‹ Histoire de la philosophie CartésienneChapitre 35 sur 37 · CHAPITRE XXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVII

Huet d'abord cartésien. — Conférences cartésiennes à Gaen. — Le mépris des cartésiens pour l'érudition, principale cause de la défection de Huet, — Cenmre de la philosophie cartésienne. — Inconvenance du ton. — Double tendance à l'empirisme et au scepticisme. — Reproche a Descartes de n'avoir pas persévéré dans le doute par où il débute. — Attaques contre le Cogito, et^go sum et contre la règle de l'évidence. — Objections contre les preuves de la distinction de l'âme et du corps. — Principe que toutes les idées viennent des sens, opposé aux idées innées.— Les preuves physiques, seules preuves légitimes de l'existence de Dieu. — Critiques contre les principes de l'univers matériel. — Parallèle des vices et des mérites de Descartes. — Contradiction de Huet relevée par Régis. — Descartes accusé d'oi^eil et de mauvaise foi. — Ignorance feinte du maître, pour paraître neuf en tout ce qu'il dit. — Ignorance réelle des disciples. — Retour à la barbarie. — Grand retentissement du livre de Huet dans tous les pays de l'Europe. — Nombreuses éditions et réfutations de la Censure. — ^Réponse de Régis. — Descartes vengé des fausses interprétations , des accusations et des injures de Huet. — Réplique do Huet dans la préface de la quatrième édition. — Nouveaux mémoires pour servir à V histoire

du cartésianisme , pamphlet indigne de Huet. — Le Traité de la faiblesse de Vesprit humain , testament philosophique de Huet. -— Jugement sévère d'Amauld sur Huet. — Jugement général sur la polémique des adversaires de Descartes.

Il ne faat pas séparer Huet des Jésuites. Pendant toute sa longue vie , il a été ou leur protégé , ou leur protecteur,

oa leur pensionnaire (1). Cet ardent et dangereux adversaire da cartésianisme a d*abord été cartésien , comme luimême il nous l'apprend dans ses Mémoires sur sa vie. Son âme jeune encore s'était éprise d'enthousiasme pour cette nouvelle manière de philosopher , et pour l'admirable facilité avec laquelle , de quelques principes bien simples , elle semblait déduire Tefiplieatioo du monde entier (2). Non seulement il était attaché à Descartes , mais il travailla à répandre sa doctrine ; il tint môme à Gaen des conférences cartésiennes où Cally se convertit à la philosophie nouvelle. Déjà nous avons raconté la persécution que Gally eut à subir, pour cause d'attaci[)çmen,t au cartésianisme^ persécution à Jla^uej[le Huet semble applaudir, qROîpç. Çj^\\j .fôt so* «figigH ft^ii et que lui-nj^ |iU Qpwpfl)^}» 4ft Hmr attiré ^ AesMfftos. Gooiniieni, à l'amour de Desearles, a succédé cette haine si vive qui est devenue , avec le goAt de l'étude et de l*éradition , la passion de tonte sa vie ? Dans la Censure , Qp.et n'en veut faire jbQpneur gg'à l'influence du duc de MontjBUsier (3).

(1) Huet(PieiTo-I)aniel), né à Gaen, en 1630. En 1670, il est adjoint comme sous- précepteur à Bossuet, pour Téducation du grand Dauphin. Il fut reçu membre de TÂcadémic française, en 1674, et, en 1685, nommé à réyèehc de Soissons, qu'il échangea contre celui d'Avranches. En 1700, il donna sa démission pour se livrer tout entier à son goût pour les lettres, et se retira à Paris, chez les Jésuites, où il mourut en 1721 .

(2) Nec facile dixerim quantam admirabilitatem fecerit nova hœc philosopiiahdi ratio in animojuvenilietveterum sectarumrudi; cum ex simplicissimis et facrllimis principiis deprompta viderem speciosa miracula, et velut sponte exortam mundi hujus compagem, totamque rerum naturam. Ac per multos ccrtc annos arctissime dcvinctum me tcnuit cartesianse factionis studium. (Commcntarius de rébus ad cum pertincntibus. Amst. ,1708. 1n-12,p. 35.)

(3) Coactus impulsu summi viri Montausieri cujus magna crat imprimis apu4 roc et gravis auctoyriit^s. ( Censura philosophiœ. cai^tesianœ^ 4* éd., 1694, Antccessio.)

Sans doute il faut l'attribuer aussi à rinfluénce des Jésuites , mais surtout au mépris hautement affiché par les cartésiens pour l'étude des langues , de l'antiquité , de Thistoire , pour Térudition, à laquelle Hnet avait consacré sa vie e( d'où il tirait tonte sa renommée. Ce sentiment percé arec amertume dans la plupart de ses ouvrages. Dans une lettre à Perrault , il traite les cartésiens de cabale d'apédeutes, de gens ignorants et non lettrés] qui , sentant leur incapacité , ont entrepris de s'en faire un mérite , de ridiculiser l'érudition et de traiter la science de pédanterie (1). Il ne peut supporter, dit-il ailleurs , ces philosophes répétant partout quMis préfèrent ceux qui cultivent leur raison à ceux qui ne font que cultiver leur mémoire , et qui exigent qu^on travaille plutôt h se connaître qu^à connaître ce qui s'est passé dans les siècles reculés (2).

Armé de la double autorité d'évôque et de savant , Huet se flatta de terrasser le cartésianisme T^àr h Censure [d). Dans la Démonstration évangélique , antérieure à la Censure , il n'avait fait la guerre qu'à Spinoza et au Theologico^oliticus ; ici U attaque toute la philosophie cartésienne. Empirisme et scepticisme , voilà le double caractère de cette Censure comme de tous les ouvrages écrits par les Jésuites contre Descartes. L'effort de Huet pour démontrer, en torturant Thistoire de la philosophie, qu'il n'y a rien de nouveaudans le système de Descartes, qu'il a emprunléaux anciens tout ce qui a quelque valeur, dans sa métaphysique et sa physique, et le parallèle des défauts et des qualités de Descartes, par lequel il termine Touvrage , voilà ce quil y a de plus

(1) ffu^'ona, Décadence des letlrcs, in-l 2. Paris, 1T22.

(2) NàuveatUD mémoires pour servir à V histoire du carfêsfanismr .

(3) Censura pkilosophiœ cartesianie, in-i2j i699.

original dans la Censure. Quant aux objections purement philosophiques, il les a toutes empruntées à Sextns Empiricus ou à Gassendi. L^ouvrage est dédié au duc de Montansier , qui , si nous en croyons Huel , s'indignait fort des progrès d'une doctrine défendue par le roi. C'est « dit-il, l'exemple des Pères qui lui a mis la plume à la main dans l'intérêt de la foi menacée , et qui l'encourage dans cette lutte contre un contempteur téméraire de la sagesse chrétienne et antique , et contre des écrivains barbares qui commencent comme Pyrrhon,pour finir comme Platon. A défaut de Tautorité des docteurs de l'École et surtout de saint Thomas 9 des arguments de Sextus Empiricus et de Gassendi , ce sont les décisions de TEglise , et les condamnations ecclésiastiques qu'il oppose à Descartes. Le ton de sa polémique est sans convenance et sans gravité. C'est un mélange de subtilité scholastique , de satire , d'ironie et de grossière insolence. Huet ne cesse de répéter qu'on ne trouve rien dans la philosophie de Descartes qui ne soit digne de mépris et de risée, ou qui ne soit un tissu de contradictions.

Toute la Censure se diviseen huit chapitres,où les principaux points examinés sont : Le doute méthodique, \eJe pense^ donc je SMÎs^ la nature de l'esprit humain , l'origine des idées, les preuves de l'existence de Dieu , les principes de l'univers matériel, Le doute par lequel Descartes débute, voilà la seule chose que Huet trouve bonne dans toute sa philosophie. Il lui reproche de n'avoir pas fini comme il a débuté, et de n'avoir pas établi la loi de douter, la seule que comporte la faiblesse de l'esprit humain, et de n'aller plus que d'erreur en erreur, du moment qu'il se sépare des sceptiques. Ainsi Huet annonce-t-il déjà dans la Censure ce scepticisme absolu , dont il doit faire hautement profession dans le Traité de la faiblesse de Vesprit humain. Il conteste à Descartes la légitimité de toutes les voies par où il prétend sortir de son doute provisoire. Il

s'obstine à voir dans le Je pense ^ donc je suis un syllogisme , malgré toutes les explications de Descartes , et en conséquence un cercle vicieux. D'ailleurs, Dieu, en cela comme en tout le reste, ne peut-il donc pas nous tromper? Par Thypothèse de son Dieu malin, Descartes n'a-t*il pas donné au scepticisme une force nouvelle? Huet ne manque pas de s'en faire une arme contre la règle de Tévidence. 11 étend d'abord è plabir la signification de l'évidence, pour mieux lui enlever toute autorité. Que de choses évidentes qui nous trompent , que d'idées vraies qui sont obscures et d'idées fausses qui sont claires ! Dieu qui , de l'aveu de Descartes, a pu faire que deux et deux ne fussent pas égaux à quatre > n'a-t-il donc pu faire que Tévidence fût trompeuse? Il accumule une foule de subtilités de même force contre le critérium de l'évidence , pour arriver à cette conclusion qu*il fallait détruire le doute par une foi soumise et non par la raison.

Mais la Censure devient plus compromettante pour Huet que pour Descaries , dans le troisième chapitre où il attaque les preuves de la distinction de Tâme et du corps, et où il reproduit Gassendi tout entier,comme il a reproduit Sextus Empiricus. Il loue d'abord Descartes du soin qu'il a apporté à prouver l'existence d'une âme spirituelle et de Dieu , mais il l'accuse d'avoir plutôt afifaibli que fortiGé ces dogmes par ses raisons, si d'ailleurs ils n'étaient pas certains par la foi. Avec la seule précaution de les placer dans la bouche d'un épicurien , il fait valoir, avec un zèle merveilleux , toutes les méchantes raisons des matérialistes pour donner à croire que notre âme est corporelle et qu'elle n'est distinguée de ce que nous appelons notre corps que comme un corps plus subtil d'un corps plus grossier. Il est bien difficile de s'empêcher de croire que ce n*est pas Huet lui-même qui , abstraction faite de la foi, parle ici contre Descartes par la bouche de cet

épicurien, comme H est difficile de croire qae le matérialisme opposé par Gassendi aux Méditations ne soi t de sa part qu'un pur exercice de dialectique et non son propre système (1). De ce que nous concevons l'âme sans le corps, il ne résulte pas, selon Huet, comme selon Gassendi , qu*ils soient réellement distincts. Si Descartes pense , tout en feignant qu'il n'a point de corps , c'est que son corps néanmoins subsiste , car on ne peut penser sans corps. Il va sans dire que Huet rejette bien loin la doctrine que Tâme est plus claire que le corps et qu'il reproche & Descartes de faire de lliomme un pur esprit. Enfin, avec les péripatéticiens de TËcoIe et avec Gassendi , il nie l'existence d'idées qui n'aient pas passé par les sens , et il combat les idées innées qu'il accuse Descartes d'avoir dérobées h Platon eu les altérant.

Il.ne veut voir qu'un jeu d'esprit et non une démonstration dans la preuve de Texistence de Dieu par l'idée de l'infini. Il la traite d'idée imparfaite , obscure , confuse , il en fait l'idée de l'indéfini et non de Tinfini. L'idée du fini la précède , d'où elle se forme par l'abstraction des limites , par la généralisation et l'amplification des vertus que nous remarquons soit en nous soit dans les autres ; tout ce qu'elle a de réalité objective dépend uniquement de notre esprit Huet se platt à citer le verè tu es Deus abscondittAS d'Isale et tous les anciens sages qui ont pensé que la connaissance de Dieu est enveloppée de ténèbres. Les preuves tirées de la contemplation de l'univers, du consentement des peuples, telles qu'elles ont été données par les Écritures . les Pères de TÉglise , les an-

(1) Dans le Trçkité sur la faiUesse de V esprit humain^ Huet aUè^e, pour se justifier de renouvcloi* le pyrrhonisoïc, l'exemplç de Gassendi , « (|ui . portant le caractère de prêtre, a fait renaître la secte d'Épicure, abolie depuis tant d'années, et a mérité l'approbation de plusieurs personnes doctes et pieuses. »

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