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CHAPITRE XXV

Adversaires de la philosophie de Descaites* -^Adversaires péripatoHeiens* - Le P. Vincent. — Apologie des formes substantifiUes par le P. Lagra^ge^

— Jean-Baptiste Duhamel, premier secrétaire de l'académie des sciences. — Duhamel, professeur de l'université de Paris. — Adversaires gassendistes. — Guy Patin. — De La Chambi^ , médecin de Louis XIV. — Bemier. — Sa réponse au P. Valois, enfaveur de Gassendi. -^ Sorinère. -^ Du rôle q«*il m joué eatie Descartes et Gassendi. — Ses divers j^g^lnents sur l'un et sur l'autre. — Molière, élève de Gassendi. — Traduction de Lucrèce. — Traces de la philosophie de Gassendi dans ses comédies.

— Railleries contre l'Ecole. — Pancrace , le maître de philosophie du Bourgeoiê gentilhomme , Thomas Diafoirus. — Railleries centre Des* cartes. — Harphurius eit le doute Hnétfaodique. — Les femm9$ mtOÊnteê carté^ennes. -^ ironie contre le spiritualisme de Desoartes. -^^ Pamtté de la moirale du MûmUhrope avec celle de Gassendi. — Gou|Hl'œil général sur la philosophie de Gassendi au XVII<^ siècle. — Opposition de Pascal à Descartes. — Traces de l'influence cartésienne dans des opuscules antérieurs aux Pensées et dans les Pensées elles-mêmes. — Descartes accusé de diercher k se passer de Dien. — Pyrriienisme de Pascal. ^^ Application de la règle des partis substituée à toutes les pnenves metaphynques et physiques derenstenoc de Dieu.-— Sa Méthode pour démontrer la foi.

Je donne ici place aux adversaires de la philosophie propremenl dile de Descaries, et non encore à ceux qui ont plus particulièrement combattu les doctrines de Malebranche ,

dont il ne sera question que dans ia seconde partie de cette histoire.

Les anti-cartésiens de France n^ont pas tous le même drapeau , les mêmes doctrines et le même langage. Les uns re^ lèvent de TËcole , les autres de Gassendi , d'autres enfin^ qui ne sont pas les moins dangereux , prétendent parler au nom de rËglise et du concile de Trente. La philosophie de Descartes fut immédiatement aux prises avec toutes les opinions, toutes les définitions , toutes les formes consacrées par rËcole t avec fempirisme péripatéticien , avec celui de Gassendi , avec de nouveaux sceptiques et avec un certain nombre de théologiens.

Ils sont innombrables , mais obscurs , les adversaires de la philosophie nouvelle au nom de la philosophie de TËcole. On en pourrait compter presque autant que de régents de philosophie, dans toutes les universités et tous les collèges. Ils défendent, comme ils peuvent, les subtilités delà logique contre les dédains des cartésiens,ils opposent aux idées innées le niAtlesf in intellectu quod non prius fuerit in semu^ ils combattent surtout avec acharnement pour les formes substantielles.Geux-là seuls nous intéressent qui ont eu quelque éclat c^u ont cherché à rajeunir par de nouvelles explications et par un certain éclectisme le péripatétisme des écoles. Nommons d'abord le P. Vincent, professeur de philosophie à Toulouse et supérieur de la congrégation de la doctrine chrétienne, l'auteur de plusieurs savants commentaires sur la philosophie péripatéticienne , et d'une critique de la philosophie de Descartes au point de vue péripatéticien (1).

(1) IHscuêsio peripatetica in qua philosophiœ eartesianœ principia per singula fei'p capita teu articulos dilucid-e examinantur , in-12. 1677. — Tolos.

Le P. Vincent , dans sa préface , déclare que , comme théologien , comme orthodoxe, comme français, il condamne Descartes parce qa*il a été condamné par les trois grands tribunanx de la Sorbonne , du Parlement et de Rome (1). Examinant les uns après les autres les paragraphes de la première partie des Principes , il attaque le doute méthodique , il repousse la preuve de l'existence de Dieu par l'idée de TinGni ; mais il a surtout à cœur de démontrer Tincompatibilité avec la foi de Tétendue essentielle, de Tindéfinité du monde et du mouvement de la terre. Il gémit amèrement des progrès de Descartes , en dépit de toutes les censures et de toutes les condamnations.

Quoique ^Oratoire soit en général cartésien , nous y trouvons un partisan distingué de Tancienne philosophie et un adversaire zélé de la nouvelle , le P. Lagrange , qui se pose hardiment le défenseur de ces pauvres formes substantielles , déjà tombées en un si grand discrédit. Le P. Lagrange est fauteur d^un ouvrage intitulé : Les Principes de la philosophie contre les nouveaux philosophes Descartes , Rohault , Regius , Gassendi , le P. Maignan (2). Son dessein est de défendre la philosophie enseignée, depuis cinq cents ans, dans les écoles et les principes fondés sur le consentement universel des philosophes de l'École. Il applaudit au décret du roi qui en a interdit l'enseignement dans toutes les universités du royaume. Gomment Descartes a4-il eu l'a udace de dédier à la Sorbonne ses Méditations , si dangereuses pour la foi ? L'éternité de la matière , l'infinité du monde , la négation de TEucharistie et de Tintervenlion de Dieu dans Tarrangement du monde ,

(1] Sans doute il prétend appliquer à la philosophie de Descartes l'arrêt du parlement de 1624.

(2) Paris, 1675, in-12.

f oilà le» conséquences de sa philosophie. La préface signale les vices généitrox de la pbilosophio de Descdrles ; qaamf à roarrage hii^méme, il n'a poor objet que la jQ9ti6eatioD des ftHUies substafKielles (1). Le P. Lagrange ne peat pardonner à ses confrères les péripatéttoieos de n'avoir pas encore prouvé la fausseté des principes de Descartes » depois^ vingt ans qu'ils font tant de brait dan^ le monde , ni l'exisfence des formes substantielles et des formes accidentdies.

Une exposition trés-claire des principes fondamentaux de la physfque péripatéticienne, dans leur opposition avec la physique de Descartes et de Gassendi, voflà ce qui failTintérétet le mérite historique de son ouvrage. Le P. Lagrange rappelle que la figure, d'après les principes d^Arislote, est un Mre entièrement distingué de la matière. Le feu diffère de l'eau, non pas seulement, comme le disent tes cartésiens, par la situation de ses parties, mais par une entité qui lui est propre, entièrement distincte de la matière. Quand un corpg change â*èt«t, il n'y a pas changement dans les parties, mais il y a une formé qui est chassée par une autre. Non seulement les péripatéticiens admettent des entités premières ou des formes substantielles, qui font la dlffiârence essentielle des corps mk tureb, mais ils en admettent aussi pour leurs moindres changencients et pour toutes les qualités sensibles , quMls appellent formes accidentelles, à la difi&rance des premières. Ainsi la dureté, la dialeur, la lumière sont des êtres tout différents des corps dans lesquels ilsse trouvent.Dans Tordre moral,Ia science

(1) « Quand je n'aurais pas eu dessein de prouver les principes de la philosophie commune contre les nouveaux philosophes, je n'aurais pas laissé de commencer la philosophie que j'ai intention de donner tout entière au public, si Dieu me donne la sant€, par ce traité des formes accidentelles. » (Préface) .

el la verlu sont également des entités qui tantôt s'ajoutent à l'âaie et ttnlftt s'en séparent* Descartes et Gassendi, qni diffèrent en tottile reste, s'aecordent en ce point, qu'ils prétendent •ipliqqer tous ces changements par la différence de la figure et des mouvements des parties de la matière. S'ils paraissent se tirer d'affaire avec leurs corpuscules de toute forme, quand il s'agit d'une chose matérielle, il n'en est plus de mUmef selon le P. Lagrange, lorsqa'il «'agit d^une qualité q)iritueUe où il n'y a ni mouvement ni parties. La science , la vertu, les idées sont donc des êtres spirituels. De même il prétend prouver, par Aristote, que le mouvement est un être différent da corps mobile et non pas un simple changement de lieu, que toutes les qualités sensibles, la chaleur, la lumière, la pesanteur sont des êtres distincts de la matière. Nulle part poit-étre n'est mieux mise en évidence l'opposition fondamentale des principes de Tancienne et de la nouvelle physique. Le P. Lagrange a aussi attaqué la physique de Descartes dans un autre ouvrage où il cherche à prouver, non seulement par l'Écriture, mais encore par les mathématiques, la fausseté de la doctrine du mouvement de la terre et du système de Copernic (1).

On ne sait dans quelle catégorie des adversaires de Descartes placer J. -*B. Duhamel, premier secrétaire de l'Académie des sciences (2). Ce n'est ni un disciple de Gassendi, ni un péripalélicien de l'École. Il cherche à concilier

(1) Traité des éléments et des météores contre les nouveaux philosophes. Descartes, Rohault, Gassendi, le P. Maignan. Paris 1679 , in-8®'.

(2) Né à Vire, en 1624, entré à roratoire, à l'âge de dix-neuf ans, Duhamel en sortit au bout de dix ans, pour être curé de NeuiUy-sur-Mame. H s'était attiré la vénération et l'amour de tous ses paroissiens. Nommé par Colbert seerétaire de l'Académie des sciences, en 1666, chaque année, pendant toute sa vie, il alla leur faire une visite {Eloge de Fontenelle).

Platon avec Aristote, la philosophie ancienne avec la philosophie moderne, pour en former une nouvelle philosophie à Tusage des écoles. Tel est le but de deux ouvrages, l'un intitulé : De consensu veteris et novœ philosophiœ (1), Vautre : Philosophia velus et nova ad tisum scholœ accommo^ data (2). Ce dernier ouvrage, composé à la recommandation de Colbert, eut un grand succès et de nombreuses éditions. Duhamel est aussi Tauteur de plusieurs traités de physique, sous forme de dialogues (3) entre trois personnages : Théophile, grand zélateur des anciens, Ménandre, cartésien passionné, et Simplicius indifférent entre tous les partis et cherchant partout le meilleur, a On lui reprocha, dit Fontenelle, d'avoir été peufavorable au grand Descartes, si dignedu respect de tous les philosophes, même de ceux qui ne le suivent pas. En effet, Théophile le traite quelquefois assez mal. M. Duhamel répondit que c'était Théophile, entêté de l'antiquité, incapable de goûter aucun moderne et que jamais Simplicius n'en avait mal parlé. Il disait vrai; cependant, c'était au fond Simplicius qui faisait parler Théophile. » Il ne faut pas confondre ce Puhamel avec un autre Duhamel, professeur émérite de TUniversilé, auteur de Réflexions critiques contre h système de RégiSj où sont ramassés les arguments mis en usage par presque tous les adversaires de Descartes (4).

(1) Paris, 1663,iii-4o.

(2) Paris, 1678, 4 vol. in-13. — De mente humana^ Paris, 1673, in-12.

(3) Astronomia physicu, 1659, in-4o. -r- De meteoi^ et fossUibus^ 1652 Paris, in-4o.

(4) Réflexions critiques sur le système cartésien de la philosophie de M. Régis, Paris, 1692, in-12. — Ce même Duhamel est l'auteur d'un cours de philosophie intitulé : Philosophia universalis, sive commentarius in umversam Aristotelis philosophiam .1 ad usum scholainim comparatam , 5 vol. in 12. Paris, 170r>.

Jetons mainleDant un coup-d*œil sur les gassendisles. Avec les philosophes de TÈcole, ils onl de commun le principe, qu'il n*y a rien dans l'entendement qui n'ait passé par le sens, et avec les cartésiens, Tamour de la liberté philosophique, la haine du joug de l'école. Ils continuent la guerre faite par Gassendi au spiritualisme de Descartes, et s'ils n'osent professer ouvertement le matérialisme, ils T insinuent assez clairement. La plupart sont des médecins. Je citerai d'abord le célèbre Guy Patin, grand ami et admirateur de Gassendi. Ses lettres sont remplies d'éloges de la personne et de la philosophie du bon M. Gassendi. Voici en quels t^mes il annonce sa mort : a Notre bon homme, M. Gassendi, est mort le dimanche 24 octobre, âgé de soixantecinq ans, voilà une grande perte pour la république des bonnes lettres. J'aimerais mieux que dix cardinaux de Rome fussent morts, etc (1). » Par contre il est opposé à Descartes et à la prétendue nouvelle philosophie, et il se moque fort del'abbémédecin Bourdelot^ pour avoir dit qu'il n'y a jamais eu de philosophe pareil à M. Descartes. II gémit sur la mort de Plempius, professeur en médecine de Louvain, que déjà nous avons signalé comme un des plus violents adversaires de la philosophie de Descartes. « Adieu, s'écrie-t-il, la bonne doctrine en ce pays-là ! Descartes et les chimistes ignorants tâchent de tout gâter, tant en philosophie qu'en bonne médecine (2). »

Guy Patin ne fait pas un moins grand éloge de La Chambre, « un des premiers et des plus éminents de l'Académie française , en raison de sa doctrine , qui n'était pas com-

(1) Lettre du 1^'^ novembre 1656, Paris.

(2) Lettre de janvier 1672, Paris.

mune (1). » De La Chambre était médecin de Louis XIY, et sa doctrine si vantée par Goy Patin est aussi celle de Gassendi. On en reconnaît l'esprit et les principes dans les divers ouvrages de philosophie dont il est Tauteur. Gomme Gassendi, il a imaginé une sorte de transaction plus on moins sincère entre le matérialisme et le spiritualisme. Il veut que Tdme soit une substance étendue qui se meut sans qu'elle soit divisible et matérielle , sous préteite que cette extehsion n'a rien de commun avec la nature matérielle (2). C*est de La Chambre que Cordemoy combat t sans le nommer , dans ses DissertaUiom philosophie ques sur le discernement de F âme et du corps, oà il dissipe cette grossière confusion de ce qui est essentiel au corps avec ce qui est essentiel à Tâme. De La Chambre a aussi composé deux ouvrages contre Descartes en faveur de rintelligence des bétes (3).

Bernier, élève et ami de Gassendi, abréviateur de sa philosophie (4), mais plus célèbre encore comme voyageur que comme philosophe, est intervenu dans les querelles da cartésianisme au sujet de TEucharistie, par un petit écrit intitulé : Éclaircissements sur le livre de M. Delaviile (5). Les attaques du P. Valois contre Tétendue essentielle

(1) Lettre du 10 octobre 1669, Paris. C'est l'année de la mort de La Chambre.

(2) Art de connaître V homme. — Système de Vâme.

(3) Discours de la haine et de Vamitié qui se trouvent entre les animaux. Paris, 1667, in -8. — Traité de la connaissance des animaux. Paris , 1662, in-40.

(4) Abrégé de la philosophie de Gassendi. Lyon, 1684, 7 vol. in-12.

(5) Cette Réponse au P. Valois se trouve dans la 2* édition de V Abrégé de la philosophie de Gassendi, 3^ vol. Lyon, 1684 et dans le HecueU de pièces pour servir à V histoire du cartésianisme, par Ravie.

s*éteiidaieni aa sentimeot de Gassendi et surtonl i celui de Bernier. Potir les détourner , Bernier imagine une distinction entre deux sortes d'étendue , Tune apparente , l'autre réelle , d*où il prétend faire résulter une conciliation facile avec les déonets du concile de Trente. Selon Bernier, ce n*est pas dans Tétendue, mais dans la solidité et Timpénëtrabiiité, d'où suit l'étendue, que Gassen(tt aurait placé l'essence de la matière, et encore à ne considérer les dioses que selon les lois de la nature. Il reproche donc au P. Valois de ne pas distinguer davantage entre les disciples de Gassaidi et ceux de Descartes, quoique l'opinion des pre* miers soit beaucoup moins tranchée que celle des seconds, et il entreprend même de prouver par un parallèle peu exact et peu généreux, en ce temps de persécution contre le cartésianisme, que le gassendisme s'accommode bien nûenx avec rËglise et le condle de Trente. « Il consent, dit Bayle, qu'on fasse des cartésiens tout ce qu'on voudra, et se déclare fort Tertement contre quelques-unes de leurs doctrines, pour mieux faire sa paix; du reste ayant autant de raison de craindre qu'on l'aceusAt d'hérésie au sujet de la transsubstantiation, il fait ce qu'il peut pour bien faire connaître son innocence. » Cependant Bernier a d'autant moins le droit de diercher à se faire innocent, aux dépens des cartésiens, que loi-même il abandonne Gassendi touchant Teiistence d'un espace et d'un temps absolus dislmcts des choses , pour confondre l'espace avec le corps et le temps avec la succession des phénomènes (1).

Sorbière n'est pas moins que Bernier attaché à Gassendi et opposé à Descartes (2). C'est encore un médecin fort

(1) Doutet $ur queiqueg-uns dM principaux chantres de ^Abrégé de l'histoire delà philosophie de Gassendi. Paris, 1682, in-12.

(2) Né en 1615 dans le'diocèse d'Uzès, mort en 1670.

suspect d'irréligion, de sociDianisme et d'impiété, quoique de protestant il se fût fait catholique. Si grand fut son empressement à exploiter sa conversion auprès de Mazarin et du pape qu'on ne crut pas à sa sincérité et|Gu7 Patin disait qu'il n'avait fait que retourner sa jaquette. Sous tous les rapports, Sorbière est un personnage fort peu estimable de la république des lettres. Il réussit à se faire une certaine réputation en se glissant auprès des savants, en publiant ce qu'il avait retenu de leurs conversations, ouméme en divulguant^sans loyauté, ce qu'il avait surpris dans leur intimité. Il se mêlait à leurs discussions et à leurs querelles, non pour les apaiser, mais pour les exciter, sans avoir l'excuse de la bonhomie et du sincère amour pour la vérité du P. Mersenne C'est ainsi qu'il semble avoir cherché à envenimer la querelle de Descartes et de Gassendi. Pendant un séjour de plusieurs années en Hollande, il fut auprès de Descartes comme l'espion de Gassendi. C'est lui qui excita Gassendi à répliquer par les Insiantiœ à la réponse de Descartes, et qui les publia en Hollande avec les premières objections et la réponse de Descartes, sous le titre de Disquisitio metaphysica^ en y joignant une préface désobligeante pour Descartes. Il était très-versé dans la philosophie de Gassendi, et Bernier disait, dans sa vieillesse, qu'il ne connaissait que Sorbière qui eût été meil^ leur gassendiste que lui. Il a écrit une vie de Gassendi qui est en tête de l'édition des œuvres complètes de ce philosophe, publiées à Lyon quelques années après sa mort. Voici quelques jugements de Sorbière sur Descartes et Gassendi, rapportés dans le Sorberiana : « J'ai grande envie de devenir cartésien, et le bon P. Mersenne m'a réprimé souventes fois de ce que je ne l'étais pas encore. Mais que veut-il que je fasse ? Il faut à spéculer si hautement trop d'élévation d'âme pour ma pesanteur et ma pa-

resse (1). » Il disait encore : « On s'étonnera peut-être quelque jour que dix ans après la publication d^un tel ouvrage (Syntagma philosophicum de Gassendi], il s^est trouvé des gens qui ont embrassé une autre philosophie. C'est une chose étrange que, depuis qu'on a trouvé l'usage du pain, il y ait eu des hommes qui aient mangé du gland. » L'abondance d'érudition littéraire , scientifique et philosophique de Gassendi est une des raisons qu'il donne du peu de succès de ses ouvrages , comparés à ceux de Descartes. « Si la manière de philosopher de M. Gassendi , admirée de tout le monde, ne' fait pas plus de bruit, je pense que cela vient de sa trop grande littérature qui a mis de plus grands intervalles, qu'il ne fallait, entre ses raisonnements, ce qui en a dissipé la force et caché la liaison, au lieu que les autres philosophes ont toujours suivi leur pointe, et tellement ébranlé ceux qu'ils ont entraînés k leur cadence qu'il leur a fallu danser en dépit qu'ils en eussent (2). » Baillet se moque avec raison de la comparaison bizarre qu'imagine Sorbière de Descaries et de Gassendi avecMontrose et Xénophon. Montrose, le général écossais royaliste, envahissant impétueusement l'Angleterre, mais bientôt obligé de retourner dans ses montagnes, c'est Descartes. Xénophon avançant lentement, mais sûrement, et arrivant à son but à travers tous les obstacles, c'est Gassendi. Après Gassendi, les héros de Sorbière étaient Montaigne et Charron , dont il ne pouvait souffrir qu'on parlât mal. Le scepticisme, comme chez le maître, s'alliait en lui h l'empirisme. Membre assidu de l'Académie pour la recherche des causes naturelles qui se réunissait chez de

(1) Sorberiana, art. Cartésien. Tolosœ, 1694, 1 vol. in-12.

(2) Ibid., art. Gassendi.

Monlmort, il y fit des discoora sceptiques sur le peu de (XNinaissaiice que nous avons des choses oainrelles. EdAo« une tradactioD française do De Cive (1) achève de meltre en tout leur jour les tendances philosophiques de Sorbière* Il nous reste à parler du plus illustre de tous les élèves et disciples de Gassendi» de Molière.

J*ai dit que Molière, à Texception de tous les grands écrn vains du siècle de Louis XIV, relevait de Gassendi et non de Descartes. Il faisait ses études à Paris, an collège de €lermont, sous les Jésuites, quand Gassendi frappé de sa vive intelligence Tadjoignit à deux autres élèves, Chapelle et Bernier, auquel il donnait des leçons particulières. Une traduction en vers de Lucrèce, ouvrage de sa jeunesse, suflBralt à prouver l'influence sur son esprit de Tenseigneiiient philoso(Aique de Gassendi. En traduisant Lucrèce, Molière continuait les travaux de son maître, pour la restauration de la philosophie d'Ëpicnre. Malheureusement, découragé par la perte de quelques feuilles, il jeta tout entière au feu cette traduction dont il ne nous reste rien que quelques vers heureux du IfisanfArope, sur Tillusion qui fait voir mx amants tout en beau dans l'objet aimé (2).

(1) Èlémentê philosophiques du citoyen, découverts par Tliomas Hobbes traduits en français par on de ses ami& Amst^ 1649, in-8. U prend la prtcaution de meltre en tête un discours apologétique où il tâche de se justifier de traduire un livre dont les principes sont dangereux.

(2) Acte II, scène 5.

Et Ton voit les amants vanter toujours leur choix, Jamais leur passion n*y voit rien de blâmable, Et dans l'objet aimé tout leur devient aimable. Ils comptent les défauts pour des perfections Et savent y donner de favorables noms.

Oq trouve dans Molière, dit Sorbiëre, les irai (s dune belle philoBophie. Il va sans dire que, pour Sorbiëre, cette belle philo* Sophie ne peut être que celle de Gassendi. En effet, dans quelques comédies de Molière, il est facile de reconnaître les traces de l'enseignement et de l'esprit philosophique du chanoine de Digne. Gomme lui, il nous donne à rire à la fois aux dépens deTÉcole et aux dépens de Descartes. Molière se moque de la scholastiqne en homme qui la connaît, et jette le ridicule sur ces péripatéliciens fanatiques qui appelaient à grands cris au secours d'Aristote les magistrats et les lois. Mais il se moque aussi de Descartes et de son école. Contre le doute méthodique , contre Tautorité refusé au témoignage des sens , contre la distinction profonde de l'âme et du corps, contre Tàme plus claire et plus certaine que le corps, Molière a des traits qn il semble avoir empruntés à Gassendi.

Pancrace dans le lUariage foreé^ le mattre de philosophie dans le Bcmrgeois gentilhomme sont à l'adresse de la philosophie de l'École. Quoi de plus comique que la fureur de Pancrace contre le misérable qui a osé dire la forme au lieu de la figure d'un chapeau, et contre les magistrats qui to* lèrent un pareil scandale? « Ah ! seigneur Sganarelle, tout est renversé aujourd'hui, et le monde est tombé dans une corruption générale. Une licence épouvantable régne partout, et les magistrats, qui sont établis pour maintenir l'ordre dans un état, devraient mourir de honte en souffrant un scandale aussi intolérable que celui dont je veux parier.... N'est-ce pas une chose horrible, une chose qui crie vengeance au ciel

La pâle est au jasmin en blancheur comparable,

La noire à faire peur une brune adorable,

La maigre a de la taille et de la liberté,

La grasse est dans son port pleine de majesté, etc.

Ces rers sont une imitation d'un passage du FV* chant de Luerhcet, V. 1146.

que d'endurer qu^on dise publiquement la forme d'un chapeau ? Je souliens qu^il faut dire la figure d'un chapeau et non pas la forme. » A qui Molière en veut-il par celte burlesque déclamation de Pancrace contre les magistrats qui souffrent un pareil scandale, sinon à ces përipatéliciens fanatiques qui invoquaient à grands cris le trône et Tantel, les arrêts du conseil du roi et du parlement en faveur d'Aris* tote? Que d'autres Pancraces, depuis Molière, n'avons-nous pas entendus !

Molière se plaît à tourner en ridicule les distinctions et les subtilités de cette philosophie scholastique , dont il paraît avoir fait quelque étude. « Vous voulez peutêtre savoir , dit Pancrace à Sganarelle , si la substance et Taccident sont termes synonymes ou équivoques à l'égard de Tétre? si la logique est un art ou une science, si elle a pour objet les trois opérations ou la troisième seulement, s'il y a dix catégories ou s'il n'y en a qu'une, si la conclusion est de Tessence du syllogisme, si l'essence du bien est mise dans Tappétibilité ou dans la convenance, si le bien se réciproque avec la fin, si la fin nous peut émouvoir par son être réel ou par son être intentionnel. »

Le maître de philosophie du Bourgeois gentilhomme n'est pas moins expert que Pancrace en philosophie scholastique. ]| propose à M. Jourdain de lui enseigner « la logique qui traite des trois opérations de l'esprit qui sont la première, la seconde et la troisième. La première est de bien concevoir par le moyen des universaux, la seconde de bien juger par le moyen des catégories, et la troisième de bien tirer une conséquence par le moyen des figures, barbara, celarent, Darii, etc. » Si toute celte leçon de philosophie si faslueusement annoncée se réduit à apprendre à M. Jourdain qu'il fait de la prose sans le savoir, et ce qu'il fait quand il dit u, n'est-ce pas en dérision du vide et de la futilité de renseignement

scholaslique ? « L'opium fail dormir parce qu'il a une vertu dormitive » est un trait du Malade imaginaire contre la'physiqoe de TÉcole et les formes substantielles. Qu'estime le plus Diafoirus en son fils : « C'est qu'il s'attache aveuglément aui opinions de nos anciens et que jamais il n*a voulu comprendre ni écouter les raisons et les expériences des prétendues découvertes de notre siècle touchant la circulation du sang et autres opinions de même farine. » Voilà qui regarde encore les partisans deTÉcole , et leur respect aveugle pour l'anti» quité. Voyons maintenant les traits lancés par Molière contre la métaphysique de Descartes.

Après Pancrace dans le Mariage forcéy voici venir Marphurius dont le risible scepticisme me semble une parodie du doute méthodique de Descartes mal interprété, en même temps qu'une réminiscence de Rabelais. A Sganarelle qui lui demande conseil pour une petite affaire, et qui dit être venu pour cela, Marphurius fail ainsi la leçon : k Changez, s^il vous platt, cette façon de parler. Notre philosophie ordonne de ne point énoncer de proposition décisive, de parler de tout avec incertitude, de suspendre toujours notre jugement; et par cette raison vous ne devez pas dire : je suis venu, mais il me semble que je suis venu... 11 vous apparbît que vous êtes là, mais il n'est pas assuré que cela soit. » Ce scepticisme obstiné cède cependant aux coups de bâton do Sganarelle. Le philosophe ainsi réfuté pousse les hauts cris et se plaint d'avoir été battu, mais^ Sganarelle à son tour le reprend et lui enseigne qu'il ne faut pas dire : « que je vous ai battu, mais quMl vous semble que je vous ai battu. » Ne dirait-on pas les grosses plaisanteries du P. Bourdin contre le doute méthodique transportées sur la scène et mises en action?

Dans les Femmes savanlesy Molière semble s'être ressouvenu et inspiré de l'ironie de Gassendi contre le spiritua- I. 35

lisme de Descaries. Je conviens que Philaminle est un peu pehlue dans le monde de l'esprit, mais il faut m* accorder que le bonhomme Ghrysale Test un peu trop dans cehiî de la matière ? Selon Philaminte :

Le corps, cette guenille, est-il d*unè importance. D'un prix à mériter seulement qu'on y pense ?

Mais, selon Ghrysale :

Mon corps c'est moinnéme et j'en veux prendre soin ; Guenille, si l'on veut, ma guenille m'est chère.

N'est-ce pas rantithëse ironique, ô esprit, ô chair, des objections de Gassendi et de la réponse de Descartes ? Même antithèse dans la description du parfait amour par Armande et dans la réponse de GIttandre. Selon Armande, on doit , dans le parfait amour, tenir la pensée

Du commerce des sens nette et débarrassée.

Ce n'est qu'à l'esprit seul que vont tous les transports

Et l'on ne s'aperçoit jamais qu'on ait un corps.

Gette âme qui ne s'aperçoit pas du corps , pour qui le corps est comme s'il n'exîstail pas» voilà aussi le sujet fécond de plaisanteries de moins bon goût, de la part des Jésuites, et surtout du P. Daniel et de Huet, contre le spiritualisme cartésien. Mais Glitandre n'est pas de Tavis d' Armande :

Pour moi, par malheur, je m'aperçois, Madame, Que j'ai, ne vous déplaise, un corps tout comme une âme ;

Je sens qu'il -y tient trop pour le laisser à part.

De ces détachements je ne connais point l'art,

Le Ciel m'a dénié cette philosophie

Et mon âme et mon eorps marctient de compagnie (1),

Nous serons moins sévère que Roysseau pour le Mm>^ f Arope. Non, après avoir fait la |Çuerre:att)L autres ridjcu)^?, Molière n'a pas voulu s'attaquer au ridicule de la vertu (S). Il ne veut, sans doute, que nous faire rire aux dépens des travers d'un homme vertueux et non de la vertu ; mais souvent il oppose h ces travers une certaine sagesse où nous reconnaissons, à plus d'un trait, U morale de la prudence et de l'intérêt, c'est-à-dire, la morale de Gassendi. Sans doute, il place haut le caractère d'Alceste, mais qui osera dire qu'il ne veuftle montrer les inoonvénieiits dans le monde d'une franchise à toute épreuve et d'une trop grande rigidité morale? N'est-il donc pas évident que le sage de la pièce est Phili nie et non pas Alerte ? Si Alceste est UU peu bourru à l'égard des vers d'Orooie, que dire de PidUnle qui pense comme Alceste et qui ne tarit pas en protestatioBS d'admiration et d'enthousiasme, tout en protestant qu'il ne flatte point ?

Je suis déjà charmé de ce petit morceau... Ah ! qu'en termes galants ces choses-là sont mises ! . . . La chute en est jolie, amoureuse, admirable... Je n'ai jamais ouï de vers si bien tournés.

(1) Crrimarest, dans ses AddHiom à la Vie de MoHère , raconte qu'il tu rait fini par abandonner la phy:^Sq«e de Gaiseiidi qpour cfUe de Dcfci^rtes. Dans l'aneedotc du bateau d'Auteuil , llolière d^nd ^onU>e Chiy^lc la phyjûque dfi JDescartes, et ne trouve à louer dans Gassendi que la morale.

(2) Lettre sur les spectacles.

Qui a raison, dans la scène des portraits, de Philinte qui applaudit aux traits malins de Tesprit de Gélimëne ou d'AIceste qui s'indigne? Alceste a-t-il donc tort aussi de ne vouloir qu'aucun juge soit par lui visité, et de s*en fier à son bon droit, à Téquité? Sans doute il faut savoir bon gréa Molière de le faire parler avec tant de chaleur et d'éloquence contre la brigue et la fourberie :

Je veux qu'on soit sincère et qu*cn homme d'honneur On ne lâche aucun mot qui ne vienne du cœur.

Ce me sont de mortelles blessures

De voir qu'avec le vice on garde des mesures.

Mais ne semble-t-il donc pas donner la préférence aux maximes opposées de Philinte?

Je veux que l'on soit sage avec sobriété. . . .

Je prends tout doucement les hommes comme ils sont. . .

J'accoutume mon âme à soufiErir ce qu'ils font...

Oui, je vois ces défauts dont votre âme murmure ,

Comme vices unis à l'humaine nature ;

Et mon esprit enfin n'est pas plus o£Fensé

De voir un homme fourbe, injuste, intéressé,

Que de voir des vautours a£Famés de carnage,

Des singes malfaisants et des loups pleins de rage.

Donc, selon Philinte, il est naturel à l'homme d'être injuste, fourbe, intéressé; le sage ne doit pas en murmurer; et s'il faut être sage, il ne faut l'être qu'avec sobriété. Qu'est-ce que celle sobriété dans la sagesse, sinon la prudence, mère de toutes les vertus, dans la doctrine morale de Gassendi ? Ainsi le Philinte de Molière esMl en défaut non seulement sur les petites, mais sur les grandes choses de la morale ;

ainsi Molière a-t-il gardé la trace des leçons du plus grand des adversaires de Descaries.

La philosophie d'Ëpicure et de Gassendi a compté un certain nombre de disciples au milieu même du XYIP siècle et du triomphe du cartésianisme. Mais ces disciples furent plus célèbres par leur amour des plaisirs que par celui de la sagesse, plus propres à décrier qu^à accréditer la philosophie de leur maître, à cause du libertinage de leurs opinions et de leurs mœurs. Tel fut, par exemple, Chapelle, ce joyeux et spirituel convive qui, le dernier à table, enseignait le verre en main, la philosophie d'Ëpicure au maître d'hôtel et aux laquais. Tel fut aussi Cyrano de Bergerac, autre élève de Gassendi, qui s'acquit une certaine renommée par sa turbulence^ ses coups d'épée, sa verve et sa burlesque audace. Citons encore Saint-Évremont, Bachaumont, Desbarreaux, Tabbé de Chaulieu, le marquis de La Fare, les salons de Ninon de Lenclos et la société du Temple où la philosophie d'Ëpicure était professée et pratiquée (1). Effacée par la fortune et par la grandeur du cartésianisme, impuissante à triompher de la forte tendance spiritualiste imprimée à tout le siècle par la philosophie de Descartes, la philosophie de Gassendi n'a fait, au XYIP siècle , qu'une bien petite école, elleVa régné que dans quelques salons suspects de libertinage d'esprit et de mœurs. Mais dans le siècle suivant, sous une autre forme, et placée sous le patronage de Bacon, de Locke et de Newton, cette même philosophie prendra, pour ainsi dire, sa revanche ; elle éclipsera & son tour le cartésianisme , elle lui succédera dans la domination des intelligences, dans la faveur et l'empire.

De Molière je passe à un autre grand génie du XYIP siè-

(1) Voir dans VEncydopvdic l'art iclc EncimÉisME, par Diderol.

cte, à Pascal, qut fut du$si, à tm tout autre point de vue, Un adversaire de Descartes. Mais i)ne dire sur Pascal qui déjà u'aif été pàrfafiëikièut dit par M. Cousin dans deut admlrab(es préfacés (i) et par Itf . Havet dans son étude et son commentaire sur let Penééeif Je $era( donc sur Pascal aussi court que possible, me bornant à le représenter dans son op- I^sitton à Descartes. Dès sa jeunesse, il s'était plutôt occupé de mathémîitiques et dé phytsique que de philosophie, n'ayant d'autre lecture favorite que celle de Montaigne. Quand la philosophie de Descartes commença à se répandre, son esprit était dèj^ fornbé, comme celui de Gassendi, de Mersenne et d'autres qui demeurèrent en dehors de l'école car*téstetine. Peut-être eu fut«^il encore éloigné par une assez vive «tuerêlle d'amour-propre qu'il eut avec Descaries luimème, au sujet de la fameuse etpérience du Puy-nle-Dôme, et paf la société 411'il fréquentait, où dominaient les ennemis de Descortés, Roberval à leur tête. Néanmoins il n'a pu complètement se soustraire b son influence, au moins avant le temps que la grâce janséniste se fât emparée de son âme tout entière. L'espvit €l la méthode de De^cartes se maifiifestent dans des fragweuls ^u opuscules d'une épocpie antérieure à sa con^ v^siofi ec ators qu'il était encore tout occupé de physique et de mathématiques. Les autcmra ût la Logique â& Ferr-Boyol otit mis à profit les deux fragments autquéls fis doutient le titre eommuû de YEèprii géomitrique, et qui plus tard ont été publiées par Bossut, sous ces cfeuî titres séparés, de Rifle»iùn$ sur la géométrie en général et de VAri de penuader^ Mais où Pascal se montre le plus animé de l'esprit cartésien, c'est dans la préface d'un traité du vide qu*il n'a point achevé (2)« Qui a plus fortement établi les

(1) Des Pensées de Pascal, 2^ édition, in-8.

(2) Ce fragment est public en tête de Tédition de Bossut sons fc lilrc : De Vautorité en matière de phihsophie

droits de la raison, qui mieux a fait justice du respect superstitieux pour les anciens et pour l'autorité en matière de philosophie naturelle, que Pascal dans cet admirable fragment ! Quelle foi dans les progrès isans fin de la raison ! Quelle belle comparaison de la suite des hommes ou de Thomme universel avec un seul homme qui ne cesse de croître en raison et en sagesse ! Qui parle ici ? Est-ce donc le même homme qui, dans les Pensées^ dira de cette même raison , qu'elle est sotte 1 Toutefois, dans les Pensées elles-^mémes, je découvre encore quelques traces de cartésianisme. Ainsi il arrive à Pascal, oubliant un moment son scepticisme, d'animer des pins beaux mouvements, de revêtir des plus brillantes couleurs les arguments métaphysiques par où Descartes distin-' gue l'âme du corps et place dans la seule pensée Tessence et la dignité de l'homme. « Je puis bien, dit-il, concevoir un homme sans mains, sans pieds, je le concevrais même sans tète, si l'expérience ne m^apprenail que c'est par là qu'il pense ? C'est donc la pensée qui fait Tétre de Thomme et sans quoi on ne peut le concevoir. Qu'est-ce qui sent du plaisir en nous ? Est-ce la main ? Est-ce le bras ? Est-ce la chair ? Est-ce le sang? On verra qu'il faut que ce soit quelque chose d'immatériel (1).» Qui ne se rappelle la magnifique comparaison du roseau pensant avec Tunivers qui ne pense pas? Mais par quelle contradiction, après avoir placé si

(1) Édit. Htvet, art. 1*', pag. 18. M. Havet rapproche «ette pensée d'un passage presque identique d'un dialogue posthume de Descartes, sur la Recherche delà vérité par les lumières naturelles, publié en latin, en 1701, et traduit en français par M. Cousin : a II m'a été nécessaire, pour me considérer simplement tel que je me sais être, de rejeter toutes ces parties ou tous ces membres qui constituent la machine humaine, c'est-à-dire, il a fallu que je me considérasse sans bras, sans jambes, sans tête, en un mot sans corps, etc. » {Œuvres de Descartes, cdit. Cousin, ii*' vol., p. 364).

haut la dignité de la pensée» voudra«-(-il, le moment d'après^ la placer si bas et si profondément Thumilier? Pascal enfin était aussi du sentiment de Descartes sur l'automate, d*après le témoignage de Marguerite Périer.

Mais, d'ailleurs, s'il est ennemi de Descartes, il l'est aussi de toute philosophie. Il estime que toute la philosophie ne vaut pas une heure de peine ; que vraiment philosopher, c'est se moquer de la philosophie, et sans doute il aurait raison, si, comme il le dit, le pyrrhonisme est le vrai. Dans la philosophie de Descartes il ne voit qu'orgueil et impuissance ; il ne lui épargne pas les plus singuliers comme les plus injustes reproches. 11 fait allusion à Descartes, quand il met au même rang, pour le faste et l'orgueil, ces titres si ordinaires, de principes des choses , de principes de la philosophie , et cet autre qui crève les yeux, De omni scibili (1). Au dire de Nicole, Pascal était si fort éloigné des principes de Descartes, sur la matière et sur l'espace, qu'il avait coutume de les donner comme exemple d'une rêverie qui ne pouvait être approuvée que par entêtement (2). Il ne pouvait, dit Marguerite Périer, souffrir la matière subtile. On s'étonne davantage de ce bizarre reproche contre la physique dé Descartes : a 11 faut dire en gros, cela se fait par figure et par mouvement, car cela est vrai ; mais de dire quels, et composer la machine, cela est ridicule, car cela est inutile et incertain et pénible. » Et c'est là qu'il ajoute : <x Et quand cela serait vrai, nous n'estimons pas que toute la philosophie vaille une heure de peine (3). » Accorder à Descartes que tout le monde se fait par figure et par mouvement, c'est assurément lui accorder beaucoup, car c'est le principe même de toute sa physique.

(1) Édit. Havet, art. 1, p. 10.

(2) Lettres de Nicole, tome l*^'^ lotlro 83, 2 vol. in-12. Lillr, 1718.

(3) Édit. HavcU art. 34, p. 355.

Mais comment le blâmer d'en avoir fait Tapplication aux phénomènes ; comment dire que cela est ridicule et vain» à moins de prétendre qu'il faille s'en tenir dans la physique à des hypothèses générales, sans les véri6er par Tetpërience, et sans en descendre pour l'explication des faits? N*ést-H;e donc pas condamner la physique tout entière, y compris la fameuse expérience sur le vide ?

Mais voici une accusation tout autrement grave et non moins fausse de Pascal contre Descartes, il ne pouvait souffrir, rapporte Marguerite Périer dans ses Mémoires^ sa manière d'expliquer la formation de toutes choses,' et tl disait très-souvent : « Je ne puis pardonner à Descartes; il aurait bien voulu dans toute sa philosophie pouvoir se passer de Dieu, mais il n'a pu s*empécher de lui faire donner une chiquenaude pour mettre le monde en mouvement (1). » On est confondu d'entendre Pascal porter cette odieuse accusation contré la philosophie qui tend à faire de Dieu Tunique cause efiBciente» qui identifie la conservation avec la création continuée, et qui déduit de la perfection infinie de Dieu les principes fondamentaux de la physique et de la tnécanique. Arnauld n'a-t-il pas raison de dire des cartésiens: c( Toute leur physique est tellement appuyée sur l'existence dé Dieu, qui en est, pour ainsi dire, comme la clé de voûte, que la supposition du contraire est le renversement de tout leur système (2). » D'une manière indirecte, Malebranche répond aussi à Pascal : « Descartes ayant prouvé qu'il n'y a que Dieu qui donne le mouvement à la>malière, et que le mouvement produit dans tous les corps toutes les différentes formes dont ils sont revêtus , c'en était assez pour ôter aux

(1) Édit. Havet, art. 24, p. 355.

(2) Examen du Traite de restencc des corps , tome 38 des OEuvres complèlcs.

libertins tout prétexte de tirer aacan ayanlage de son sys^ tème (!)• »

Pascal n'est ni plus indulgent ni plus juste pour la métaphysique de Descartes. Il ne lui sait même aucun gré, à la différence d'Arnauld, de Bossuet et de Fénelon, d'avoir éclaird et popularisé cette vérité essentielle de la spiritualité de Tâme, que lui-même il a plus d'une fois exprimée avec tant de force en s'inspirant des Méditations. Voici, sans nul doute, à l'adresse de Descartes, ce qu'il pense des preuves métaphysiques de Texislence de Dieu : « Elles sont si éloignées du raisonnement des hommes et si impliquées qu'elles frappent peu. Quand cela servirait à quelques-uns, ce ne serait que pendant l'instant qu'ils voient cette démonstration ; mais, une heure après, ils craignent de s'être trompés (S). » Mais plus mal encore traile^t-il les preuves tirées de la nature, du cours de la lune ou des planètes, comme n'étant propres qu'à exciter le mépris dans l'esprit des incrédules (3). Par où ddhc la raison s'élëvera-t-€lle jusqu'à Dieu? En dépit 4e tousses efforts, selon Pascal, elle ne peut y atteindre. S'il y a un Dieu, il est pour nous infiniment incompréhensible, et nous sommes incapables de connaître ni ce qu'il est ni même s'il est (4). La raison connaît-elle ses forces et ses limites, die rejette Dieu que la seule lumière de la foi peut nous révéler. C'est là ce que Pascal exprime avec une singulière hardiesse: ff Athéisme, marque de force et d'esprit, mais jusqu'à un certain point (5). » Gomment donc amener à Dieu celui qui

(1) Recherche de la vérité^ 6« livre, 2« partie, chap. 4.

(2) Édition Havet, art. 10, p. 157.

(3) Ibid., art. 22, p. 268.

(4) Ibid., art. 10, p. 145.

(5) Ibid., art. 24, p. 355.

n'a pas encore la foi, et quel sera entre Ini et nous le point comman du raisonnement? Ici paraît, avec une audace plus grande encore, le scepticisme de Pascal. A défaut de toute autre preuve, tirée de la nature ou de la raison, c'est au calcul des probabilités que Pascal va demander un argument en faveur de l'existence de Dieu, et laissant de côté la vérité qui nous est inaccessible, il va montrer que nous avons un plus grand intérêt à parier pour qu'àparier contre l'existence de Dieu. Dieu est ou n'est pas ; il est en jeu, il est à pile ou face. De quel côté faut-il parier ? car s'abstenir et ne pas jouer est impossible. Par une longue et minutieuse application de la règfe des partis, et avec un luxe de termes techniques, dont l'emploi en pareille question fait presque reflet d'un sacrilège, il prouve que le plus grand avantage est à parier pour Dieu. Voilà où le scepticisme conduit Pascal ; voilà ce qu'il met à la place de ces preuves, tirées de l'ordre de Tunivers dont il se moque, et des arguments de Descartes et de saint Anselme.

Mais quelle est la conséquence extrême du pyrrhonisme, devant laquelle Pascal ait reculé, soit dans la morale, soit dans la spéculation, toujours préoccupé de terrasser la raison et de ne laisser debout que la grâce et la foi ? Il est inutile de rappeler des pensées tristement célèbres contre l'existence d'une justice absolue. On comprend qu'Arnauld et Nicole aient jugé insoutenables un certain nombre de pensées, et que, dans l'intérêt de l'édification des âmes, ils aient cherché à les dissimuler. Mais , après le texte restauré des Pensées par M. Cousin , le scepticisme de Pascal ne peut plus être mis en question , et ceux qui s'obstinent à le nier, témoignent clairement qu ils n'ont saisi ni le plan , ni le but , ni la méthode de démonstration des Pensées , ni cet excès du jansénisme qui caractérise et distingue Pascal, même au sein de Port-Royal. Non seulement Pascal est pyrrhonien

contre la raison ; mais il se sert du doute, et c'est là ce qui fait son originalité, comme d'une démonstration directe de la foi telle qu'il l'entend. Ne croyez pas l'embarrasser par les doutes, les ténèbres, les contradictions, car loin de là ce sont des armes que vous lui donnez, et il transforme, avec une merveilleuse hardiesse, l'objection en irrésistible preuve de la chute, de la nécessité de la grâce, du terrible aveuglement des réprouvés, et de la prédestination des élus (1). Le pyrrhonisme, Timpossibilité d'atteindre aucune vérité sur l'homme et sur Dieu, par les seules lumières naturelles, voilà donc ce que Pascal oppose à la philosophie de Descartes.

Mais nous n'en avons pas encore fini avec les anti-cartésiens du XYIP siècle. Il nous reste à parler des plus dangereux et des plus acharnés de tous , les Jésuites.

(1) Voir dans V Étude iur Pascal de M. Havet l'explication de son système théologique.

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