‹ Histoire de la philosophie CartésienneChapitre 4 sur 37 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Coup-d'œil sur l'état de la philosophie antérieurement à Descartes. — In- , fluence de la renaissance des lettres sur la réforme philosophique. — Renouvellement des systèmes anciens. — L'autorité divisée et opposée à ellemême. — Lutte entre Aristote et Platon. — Lutte entre les divers com-* mentateurs d'Âristote, entre le véritable Aristote et celui do la scholastiquc. — Hardiesse du péripatétisme pur. — Pomponat. — Antithèse démontrée d'Aristote et de l'Ëglisc. — Abolition de la philosophie d'Aristote demandée au nom de la foi. — Patricius. — Divers philosophes anciens opposés à Aristote. — Préjudice porté à la scholastique par Ip cicéronianisme. ■ — Parallèle entre les limites de la réforme philosophique et celles de la réforme religieuse. — Premiers essais d'une philosophie indépendante. — Excès de l'idéalisme et de l'empirisme. — Ramus. — Bruno. — Vanini. — Campanella. — Visions du mysticisme. — Le scepticisme , dernier terme du mouvement philosophique du XVI« siècle. — Montaigne. — Charron. — Sanchez. — Lamothe-Levayer. — Bacon, philosophe delà renaissance plutôt que père de la philosophie moderne « — Bacon, physicien plutôt que métaphysicien. — Descartes , seul père de la philosophie moderne. — Portrait des philosophes de la renaissance. — Le XYI^^ siècle a détruit, mais n'a rien fondé. — Etat des esprits au commencement du XVII« siècle. — Libertinage, athéisme de la littérature. — Mission de Descartes <

Pour être jusle envers Descaries , il faut connaître ce qui Ta immédiatement précédé. Gomment, du sein de la confusion et des ténèbres de la philosophie du XVP siècle , a tout â coup brillé Téclatante et pure lumière du Discours de la Méî, 1

thode? L^ autorité des anciens régnait encore en philosophie; ou bien la raison, comme enivrée de «a liberté reconquise, sans méthode et sans règle, livrée à tous les caprices de l'imagination, à tous les emportements de la passion, se perdait, comme avant Socrate , dans des rêves sur Tuniversalité dès choses ^ et voilà que tout à coup elle est irrésistiblement rappelée à l'étude d'elle-même et soumise à la plus sévère méthode. Des systèmes anciens plus ou moins infidèlement renouvelés ; toutes les rêveries du néoplatonisme , de la cabale et du mysticisme , l'empirisme avec ses plus tristes conséquences , et, comme dernière conclusion, lescepticisme, tel était l'aspect "de la scène philosophique au commencement du XVIP siècle. C^est alors que s'élève une philosophie qui, subjuguant toutes les intelligences, porte également remède aux excès de Tempirisme et du mysticisme, qui coupe court au scepticisme, et dans laquelle , sur le fondement d'une première vérité inébranlable , s'enchaînent toutes les grandes vérités nécessaires à la religion et à la morale. La face entière de la physique , comme celle de la métaphysique , est renouvelée. Où sont tous ces génies , tous ces démons dont l'imagination des alchimistes avait peuplé Tunivers , ces entités mystérieuses , ces qualités occultes qui régnaient dans la science ? Que sont devenues ces sciences par excellence du moyen âge et de la renaissance, l'alchimie, la magie, l'astrologie? Avec quelques lois générales du mouvement et avec la mécanique. Descartes les a pour jamais expulsées du domaine de la physique.

Mais, pour mieux apprécier Tœuvre de Descartes, il faut d'abord montrer que, si le XVI^ siècle avait émancipé la raison , il n'avait pas su la régler , et que, s'il avait ruiné la scholastique , il ne l'avait pas remplacée.

Par la connaissance et la discussion des textes originaux, fruit de la renaissance des lettres grecques et latines , l'autorité en philosophie et en théologie fut d'abord contrôlée, opposée

à elle-même et affaiblie. La lutte fut vive entre Arislote, qui pendant si longtemps avait seul régné , et Platon rapporté de Constantinople et expliqué par les Grecs fuyant devant Mhhomet ; elle ne le fut pas moins entre les partisans exclusifs des divers interprètes d*Aristote. Quel n'avait pas été Tétonnement des érudits du XV^ siècle , quand ils s'avisèrent de comparer le texte original d*Aristote , avec les traductions et les commentaires de la scholastique ! « J'ai comparé , disait Politien , FAristote grec avec TAristote germanique , c'està-dire , ce qu'il y a de plus éloquent avec ce qu'il y a de plus informe et de plus barbare , et j'ai vu avec douleur qu'Aristote n'était pas traduit du grec, mais dénaturé.» De là deux Aristote et une école de péripatéticiens purs opposés aux péripatéticiens de l'école, en Italie et en Allemagne. Le pèripatélisme pur italien , qui a pour chef Pomponat et pour principaux théâtres Padoue et Bologne , se distingue par ses hardiesses qu'il met à couvert derrière Aristote. Par une singulière vicissitude , cette prétendue infaillibilité que TËglise venait d'attribuer à Aristote , cette autorité presque sacrée dont elle l'avait revêtu , la voilà retournée contre l'Église elle-même. Pomponat et son école se plaisent à montrer l'incompatibilité des dogmes d' Aristote et de ceux de l'Eglise. Que dit le véritable Aristote ? Que l'âme ne peut être immortelle 9 que Dieu n*est pas une providence, que le monde est éternel , qu'il n'y a point d'anges, point de démons, point de miracles. Pour ne laisser là-dessus aucun doute, Pomponat déploie la plus grande érudition et une ardeur extraordinaire, sauf à déclarer que, comme chrétien , il croit ce qu'il ne peut croire comme philosophe. L'esprit du maître anime les disciples. Son école est une école de laïques, de médecins, d'esprits forts, de libres penseurs, qui mettent de plus en plus en relief cette antithèse inattendue d'Aristote et de l'Église. Par eux, suivant la plainte de Melchior Canus au concile de Trente,

se répandent en Italie les dogmes empeslésde la négation de l'immortalité de Tâme et de la providence. En vain protestent-ils qu'ils adorent , comme chrétiens, ce quMis brûlent, comme philosophes et péripatéticiens , leurs coups n'en sont pas moins dangereux; ils ébranlent à la fois deux autorités qui s'appuyaient Tune sur l'autre , la théologie et la philosophie scholastique , et par là ils provoquent Tesprit humain à une recherche plus approfondie et plus indépendante de la vérité.

Mais, quelle que soit la hardiesse de ces péripatéticiens purs d'Italie dans la première moitié du XVP siècle, ils n'osent cependant s'affranchir de l'autorité des anciens; et s'ils attaquent la scholastique , c'est encore au nom d'Aristote, et non pas à celui de la raison. C'est aussi avec Aristole et au nom d'Aristote que Mélanchton fonde une philosophie nouvelle,è la place de la scholastique, dans les universités protestantes d'Allemagne. Mais le péripatétisme renouvelé par Mélanchton, présente d'autres caractères que celui de Pomponat. Sous l'influence de la réforme, Mélanchton s'efforce d'unir, au lieu d'opposer, la raison et la foi, et, en cas d'inconciliable opposition, c'est Aristote qu'il sacrifie. Le nouveau péripatétisme allemand se distingue encore par un certain éclectisme et par des emprunts à Platon , surtout en morale. Cependant, quel que soit le progrès de la réforme philosophique de Mélanchton par rapport à la scholastique, elle n'eut pas pour résultat le complet affranchissement de la raison humaine, et elleprolongea, même en Allemagne, l'empire d'Aristote plus longtemps qu'en aucun autre pays de l'Europe.

Mais , d'un autre côté , le péripatétisme italien, en mettant Aristote en opposition avec l'Eglise, a permis de l'attaquer avec impunité et succès par tous ceux qui ne veulent pas plus de l'Aristote pur que de celui de la scholastique. Ainsi, Patricius , au nom de la foi , supplie le pape et les théologiens d'abolir Aristote et de mettre à sa place son rival Pla-

Ion, plus ou moins altéré par un mélange du néoplatonisme et des prétendues doctrines de Zoroastre, d'Hermès, des Ghaldéens et des Egyptiens. Cette même passion, qui aveugle Patricius eu faveur de la prétendue authenticité de ses auteurs de prédilection, Téclaire dans la critique de Taulhenticité des ouvrages d* Arislote. Au milieu des combats du platonisme et du péripalétisme , la passion elle-même avait engendré un commencement de critique , et déjà l'ordre et l'authenticité de plusieurs ouvrages d'Aristote avaient été mis en question par F. Pic de la Mirandole. La discussion se continua, sans faire beaucoup de progrès jusqu'à Patricius qui , le premier, réunit et discute tous les textes relatifs à la question et pose quelquesânes des vraies règles de cette critique, quoique,dans sa haine contre Aristote, il aboutisse lui-même à cette fausse conclusion, que de tous ses ouvrages, trois on quatre seulement, qui sont les moins importants , portent le caractère de l'authenticité. Quel plus rude coup pour l'autorité presque sacrée d' Aristote que cette discussion sur l'authenticité de ses ouvrages?

Ce n'est pas seulement sous Tétendard de Platon, mais sous ceux deParménide, d'Anaxagore, de Démocrite, de Zenon, d'Epicureet de Cicéron, qu'on marcha contre Aristote. Dans ce retour des esprits vers les monuments originaux de l'antiquité, toutes les écoles de Tancienne Grèce semblèrent , Tune après l'autre, ressusciter. BernardinoTelesio, le {précurseur de Bacon,le promoteur de la philosophie de la nature, le fondateur de cette académie télésienne qui est l'antécédent des grandes académies scientifiques que devaient organiser Descartes et Leibnitz, n'ose cependant pas attaquer Aristote en son propre nom,et abrite ses doctrines sous l'autorité de la physique de Parménide. C'est au nom de Zenon, de Sénèque et d'Epictète que Juste Lipse proteste contre la scholastique et la morale d'Aristote. Sébastien Basson, ChrysostômeMagnen entreprennent de faire revivre Démocrite vers la fin du XYI^siëcle.Guillermet

de Bérigard, qui fut longtemps professeur en Italie , r*osant attaquer de front Aristote , qu'il est chargé d^enseigncr, s*attache à développer et à justifier les opinions de ceux qu*il a attaqués et réfutés, principalement les doctrines des Ioniens et d*Anaxagore. Ainsi procède encore Gassendi lui-même renouvelant Epicure pour mettre sa propre doctrine sous Tautorité d'un ancien. Ce singulier retour aux philosophes anciens , à la veille môme de la fin de leur règne , n'était pas un travail de pure érudition, une simple étude historique de la philosophie grecque, mais, avant tout, une œuvre d'opposition contre la scholastique.

Ce n'est pas seulement aux idées, mais aussi à la forme barbare de la scholastique, que les érudits de la renaissance firent la guerre avec l'antiquité renouvelée, et le discrédit de la forme vint encore rejaillir sur le fond. Quel ne fut pas l'enthousiasme des lettrés du XV® siècle pour les chefs-d'œuvre de Rome, la plupart retrouvés à cette époque , et pour les chefs-d'œuvre d'Athènes qu'expliquaient à Fltalie les réfugiés de Constantinople! L'admiration pour la forme antique, et particulièrement pour la langue de Cicéron, n'eut point de bornes. Chacun s'appliqua à l'imiter et & la reproduire.On vil même cette imita- Uoo,souvenldéplacéeettropminutieuse,dégénérerennnesorte de fétichisme, et il n'est pas besoin de rappeler ici les excès et les ridicules des cicéroniens du XYI^siècle.Cependant, cette espèce de culte pour la langue et pour la grammaire avait alors une portée qu'il n*eut et qu'il n'aura peut-être jamais à aucune autre époque de l'histoire philosophique et littéraire du monde. L'amour de la belle langue de Cicéron, le dégoût des formes barbares de l'école, achevèrent de ruiner la scholastique dans l'esprit de tous les lettrés de la renaissance. c( Que dirai-je , s^écrie Nizolius,de cette immensité de termes barbares et inouïs jusqu.^ ce jour dont les dialecticiens latins ont souillé la philosophie par leur ignorance des choses et leur inhabileté dans

Tari de parler? Quel est celui qui a un peu fréquenté les écoles de ces pbilosophâlres et n'a pas entendu cent fois parler de potentialités, de quiddilés, d'entités , d'eccéités , d'universalités , de formalités , de matérialités et de mille autres termes semblables? » Les élégances latines recueillies avec tant de soin par les érudits du XV et du XVP siècle, étaient autant de condamnations de la langue grossière et barbare de la scholastique. La grammaire elle-même était donc alors , /en quelque sorte , révolutionnaire, elle conduisait au dégoût du fond par le dégoût de la forme. Aussi le mépris de la scholastique estil un caractère commun des érudits et des philologues du XY^ et du XVP siècle. Dans leur commerce intime avec les anciens, ils se pénètrent de cet esprit d'indépendance qui avait animé autrefois les anciens eux-mêmes , ils apprennent à rougir des habitudes serviles de l'école, et ils hâtent de leurs vœux et de leurs travaux une réforme, non seulement dans la langue, mais dans la philosophie, dans la politique et dans la religion ellemême.

On peut comparer les limites oii d'abord s'enferme la réforme philosophique avec celles de la réforme religieuse. La réforme religieuse se rattache aussi au travail philologique du Xy^ siècle par Tinterprétation directe et la discussion des textes originaux, latins, grecs et hébraïques, qui en est le point de départ et le fondement. Les réformés opposent Téglise primitive à Téglise romaine , les textes originaux h la Yulgate, comme, au même temps, les philosophes opposent le péripalétisme pur au péripalétisme altéré de la scholastique, et TAristote d^Athènes à l'Arislote des cloîtres et des universités du moyen-âge. Si la réforme proclame le libre examen, elle le restreint dans les limites de l'inlerprélalion vraie des écritures , comme la philosophie dans celle d'Arislote. Si elle attaque l'autorité, ce n'est qu^en lui opposant une autre autorité, et c'est avec des texlCvS qu'elle combat dos textes, de

môme que les philosophes opposent les anciens aux anciens el

Platon à Aristote.

Mais, après avoir lutté avec des autorités, la raison essaya de s'en passer et de marcher seule en avant. Ces premiers essais d'indépendance furent (entés par des esprits hardis et aventureux , tels que Ramus , Bruno , Yanini , Campanella , tous martyrs de leur entreprise héroïque. Au XVI'^ siècle comme au XV®, c'est l'Italie qui joue le principal rôle dans l'histoire de la philosophie. De môme que lui appartiennent ceux qui les premiers, au XV® siècle, renouvelèrent le platonisme et Taristotélisme , de môme peut-elle se vanter d*avoir produit la plupart des réformateurs qui les premiers tentèrent de fonder une philosophie nouvelle , en secouant le joug non seulement d'Arislote , mais de toute autorité. Cependant , c'est à la France qu'appartient Ramus qui ne le cède à aucun autre , sinon pour la profondeur et rorigina4ité des doctrines , au moins pour Théroïsme , Téloquence, la dignité de la vie, et pour le nombre des disciples.

A Paris , au sein de la plus péripatéticienne des universités, el, pour ainsi dire , au centre môme de son empire, Ramus ose attaquer Aristote. Aussi, que de fureurs il excite, que de luttes à soutenir, que d'embûches tendues, que d'affaires suscitées par d'infatigables et fanatiques adversaires, devant le Parlement, TUniversité et le Conseil du roi 1 Des feux de joie accueillent un arrêt du Parlement qui le condamne au silence. « Il ne .m'a manqué que la ciguë, s'écriaitil dans un éloquent discours où il rappelait toutes les embûches de ses ennemis. » Hélas ! elle ne devait pas lui manquer, et plus amère encore que celle de Socrate ! Dans le iv® livre des Animadversiones^ il nous apprend comment il s'est délivré des ténèbres d* Aristote, et comment il a conçu la pensée d'une réforme philosophique. Après avoir, selon l'usagO; passé trois ans et six mois à étudier les livres logiques d*Aristote, il se

mit à considérer à quoi tant de veilles lui avaient servi, et, en s'apercevant qu'il n'en avait retiré aucun fruit, quels ne furent pas son étonnement et sa douleur ! Hei misero mihi 1 ut 06stupui^ ut aile ingemuij ut me naluramque meam deploravi^ ut infelici quodam miseroque fato et ingenio a musis prorsus abhorrenti me natum esse judicavi, qui nullum fructum ejus sapientiœ quœ tanta in Aristotelis logicisprœdicarelur^ perdpère aut cernere tanlis-laboribus potuissem ! Le même sentiment est exprimé parDescartes dans les premières pages du Discours de la Méthode. Mais, au lieu de se replier, comme Descartes, sur sa propre pensée, Ramus, pour dissiper cette ignorance, en revient encore aux livres des anciens, et c'est dans les Dialogues de Platon qu'il croit pour la première fois avoir trouvé la lumière. Il raconte que, dans les Entretiens de Socrate, il apprit une foule d'excellents préceptes et cette vraie méthode qui, de la déûnition du tout va à celle des parlies, en éclairant chaque pointpar des déGnitions et des exemples. Il est ravi de voir Socrate, pour réfuter les fausses opinions, n*en appeler qu'au libre jugement. «Pourquoi donc, se dit-il, ne pas user un peu à l'égard d'Aristole de la méthode de Socrate? Quid plura? cœpiegomet sic mecum cogitare : hem ! quid vetat paulisper socratizein ? Il remercie Dieu de lui avoir envoyé un pilote tel que Platon qui l'a conduit au port où vainement il aspirait, battu par la lempéte, et il confesse tout devoir à la lumière de sa méthode et à la liberté platonicienne de philosopher.

Mais il n'emprunte à Platon que la forme extérieure de la méthode et non la dialectique elle-même, car, à proprement parler, il n'a point de métaphysique. C'est par la logique que régnait surtout Aristote, c'est par là que Ramus veut l'attaquer et le perdre. Obscurité, confusion, défaut des divisions et des définitions, absence de but pratique, omission de l'induction si admirablement maniée par Socrate dans les Dialogues

de Platon , voilà ce que reproche sans cesse Ramus à ÂristoCe. Lui-même, dans sa nouvelle logique, il s'écarte d'Aristote par la méthode d'enseignement , par le choix des termes , par les définitions et par les divisions, tantôt en suivant les traces de Platon, tantôt celles de Gicéron ou de Quintilien. 11 définit la logique ars bene disserendi^ et il en retranche tout ce qui lui paraît ne pas rentrer dans cette définition. D'ailleurs, abstraction faite de ce changement des termes et des divisions, le fond de sa logique ne diffère pas de celle d'Aristote. Il réduit, il simplifie, il éclaire Aristote, mais aux dépens de la rigueur, de la précision et de la profondeur. Ramus n'a fait preuve d'originalité et n'a exercé quelque infiuencesalutaire sur les esprits que par le but pratique qu'il assigne à la logique et parla manière dont il TenseignaiLSi la logique est l'art de bien disserter, où mieux l'étudier que dans les hommes d'élite, poètes ou orateurs, qui ont excellé dans l'art de toucher et de persuader, en la prenant, pour ainsi dire, sur le fait et dans la nature elle-même? Aussi s* appliquait-il à faire sortir de l'analyse des plus beaux morceaux poétiques et oratoires les divers procédés de la logique et les diverses formes du raisonnement. Il excellait dans ces analyses, et, par cette nouveauté pleine de charmes, il attirait et séduisait les esprits dégoûtés de la sécheresse et des subtilités de la scholastique. De toutes ses innovations, c'est l'union de l'éloquence ou de la rhétorique avec la logique à laquelle Ramus semble attacher le plus d'importance, et c'est une de celles qui souleva contre lui le plus d'orages au sein de l'Université de Paris. En réunissant la rhétorique à la logique, il voulait la débarrasser de toutes les subtilités, de tous les termes obscurs et barbares de la scholastique pour lui faire parler la langue classique de Rome et la rendre attrayante et utile par des règles et des exemples tirés des orateurs et des poètes. 11 fil plus encore pour rendre la dialec- (iquepopulaire en l'écrivant en franç.ais, quatre-vingts ans avant

le Discours de la Méthode. C'est aussi un philosophe réformateur de la même époque , Jordano Bruno , qui , le premier en Italie, comme Bamus en France, fit parler la langue vulgaire à la philosophie. A celte préoccupation constante du but et des applications pratiques de la philosophie, nous reconnaissons encore dans Ramns un précurseur de Bacon et de Descartes. Remarquons aussi çn lui un autre trait de Tesprit moderne , l'union de la philosophie avec les mathématiques, auxquelles il consacra une étude acharnée de quinze ans , et dont, par son testament, il fonda une chaire au collège de France. Ce même esprit de réforme, il Ta porté avec plus ou moins de profondeur dans toutes les sciences. En émancipant au prix de sa vie les esprits et les sciences du joug d'Aristote, en sécularisant pour ainsi dire la langue philosophique, en mettant en honneur la raison, Texpérience et le calcul, Bamus a pu préparer la réforme de la philosophie et de la physique , mais il laissait tout entière à ceux qui viendraient après lui la gloire de son accomplissement. Le pèripatétisme même de rUnivcrsité de Paris ne fut qu*ébranlé et non pas abattu par la lutle héroïque de Bamus; et, en 162&, il provoquait encore de la part du Parlement un arrêt célèbre qui condamnait à mort quiconque enseignerait des maximes contre les auteurs anciens et approuvés. Mais cet arrêt atroce, qui ne put être exécuté, était comme un effort désespéré pour prolonger un empire qui de toutes parts menaçait ruine.

Il y a des éclairs dans Jordano Bruno, mais au sein de quelles ténèbres et de quel chaos! Il l'emporte sur Bamus par imagination et le génie ; il n^est pas seulement un dialecticien et un orateur , mais un métaphysicien et un poète. Ses philosophes de prédilection dans l'antiquité sontPylhagore, Plotin et Platon, et, dans le moyen âge, Baymond Lulle. A Texemplc des Alexandrins, il puise indifféremment à toutes les sources de Thistolre et de la mythologie, du sacré et du profane.

Gotnme eux, il s'imagine découvrir des connaissances supérieures dans Zoroas Ire, lesMages,lesGhaIdéenset les Babyloniens. Mais, tout en s^inspirant de Tesprit idéaliste et mystique des Alexandrins, il reste lui-même. Nul, au XYP siècle, plus hardiment que lui, n'a rejeté Taulorité, dédaignant même de s'abriter derrière la distinction delà raison et de la foi. L'infinité de l'univers, l'unité absolue de^ choses , voilà les idées dominantes de la philosophie de Bruno. Il va les prêcher d'université en université, en France, en Angleterre, en Italie, en Allemagne , courant les aventures philosophiques. Sans cesse , avec une admirable audace, une verve inépuisable, il oppose l'inGnilé de L'univers au petit monde d'Aristote et de TEglise. Pour prouver cette inûnité , tantôt il se fonde sur le système de Copernic et tantôt sur l'infinité même de Dieu. La terre n'étant pas immobile au centre du monde, le soleil lui-même n'étant qu'un centre mobile et partiel , ne suit-il pas d'après Copernic que le monde n'a ni centre ni circonférence et qu'il est infini ? L'univers est TOlympe et le trône de la divinité. Si Dieu est un être illimité , son palais doit être sans bornes ; si Dieu est éternel , si ses acte3 et ses années sont sans fin, les mondes sont innombrables et l'univers infini. La majesté de Dieu étant sans bornes, le nombre de ses ambassadeurs, c'està-dire des astres, sera lui-même sans bornes. Avec quel enthousiasme Bruno ne célèbre-t-il pas ces myriades de mondes, ces conciles d'étoiles , ces conclaves de soleils dont la pensée transporte son imagination ! L'univers est nécessairement partout, parce qu'il est inconcevable que Dieu ait été absent en quelque endroit et oisif en quelque temps. Il méprise ces faux théologiens qui ne comprennent pas que Tinfinité de l'univers peut seule s'accorder avec une religion dont la divinité infi* nie doit être infinie, non seulement en elle-même , mais dans l'espace et la durée. Il traite même la doctrine d'un monde fini de dogme impur que le diable seul a pu inventer. Le monde

de Bruno est donc infini , immense, immobile, parfait; mais où est son Dieu ? Il est au sein même de cet univers, ou plutôt il se confond avec lui.

En effet , c'est , selon Bruno , dans les formes de l'univers que Dieu se découvre à nous, qu'il se réfléchit avec toutes ses perfections , et c'est seulement dans ces formes que la philosophie peut le chercher et le montrer. Il est à la fois la cause et le principe de l'univers. Gomme principe , il est le fondement intrinsèque et l'unique source possible de son existence, il reste inhérent aux actes qu'il opère, aux effets qu'il produit, c'est-à-dire, à tous les êtres, principe intérieur et force qui les maintient dans la vie. En même temps il est cause , cause efficace , cause formelle et cause finale. Il est cause efficiente , car il est l'être partout agissant, la force qui remplit et éclaire tout. La cause efficiente est aux œuvres de la nature ce que Tinlelligence humaine est à la production de ses idées. C'est un artiste intérieur qui, de l'extérieur, donne la forme et la figure à la matière, fait sortir la lige des racines ou delà graine, les branches de la lige, les rameaux des branches et les bourgeons des rameaux. Il est aussi cause formelle , chaque acte raisonnable supposant un dessein qui est la forme de Tacte. Enfin , il est cause finale , car la cause finale est le but de la cause efficiente et formelle , et ce but est la perfection de Tunivers , qui consiste en ce que toutes les formes parviennent h une existence réelle. Pénétré de la toule puissance de l'être divin , ce monde est le meilleur que puisse concevoir un observateur sans mélancolie et sans misanthropie. Ce qui par rapport à nous est défectueux, ne Test pas par rapport à l'ensemble, et le musicien de l'univers a su rassembler toutes les voix extrêmes et moyennes pour en former un sublime concert.

Il y a donc dans le sein du Dieu de Bruno identité du principe et de la cause,idenlité de la cause efficiente, formelle ou fi nale. Dieu est l'âme, la forme,Ia vie de tout ce qui est, c'est lui

qui anime chaque particule de la nature; c'est lui qui constitue Têtre, la vie et le mouvement de Tunivers entier. Dieu, âme du monde, est à l'univers ce que notre âme est au corps humain. En la définissant , une simple puissance ou possibilité d'être , Bruno ramène la matière elle-même à Tunité avec le premier principe. En effet Je premier et le plus parfait des principes embrasse en lui tout ce qui existe, il peut être tout et il est réellement tout, il est donc à la fois formel et matériel. Force active, possibilité, réalité ne sont en lui qu'une unité indivisée et indivisible. L'infinie variété des choses ne constitue done en elle-même qu'un seul et même être. Connaître, rechercher cette unité, voilà le but de toute philosophie. Gomme tous les membres sont contenus indivisiblement dans la semence , de même toutes les formes sont enveloppées dans l'être un. Un être individuel n'est pas un être isoIé,mais l'être pris isolément. Les êtres individuels ne sont que la substance unique sous des traits particuliers ; tout ce qui différencie les genres et les espèces et caractérise les individus , tout ce qui ne prend naissance que pour périr, tout cela n'est pas l'être substantiel et absolu , mais les modes et les accidents de Têlre. Bruno se plaît à rapprocher subtilement toutes les antithèses pour les faire s'évanouir au sein de cette unité absolue des choses et de l'identité des contraires. Cette unité absolue transporte et ravit son âme. Qui voit et possède cette unité, possède tout, qui n'a pu y parvenir n'a rien saisi , n'a rien compris.

Comment l'Individualité humaine ne serait-elle pas nécessairement absorbée dans cette unité absolue ? Mais il ne faut point s'attendre à rencontrer dans Bruno la rigueur géométrique de Spinoza. Malgré sa doctrine de l'unité absolue, il n'en proclame pas moins , eu cent passages , la personnalité de l'homme et de Dieu , la liberté humaine et la divine providence , sans se mettre en peine de les concilier l'une avec l'autre. Tantôt il cache sa pensée sous des formes allégorie

ques , tantôt il prend les dehors d'une mystique inspiration , tantôt il raille , il est grossier, il est bouffon , tantôt il est poète et tantôt il se perd dans toutes les subtilités de la scholaslique et de Tart de Raymond Lulle. Quelle continuelle fermentation d'esprit , quelle abondance désordonnée ! Quelle intempérance d'images , de figures , d* allégories indistinctement puisées h toutes les sources de Tantiquité profane et sacrée ! Partout c'est Timagination qui remporte sur la raison, partout môme absence de règle et de méthode. Huet voudrait bien faire de Descartes un plagiaire de Bruno, mais tout au plus serait'il possible de supposer qu^il a pu s'en inspirer ridée de l'infinité du monde.

Nous ne trouverons pas davantage ni la vraie philosophie , ni la vraie méthode dans Yanini et dans Gampanella. Yanini ne mériterait guère d'attirer l'attention des historiens de la philosophie sans la terrible sentence du Parlement de Toulouse. Ce n'est que par sa fin tragique et non par le talent et le caractère qu'on peut le comparer à Bruno. Tout en se vantant d'être un enfant d'Aristote , il attaque non moins vivement la scholastique que Ramus et Bruno. En effet , son Aristote est celui de Pomponat , c'est-à-dire l'Aristole qui est incompatible avec la divine providence et avec l'immortalité de Tâme. Entre tous les philosophes , c'est Pomponat qu'il admire , Pomponat en qui Pythagore , dit-il , aurait affirmé que Tâme d'Averroës avait passé. Mais il manque de dignité dans la vie et de sérieux dans les doctrines. Comment croire à la bonne foi de cet adversaire de Luther , de cet apologiste de Moïse , de ce défenseur de l'existence de Dieu , de la providence et de la liberté , dans Y Amphilheatrum , qui , un an plus tard , dans un autre ouvrage , De admirandis reginœ Deœque mortalium arcanis , se moque de tout ce qu'il avait eu l'air de respecter et de défendre ? 11 n'y a de sincère dans Yanini que la haine de l'église et un empirisme excès-

sif. Il identifie Dieu avec la nature , il affirme que c'est la forme môme du monde qui le meut et non la volonté d'une intelligence. II n*est pas moins évident qu'il ne croit ni à la spiritualité « ni à l'immortalité de l'âme. En morale, il est d'un épicuréisme grossier , et il transforme le vice et la vertu en des fruits nécessaires du tempérament et du climat. Il y a loin de Yanini , non seulement & Descartes, mais à Campanella et h Gassendi.

Quoique Gampanella incline à l'empirisme , ce serait lui faire injure que de le comparer à Yanini, non seulement pour le caractère et pour le talent , mais aussi pour la doctrine» Bamus, Bruno , Yanini faisaient en môme temps la guerre à Téglise et à la scholastique , il n'en est pas de môme de Gampanella. G'est un adversaire très-sincère des hérétiques et de» athées, et môme un zélé défenseur des prétentions de la cour de Borne , un véritable ultramontain. Aussi les persécutions quMl subit furent plutôt politiques que religieuses , et c'est h un pape qu'il dut la délivrance d'une longue et horrible captivité. Gampanella attaque Aristote , comme Patricius , en opposant ses doctrines et surtout celles de l'éternilé du monde avec les dogmes de Téglise. Dans sa philosophie dépourvue d'unité, ce qui semble dominer, c'est un empirisme qui n'a rien de rigoureux , et qui s'allie parfois à un certain mysticisme. Il s'était d'abord attaché à Telesio, qu'il admirait , dit-il , dans un de ses ouvrages, De libris propriis , parce qu'il ne joulait pas s'en rapporter aui paroles des hommes, mais a la nature des choses. Son ambition fut d'étendre à la philosophie tout entière la réforme tentée par Telesio seulement dans la philosophie de la nature. Gampanella distingue deux âmes : l'une spirituelle, mens^ venant directement du sein de Dieu, et nous élevant , par l'extase , jusqu'aux choses d'en haut; l'autre , anima j principe de la connaissance naturelle, qui est un air chaud venant du soleil. G'est des sens qu'il fait dériver toute la

connaissance naturelle , duce sensu philosophandum est (1). Il cherche à démontrer que toutes les facultés de Tinlelligence se ramènent à la sensation, que la mémoire n^est que la sensation renouvelée, et qu'avec la mémoire Tintelligence forme toutes les notions générales. Le sens seul nous donne certitude, parce que la connaissance par le sens a lieu, selon Campanella , dans Tobjet présent lui-môme.

A cette théorie sensualiste, il n'est pas facile de rattacher logiquement la métaphysique ou l'ontologie de Gampanella. Dans le premier fait de conscience, il trouve contenus Tétre ou le pouvoir, le connaître, le vouloir ou Taimer, d*où il remonte immédiatement aux trois propriétés essentielles de Tétre. Car ces réalités qui sont en nous, ou bien ne sont que des eOTets sans cause, ou doivent se retrouver sans limites dans la source infinie de notre être. Puissance , sagesse , amour , Toilà donc les trois primalités de Tétre qui se réfléchissent en nous et dans tous les élre créés : « Ens essentiatur potentia essendi , amore essendi^ sapientia essendi (1). Tous les êtres finis dérivent de ces trois primalités de Tétre en même temps que du non être auquel , en tant que finis , ils participent nécessairement. Campanella veut prouver que les deux primalités delà connaissance et de Tamour se trouvent dans tous les êlres sans exception , tout comme la première primalité qui est Têlre. C'est le principal objet de son ouvrage intitulé : De sensu rerutn. Toutes les choses cherchent à se conserver, mais le pourraient-elles sans la connaissance de leur être et de tout ce qui lui est avantageux ou nuisible? De même sans l'amour. pourraient--elles aimer leur être, ni travailler à le conserver ? Ainsi Tamour et la connaissance étant le principe de la conservation de Têtre, doivent, selon Gampanella, se retrouver

(1) Prodromus philosophiic.

(2) Philosophi» rcalis libri quatuor. Ad leciorem prœlucidarluiii.

dans res&ence de toas les êtres. Il serait difficile d'imaginer la bizarrerie et la puérilité des preuves qu*il accumule et la crédulité a?ec laquelle il accepte les croyances populaires les plus grossières, pour arriver à conclure que le monde est un animal vivant, qu'il est tout entier vie, âme et sentiment. C'est par Témanation qu'il fait dériver de l'unité infinie de Dieu la totalité des choses finies, à travers une multitude^ de schômes^ et d'archétypes tous plus obscurs et plus arbitraires les uns que les autres. Partout il retrouve cette merveilleuse triade et il s'en sert pour expliquer rationnellement la Trinité. II s'extasie sur la lumière dont sa triade éclaire toutes choses : Admiratus sum quomodo illud difficillimummonotriadis arcanum sit omnium scientiarum illuminatio (1). Dans sa physique et dans son astronomie, l'astrologie joue le principal rOle , il y donne même des recettes pour se préserver de l'influence mauvaise des astres.

Le sens commun ne brille assurément pas davantage dans la Cité du soleil, réminiscence malheureuse de la République de Platon. Il est impossible de tenir moins de compte de la liberté individuelle, de supprimer plus radicalement la propriété et la famille et de se mettre en une contradiction plu» absolue avec le but véritable de la vie humaine. Dans l'esprit de Gampanella , comme dans celui de la plupart des philosophes de cette époque , la faiblesse , la crédulité , la superstition s'allient à la force et à Taudace. Gampanella , mort en 1639, non seulement croit encore à l'astrologie, mais même il la pratique; il tirait Fhoroscope du Dauphin, fils de Louis XIIL, au même temps que Descartes publiait le Discours de la Méthode. Il ne faut donc pas s'étonner du jugement sévère qu'en porte Descartes dans une de ses lettres : « Il y a quinze ans que j'ai lu le de sensu rerum du même auteur ,

(1) Philosophie realis qusestiones physiologicsc, (lib. 38, art. 1).

avec quelques autk^s traiiéB, et peut-êlre celUi-H^i était-il du n6A[lbre. Mais j'avais d*alnml trouvé si p(eo de solidité dans Sèvi'esi^ril que je n^en a< rien g^irdédaiis ma mémoire. Je ne $aUfais maintenant eh dire autre chose sinon que ceui qui s'égérei^t m essayaint de suitre ûm eftemitis extraordinaires, (ne paraissévit moins excusables que eeux qui ne s'égarent qn'^n eotlïpiguie. »

Tels hiTetïi tes égarements et les excès de Tidéniisme et de rtàtnpiriBmë dans le XVI<^ siècle, soit qu'ils se manifestent par le renouvellement de systèmes antiques, soit qu'ils osent se pnoduire par dès tentatives originales. Encore moins tr onven»ni^tio«s la règle et la méthode dans le mysticité. Jamais ié mysticisme n'avait cessé d'exister à côté ou au sein même du ta scholastique; mais il se défvetoppe, il prend tue pluis gTMide place et unU existence plus indépendante dans la pbî^ Josoftiie de la renàisBanee. Du mysikisnie vibrent aussi, à oétife époque^ l'ébraniemedt et rémàùcipatioii, sinon la mé^ (hodig «t la lumière. Avec une grande tndépendàitce dulns lé fend, le mysticisme de In reitaissvnee n'ose i»pendant se prodtïift! uveë la même ttéèpendance dans la ferme et dans la méthùde «tlérieirew II t)rëtend puiser ses pHra hardie* dncUlnes ^às la doclrnie ityi^tértclnse^ antique et vénérée 4e la eâbàte, et si rattddlfër tr^v lêàté ménmdes Ëentures^ tout en àè «fleitlànt foi^ à &6n utsfe au moyen de Kinfièrprétatttm allég(n1<)nie. ÏA dôcttiwe de Témanalitdn, iiiie âme universelle du méUdé, f aM&rption <Ae rhommr« en Dieu, et de Dreu dans fa Mln^e , Vôftft tsé qu'on retrouve au fond de pr^ue tous t«^ sysilèniéS intst?q«ësdu XVP siècle et du commencement dn XTii^ Les pivilé^ôphes mystiques de la renaissance ne sdnl t^Usi les nâfefns ardents à attaquer Aristoté et ta sèholas^ tique, mais en même temps ils attaquent la raison* et la phi^ tos<yphle. C'est par Tinterprétat^n la plus arbitraire deil textes sacrés, par les songes, les visions, l'e^xiase, les révélations

divines particulières, qu'ils cherchent toute vérité; ils sobI crédules et superstitieux à Texcès. Non seulement. Cardan croit aux songes et à la divination; mais il se vante de voir des fantômes , de converser avec un génier familier, d'avoir des extases à volonté. Boehm raconte que son esprit astral, à l'aspect subit d'un vase d'étain, a été transporté au centre intime de la terre, et tellement pénétré de la lumière divine, qu'il voyait clair dans l'essence de toute créature. François YanJSelmont voyait son âme hors de lui sous forme d'uD point lumineux et conversait avec elle. Voulait-il découvrir un^ rapport, une vérité quelconque, il cherchait à s'en faire une image sensible, avec laquelle il s'endormait de manière à la revoir en songe. Or, à l'en croire, il est merveilleux combiei^ il a été éclairé par de pareilles visions, surtout, ajoute-l-il, lorsqu'il était à jeun. Quel prodigieux débordement d'imagination dans cette série de degrés d'émanation qu'ils invei^tenl et multiplient à plaisir ! Gomment s'orienter dans ce dédale de séphiroths , d'essences, de générations de toute sorte ? Gomment compter tous ces anges, ces démons, ces lutins, ces gnomes, ces sylvains , ces salamandres, ces ondines, ces archées, qu'ils font intervenir pour l'explication de tous les phénomènes, et dont ils peuplent la terre, l'air, le feu, l'eau ei tou» les corps organisés ? Ajoutez les analogies , les sym— pathies ou les antipathies les plus arbitraires, les plus bizarrea entre le premier et le deuxième ciel, entre le deuxième et le troisième, entre le macrocosme et le microcosme, entre toutes^ les parties du corps de Thomme et le reste entier de l'uni-* vers, et vous aurez une idée de la science et des principes de ces mystiques. Quel abtme entre cette physique mystique et la physique mathémathique de Descartes ! Quelle révolution profonde fera dans la science de la nature cette admirable conception de l'explication universelle de tous les phénomènes par des lois générales du mouvement l

Cependant, chose étrange aa premier abord, la science expérimentale par excellence, la chimie moderne sortira en grande partie de ce mysticisme qui semble antipathique à toute espèce d'expérience. En effet, comme le mysticisme alexandrin d'où il relève, le mysticisme du XYP siècle ne se borne pas à attendre dans la contemplation la voix et la lomiëre divine, il lui va aû-devant, il la provoque par la théùrgie, par la magie diabolique ou angélique, par l'évocation des esprits, par des recettes et des pratiques merveilleuses. C'est ainsi qu'il donne les mains à l'alchimie, à la magie, à l'astrologie; c'est ainsi qu'au sein même des écoles mystiques se sont accomplis, dans leXYP siècle, ces grands travaux des alchimistes qui devaient servir de fondement à la chimie moderne. Sans doute , les adeptes du mysticisme n'ont pas réussi à évoquer les esprits célestes ou infernaux , ils n'ont pas trouvé la pierre philosophale ; mais, en multipliant les expériences, ils ont trouvé, ce qui vaut mieux, les propriétés, les combinaisons d'un grand nombre de corps, et parla ils ont aug mente le pouvoir de l'homme sur la nature, et préparé les merveilles de l'industrie moderne. De même que le mysticisme, à son insu, a servi la cause de Texpérience, de même aussi, quoiqu'il prétende faire tout dériver de Tunique source d'une révélation divine , il a servi la cause de Témancipation de la raison, soit par ses vives attaques contre le formalisme scholastique et théologique, soit par l'audace de ses rêves métaphysiques, soit par la liberté de ses interprétations allégoriques des Écritures, qui ont ouvert la voie à la liberté d'une interprétation rationaliste.

A la fin duJXVP siècle, apparaît le scepticisme inconnu à la^scholastique , comme dernière conclusion de ce désordre des idées philosophiques. Il apparaît d'autant plus dangereux qu'il a trouvé dans Montaigne le plus séduisant et le plus habile des interprètes. Revêtu d'attrayantes couleurs, de vives

Mais BacfOD n'a-t-il pas précédé Descartes, et dans plus d^une histoire de la philosophie ne parlage-l-il pas avec lui Thonneur du titre de père de la philosophie moderne ? Il nous semble que Bacon ne mérite pas un si grand honneur, et qu'il ne peut soutenir la comparaison avec Descartes ni parle génie, ni par l'influence, ni comme métaphysicien , ni comme physicien, ni comme chef d'école. Dans ce qu'on appelle la philosophie de Bacon , je cherche en vain quelque chose qui mérite le nom de métaphysique, c'est-à-dire, un enchaînement de principes et de conséquences sur Dieu , Thomme et la nature. Bacon n'estime et ne connaît d'autre philosophie que la philosophie de la nature, «t par métaphysique il n'entend que |a recherche des essences ou des principes des propriétés matérielles des choses, c'est-à-dire, une sorte de complément de la physique. Aussi quelle n'est pas la faiblesse , la confusîon des rares aperçus sur Dieu et sur l'homme qu'on rencontre dans la classification du De Augmentis I II croit que l'homme ne se connaît lui-même que par un rayon réfléchi , et ainsi il méconnaît la nature de l'observation interne. Il admet deux âmes, l'une sensible et matérielle, l'autre intelligente. Cette âme intelligente est-elle aussi matérielle, ou bien est-elle spirituelle? Bacon ne veut pas trancher la question, mais il lui semble que les recherches sur la nature de cette âme sont fort peu avancées , et que cette étude est plutôt du domaine de la théologie que de la philosophie. Que nous sommes loin de Descartes, pour la théologie naturelle, il renvoie à la Bible, n'y voyant que des lacunes ou bien des empiétements sur la foi. Je lui conteste môme le litre de chef de l'école sensualistequ'on lui donne le plus ordinairement en regard de Descartes chef de l'école idéaliste. Descaries peut se vanier de la plus belle et de la plus forte lignée philosophique, mais Bacon n'en a réellement engendré aucune, et ce n'est qu'après coup et d'une manière, pour ainsi dire, artificielle qu'on en a fait le

chef d'une grande école philosophique. Qu'esl-ce que le sensualisme? Une certaine solution de la queslion de Torigine des idées ; or Bacon ne s^est pas même posé cette question. Un vague empirisme qui se manifeste par un certain nombre de passages suspects et surtout par la préoccupation exclusive de la réalité sensible, voilà Tunique lien qui rattache Bacon h recelé sensualiste du XVIP et du XVIII® siècle. La philosophie du XYIIP siècle en a fait son père adoptif pour se placer sous le patronage d*un grand nom, mais je nie qu'il en soit le père naturel. C'est àHobbes en Angleterre, c'est à Gassendi en France, et non à Bacon, qu'appartient le titre de chef de l'école sensualiste.

Mettrons-nous donc Bacon en parallèle avec Descartes comme physicien et comme inventeur d'une méthode scientifique ? Il est vrai qu'il a donné de sages et d'utiles préceptes pour une observation attentive des phénomènes, pour l'induction des causes et des lois. Mais de quelle vue nouvelle a-t-il éclairé l'ensemble de la nature, et de quel instrument nouveau a-t-il armé l'esprit pour l'aider à y pénétrer plus avant? Quelle branche des sciences physiques porte la trace évidente d'une direction forte et spéciale imprimée par Bacon? Doit-on donc compter comme ses disciples tous ceux qui ont observé et fait des expériences, sous le prétexte qu'il a prescrit d'observer et de faire des expériences, comme si on n'avait pas observé et fait de grandes découvertes avant Bacon ? Ajoutons qu'il s'est trompé sur le but de la science et qu'en le plaçant dans la transmutation des essences, il la ramenait à l'alchimie et à la pierre philosophale. S'il a décrit et recommandé l'observation , il n'a pas même soupçonné l'instrument plus puissant du calcul , ni la fécondité de l'union des mathématiques avec la physique. Non seulement il ignorait, mais il méprisait les mathématiques, et, toute sa vie, il a dédaigneusement repoussé le système de Copernic, quoiqu'il

eût été démontré et défenda avecnn grand éclat par Bruno à Cbndres et à Oxford , et quoique déjà il eût reçu des découvertes de Keppler une éclatante confirmation. Si donc le successeur ou le contemporain des Tartaglia , des Cardan , des de Viète , des Copernic, des Tycho-Brahé, des Keppler, des Galilée s^est cru au milieu des ténèbres , c'est que ses yeux n'ont pas su voir la lumière. Bacon, plus encore que Descartes, fut injuste à Tégard de ses prédécesseurs et de ses contemporains , et sans avoir Texcuse de la grandeur de ses propres découvertes.

Bacon ne le cède pas moins à Descartes par l'influence que par le génie. Il semble à peine avoir été connu des savants et des philosophes qui sont venus immédiatement après lui, môme dans sa patrie. Parmi ceux qui ont un nom illustre, je ne connais, au XYIP siècle , que Gassendi qui Tadmire. A peine Descartes en fait-il mention dans trois ou quatre passages de ses lettres. Son nom ne se trouve pas dans les ouvrages de Newton , il n'est qu'une seule fois dans Locke, et encore n'est-il pas cité comme philosophe, mais comme historien. Un de ses grands admirateurs du XYIIF siècle, Condorcet, est obligé d'avouer que son influence a élé nulle sur la marche des sciences.

Cependant nous ne voulons pas, comme M. deMaistre, rabaisser injustement Bacon. Bacon est pour nous plus qu'un bel esprit, c'est un grand esprit. Nous admirons la sagacité de la plupart de ses critiques et de ses préceptes, nous admirons ses justes indications des Desiderata que la science doit combler, et des pays qui demeurent à découvrir sur la carte du globe intellectuel. Bacon est, pour ainsi dire , le prophète inspiré des merveilles de la science et de l'industrie moderne et de l'amélioration par leurs progrès des conditions d'existence de l'humanité en ce monde. Comment ne pas être frappé de cet amour si vif, de cet enthousiasme si sincère pour la science

qui ^mme toutes les pages brillantes qu'il a écrites? Mais nous ne poi^vons reconnaître en lui un génie créateur du premier ordre, ni le placer à côté de Descartes. Il est sans doute bien au-dessus de Telesio et de Gampaoella , mais par le vague et la confusion de ses idées en métaphysique, et môme par quelques*unQsde ses vues sur le but de la science et sur la transmutation des essences, Bacon est encore un philosophe de la rçuaissance pluKU qn'w des pères de la philosophie moderne.

Tel était donc Tétat de la philosophie antérieurement & Désertes, et tels étaient les fruits du mouvement philosophique du XYP siècle. A ne considérer que ces fruits, il faudrait etk porter un jugement sévère ; 4ussi , si la philosophie de la renaissance a bien mérité de la philosophie moderne , c*est pour avoir brisé les lourdes et antiques chaînes de l'autorité, et non px)ur ses doctrines. Par là seulement les philoso^ phes de la renaissance ont droit à notre admiration et à notre reçonnaissajice. Pour la conquête de cette indépendance, que n^ont-ilspas bravé, que n'ont-ils pas souffert? Aris-* tote et Téglise , VexU, , la prisoa , le martyre ! Voici en quels traits énergiques et vrais l'un d'entre eux , Pomponat, à dépeint la tragique destinée du philosophe de la renaissance : « Le philosophe, dit-il, est semblable à Prométhée, la soif de la vérité le consume , U est honni de tous comme un insensé , les. inquisiteurs le persécutent, il sert de spectacle au peuple* et voilà les avantages elles récompenses de la philosophie.» Quels traits Pomponat n'aurait-il pas ajoutés à ce tableau, s'il avait connu la vie et la mort de Bamus, Giordano Bruno, Gampanella et Yanini?

Tel est bien lé portrait des philosophes du XVP siècle. En vrais chevaliers errants de la philosophie, ils vont d'université en université, rompant des lances contre Arlstole. Poursuivis devilleen ville par la terrible accusation d'impiété et d'athéisme, ils n'ont point de demeure fixe sur la terre. Pour assouvir

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