‹ Histoire de la philosophie CartésienneChapitre 34 sur 37 · CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI

De la polémique des Jésuites contre le cartésianisme. — Caractères gcnéraux de leur philosophie, empirisme et scepticisme. — Gassendi préféré à Descartes. — Guerre aux idées innées. — Critique du P. Tournemine contre le Traité de Veanstence de Dieu^ de Fénelon. — Attaques et railleries contre le spiritualisme de Descartes. — Voyage du monde de Descartes, par le P. Daniel. — Nouveatix Mémoires de Huet pour servir à Vhistoire du cartésianisme. — Conjectures du P. Tournemine sur Tunion de l'âme et du corps. — Tous les Jésuites partisans de l'obscurité des idées de l'âme et dû Dieu. — De leur empirisme dans la théologie naturelle. - Preuves métaphysiques rejelées comme chimériques. — Dieu conçu comme un être très-particulier. — Toute participation supprimée entre la créature et le créateur. — Le P. Dutertre. — Athei detecti du P. Hardouin. — Persécutions contre le P. André. — Interdiction à tout membre de la Société de défendre le système de Descartes, même comme simple hypothèse. — Le cartésianisme accusé de complicité avec Calvin et Jansénius. — Ouvrage du P. Valois sur la conformité des sentiments de Descartes avec ceux de Calvin. — Polémique excitée par le livre du P. Valois. — Accusation do jansénisme. — Saint Augustin maltraité par les auteurs jésuites, en haine du platonisme et de l'idéalisme. — Rapport des paradoxes du P. Hardouin, sur la certitude historique, avec la polémique philosophique et théologique des Jésuites. — Les Jésuites défenseurs du libre arbitre — De quelques Jésuites plus modérés qui ont loué la physique de Descartes.— Le P. Rapin. — Le P. Tournemine. — Le P.Rcgnault. —Le P. Buffier. — Traité des vérités premières , plus empreint de l'esprit de Locke que de celui de Descartes. — Éloges de Descartes par les PP. Guénard et du Baudory. — Repentirtardif d'avoir donné les mains au sensualisme et au scepticisme contre le spiritualisme cartésien. — Grave inconséquence des Jésuites en philosophie.

Déjà, au premier rang des adversaires de Descartes, nous avons rencontré les Jésuites. Par l'importance de leur rôle dans les luttes et les persécutions du cartésianisme» par leur

rivalité avec la congrégation cartésienne de l'Oratoire, les Jésuites méritent une place à part dans cette histoire. Voyons avec quelle philosophie et avec quelles armes ils ont combattu la philosophie cartésienne. En vain Descartes s*était-il flatté de les concilier à sa doctrine, à force d'égards et même de flatteries ; il ne réussit qu'à conserver quelques liaisons d'estime et d'amitié personnelle, à gagner quelques rares disciples au sein de la Compagnie, mais non à conquérir la Compagnie elle-même. Plus ancienne que l'Oratoire , elle était de plus longue date et plus profondément engagée avec la philosophie de TÉcole, dans laquelle un grand nombre de ses membres s'étaient signalés par la snbtililé de leur dialectique, et par de savants commentaires sur Aristote. D'ailleurs, «n déclarant la guerre à ia philosophie Bonrelle, elle se montrait fidèle à son esprit et à sa mission de défendra le pas$é et la tradition contre les nouveautés de l'esprit moderne.

L*empirisme, puisé soit dans Aristote^ strit dans Gassendi, et plus ou moins mêlé de scepUdsine, voilà le caractère général que présente la philosophie des Jésuites daos son opposition à celle de Descartes et de TOratoire. Ce caractère s'est déjà révélé à nous dans tes^attaques du V. JBourdin contre les preuves de la distinction de Tâixie et du^orps, et dansie formulaire imposé à l'Oratoire. Contre les idées innées 0t la vision en Dieu, les Jésuites se portèrent les défenseitrs de lavieHle maxime, rajeunie par €rassendi,<|tt'il n'y a rien dans l'eniendemept qui n'hait passé par le sens. Ils ^e dlssimuteuA pas même cet empirisme sods les formes 4e la^philosopMe scfaolastique, ils osent le produire au grand jour des formes et du langage de la philosophie moderne; ils osent le laisser se traduire en dehors de la pure métaphysique, par des tendances et des conséquences singulièrement suspectes. Entre Descartes et Gassendi, entre le plus grand défenseur et le plas dangereux adversaire du spiritualisoMe, ils n'héstleot pas;

toutes leurs préférences sonl pour le restaurateur de la phi* losophie d'Epicure* « Gassendi, dit le P. DanieU était un homme qui avait autant d'esprit que M» Descartes, une bien plus grande étendue de science et beaucoup moins d'entêtement ; il paraît être un peu pyrrhonien en métaphysique, ce qui, à mon avis, ne sied pas mal h un philosophe (1). » Le môme P. Daniel prête ce propos à Golbert qu'on dissuadait de faire apprendre à son fils Tancienne philosophie^ sons pré* texte qu'elle ne contient que fadaises et chimères : « On m'a dit aussi qu'il y a bien des fhdaises et des chimères dans la nouvelle; ainsi, folie ancienne, folie nouvelle, je crois qu'ayant à choisir , il faut préférer l'ancienne à la nouvelle. » Ces paroles sceptiques, auxquelles il applaudit de tout son cœur, servent de conclusion à son Voyage du monde de Descartes. Avoir appris combien ce qu'on sait le mieux est mêlé d'obscu* rite et d'incertitude, voilà, sckMi le P* Bapin, le plus grand fruit qu'on puisse tirer de la philosophie (3). Ce tOB sceptique est celui de tous les beaux esprits et philosophes de la Compagnie. Ils sont les adversaires décidés de la clarté de l'idée de l'âme et de celle de Dieu ; quelques-uns, comme le P. Dik tertre, y ajoutent même celle de corps (3). Que reste-lnt donc qui ne soit du domaine des ténèbres et de rincertitude ? Ils inclinent au probabilisme en métapfayriqM comme leurs casuistes au probabilisme en morale, ou plutôt leur pixAabi- Itsme en morale n'est qu'une consé^ence de leur probabilisme en métaphysique. Nous verrons Huet, l'hôte^ l'ami des Jésuites, et qu'on ne peut en séparer, pousser cetle tendànce,^

(1) Voyage du monde de Descartes,

(2) Œuvres diverses, 3 vol. in- 12. La Haye, 1725.

(3) Réfiitatùm de Mctiebrancke, l'« partie, 4 roi. iTi-12. Paris, 1715. — Observations sur là profession de foi du P. Andpé. {introduetion à 9e8 {Muvres philosophiques^ psr M. €oasm.)

déjà marquée dans la Censure de la pkilo$ophie de Descaries jusqu'au plus outré pyrlrhonisme dans le Trailé de la faiblesse de V esprit humain^ qui fit un si grand scandale, et dont un Jésuite seul, le P. Baitus; osa faire Tapologie. Grâce aux intrigues des Jésuites à Rome, Descaries est mis à l'index, landis que Gassendi est épargné. Le philosophe est condamné qui n'avait travaillé qu'à établir profondément dans les esprits la spiritualité et la divinité, tandis que celui-là est approuvé qui n'avait travaillé qu'à les obscurcir et à les ébranler. Suivant la remarque d'Ârnauld, le poison élait permis, mais non le contre-poison.

Jusque dans leurs appréciations des divers ouvrages de Descartes, on peut reconnaître. les inclinations philosophiques des Jésuites. Le Traité des Passions^ tel est, selon le P. Daniel et Huet, le meilleur ou le moins mauvais des ouvrages de Descartes, sans doute parce que la physiologie telid à y absorber la psychologie, tandis que tous deux s'accordent à mettre au dernier rang les Méditations, où sontsi adniirablement démontrées la spiritualité de l'âme et l'iexisteiice de Dieu. Idées innées, idée de Tinfini, vérités éternelles, raison universelle et divine, toutes les traces de Dieu en notre intelligence, voilà ce qui semble plus particulièrement antipathique aux philosophes de la Compagnie. Ils s'obstinent è n'y voir que rêves et chimères, folie et fanatisme. Jeo:ne veux pas dire que jamais ils n'aient raison dans leurs critiques contre l'idéalisme, et surtout contre la vision en Dieu de Malebranche. A la suite d'Ârnauld. souvent ils rencontrent juste dans leurs attaques et leurs railleries ; mais ils ne savent le combattre qu'en tombant eux-mêmes dans toutes les erreurs de l'empirisme. Avec quelle chaleur, Huet, dans la Censure, ne défend-il pas le grand principe de la philosophie de la sensation ! On croirait entendre Ëpicure ou Gassendi. Dans sa réfutation officielle de Malebranche, le P. Dutertre comme

Locke, prétend ramener toutes les idées à la sensation et à la réflexion. Plusieurs font à Descaries le reproche de penser comme Ëpicure sur la formation du monde (1) ; ne peut^n donc leur renvoyer l'accusation plus grave et mieux fondée, de penser comme Épicure sur Tâme humaine?

Ufi des membres les plus distingués et les plus savants de la Compagnie , le P. Tournemine , dans la préface qu'il mit en tête de la première partie du Traité de V Existence de |>tfti, publiée àl'insu de Fénelon, ne loue que la démonstration tirée de l'art de la nature , et blâme , au moins d'une manière indirecte, celles tirées des idées intellectuelles ou des vérités absolues de la raison. Il imagine charitablement de les représenter, non comme des preuves universelles et propres à tout le monde , mais comme des preuves particulières respectives, des arguments ad ftomtnem, fondés sur les principes reçus par les adversaires que Fénelon combat. Ce sont, dit-il , des démonstrations pour les cartésiens et les malebranchistes , que l'auteur n'a pas dû oublier. On conçoit que Fénelon n'ait pas été très-satisfait de cette singulière introduction , qui dénaturait si profondément le vrai sens de sa philosophie. On ne peut s'empêcher de croire que le P. Tournemine s'abuse ici un peu volontairement par le désir d'enlever à ses adversairesen philosophie l'autoritéde Fénelon. Non seulement Fénelon croit d'une manière absolue à la vérité de ces preuves, mais, en véritable cartésien et malebranchiste , il déclare les mettre bien au-dessus des preuves physiques. Chose étrange ! ces grandes vérités de l'idéalisme , enseignées non seulement par Descartes et Malebranche , mais par tous les plus cé-

(1) Lettre d*un phUoêophe à un cartésien de ses amis,, petit in-12. Paris, 1672. Cette lettre, signée des initiales R. P., est du P. Rapin , Jésuite, eonune le conjecture M. Cousin ; cette conjecture est confirmée par un pas* sage du Mémoire d'Ârnauld au Parlement de Paris.

lèbres et les plas vénérés philosophes des temps ancieus et des temt>s modernes , par Platon , saint Augustin^ saint Anselme^ parles Pères les plus illnatres de l'Église, et par les pins grands théologiens » ces vérités » qui sont le fondement de la certitude , de la morale et de la religion , n'ont jamais rencontré , même au XVIII® siècle , d'adversaires plus vifs et de railleurs plus acharnés que les Jésuites*

Au moins sembleraient-^ils devoir respecter le spiritualisme de Déscartes. Ministres d'une religion dont T-absolue séparation de Tâme et du corps, après cette vie, est nn dogme fondamental y avec quelle faveur n'au raient-ils pas dû Taccneillir, d^insTintérét de la foi ! Alors même q«e le spiritualisme cartésien aurait eu quelque chose d'excessif, était-ce donc à eux d^en filtre tm si gratid crime à Bescailé^, et n'eassent-41s pas Ai plutôt réserver leurs coups et leurs sarcasmes contre mye philosophie qui, tendait à confondre l'âme et le corps, en lieu de trop les séparer ? Ne pouvaient-41s pas chercher ailleurs ma* tière à plaisanter et à rh'e? Mais, loin qu'ils aient cette sagesse, tout au contraire , on dirait qu'avant tout ils ont à cœur de tourner en ridicule la distinction cartésienne de Tâme et du corps et d'ébranler là démonstration sur laquélleelie repose. Ils s'obsfhient à n'y voir qu'un paralogisme. A la fà-^ COn dont ils reittvuent les liens entre l'âme et le corps, ils semblent les crbire et les faire indissolubles.

Gassendi, dans ses objections, feint dWoir affaire à rni homme sans corps pour se moquer du spiritualisme deDescai^tës, et s* écrie, ô esprit, o menSy ce qui lui vaut , on se le rappelle , celte dure et méritée réplique , ô chair, o caro. Les Jésuites se plaisent singulièrement à développer, à reproduire sous toutes les formes , à mettre en action cette ironie de Gassendi. Des âmes qui , en vertu des merveilleuses recettes de Descartes , prennent , dès cette vie , congé de leurs corps ^

ei qaand il leur plall ; voilà le fond da lears romane et de ICMtra satires eoDUe le cartésianisme , voilà la fable imagina par le P« Dani^ dons son Yoyug^ Au monie de De9ù$rt€$ (%). Fooff savoir 4 quoi s'eQ teoir sur ce monde » objet des rap<porto tes plus contradictoires, son héros ya trouver un vieiltard qui a été l'ami de Descartes. Ce vieillard lui confie que ]>escAr4f)Sik'est pas mort , maia que les fVk^ecins de Stockolm ent^terréson corps, pédant que son âme en était sortie^ pour une courte absence, et qu'il tient 4e iut**m6me ce secr^ merveilleux de mettre momentanément Tâme en liberté du corps» même pendant celte vie. Cemnae il n'est rien de tel que de voir de ses propres yeux, il lui propose d'e» user. LesvoUi dofic iras deux qui mettent leurs corps de côté et s'eiiv<dent dans les espaces vers Tâme de Deaeartes occupée <}an9 le troisième eiel^ à construire avec la matière infinie un monde conformément à ses principes.

Je ne conteste pas que, dans ce Voyage du monde de Descartes, il n'y ait de l'esprit, quelques critiques justes et fines et même une certaine modération relative, puisque le P. Daniel n'apfHroave pas qu'on acouse Descartes d'atbéisme ; mais le cadre et la plupart des principes trahissent évidem-> ment Tesprit et tes tendances de Gassendi. On retrouve des fictions et des plaisanteries analogues, sans la même modération» dans les Nouveaux Mémoires pour servir à Vhistoire du cartésianisme j dont Huetest fauteur (2). Mai^Huet,

(1) Né à ftpuen^ «a 1649, Kogfftà Paris, en 1728. U a j^ubljé, en 1Q90, l<c Kafa$f£ 4h mmyie de De$tiiirte» ; «a 1693, Leit,tre9 d*m périptUétiden à Vauleur d'un voyage de Be$c(vrt$et^ tov^hmt la connmMonce des bêtea^fi^ jhi 1724, un Traité de la nature du mo'U/vement dans lequel il attaque les causes o(^(wionnelles. Ces ouvrages se trouvent dans le premier volume de ses œuvres tbçologiques et philosophiques. 3 vol. in-4o, Paris, 1724.

(2) Puisque nous en sommes aux romans contre la philosophie de Descaries,

comme nous le verroiflsplus tard, se compromet encore dayatitage par son zèle è faire yaloir tous les arguments du matérialisme , sans autre précaution que de les mettre dan$ la bouche d'un disciple d'Épicure. Le P. Tonrnemine luiméme» qui a adressé à Voltaire une excellente lettre sm l'immortalité de l'âme , dans ses Conjectures sur VunUm de Vûme et du corps , paraît incliner, en opposition aux causes occasionnelles et à l'harmonie préétablie , à faire de Vâme la forme du corps , suivant la doctrine péripatéti* donne (1).

Il n'est pas un Jésuite qui pardonne à Descartes d'aroir mis la clarté et la certitude de l'âme au-dessus de celle du corps. De toutes les opinions philosophiques qu'emprunte à Malebrancbe le P. André, la seule qu'approuvent ses supérieurs, c'est celle de làconnalssance obscure de l'âme, mais ils le blâment de n'avoir ^as vu quHl en est de même de la connaissance de Dieu (2).

nous citerons encore , VHUtoire de la eonjureUion faite à Stockholm contre la philosophie de M, Descartes, C'est une satire et une fiction, quelquefois assez ingénieuse,contre la philosophie de Descartes. Les conjurés sont les accidents réels, les qualités sensibles, les^fbrmes substanticUes si maltraitées par Descartes. Ils s'en vengent en décidant unanimement sa mort, et la chaleur, chargée d'exécuter sa sentence, excite un transport dans son cerveau, dont il meurt. On a attribué ce badinage au P. Daniel ; mais, d'après l'abhé Truhlet {Mémoires sur Fontenelle), il est d'un M. Gervais de Montpellier, d'abord protestant , puis ensuite prêtre catholique.

(1) Le P. Toumemine est né à Rennes, en 1661, et mort à Paris, en 1739. Ses Conjectures sur VwUon de Vâme et du corps sont dans les Mémoires de Trévoux^ mai 1703. Sa Lettre sur l'immortalité de l'âme, en réponse à Voltaire, qui l'avait prié de résoudre ses doutes, se trouve dans le tom. ix de la Collection des démonstrations évangéliques, Paris, 1843.

(2) Voir la deuxième partie de la Réfutation du P. Dutertre ; et les remarques de la Compagnie sur la profession de foi du P. André dans l'Introduction de M. Cousin. Il sera plus spécialement question du P. Dutertre parmi les adversaires de llalebranche.

Lear théologie rationnelle est'empreinte du même empirisme qae leur doctrine de V&me humaine. Tout ce qu'a imaginé Gassendi contre l'idée de Tiafini , ils Ici répètent. Gomme la démonstration de la distinction de Tâmeet du corps, les preuves cartésiennes de l'existence de Dieu ne sont pour eux que paralogismes et chimères; ils ne font quelque estime que des preuves physiques. Le P. Bapin reproche à Descartes d'avoir négligé ces preuves physiques pour la démonstration de l'existence de Dieu , et d'avoir ainsi plutôt prouvé la beauté de son esprit que l'existence de Dieu. Les philosophes de la Compagnie ne peuvent supporter qu'on fasse de Dieu l'être des êtres, la vérité, l'ordre , le bien en soi, et, dans leur superficielle métaphysique, ils ne craignent pas de rompre toute espèce de lien entre Dieu et la créature. Dulertre et Hardouin soutiennent contre Malebranche que Dieu est un être tout particulier, très-singulier, quoique doué d'une vertu infinie. Selon le P. Dutertre , chaque être particulier ne participe pas plus à l'être divin qu'à l'être d'aucune autre créature. Tel est le point de vue d'où le P. Hardouin découvre des athées dans Descartes et dans Malebranche lui-même , et dans bien d'autres qu'avant lui nul n'avait soupçonnés. Il a encore assez d'équité pour prévenir qu'il ne donne pas le nom d'athée à celui qui nie qu'il y a un Dieu pour s'abandonner ù tous les vices , mais à ceux qui ne reconnaissant aucune vraie divinité , font néanmoins profession de régler leur vie et leurs mœurs sur la règle de la vertu et de la loi naturelle , qu'ils prennent pour Dieu. A la preuve par l'infini, Hardouin reproche de ne donner que le genre suprême de l'être , ens in génère , id est omne genus entis , au lieu du vrai Dieu singulier, personnel. Quel athée , selon Hardouin , ne s'accommoderait de cette démonstration , d'où l'on ne peut faire sortir que l'universel, d'abord dans le chaos , puis la forme actuelle du monde ? Il ne faut donc pas s'étonner que dans

seê Athêi detecli (1) Il mette au nombre des athées Descartes, Matëbranehe, Arnaold, PAscal loi^méme , mais plutôt (px'n n'y ail pas mis saint Augustin , en tête d*iin éertain nombre dé Pères de l'Eglise, manifestement coupables des mêmes doctrines.

0ueces tendances philosophiques de la Société se révèlent triistement dans la longue persécution qu'elle fit supporter à un des plus aimables et des plus beaux esprits dont elle puisse se vaiiler, au P. André , pour cause d'attachement à Tidéalisme de Platon et dé saint Augustin , à Descartes et ft Maiebranche ! C'est là que se montre en tout son jour la philosophie officielle de l'Ordre, soit dans les réponses des supérieurs à ses éloquentes et courageuses apologies de Bfalebranchê et de Descartes , soit dans le Formulaire philoêôphique , qu'on Tobligé à signer et à dicter â ses élèves. Combien chèrement le P. André n'expta-t-il pas le contraste de son idéalisme avec l'empirisme de son Ordre, et quelle aveugle fatalité l'avait jeté dans les rangs des Jésuites , lui dont la place était à l'Oratoire !

Dans leur emportement contre la philosophie nouvelle , les supérieurs du P. André traitent Malebrancbe de fanatique ^ de visionnaire et de fou et assimilent Descartes à Calvin. « Vous ne pouvez ignorer, écrit le P. Guimond ^ provincial , à André en ITO^* , que le P. général et les supérieurs la défendent (la doctrine de Descartes] , que la Compagnie prétend que non seulement on ne Tapprouve points mais encore qu'on la combatte , ainsi qu'on combattait celle de Calvin avant le Concile. Comprenez, je vous prie , que dire que vous les estimez et qu'ils ont des opinions raisonnables, c^est comme qui dirait : j'ai de Teslime pour Calvin et il a des opi-

(t) opéra varia, in-fol. Amst., 1733-

nions très raisonnables. On est résolu de ne point souSHr dans la Compagnie non seulement ceux qui suivent ces auteurs ou qui les louent , mais ceux qui ne les blâment pas et n'ont pas de z^e contre leur doctrine, n En effet , le général Midiel-Ange Tamburini (1) venait d'interdire à tout membre de la Société d'enseigner trente propositions où se trouvent compris la plupart des principes de Descartes et de Matebranche , ot de soutenir, même comme une simple hypothèse y le système de Descartes {%).

Mais si les Jésuites ne dédaignent pas d'employer contre Descartes des armes philosophiques, ils se plaisent surtout à se servir des armes religieuses. Ils espèrent avoir meilleur comité du cartésianisme par la dénonciation de complidté avec Calvin et Jansénius, que par la discussion phik>sophique. Ils reviennent donc sans cesse è l'argument de Timiôâi^ pàtibiiitè avec la foi et surtout avec TEucharistie, comparant Descartes à Calvin, comme Yoét le comparait à Yantni. Entre tous se signale ^e P. Valois, qui en 1680» sous te pseudonyme deDelaville, adresse à tous les évêques de France un ouvrage (3) où il dénonce solennellement Descartes» comme fauteur du

(t) Élu en 1706, morl en 1730.

(2) Voici quelques-unes de ces propositions qu'il est interdit de soutenir à tout membre dé la Société : « Mens humana de omnibus dubitare potest ac débet, pratterquam quod cogitet adeoque existât. — Bssentia materiseconsistit in extensions externa. — Mnndi extensîo indefinita est in scipsa. -*^ Solus Beus est qui movere posait corpora. — Belluae sunt mera automate. -«-^ Mens «i^rehendendo nullatenus agit, sed est f^eultas mère pas^iva.*— NuUae sunt formse substantiales corporeae a matcria distinctœ. — NuUa sunt accidentia absoluta. — Systema Cartesii defendi potest tanquam hypotbesis. »

(3) Sentiments de M. Descaries touchant Vessence et les propHétés des corps opposés à la doctrme de V Église et conformes aux erreurs de Calvin sur le sujet de V Eucharistie. Paris, 1680, in-12.

calvinisme et les somme en quelque sorte, par Teiemple du roi, de proscrire sa doctrine. Qu'on en juge par ce début : a Messeigneurs, je cite devant vous M. Descartes et ses plus fameux sectateurs ; je les accuse d'être d'accord avec Calvin et les calvinistes sur des principes de philosophie contraires à la doctrine de l'Église, etc. » Le P. Valois veut démontrer l'incompatibilité des principes de Descartes avec l'Eucharistie. Son ouvrage est divisé en trois parties. Dans la première» il expose et rétablit contre ceux qui, pour échapper à l'orage, eussent voulu la dissimuler, la vraie doctrine de Descartes et de ses disciples sur la matière. Descartes fait consister la matière dans l'étendue, il ne met rien dans le corps que la pure étendue ; il a pour principe que les parties de la substance corporelle sont absolument impénétrables et qu'un corps ne peut jamais être réduit à un plus petit espace que celui qu'il occupe naturellement. C'est ainsi que les adversaires de Descartes ont toujours interprété sa doctrine, et qu^elle a été professée par ses disciples les plus accrédités, tels que Clerselier, de La Forge, Rohault, Cally, Antoîne-le-Grand et Malebranche (1). Or, dans la seconde partie, il démontre que cette définition de la matière est inconciliable avec la doctrine du concile de Trente sur TEu-* charistie, et il réfute les arguments par lesquels les cartésiens ont essayé de prouver le contraire. Enfin, dans la troisième partie, il prétend montrer Tidenlité de ces principes avec ceux de Calvin. Calvin , selon le P. Valois, se serait fondé sur cette notion de la matière pour nier que Jésus- Christ puisse être dans TEucharistie comme l'entend TÉglise romaine. Dès-lors il devint à la mode parmi les Jésuites

(1) Il dit de Malebranche : a Manifestement cartésien en plusieurs choses , mais particulièrement sur le point de l'essence de la matière. »

d'associer ensemble, comme le fait le P. Gaimond, les uoms de Descartes et de Calvin, comme aussi de Jansénius, afin d'attirer les mêmes rigueurs sur les partisans des uns et des autres (1). Le livre du P. Valois excita une vive polémique entre les cartésiens et leurs adversaires, entre les protestants et les catholiques, dans laquelle intervinrent Arnauld, Malebranche et Bayle en faveur de Descartes, et Bernier en faveur de Gassendi (2). Arnauld repousse avec indignation l'accusation du P. Valois contre le cartésianisme. Il lui reproche a d'y porter lui-même un bien plus grand préjudice, en ce que ne se contentant pas de ce que l'Église nous oblige de croire de ce mystère, il nous voudrait faire passer pour dé nouveaux articles de foi ce qui n'a été défini dans aucun concile, et ce qui ne peut se prouver ni par l'Écriture ni par la tradition (3). » Il dit encore : « C'est donner un grand avantage aux hérétiques qui prennent occasion de faire

(1) A côté de Touvrage du P. Valois , nous en citerons un autre intitulé : La philosophie de M, Descartes contraire à la foi catholique^ petit in-12, Paris, 1682. — L*auteur qui garde l'anonyme se propose de compléter la Réfutation du P. Valois. L'ouvrage tout entier a pour objet l'essence de la matière et les accidents réels datns leurs rapports avec l'Eucharistie.

(2) Dissertation de Bayle : n Où on défend contre les pcripatéticiens les raisons par lesquelles quelques cartésiens ont prouvé que l'essence du corps consiste dans l'étendue. (Dans les œuvres diverses, 5 vol. in-foL, La Haye, 1731.) Éclaircissement sur le livre de M, Delamlle<, par M. Bernier. — •

Défense de l* auteur de kt Recherche de la vérité contre V accusation du sieur Delaville. Rotterdam, 1684, à la suite de la deuxième édition De la nature et de la grâce. — Réponse de M... à un de ses amis touchant un livre qui a pour titre : Sentiments, etc. ( dans le recueil, publié par Bayle, de pièces curieuses concernant la philosophie de Descartes). Cette réponse, accompagnée d'un mémoire sur la possibilité de la transsubstantiation, n*est pas de Malebranche, mais d'un ami de Malebranche.

(3) Apologie pour les catholiques^ tom. 2, chap. 5.

croire qu'il y a un grand nombre de catholiques qui sont calvinistes dans le cœur, quoiqu'ils ne Tosent pas dire (1). »> En effet, comme déjà nous Tavons dit , Bayle, Poiret, Wittichius, un grand nombre de ministres protestants, et surtout Jurieu, prennent acte de cette prétendue démonstration pour accuser de mauvaise Toi Arnauld et les théologiens cartésiens qui écrivent en faveur de la transsubstantiation (2).

Les Jésuites ne manièrent pas d'une façion moins dangereuse et moins perfide contre les cartésiens f accusation de jansénisme, à laquelle ils réussirent à donner plus de créance, et par laquelle Jls accablèrent ceux quMis ne purent perdre par la seule accusation de cartésianisme. Il leur fallut associer Tune avec l'autre pour enchaîner et humilier l'Oratoire. Voici le début solennel et plein d'horreur 4e$ Athei detecti du P. Hardouin : « Afin de tout mettre en œuvre contre la foi et de la détruire, s'il était possible, Tenfer a imaginé de donner pour auxiliaire à la théologie nouvelle, c'est-àdire au jansénisme, la philosophie nouvelle complice de tous ses desseins. »

La haine des Jésuites contre la philosophie de Descartes s'étend plus ou moins sur les grapds philosophes, sur les grands théologiens , et môme sur les Pères de l'Église , qui se rattachent à la tradition idéaliste , et dont les cariésiens invoquaient Tautorité. Ils font remonter leurs attaques jusqu'à Platon, ils n'épargnent pas saint Augustin lui-même. Dans tous leurs parallèles d'Aristote et de Platon, c'est Platon qu'on voit toujours sacrifié à Aristole. Le P. Hardouin traite

(1) Lettre 415, ton. 2, des Œuvres complètes, p. 245.

(2) Esprit de M. Arnauld, tom. 2, p. 132. ( 2 vol. in-12 , DovcnIf»r,

PlatoD d'athée ou au moins de polylhée (1). Le P. Baltus croit deyoir écrire un livre pour purger do crime de platonisme toits les pères de TÉglise., et saint Angnstln lui-même. D'autre» Jésuites, au Heu de chercher è justifier saint Augustin deplatonisme^ s'en prévalent au contraire pour discuter et ébranler, avec une certaine hardiesse, son antique autorité dans TËglise. Vôfti comment en parle la Compagnie dans le manifeste philosophique qu'elle impose au P. André : ce Véritablement on est obligé d'avouer qu'il a inséré dans ses ouvrages un peu trop de platonisme qu'il avait étudié avant sa conversion. r> Dans sa réfutation de Halebranehe, composée par ordre de la Compagnie, le P. Dutertre est encore moins révérencieux. Sur la question de la nature de la vérité, il reproche à saint Augustin de se sentir du pur platonisme et de la théurgie de Porphyre, sur celle des moyens de rendre l'âme capable de connaître la vérité. Cependant, après avoir de la sorte réprimandé saint Augustin, le P. Dutertre veut bien admettre en sa faveur quelques circonstances atténuantes, par considération des tetnps dans lesquels il vivait, où, dit-il, les noms de sagesse et de philosophie étaient si fort & la mode. La mauvaise humeur du P. Hardouin contre saint Augustin est encore moins réservée dans les articles des Athei detecti consacrés à Jansénius et à Ambrosius Victor. Volontiers s'en débarrasseraît-il en le déclarant tout entier apocryphe, ou tout au moins, le De Ubero arbiirio. Il n'ose pousser jusque-là l'audace de son érudition si étrangement paradoxale et sceptique. Mais par la façon dont il révoque en doute l'authenticité de toute Tanliquité profane, il ébranle d'une façon indirecte celle de saint Augustin et de tous les Pères qui ne sont pas en harmonie avec la philosophie et

(1) Voir le Platon expliqué dans les Opéra varia.

la théologie des Jésuites, et qai aaraîent mérité une place dans ses Athei detectù pour avoir aussi fait de Dieu l'être des êtres» l'ordre, la raison, la vérité suprême. Quelle plus étrange imagination que d'attribuer tous les principaux ouvrages profanes ou même ecclésiastiques de l'anUquitë et des premiers siècles de rËgÙse, à une société de faussaires, d'impies et d'athées du XIII® siècle qui les auraient fabriqués pour autoriser la doctrine que Dieu est la vérité, c'est-à-dire, n'est pas une substance, et pour entraîner le monde dans Fathéisme ! Quelle singulière érudition , vainement employée au service de cette thèse qui réduit au néant tous les auteurs sacrés et profanes de l'antiquité 1 QuMl suffise de dire qu'il entreprend de prouver que V Enéide est l'œuvre non de Virgile, mais d'un moine du XlIP siècle, pour donner une idée de la bizarrerie et de l'audace de ses paradoxes. Mais, au travers de toutes ces bizarreries, le P. Hardouin avait un but sérieux, il pensait venir en aide aux instincts et aux doctrines de sa Compagnie, il pensait en finir hardiment et d'un seul coup avec tous les témoignages des docteurs de l'Église, sans cesse allégués par les adversaires de ses doctrines philosophiques et théologiques. C'était un remède héroïque et dangereux, qui pouvait être tourné contre les Écritures elles-mêmes et les fondements de la foi. Les Jésuites s'en alarmèrent ; ils désavouèrent le P. Hardouin et le forcèrent à se rétracter , non pas au sujet des Athées di^ couverts^ mais au sujet de ses paradoxes historiques (1). Tel est le lien entre le système du P. Hardouin et la polémique

(1) Bibliothèque choisie de Leclerc. Amsterdam, 1709, 18® vol. En 1709, il fut obligé de souscrire à la déclaration que fit la Société contre ses Couvres choisies imprimées à Amsterdam. Mais on voit, parla date de quelquesunes des pièces dont se composent les Œuvres diverses publiées après sa mort, qu'il n'avait pas renoncé à son système.

que soutenaient les Jésuites contre les partisisins de saint Augustin, de Deseartes et de Malebranche. On comprend que la patience et que le respect pour saint Augustiti échappent un peu à quelques Jésuites, quand on voit tous leurs adversaires, cartésiens et jansénistes, avoir sans cesse son nom à la bouche, et se mettre à l'abri sons son autorité.

Soyons juste cependant à Tégard des Jésuites , et tout en signalant leurs tendances empiriques et sceptiques , ne leur rerusons pas l'éloge de s'être constitués les défenseurs du libre arbitre, dans l'ordre de la nature comme dans celui de la grâce, et de n'avoir cessé de soutenir, avec une certaine force,la réalité et l'efBcaci té des causes secondes contre les causes occasionnelles et contre le principe que Dieu seul agit en nous.

D'ailleurs, tous les membres de la Compagnie n'imitent pas les emportements et les violences du P. Dutertre et du P. Hardouin ; quelques-uns même osent dire quelque bien de Descartes. Mais il faut prendre garde qu'en général, le bien qu'ils en disenf, s'applique à la physique et non à la métaphysique, et qu'il ne prouve rien contre le caractère général d'empirisme que nous avons attribué à la philosophie derOrdre. Assurément le ton des Pères Rapin, Tournemine, Regnault, Buffier, n'est pas celui des Dutertre, desGulmond, des Valois, des Hardouin. Ils rendent hommage au génie de Descartes et de Malebranche, mais ils demeurent fidèles à Tesprit de leur Ordre. Le P. Rapin loue Descartes comme un des génies les plus extraordinaires qui aient paru dans ces derniers temps : (c C'est, dit-il, une des plus subtiles et des plus accomplies des physiques modernes, remplie d'idées curieuses et de belles imaginations, et quand on y pense bien, on y trouve un corps de doctrines plus réglé que dans Galilée et les Anglais. » Mais il le loue pour sa physique et non pour sa métaphysique, et, d'ailleurs, au ton généralement léger et sceptique, h la préférence donnée à Aristote sur Platon^ dans le

parallèle de ces deux philosophes (1), oo reconnati bien en loi an philosophe de la Société des Jésnites.

Dans ses Cimjecture$ sur V union de Vùme $t.iu corps y le P. Toarnemine ne parle de lllalebranche qu*ayec estima et respect, au lieu de le traiter de visionnaire et de fou» comme la plupart de ses confrères, quoiqu'il le blâme de prétendre nous faire voir les corps en Dieu, et Dieu lui-même intuitivement par la raison, a Quelque respect que j'aie, dit-il, pour Texcellent philosophe qui a donné cours à cette opinion, il me pardonnera si je ne puis croire que^ dès cette vie, noos voyions Dieu intuitivement et les corps en Dieu, i^ L'esprit de parti reparaît^ par un autre côté, dans le P« Tournen^ine quand il s'en prend à Arnauld d'avoir contribué au succès de cette doctrine, pour Tavoir opmbattue plutôt p^ des injures que par des raisons* S'il y a des injures dans la polémique d' Arnauld, il y a aussi des raisons, et assurément aucun jésuite n'a jamais fait une plus forte réfutation des parties vicieuses de la vision en Dieu« A cette occasiou , jç remarfuie que Malebranche pendant le fort de sa polémique contre Arnauld, leur plus grand ennemi , et alors qu'il se posait comme l'adversaire du janséntsmei rencontra quelques sympathies ebez les Jettes. Rendons aussi cette justice au P. Tourncuaine que, s'il ne peut se résoudre à croii'e que nous voyons Dieu en lui-môme, il admet au moins que nous le voy^s en nous. La première idée qu'a Tâme est, àitril , celle de sa substance , laquelle renferme celle de Dieu , comme l'idée de Teffet celle de la cause ., d'où il suit que l'idée de l'âme et de Dieu, perfection suprême, esl l'objet de la première connaissance de l'âme, inséparable de Tâme elle-môme. Ainsi commence-t-il à faire brèche au

(1) Comparaison de Platon et (VAristote, les sentiments des Pères sur leum doctrines. Paris, 1671, in-12.

graod priocipe, qu*il n'y a rieii^ans rentendemeai qui a' ait passé par le sens.

Parmi lies Jésuites qui ont le mieux parlé de Descaries» il faut citer le P. RegnaqU, auteur d'une physique en dialogues et d'uu autre ouvrage sur YOrigin^ ancienne de la physique nouvelle^ ou il cherche à montrer toutes les semences de la physique de Descartes éparses dans la pl^ysique ancienne, uon pas» wmme quelqaes «utres^ pour déprécier ses décoovertes, mais poqr lui rallier les partisans d'Artstoie et de l'anliquité. a Biais .Descartes lie, enchaîne, perfectionne, établit sur les lois de la nature et rapporte i des principes de phy-^ sique^ce qui se trouve imparfait, épars el sans preuves chez les anciens. Qu'il ait tiré ou non de leurs ouvrages les di* Terses parties de sou moode> les réunir, les disposer, les ranger, les assortir, faire de ces matériaux épars et brutes un édifice selon les règles, où les règles soient du moins gardées selon quelque vraisemblanœ , d'une masse de matière homogène et, sur trois ou quatre lois du mouvement, construire un moode en idée dont la construction successive «el détaillée, offre à l'esprit et à l'imagination non seoiemeol les phénomènes que nous voyons, mais les causes et les ressorts dont l'action invisible donne oe spectacle à l'vniverss, c'est un trait qui marque beaucoup de pénétratioA, une graiide étendue d'espiit, une imagination belle et hardie, en w moi un génie. )» Voilà sans doute un bel étoge de Descartes, mais de Descartes commue ^ysicien et non comme métaphysicien*.

A la différence du P. Begnault, le P. Buffier, célèbre {)tar son Traiié 4es 9ériiés premUres^ s'est plus occupé de la «cieM^e de Tesprit que de œile de la nature. Le titre seul de Mériiés premières suiBt à indiquer que le P* BufBer, eomme le le P. Tournemine,sera quelque peu infidèle au fameux nihUesi in imteUectu quodnonprius fuerit in $emm^ Ou trouve dans ses euvrages non seulement unsentimenl d'équité et dehtenveil-

lance à l'égard de Descaries, mais aussi la (race de l'influence de sa métaphysique. Dès les premières pages du Traité des vérités premiéreSy le P. Buffier loue Descartes d'être l'auteur d'une manière de philosopher méthodique, dont Tusage s'est établi à son occasion ou à son eiemple» et à laquelle on est encore plus redevable que ne le pensent quelques-uns de ses partisans, puisque sa méthode sert quelquefois h le combattre luimême. Il le loue encore d^avoir, mieut que personne avant lui, marqué la différence des deux substances de l'âme et du corps. Nous voilà sans doute bien loin de Daniel» de Dutertre, de Huet, deGuimond, de tous ceux de TOrdre qui avaient tourné en ridicule ou accusé de paralogisme la démonstration cartésienne de la spiritualité de l'âme, nous voilà bien loin du langage des persécuteurs du P. André. En reconnaissant des vérités premières qui ne nous viennent pas par les sens, et qui constituent le sens commun de l'humanité, le P. Buffier, quoiqu'il en ait assez mal dèteDpainë la nâlu|i6,' les caractères, le nombre et l'origine, se rapproche plus en'corb de la philosophie de Descartes, et fait manifestement des emprunts à la doctrine des idées innées.

Hais la philosophie du P. BuflSer relève de celle de Locke, plus encore que celle de Descartes. S'il a des éloges pour le Discours de la Méthode^ il en a de plus grands encore pour V Essai sur V Entendement humain. Chez lui, la tendresse pour Locke a succédé à la tendresse de ses prédécesseurs pour Gassendi. Ni Voltaire, l'intl'oducteur de Locke en France, ni Gondillac, le principal interprète de sa 'doctrine, n'ont jamais prodigué de pins grands .éloges au philosophe anglais. « La métaphysique de M. Locke, dit Buffier dans le Traité des Vérités premières^ a fait revenir une grande partie de l'Europe de systèmes dont le fondement particulier est qu'on ne voit pas clair dans les principes^ communs, tandis qu'on voit encore moins clair dans ceus qu'on y prétend substi-

taer. » Il en fait cet éloge encore plus grand dans ses Re-marques sur divers traités de métaphysique : a II est le premier de ce temps-ci qui ait entrepris de démôler les opérations de Tesprit humain immédiatement d'après la nature, sans se laisser conduire à des opinions appuyées plutôt sur des systèmes que sur des réalités, en quoi sa philosophie semble être par rapport à celle de Descartes et de Malebranche ce qu'est Thistoire par rapport aux romans. » Histoire et roman, telle est aussi, selon Voltaire, la différence entre la philosophie de Descartes et celle de Locke.

Gomme Locke, le P. Buffier laisse de côté tous les grands problèmes ontologiques agités par le cartésianisme et s^eii tient à une observation superGcielle de l'esprit humain. Gomme Locke, il soutient que Tâme ne pense pas toujours et qu'elle n'a pas la pensée pour essence. Plus manifestement encore se montre-t-il un disciple de Locke en confondant l'idée de l'infini avec un nombre auquel on peut toujours ajouter, c'est-à-dire , avec Tidée àe Tindéfini et en rejetant Tinoéité de Tidée de Dieu , la preuve de Texistence de Dieu par l'idée de l'infini , pour n'admettre comme légitime que celle qui se tire de la considération de Tordre du monde. On trouve, d'ailleurs, des traces d'empirisme jusque dans la morale du P. Buffier. Il tend à confondre le bien avec le bonheur ; iï place ce qui fait louer généralement et si naturelleqpienf la vertu, dans l'idée de bonheur que nous y trouvens comme attachée et qui nous la rend désirable (1).

Ainsi, malgré des emprunts à Descartes, malgré la jns^ tice qu'il rend a son génie et à sa méthode , on reconnaît

(1) Traité des vérités premières^ liv. 2, chap. 15, ci Dissertation sur Vorigine et la nature du droit et de Véquité. (Cours de sciences, in-fol. Paris, 1732. )

dans le P. Bnffier Théritier de ceux qai ont pris le parti d'Aristote , de saiat Thomas , de Gassendi , contre Platon, saint Augustin et Descartes. Si, dans BuiSer qui est du XYIIP siècle, rempirisme ne revêt plus les formes d'Aristote o« de Gassendi , c'est pour revêtir^ sauf des modifications dont j*al tenu compte ^ celles de l'auteur de V Essai sur VerUendemeni humain. On peut donc citer le P. BufBer comme une preuve de l'adoucissement des Jésuites, à la fin du XYIIP siècle, à l'égard de la philosophie de Descartes, mais non de l'abandon de leurs tendances empiriques. Dans leur Journal de TréoQU», oit 41s avaient attaqué la Connaissance de Dieu et de soir-^nême deBossuet,ne font-ils pas encore cet éloge singulier de Y Essai $wr l'origine de nos connaissances de Gondillac : a Voilà un ouvrage de métaphysique et de la métaphysique la plu» m-* blime (!)•)»

Je;û 'oublie pas qu'un des leurs , le P. Guénard , en 1755 , dans un discours sur l'esprit philosophique qui remporta te prix, a loué admirablement Descartes. On connaît trop, pour que je veuille les dter, ces pages d*une rare éloquence, où le P. Guénard représente Descartes secouant le joug du prince de r École* enseignant aux hommes que pour être pbHosophet il ne suffit pas de croire, mais qu'il faut penser ; où R le loue de ne ccmsulter que les idées claires et distinctes, au fiendev morts et des dieux de l'École , et d'avoir oaé , m«^é les cris et la fureur de Pignorance , frayer des routes nouvelles à la raison captive. A la même époque , le P. du BMdory , suc^ cesseur du P. Porée dans la chaire de rhétorique du eoUége de Louis!*ie-^Grand , célébrait aussi avec une sorte d'enthousiasme le génie de Descartes dans un discours latin sur les inventeurs de nouveaux systèmes (2). Mais il faut voir dans ces

(1) Journal de Trévoux^ m» , 1747,

(2) Undc calor ille repentinus qui tota passim in Europa non ita predi

éVb^tè Itf llbi^é élpf èMito à'mt MdMrâtiO» indiVidiir^né ptm le génie de ÎMËâC^les, phrtôt ^WMé doàmms' ItfMtte de 1à Gotiâpagtiie àf FifléMliM^é. Etf^ ptê^tité m AémMeAëm dé la pbiloâ6phi6 ^èifsuèfRsté ^ » ta VèHfë'Aé W» «ij^lSlbtf, qûèiqaed Jéétiti^^ sTàvîsaMM^ ëftflfi , (iMl^Vé' éh peft tatd, 4t^n^ étvmëHi èiÉ mi ié âëtUiêf A éhmiëta^m m ttiëim à Gassendi et & Le<«e éônrréf D«IH^t1ë#, et qttë, Mrfè TiMérôt de la fôi, H Vateit Mfeutf^ ëotiMf^raffMëiit peâ9é^ Ai^ ndâld éttèsMel, AVdfrafftfr^ à ùttè ti6itoé(lphië «]fi9^HiMMII^ qu'à ufié^t^Ufloèoptae qtif «MAifd]^ tdâléâ^ lè^ p^Tisfëtf^iv méi la cRaii* éti^è^siid dé Pe^t ef fémm& Mm fê^ ][)rià\(ii^ sutië ïtàcftte^ 11 ûfe peut féi/^it itt ^ngWA-di' mtM^alë; Puisse la' ïéçm péù6iet^\evtiMfstiëtfe^mttsdmlkIS^^\ëm I

Llncoitt{ftffffiâUô' àVëe M foi , teit ^H êfé te pld» g¥âiM ai^^lMDt âe/â Jé^ttHë^ «éttCfe'' M pBUd^èfMë- dé* Bëi$ciÉtft«£r. H eHs ayédqttèlttf fôt^e tfte pdUkmit^ni^fl |M[^ M rëtMrtlteir cotitf«f Cette philôsoj^ie efiHj^¥U^ ^ séëpgq«i!É) ^û'H^ h^éàVcmëêè éa^esse^ et défenifr» M ér|r(^illw » Ék^miê^ Vnimkëém d'ihiebr» avec Itf Wg^Héptmt iMtfe mUrfti^t' ^ûé» l^eÉt^iMMi» I^ortè (fàm sës^ flaiic^M' «^IMA^ de' Dfbtf é« AU< fttétl efMôltfj Qui conteste aujourd'hui que ces négations sont M' cbtft^ qùfeâde> rigoureux da< pMbétj^cr tWAfI éî# Ml tfV^ID^M'^àod nd)tf pfius fkMTit in sen^y ém^V^Jémi^i^éf^tïi tUkà' M cHMi]piiéti^t^ Qu'e^-de à dife? Finir» i^éHé ((de tm>m giUM Ot^e lietfgietftv di d^Vdhè » Miféî,^ ^m «itéUS^ë ces principes en connaissance de leur incompatiUllitéi èl\^ M foi et de leurs rigoureuses conséquences , et avec Tintention d'en favoriser le développement dans le monde ! Assurément les Jésuites sont à Tabri d'un semblable soupçon ; ils retrou-

exarsit, et illas praesertim disciplinas quae in rerum naturalium disquisitione versantur, suis afflavit ignibus ? Surrexit nimirum magnus ille vorticum fabricator, etc.

valent dans la foi tontes ces grandes vérités dont leur philosophie compromettait l'existence. Leur sincérité n*est pas suspecte » comme celle de Pomponat ou de Bayle , quand ils déclarent croire, comme chrétiens, ce qu'ils ne nient pas, mais ce qu'ils ébranlent ou affaiblissent comme philosophes. Il ne faut donc pas les accuser de mauvaise foi , mais seulement d'une grave inconséquence , encore qu'on puisse saisir une certaine relation entre leur philosophie et la tendance, qui si souvent leur a été reprochée , à rendre la religion plus matérielle et moins ennemie des sens. De tout ceci je me borne à tirer cette conclusion , qu'il faudrait être très indulgent pour la philosophie des autres , fûl^-ce même le panthéisme , qui assurément n'est pas pire que le sensualisme , quand on a eu soi-même le malheur de défendre si longtemps et avec autant d'opiniâtreté une aussi mauvaise philosophie , à savoir Tempirisme, toujours le même au fond> qui, soit qu'il garde les formes du péripatétisme des écoles , soit qu'il prenne celles de Gassendi ou de Locke , supprime toute vérité absolue pour s'allier avec un scepticisme dont on trouve partout la trace dans le ton et les maximes des philosophes de la Société- Telle est la philosophie que les Jésuites opposent à la philosophie idéaliste et platonicienne de l'école de Descartes et de rOratoire , et qui a eu pour principal représentant l'évêque d' Avranches , dont nous parlerons dans le chapitre suivant.

Page 1