , c'est qu'il parle seulement de quelque partie de TuniverjB (1).
Sur la question de la liberté de Dieu et de la providence , qui était alors si vivement agitée, Régis semble chercher un milieu entre Malebranche et ses adversaires. Il admel la li-
(1) Réponse au livre qui a pour titre : Censura philosophiae cartcsiaiKv. 1 vol. in-12. Paris, 1691.
berlé d'indiffërence en Dieu , en ce sens que Dieu a la propriété d'agir au dehors^ sans être ni déterminé, ni contraint par une cause extérieure. Mais s^il n'est déterminé à agir par aucune cause extérieure, il est très déterminé à agir par luimême et par sa propre volonté. L'indifférence de la liberté humaine est tout opposée à celle de Dieu et incompatible avec sa perfection. L'indifférence de Dieu est extrinsèque, l'indifférence de la liberté de l'homme est intrinsèque. On voit qu'au fond cette liberté d'indifférence de Régis pourrait se concilier avec les doctrines de Malebranche et de Leibnitz.
De la même manière, il cherche à se placer entre les partisans des volontés générales et ceux des volontés particulières. Les unes elles autres lui semblent incompatibles avec la perfection infinie de Dieu. Par volontés générales , entend-on qu'il ne veut les choses que par rapport au général , comme un roi qui n'a pas le loisir d'aviser aux détails, c'est supposer en lui une certaine Impuissance ; entend-on au contraire que les volontés divines sont de soi indéterminée, et que Dieu ne veut aucune chose, sans y être déterminé par quelque occasion on par quelque agent particulier, c'est porter atteinte à la simplicité et à Tactualité divines. Il démontre ensuite, de la même façon que Malebranche , que les volontés particulières sont indignes de lui , d'où il conclut que la seule volonté qui convienne à Dieu, c'est une volonté simple, éternelle , imr muable , laquelle embrasse îndivisiblement , et par un seul acte , tout ce qui est et tout ce qui sera , les choses les plus diverses et les plus opposées , la pluie et le beau temps , la santé et la maladie, etc. (1). Au fond, Régis n'exclut que les volontés particulières, pour leur substituer une volonté géné-
(1) VsncjC dr Ut raison et de ht foi^ liv. 1 .
raie, simple, immuable , qui ne diffère que par les termes de la doctrine de Malebranche.
Ce que Dieu produit par cette volonté générale et immuable est ce qu*il y a de meilleur. Tout en demeurant bien audessous de l'optimisme de Malebranche et de Leibnitz, Régis a cependant donné quelques développements à Toptimisme de Descartes. Un chapitre de sa métaphysique est intulé : Les fœultis que Dieu a données à Vhomme sont les plus excellentes qu'elles puissent être suivant l'ordre général de la nature (1). « À ne considérer que la puissance de Dieu et la nature de Thomme en elles-mêmes j il est très-facile de concevoir que Dieu a pu rendre l'homme plus parfait qu'il n'est; mais si Ton veut considérer l'homme , non en lui-même et séparément du reste des créatures , mais comme un membre de Tunivers et une partie qui est soumise aux jois générales du mouvement , on sera obligé de reconnaître que l'homme est aussi parfait qu'il a pu être. » Le mal même qui est dans le monde contribue , selon Régis , à la beauté et à la perfection de l'ensemble. S'il y a des choses qui passent pour imparfaites 9 ce n'est pas à l'égard du monde , mais à l'égard des parties du monde.
Quant aux rapports de la raison et de la foi , Régis estime les objets si disproportionnés quMI est impossible d^expliquer les uns par les autres. La raison est infaillible dans l'ordre de la nature et la foi dans Tordre de la grâce. Mais si elles ne peuvent s'expliquer Tune par l'autre , elles ne peuvent se contredire. Jamais il ne faut sacrifier la raison à la foi , ni la foi à la raison , parce que la raison et la foi ne peuvent rien avoir d'opposé et que la contradiction qui paraît entre elles n'est jamais qu'apparente. Un chrétien doit rendre compte
(1) Cours de philosophie^ liv. 2, part. 2, chap. 29.
de sa foi j maie non pas des mystères. Il blâme les tentatives des scholasliqaes et des philosophes moderiies , entre autres de Desgabets po<ir expliquer le mystère de l'Endiaristie par les principes des sciences naturelles. Bn général , l'essai de coneiliatton de Régis entre la raison et la Gm, se recommande par beaucoup de modération et de sagesse j mais ne ae dis*tingue ni par la hardiesse de quelques cartésiens hoUandaia , ni par l'originalité et la profondeur de Malebraoche ou de LeibAits.
A la suite de cet ouvrage, ae trouve une réfutation de Topt- Mon de Spfaiosa touchant l'eiistenoe et la nature de Dieu. Régis se borne à la critique des définitions , des axiomes et des profMisition» qui se rapportent à Texistenoe de Dieu, d'où dépend tout le reste du système» Il relève très-bien le vice de la définition de la substance et le paralogisme de Spinoia. Exister en soi , mais non exister par soi est le caraclère cooh mun de tout ce qui est substance. Spinoza confirme, dit Régis, tout ce que nous avons dit de la nature et de l'existence de Dieu , à savoir que Dieu est une pensée parfaite , ame , infi*nie, éternelle, etc., mais il n'a nullement démontré qu'il n'y a dans la nature qu'une seule substance qui est Dieu» Pour plus de détails, il renvoie à VÀAiisme renversé de François Lami* A Régis revient encore l'honneur de la plus ferme et de la mdlleure réfutation de la Censure de Huet , dont il sera question à Toccasion de Huet (1).
Je. passe de Régis à deux théologiens , Callf et Desgabets, dont les noms se retrouvent dans la plupart des Ouvrages, des discours et des censures de cette première période du cartésianisme. Gally , professeur de philosophie et d'éloquence à l'université de Caen , est un des théologiens qui montrèrent
(1) Nous joindrons la polémique de Régis conlrc Malcbranchc à colle d'Àrnauld.
«H Ff ance le plus d'aUachement pour la philosophie nouvelle. D'ardent péripaléticien qu'il avait été d'abord , il devint carléaien non moins ardent. Ce qu'il y a de plus curieux dans la eonversion philosophique de Cally , c'est qu'elle fut opérée par aon ami Hinei , partisan zélé de Descartes avant d'en être le 1^ violent et le plus dangereux ennemi , chez lequel 8^ (waienl alors des conférences cartésiennes. Lorsque Huet fii défection et publia la Censure^ Cally rompit aussitôt les relions d'amitié que pendant longtemps il avait eues avec lui. De même qu'Antoine Legrand, Cally a voulu faire pénjiibrer la philosophie de Descartes dans les écoles en lui don- QUiDt une forme scholastique. Tel eat le hut d'un grand ohvrage de philosophie dédié à Bossuet et) intitulé : Univer^œ phiiofiophiœ imtitutio (1). Mabillon, dans son Traité des études mofmtig^es , recommande aux professeurs de philosophie de s'ati^cber de préférence à cet ouvrage de Cally. ^ally divise la i^iilosophie en cinq parties , logique , science générale , physique* ibéologie[naturelle et théologie morale. En logique, il suit y Art d$ penser et il réfute de la même manière la proposition que toutes nos idées viennent des sens. Quant à la façon de concevoir la nature des idées , il combat Malebranche et vwt s'w tenir à De^cartes. 11 définit l'idée une vraie image des idhoses telles qu'elles soni^, vera imago materiœ sibi suIhjectœ. Mais on peut lui reprocher d'intervertir les principesde la méthode de Descartes en plaçant dans les règles de la connaissance de la vérité, la véracité divine avant l'évidence. Dans le second livre sur la science générale, Cally traite des essences et, comme Descartes, les fait dépendre de la volonté de Dieu. D'après Descartes aussi, il place Tessence de la matière dans la seule étendue. Il repousse les formes substantielles , les
(1) 2 vol. in-40. Cacn, 1695.
accideDts absolus, et il entreprend de démontrer la compa-^ libilitéde cette doctrine avec la transsubstantiation (1).
Il a même consacré à cette question un ouvrage spécial, intitulé : Durand commenté^ ou V accord de la théologie avec la philosophie touchant la transsubstantiation de VEucharis^ tie (2). Sons prétexte de commenter Durand qui a iuinaiéme donné de TEucharistie une explication analogue à celle de Descartes, il y développait et justifiait la doctrine des lettres au P. Mesland. Il eut même Timprudence de provoquer contre lui tous les théologiens de FÉcole en osant rétorquer contre eux la thèse du P. Valois. Le P. Valois avait accusé ceux qui nient, avec Descartes, les accidents absolus, d'avoir des sentiments conformes à ceux de Luther et de Calvin, A son tour, Gally accuse la doctrine des accidents absolus d^êtra opposée à celle de TËglise et conforme aux erreurs de Luther sur le sujet de rEucharislie , ce qui lui valut d'être censuré par l'évêque de Bayeux le 30 mars 1701 et condamné à faire une rétractation publique. Quelques années auparavant, Gally, accusé de cartésianisme et de jansénisme , avait été privé de sa chaire à TUniversité, de la cure d'une paroisse de la ville , et pendant quelque temps relégué à Montdidier (3). Huet , dans ses^JIfémotres, fait allusion à ces persécutions de son ancien ami , et , dans sa haine contre le cartésianisme ,
(1)11 dit n'avoir pas traité les trois dernières divisions indiquées au début de son ouvrage, la physique, la théologie naturelle et la théologie morale, par cette raison, que ce qu'il en a donne dans l'École ne lui parait pas assez travaillé pour être rendu public.
(2) Cologne, 1700.
(3î « On vient de m'écrire que M. Cally, Curé de Saint-Martin de Caen, M. Malouin , curé de Saint-Étiennc de \b. même ville et celui de Saint-Sauveur ont été relégués, le premier à Montdidier, le deuxième à Moulins, le troisième à Pontorson, et que c'est à cause du cartésianisme et du jansénismCr » (Baylc, République des Lettres^ janvier 1687).
semble y applaudir (l).Bossae(, au contraire, iolervieulpour les adoucir. Consulté par Tévôque de Bayeux sur le livre de Gally , tout en condamnant la doctrine , il lui recommande de traiter avec bénignité la personne de ce bon et digne curé qui se soumet par avance à sa censure. Il lui envoie en même temps un modèle de jugement, où il évite toute allusion à la doctrine de Descartes (2).
Par l'ardeur de ses opinions philosophiques , par la témérité de ses innovations en philosophie et en théologie , Dom Robert Desgabets fit encore plus de bruit et souleva de plus vives oppositions que Gally, soit au sein même, soit en dehors du cartésianisme (3). Robert Desgabets, né en Lorraine, d'une famille noble , entra jeune encore , en 1636, dans l'Ordre des Bénédictins. Supérieur, visiteur, définiteur, il remplit tous les principaux emplois de l'Ordre, et dans tous se signala par son zèle pour les études , par son amour des libres discussions, et par son opposition à la philosophie de rÉcole,qui jamais n'avait été en grand honneur chez les Bénédictins
(1) Après avoir raconté sa conversion au cartésianisme, il ajoute : Tamquc vehementi ad eam studio exarsit, ut tradita a se tôt annos prseccpta et dogmata palam ejurarct, nec aliud quidquam creparct , vel in publicis lectionibus, vel in privatis coUoquiis quam Cartcsium. Quod et tam inconsiderate, tamque licenter ab eo factum est , ut cum rerum sacrarum attingeret doctrinam , minime temperaret , sibi quin cam quoque cartesianis commentis corrumperct. Atquc id ipsi demum noxse et dcdccori fuit. Comment., p. 387.
(2) Lettre 247 , tome xi, p. 249, éd. Lefèvre.
(3) Voir, sur Desgabets, une notice d'Âmédée Henncquin, sur les Œuvres philosophiques du cardinal de Retz, d'après les manuscrits de la Bibliothèque d'Epinal, Paris, 1842. Et dans les Fragments de philosophie cartésienne de M. Cousin, in-12, Paris, 1845, les deux Mémoires sur une séance d'une société cartésienne et sur le cardinal de Retz, cartésien. — Desgabets est mort en 1678.
Envoyé par la congrégation , en qnalité de procureur général , è Paris , il s'y lia avec tous les principaux cartésiens , »Êtc Clerselier, Régis, Rohault, le P. Poisson et Malebranche, dont il prit la défense contre Tabbé Foucher, dans le seul ouvrage qu*il ait fait^imprimer (1). Mais il a laissé un grand nombre de manuscrits sur la théologie et sur la philosophie conservés à la bibliothèque d'Ëpinal. Curieux de toutes les doctrines et de toutes les expériences nouvelles , il en imagina et en fit lui-même un certain nombre, parmi lesquelles celle de la transfusion du sang dont, le premier, il paraît avoir eu l'idée. Mais si Desgabets est un cartésien , ce n'est qu'un cartésien fort infidèle et fort incomplet , et qui semble avoir voulu embrasser, dans le plus ^ngulier éclectisme , Descartes et Gassendi, Après avoir de bonne heure adopté la philosophie nouvelle , bientôt il s'en sépara sur une foule de points essentiels en métaphysique et ne lui demeura guère fidèle qu'en physique. L'activité et la hardiesse de son esprit , la vivacité de son imagination, ses innovations hasardeuses en philosophie et en théologie lai firent une grande réputation et même des disciples , dans son Ordre et dans le monde. Régis l'appelle un des plus grands métaphysiciens du siècle (2)« Une lettre de Dom Claude Paquin jointe aux manuscrits de Desgaibets nous apprend que Régis avait été très-lié avec lui , et avait beaucoup profité de ses lumières et de sa méthode (3). Peut-être Desgabets a-t-il contribué à pousser Régis du cêté de l'empirisme.
Mais l'empirisme de Régis demeure contenu dans certaines
(1) Ot^tgue de la critique de la Recherche de la vérité, où l'on découvre le chemin qui conduit aux connaissances solides pour servir de réponse à li lettre d'un académicien. Paris, 1675, in-12.
(2 ) Usa^ge de la Foi et de la Raison, liv. S, chap. 17.
(3) Notice de M. Amédcc Hennequin.
bornes , et n*eD(re onvertement en latte contre aucnn des grands principes de Descartes. Desgabels , au contraire , fait la gnerre an spirltoalisme de Descartes et reprend pour son eompte la plupart des arguments de Gassendi. Ce qu'il aime surtout dans Descartes , « c'est une méthode géométrique qui instruit sans disputer , qui apprend à retrancher les subtilités inutiles ou dangereuses , les vains raffinements qui , de la seholastique , passent dans la théologie et l'altèrent, i» Hais il reproche à Descartes de cesser trop souvent d'être cartésien , par infidélité à ses propres principes. Desgabets déploie la plus grande ardeur i ruiner tous les fondements de la distîncâon de l'âme et du corps établis par Descartes, et b obscurcir, sinon à nier, la spiritualité de l'âme. Il insiste sur la dépendance nécessaire de Tdme et du corps, de telle façon qu'il ne peut pas ne pas être suspect de tendre à les confondre. Tout ce qu^e Clrassendi atait objecté à Descartes pour prouver que cette dépendance est absolue, il le reproéuit, sinon avec plus de force , du moins avec de nouvelles subtilités. Mais son principal argument , auquel il revient sans cesse , est tiré de la durée que Descartes a quelque part attribuée à toutes nos pensées. Or, selon Desgabets , la durée signifie succession , mouvement , la durée est une appartenance et dépendance du corps, elle est quelque chose de matériel, d'où il suit que nous n'avons jamais aucune pensée que dépendamment du corps. Il est aussi clair que notre pensée commence, se con-^ ttnue et finit qu'il est clair que nous pensons ; nous pouvons mesurer notre pensée à Tborloge comme le drap à Tanne ; dont , chacune ^e nos pensées porte évidemment avec elle la dépendance qu'eHe a du corps , et nous ne pouvions en connaître une seule sans savoir en même temps qu'eHe a une succ^sion , un mouvement , des parties, c'est-à-dire qu'elle est inséparable du corporel. Toutefois il recommande de prendre garde que tout cela ne convient pas k la pensée par
ideDtité de nature , mais seulement par son union avec le corps. Desgabets se croit donc en droit de faire à Descartes ce singulier reproche , d'être celui de tous les hommes qui a davantage cx)rporifié les esprits, tout en prétendant séparer Tâme du corps , parce qu'il a le plus insisté sur la durée des substances.
Il veut aussi tirer parti de ce qu'il appelle la fameuse découverte de Descartes, an sujet des qualités sensibles qui appartiennent à l'âme , non au corps, pour insinuer que Tâme, en qui ces qualités sensibles résident , est le vrai objet des sens. Mais quoi de plus étrange et de plus légitimement suspect de matérialisme que le passage suivant, cité par M. Cousin ! c( Le nom d'objet des sens pris à la rigueur. Dieu môme, les choses spirituelles, et surtout l'âme, et toutes nos pensées sont le propre objet des sens. Le doute et toute pensée humaine doit aussi passer pour une chose sensible , parce que, tout ainsi que Thomme est composé d'âme et de corps, toute pensée est composée'' de mouvement et de passion ou d'action de l'âme. »
Au défaut de la spiritualité , il prétendait fonder l'immortalité sur une doctrine qui lui était chère et dont il faisait grand bruit , l'indéfectibilité des substances. Les substances n'ayant qu'un point indivisible et simple d'existence , il est impossible d*en rien retrancher ni de rien y ajouter, de concevoir qu'elles finissent et même qu'elles commencent , voilà ce qu'entend Desgabets par son indéfectibilité des substances. Au regard de Dieu , qui n'a pas d'instant divisible dans sa volonté , et qui crée en une seule fois ce qui paraît successif à l'esprit humain , il serait contradictoire d'anéantir une substance, car ce serait au même moment vouloir et ne pas vouloir, faire et ne pas faire. Il n'était pas moins difficile à Desgabets de paraître éviter ici la conséquence de l'éternité et de la nécessité des substances, que tout à l'heure, celle du maté-
rialisme. On comprend donc les alarmes de Madame de Sévigné , très au courant des opinions et des discussions de Desgabets par Corbinelli et le cardinal de Retz , et qu'elle reprenne sa fille , qui Tappelle un éplucheur d*écrevisses par dégoût de ses subtilités et de son attirail scholastique : « Vous appelez Dom Robert un éplucheur d'écrevisses , Seigneur Dieu ! s'il introduisait tout ce que vous dites , plus de jugement dernier 1 Dieu auteur du bien et du mal (1) I plus de crimes ! appelleriez-vous cela éplucher des écrevîsses (2) ? » On s'étonnera sans doute de rencontrer Desgabets , qui nous a paru plus près de Gassendi que de Descartes , parmi les défenseurs de Malebranche et de la Recherche de la vérité. Mais ce qu'il attaque dans Foucher, c'est surtout le scepticisme,et ce qu'il défend dans Malebranche c'est le dogmatisme. Il faut, dit-il, aider l'auteur de la Recherche h bâtir quelque chose de solide, et non pas chercher à ébranler toutes les découvertes de nos jours , que Ton doit regarder comme trèspropres à donner enfin un heureux commencement à la découverte de la vérité. Il combat le scepticisme avec une certaine force et par le fait et par les principes. En fait il lui oppose l'existence de connaissances solides et d'ouvertures réelles pour arriver à une connaissance fort claire et particulière des corps, parmi lesquelles il place les principes^ aujourd'hui, dit-il , démontrés , que les qualités sensibles n^appartiennent qu'à l'âme, et que tout dans le corps se fait par le mouvement et la figure des parties. En réponse à tous les doutes de
(1) Ceci est une allusion à une autre opinion de Desgabets, sur la convertibilité de toutes les négations en affirmations, à laquelle on pouvait imputer cette conséquence que le péché n'était plus une pure privation , mais une réalité dont Dieu était l'auteur. fN^oir dans le Mémoire do M. Cousin ce qui est relatif à cette difficile et obscure discussion.)
(2) 1677 , Lettre 591. — Édit. de 1818.
Foucher touchant la cooformitë des idées avec leurs objets , il dit des choses très-fortes et très-sensées sur la certitude et rinfaillibilité de toutes les opérations premières et simples de la faculté de connaître. Mais, comme il est de sa nature de tout exagérer, dans son opposition au scepticisme , non content d'établir qu'il y a des connaissances claires et indubitables , il prétend que toutes le sont également , que toutes les choses aniquelles nous pensons et dont nous parlons existent réellement hors de Tentendement, et qu'elles sont telles qu'on les connaît. On le voit , dans ses discussions avec le cardinal de Retz , soutenir intrépidement la doctrine que tout ce qui est connu existe , ne faisant aucune distinction entre Texistence objective au sens cartésien et l'existence en soi.
Biais, d'ailleurs, il se tourne du côté de Foucher contre Tinlellection pure , en tant qu'opération indépendante des sens, source unique d'où il prétend que dérivent toutes nos idées , même les plus spirituelles. Quant à l'assertion que nous voyons toutes choses en Dieu, Desgabets ne veut y voir qu'un effet de la piété de l'auteur plutôt que la suite de quelque principe bien clair. Cette manière d'expliquer nos pensées , dit-il encore , paraît toute mystique , et on a beaucoup de peine à y trouver de la solidité. Cependant le livre de la Recherche lui semble contenir tant de belles choses , et être écrit avec tant de soin , que quand l'occasion se présente , 00 ne saurait rien faire de plus utile au public , ni qui doive être plus agréable à son illustre auteur que d'éclaircir certaines choses où il a peut-être laissé quelque obscurité. »
Desgabets se signala et se compromit plus encore par ses hardiesses et ses nouveautés en théologie que par ses doctrines philosophiques. Nul ne remua plus témérairement la matière de l'Eucharislie et ne mit plus de zèle à divulguer, développer et défendre l'explication proposée par Descartes au P. Mesland. Il se jelle au cœur de cette polémique, il se fait
te second de Gierselier, répond à sa place aux objecUons qui lai sont adressées , et compose une foule d*écrit8 , demeurés manuscrits, sur cette délicate question (1). Régis rapporte et blâme une prétendue explication de Desgabets , qui au fond n'est autre que celle de Descartes au P. Mesland (2); Arnauld, Bossuet , Nicole , Vont encore plus séfèrement blâmé. La congrégation à laquelle appartenait Desgabets s'en émut, ses supérieurs Tinterrogèreut et l'obligèrent à s'expliquer. Il le fitcatholiquement et dissipa tous les ombrages par sa prompte et entière soumission (3). Au même temps, Dom Gallois, dans la branche des Bénédictins de Saint-Maur, excitait pai le môme motif de semblables alarmes , et était aussi obligé de se rétracter.
Desgabets nous conduit à parler du cardinal de Retz. Plus connu jusqu'à présent dans l'histoire de nos troubles civils que dans celle de notre philosophie , ce personnage fameux mérite cependant une place , que nous nous empressons de lui accorder, dans le sein de Técole de Descartes, comme nous l'ont appris de récentes et curieuses découvertes. En quels temps et comment le cardinal de Retz s'occupa-t*il de la philosophie de Descartes? Rentré en France en 1675, il vécut retiré dans son château de Gommercyet se voua à Tétude et bla retraite. Il se serait même fait Bénédictin dans l'abbaye de Saint-Michel, située aux environs de Coromercy, si le pape ne s'y fût opposé. Là, jusqu'à sa mort, en 1679, et sans autre interruption qu'un voyage à Rome pour le conclave de
(1) Voir le manuscrit déjà cité de la Bibliothèque impériale, qui contient deux écrits de Desgabets, en réponse à des objections adressées à Clerselier ; voir les titres des diverses pièces du manuscrit d'Épinal , cités par M. Cousin.
(2) Usage de la Raison et de la Foi, lir. 3, chap. 17.
(3) Vie de Nicole^ par l'abbé Goujet.
1676» il s^occupa trës-sërieusement d'études philosophiques. Madame de Sévigné s'inquiète de l'ardeur avec laquelle il s^ applique , et écrit à sa fille : « Hors le quart d^heure qu'il donne du pain à ses truites , M. de Retz passe le reste avec Dom Robert dans les dissertations et les distinctions de métaphysique qui le font mourir, n A Timitation des abbayes de Rénédictins dans le voisinage desquelles il vivait , il avait établi dans son château de Gommercy une sorte d'académie et des discussions régulières de philosophie , ou nous voyons Desgabets, alors supérieur de Tabbaye du Rreuil, située dans un faubourg de Gommercy , jouer le principal rdle. D'autres Rénédictins qui , sans autre renseignement , sont désignés comme cartésiens, y prennent part. Le cardinal préside à ces discussions, tantôt il les résume, tantôt il parle en son propre nom (1). On y voit intervenir Gorbinelli , ami de Madame de Sévigné et parent du cardinal, qui vint passer quelque temps à Gommercy et marqua son passage par l'analyse d'un traité de Desgabets sur Tindéfectibilité des substances et de ses principales doctrines (2). Le cardinal de Retz donne à Desgabets le sage conseil de se défendre avec application de la pente qu'il a , un peu trop naturelle , à s'imaginer que ce qui est le plus outré dans les sciences est le plus vrai. Non moins bien lui reproche-t-il qu'au lieu de tirer Tesprit de la doctrine de Descartes, il n'a travaillé qu'à y mettre le corporel.
Dans toute cette discussion il se montre, sinon grand métaphysicien , au moins dialecticien sévère , cartésien ferme et sensé. Soit qu'il s'agisse du doute méthodique , traité par
(1) Les dissertations et traités du cardinal de Retz furent recueillis par Dom Hennezon , son ami et prieur de Saint-Michel. On les trouve intercalés dans le manuscrit d'Épinal, avec les Œuvres de Desgabets.
(2) Il est intitulé : Propositions toucftani la drpendnnce que Dom Bobfrt prétend qup Vnme a du corps.
Desgabets de chimère , soit qu'il faille défendre contre ses subtiles attaques les preuves de la spiritualité, il établit et justifie avec autant d'exactitude que de force le vrai sens de la doctrine de Descartes. Il est impossible de mieux relever le sophisme de Desgabets au sujet de la durée , qu'il fait matérielle , pour ensuite par elle matérialiser toutes nos pensées, et la prétendue contradiction qu'il impute à Descartes. Descartes à la main , le cardinal de Retz prouve que jamais il n'a rien entendu par durée qui fût distinct de l'existence même des choses , qu'en dehors de cette existence la dorée n'est pour lui qu'une façon de penser, qu'il n'applique la succession qu'aux modes de la substance et non 5 la substance elle-même , que jamais il n'a confondu la succession avec retendue. Â ce propos , il s^indigne contre Desgabets et il s'écrie : a Y a-t-il un philosophe qui ait mieux distingué l'esprit d^avec le corps et les modes spirituels d'avec les modes corporels que Descartes l'a fait , qui ait mieux entendu que lui que l'esprit est indivisible et par conséquent qu'il a tout son être ensemble? Il a enseigné clairement que la durée de son esprit n'était distinguée de son essence et de sa substance que par la pensée, que c'était non pas un mode, mais un attribut enelle, parce qu'elle s^y trouve toujours de la même façon. Et an préjudice de cela, Dom Robert veut que M. Descaries donne à nos pensées intrinsèquement et par essence tous les modes corporels, qu'il y reconnaisse une véritable durée avec distinction des parties , et que ce qu'il appelle durée de l'esprit soit une véritable et réelle succession des parties de l'esprit qui cessent d*être et se renouvellent continuellement , etc. » Voilà ce que le cardinal de Retz trouve dans les écrits de« cet admirable homme , » et ce qu'il oppose aux étranges interprétations de Desgabets.
Cependant le cardinal de Retz n'eslcartésien qu'avec réserve; il évite même de se prononcer en faveur de la doctrine , con- I. 34
damnée par Rome, da mouyementde la terre, et soutenue par Desgâbels. C'est le cardinal qui défend Descartes en métaphysique, c^est Desgabets qui le défend en physique.
Tels sont les cartésiens les plus remarquables que nous offre cette première période de Thistoire du cartésianisme. Ou ils se bornent à reproduire exactement la doctrine de Descartes, ou s'ils la modifient, c'est dans le sens, de l'empirisme. Si quelques-uns sont les contemporains de Bf alebranche , tous lui sont antérieurs par leur développement philosophique et échappent à son influence* Le cartésianisme n'a pas encore reçu le soufiQe platonicien de TOratoire et de Maie* branche , ni enfanté sesf plus illustres représentants , que nous rencontrerons au début de sa seconde période.