‹ Histoire de la philosophie CartésienneChapitre 5 sur 37 · CHAPITRE H · texte numérisé non relu

CHAPITRE H

Coiisi4érations générales sur la vie, le dessein, les qualités d'esprit et dto conduite de Descartes. — Histoire de son esprit d'après le Discours de la Méthode, — Dégoût de toutes les sciences , sauf les mathématiques. — Abandon des livres et des maîtres pour étudier dans le grand livre du monde. — Voyages et campagnes. — Projet d'une réforme philosophique. — Résolution de se dépouiller de toutes les opinions précédeimniéilt ifeçues. — Règles de logique pour retrouver la certitude. — Morale par |(>rovision. — Motifs de sa retraite en Hollande. — Réforme générale de la philosophie. — Audace de la pensée de Descartes. — Mépris de l'histoire et du passé qii'il transmet à ses disciples. — Discussion sur l'ignorance réelle ou feinte de Descartes. — Esprit de conduite. — Protestations contre toute pensée de réforme politique ott religieuse. — Règle de la dîstmctïofl dtfs vérités de la raison et de ta foi. — Infections de Départes à cette irè^e. — fin quel sens il l'entend. — Avances inutiles aux Jésuites. — Espoir de svhstituer sa philosophie dans les écoles à celle d'Aristote. — Essai d'une exposition populaire de sa philosophie. — Le Discours de la Méthode écrit en français.— Descartes écrivain. — Sa mort en Suède. — Translation à Paris de ses restes mortels. — Enthousiasme de ses disciples.

René Descartes naquit en 1596, dans un village de la Touraine, situé entre Tours et Poitiers. Sa famille était noble, et il reçut en naissant le titre de seigneur du Perron. Je ne veux pas faire la biographie de Descartes, mais indiquer les caractères les plus généraux de sa vie et les qualités principales

d*esprit et de conduite par lesquelles il a réussi à fonder sur les ruines de la scholastique une philosophie nouvelle (1). Dans les deux premières parties du Discours de la Méthode^ il raconte lui-même avec autant de simplicité que de grandeur rhistoire de son esprit. Il fit ses études au collège de la Flèche, sous la direction des Jésuites. « J^ai été nourri aux lettre» dès mon enfance, et pour ce qu'on me persuadait que par leur moyen on pouvait acquérir une connaissance' claire et assurée de tout ce qui est utile à la vie, j'avais un extrême désir de les apprendre. » Puis il raconte comment il a été déçu, ne trDU>fant partout que contradiction et incertitude, et pas une seule doctrine telle qu'on lui avait fait espérer, sauf les mathématiques. Charmé par leur clarté et leur évidence, il s'y livre avec ardeur, et avant d'avoir quitté les bancs, il avait perfectionné Talgèbre, et était déjà un grand mathématicien. Qtiant

(1) Le meilleur et le plus complet biographe de Descartes est Baillet. U a publié en 1691 la Vie de Descartes en 2 vol. in-4o. L'année suivante, il en a donné un abrégé en un vol. in- 12. Cet ouvrage abonde en détails intéressants sur la vie et les ouvrages de Descartes, mais Baillet est malheureusement dépourvu de sens critique et d'esprit philosophique. De là beaucoup d'inexactitudes, d'anecdotes suspectes, de minuties , tandis qu'on n'y trouve aucune considération générale sur l'état dans lequel Deseartes a trouvé la philosophie et sur l'état dans lequel il l'a laissée en France et en Hollande. Avant Baillet, un autre Français, Pierre Borel , médecin de Castres, avait écrit une vie de Descartes : Renati Cartesii summi philosophi Compendium, publié à Castres en 1653. Mais cette vie est très-courte^, incomplète, sans ordre ; elle a été rédigée sur ouï dire et n'a de remarquable que l'enthousiasme de l'auteur pour Deseartes. En dehors de la France, Daniel Lipstorpius, professeur à l'Université de Lubeck, a publié en 1653 un fragment sur la vie de Descartes dans ses Specimina pldlosophiœ , in-4<>, Lugd.-Batav., et Jean Tcpelius a fait paraître à Nuremberg, en 1664 , Histor%a philoaophiœ cartesianœ, in-12 , qui n'est qu'une brochure et dont un seul chapitre, fort incomplet comme tout le reste , est consacré à la vie de Descartes.

à la philosophie, il n*y trouvait rien qui ne fût sujet à dispute, et comme elle enferme les principes de toutes les autres sciences, il jugeait que rien de solide n'avait pu être bâti sur des fondements aussi peu fermes. Ainsi, dès le collège, Descartes avait sondé les principes de la certitude humaine et conçu la pensée d'une réforme d^ns la philosophie et dans toutes les sciences.

Mécontent des docteurs et des livres, il les abandonne aussitôt que Tâge lui permet de s'affranchir de la tutelle de ses maîtres, résolu à ne plus chercher la science qu'en lui-même ou bien dans le grand livre du monde. G*est dans ce grand livre que d'abord il étudie : a J'employai, dit-il, le reste de ma jeunesse à voyager, à voir des cours et des armées, à fréquenter des gens de diverses humeurs et conditions, à recueillir diverses expériences et à faire telle réflexion sur les choses qui se présentaient que j'en pusse tirer quelque profit. » Après avoir passé quelque temps à Paris où bientôt l'amour de la science l'avait emporté sur celui des plaisirs de son âge, il s'engage comme volontaire au service de divers princes de l'Allemagne, ne recevant aucune paie afin de conserver toute son indépendance. Mais, dans les camps comme à Paris, c'est la science de l'homme et de la nature qui l'absorbe tout entier. Jusqu'au milieu des combats, il observe froidement le cœur humain et les passions que la vie des camps et la guerre mettent en évidence, il étudie la construction des machines de guerre qui battent les remparts et les lois des forces qui les ton t mouvoir. Il songe à Tycho-Brahé dans Prague prise d'assaut, comme plus tard un autre soldat philosophe, Yauvenargues, y songea à Descartes, a Je ne fis autre chose, ditil, pendant neuf années, que de rouler çà et là dans le monde, tâchant d'y être spectateur plutôt qu'acteur dans les comédies qui s'y jouent. » Au commencement de 1619, lorsqu'il était au service de l'électeur de Bavière, l'hiver l'arrêta en un quar-

lier où , comme ii le raconte , ne trouvant aucune conversation qui le divertît, et n*étant troublé par aucuns soins ni passions, il demeurait seul enfermé tout le jour, ayant tout le loisir de s'entretenir avec ses propres pensées. C'est là qu'il prend la résolution de se dépouiller de toutes les opinions reçues autrefois dans sa créance, pour ne plus les y admettre qu'ajustées au niveau de la raison ; c'est là qu'il a jeté les fondements du Discours de la Méthode. D'abord, il se trace à lui-même les règles d'esprit et de conduite par lesquelles il doit se diriger pour atteindre le but. Au lieu de ce grand nombre de préceptes dont la logique est composée, il croit qu'il loi suffira des quatre suivants, pourvu qu'il prenne une ferme et constante résolution de ne manquer pas une seule fois ù les observer : 1^ ne jamais recevoir aucune chose pour vraie que je ne la connusse évidemment pour telle; 2^ de diviser chacune des difficultés que j'examinerais en autant de parcelles qu'il se pourrait et qu'il serait requis pour les mieux résoudre ; 3® de conduire par ordre mes pensées, en commençant par les objets les plus simples, pour monter peu à peu, comme par degrés, jusqu'à la connaissance des plus composés ; 4*^ faire partout des dénombrements si entiers et des revues si générales que je fusse assuré de ne rien omettre. Le développement de ces règles se trouve dans les Règles pour la direction de r esprit. Il est impossible d'en méconnaître Texcellence. La première pose dans l'évidence seule le signe de la vérité, c'est le principe môme de toute la méthode cartésienne. Les trois autres prescrivent les conditions essentielles sans lesquelles on ne peut obtenir Tévidence, et résument parfaitement le procédé général que l'esprit doit suivre dans toute recherche scientifique et dans toute méthode.

A cette méthode absolue, pour bien diriger la pensée, Des- «artes ajoute une méthode provisoire pour se guider prudemmeni dans la vie suivant la plus grande probabilité, jusqu'à I. 3

ce qaMI ail retrouvé la eertitade. Cette méthode se compose de quelques simples maximes de sagesse et de prudence vulgaire , ce n'est suivant l'expression de Descartes, qu'une morale par provision, où il cherche un abri en attendant qu'il ait relevé du milieu des ruines accumulées par le doute méthodique, l'édifice définitif de la science. 1^ rester fidèle aux lois et à la religion de son pays : S<^ être le plug ferme et le plus déterminé dans ses actions qu'il pourrait, et rie suivre pas moins constamment les opinions les plu» douteuses, y étant une fois déterminé, que si elles étaient très-assurées; 3^ tâcher toujours plutôt à se vaincre que la fortune et à changer ses désirs plutôt que Tordre du monde^ voilà les trois règles auxquelles il réduit sa morale par provision et auxquelles il a conformé sa vie, n'ayant jamais manqué ni de cette prudence fdans la conduite , ni de cetto fermeté de résolution qu'il se prescrit à lui-même. Pour conclusion de cette morale, après avoir examiné les diverses occupations des hommes, afin d'en rechercher la meilleure, il s'assure qu'il ne pouvait mieux faire que de continuer en cellelà même où il se trouvait, c'est-à-dire, que d'employer toute sa vie à cultiver sa raison et à avancer autant qu'il le pour^ rait en la connaissance de la vérité, suivant la méthode qu'il s'était prescrite.

Avant de mettre à exécution cette grande réforme, il re^ commence à voyager et parcourt encore le monde pendant neuf années. Il fréquente la société des gens du monde^ se mêlant à tous les divertissements honnêtes , mais san« }a<^ mais abandonner son dessein, « et profitant, dit-il, en la connaissance de la vérité peut-être plus que s'il n'eût fait que lire des livres ou fréquenter des gens de lettres. » Enfin, sentant son esprit mûr pour cette réforme depuis si longtemps méditée, il quitte sa patrie et ses amis, et va chercher en Hollande, où il ne connaît personne, une retraite pro-

fonde, Qo elimat plas froid qae celui de Paris, qo^il aecQse ât porter son esprit aax chimères, et peat--ô(re aussi mie liberlfè philosophique plus grande qu en France. La Hollande où la, philosophie et la presse étaient plus libres qu'en anecm autre pays de l'Europe, a eu la gloire d'être la seconde patrie de Descartes, comme aussi de tant de libres penseurs et d'illustres réfugiés, pendant leXVIP siècle. Descartesy a vécu vingt ans dans la solitude, absorbé par les spéculations pbîtosophi* ques. On a peine à l'y suivre dans ses fréquents changements de résidence, tantôt déterminés par le seul motif d'échapper ani lettres et aux visites importunes , tantôt pour veiller par lui-même à Timpression d'un ouvrage , tantôt pour aider de ses leçons et de ses conseils des professeurs qui avaient goûté sa doctrine et travaillaient déjà à substituer sa philosophie < à celle d'Aristote , dans quelques Cniverâités. Là , même à Amsterdam , « parmi la foule d'un grand peuple fort actif et plus soigneux de ses propres affaires que curieux de celles d'autrui , sans manquer d'aucune des commodités qui sont dans les villes les plus fréquentées, j'ai pu vivre, dit-il, aussi solitaire et retiré que dans les déserts Ids plus écartés. » Cependant au milieu de cette solitude, par rfntermédi&ire de Mersenne , son condisciple au collège de ta Flèche et le plus ancien de ses amis , il est en relation avec les savants de tous les pays, et ne demeure étranger à aucune découverte, ni à aucune recherche. C'est Mersenne qiii transmet à Descartes tous les problèthes , toutes lès objections des mathématiciens, des philosophes et des théologiens, et c'est à lui que Descaries fait passer les réponses et les solutions. Mais, entraîné par la plus ardente curiosité scientifique, Mersenne ne se borne pas à transmettre les objections, lui-même il les provoque, il met aux prises les amours-propres, il excite des rivalités, il échange de vrais cartels scientifiques avec un zèle que Descartes dut quelquefois modérer,

les Jésuites ? Baillet va jusqu'à dire que saint Thomas était son auteur favori, en ajoutant, il est vrai, que c^est Tunique théologien quMl eût jamais voulu étudier (1). Enfln, de son propre aveu, Descaftes avait beaucoup lu, au moins étant au collège : « J'avais parcouru tous les livres traitant des sciences qu'on estime les plus curieuses et les plus rares qui m'étaient tombés dans les mains (2). »

A ce mépris du passé, Descartes joint une confiance en ses propres forces qui est un caractère non moins général de tous les grands révolutionnaires. Il prétend philosopher comme si Jamais personne n'avait philosophé avant lui , rien n'a été fait jusqu'à lui , tout demeure à faire, voilà ce qu'il déclare dans les premières pages du Discours de la Méthode^ et il termine les Principes en disant : « Qu'il n'y a aucun phénomène en la nature qui ne soit compris en ce qui a été expliqué dans ce traité, d C'est-à-dire qu'il ne laisse plus rien à faire. De là cette disposition à méconnaître les découvertes et le génie de ses prédécesseurs et de ses contemporains, même de Galilée, auquel il n'accorde que le médiocre éloge d'avoir philosophé un peu mieux que le vulgaire.

Hais à l'audace de l'entreprise et de la pensée, il ajoute la prudence et les sages ménagements qui en assurent le succès. Il faut remarquer le rare esprit de conduite, la connaissance du cœur humain dont il fait preuve dans les conseils qu'il donne à son fougueux disciple Régius. Je cite la recommandation de ne jamais proposer d'opinions nouvelles comme nouvelles, et de se contenter d'employer les raisons nouvelles

(1) Il parait, en effet, avoir entièrement ignoré saint Augustin, malgré les nnalogies de sa doctrine. Ce sont des critiques bienveillants ou des disciples qui lui ont appris ces analogies et révélé l'avantage qu'il pourrait en tirer contre ses adversaires.

(2) Discouru de la Méthode^ l^c part.

Bvec les moyens de les faire goûter : « Qu'était-il nécessaire qae voos allassiez rejeter si pabliqaement les formes substantielles et les qualités réelles? Ne vous souveniez-vous pas que j'avais déclaré en termes exprès dans mon Traité des météores que je ne les rejetais pas et que je ne prétendais pas les nier, mais seulement qu'elles n^étaient pas nécessaires pour expliquer ma pensée et que je pouvais sans elles faire comprendre mes raisons ? » S'il évite de paraître novateur en métaphysique, à plus forte raison en politique et en religion , soit dans l'intérêt de son propre repos, soit dans celui du succès de sa doctrine. De là ce reproche de quelques-uns de ses adversaires de tenir plus encore au repos de sa personne qu'à la gloire et à la vérité. Dans le Discours de la Méthode , il proteste contre toute pensée de réforme politique on religieuse. Il remarque bien des difficultés à réformer son esprit, a mais elles ne sont pas comparables à celles qui se trouvent en la réformation des moindres choses qui touchent le public. » Il ne veut pas qu'on le confonde avec ces humeurs brouillonnes et inquiètes qui n'étant pas appelées ni par leur naissance, ni par leur fortune an maniement des affaires publiques ne laissent pas d'y faire en idée quelque nouvelle réformation ; « et si je pensais qu'il y eût la moindre chose en cet écrit par laquelle on pût me soupçonner de cette folie, je serais très marri qu'il fût publié. »

Aussi, la première règle de sa morale par provision est-elle d'obéir aux lois et aux coutumes de son pays, en retenant constamment la religion suivant laquelle Dieu lui a fait la grâce d'être instruit dès son enfance. S'il proteste contre toute pensée de réformalion dans l'Etat, plus vivement encore proteste-^ t-il contre toute pensée de réformation dans l'Église. J'ai la religion du roi ou j'ai la religion de ma nourrice, voilà ce qu'il se contente de répondre au théologien réformé Bevius , qui le presse d'examiner avec autant d'application les fonde-

raeoisde sa religion que ceux de la philosophie (ij.Dela rëprobatioo universelle, dans laquelle il enveloppe d'abord toules les sciences, il a bien soin d'excepter la Ihéologie en méine temps que les mathématiques: « Je révérais^ dît-il, noire théologie et je prétendais autant qu'aucun autre à gagner le ciel, mais ayant appris , comme chose très assurée que le chemin n'en est pas moins ouvert aux plus ignorants qu'aux plus doctes, et que les vérités révélées qui y conduisent sont au-dessus de notre intelligence, je n'eusse osé les soumettre à la faiblesse de mes raisonnements et je pensais que pour entreprendre de les examiner ei y réussir, il était besoin d'avoir quelque extraordinaire assistance du ciel et d'être plus qu'homme (2). x> Tout d'abord il met à l'écart de son doute méthodique les vérités de la foi, et il les enferme à part comme en une arche sainte (3). Par le même motif, il se refuse & traiter expressément ni de l'immortalité de Tâme, ni de son état dans la vie future, ni même de pures questions de morale. Il écrit à M. Ghanut : « Messieurs les régents sont si animés contre moi à cause des innocents principes de physique , et si en colère de ce qu'ils n'y trouvent aucun prétexte pour me calomnier, que si je traitais après cela de la morale, ils ne me laisseraient aucun repos. p C'est aux docteurs et aux doyens de la sacrée Faculté de théologie de la Sorbonne qu'il dédie sesilfédt/ations. A la première nouvelle de la condamnation de Galilée, il se hâte de suspendre et de supprimer son grand ouvrage du Monde écrit en français, et déjà presque achevé, auquel il travaillait depuis plusieurs années. 11 n'en laissa subsister que quelques fragments, qui furent publiés quelques années après sa mort^

(1) Baillet, p. 433.

(2) Discours de la Méthode, f* partir.

(3) Ibid., 3* partie.

«( 9vec de grandes précautions delà part des éditeurs (1). On voit daoa ses lettres k quel point il fui troublé par cette 4K)Ddainnatioo et quelJe fâcheuse influeoce elle exerça sur son génie (2). Dès-lors il n'osa plus, môme en 164'4, dans les Principes, soutenir ouvertement r hypothèse de (Copernic. BossueC lui-n)éiQe,daos une de ses lettresjuge que Descartes a quelquefois poussé à l'excès la prudence et la soundssion : « M. Des^ cartes a toujours craint d'être noté par l'Église, et on lui voit prendre sur cela des précautions qui allaient jusqu'à l'excès. » Ainsi 9 oon seulement Descartes évitera le sort de ses pré-^ décesseurs du XYP siècle, qui avaient compromis le sort de la réforme philosophique en la mêlant aux réformes religieuses et politiques, mais il aura des protecteurs et des disciples parmi les théologiens et les hommes d'état. Cependant, malgré sa règle de la distinction de la foi et de la raison , malgré toute 3a réserve, à cause des nombreuses et inévitables rencontres de la philosophie et de la théologie, comment eût-il pu éviter les attaques et les soupçons de quelques théologiens inquiets et défiants, et ne pas commettre lui-môme quelques infractions à une règle qui ne saurait être absolue? Nous verrons, par exemple, comment il fut, presque nécessairement, entraîné à proposer ces explications de l'Eucharistie conformément aux principes de sa physique, qui lui ont été tant reprochés et qui , par l'abus qu'en firent quelques-uns de ses disciples, soulevèrent de si grands orages contre la philosophie nouvelle. A considérer les suites , il eût peut-être mieux valu se renfermer dans la distinction des vérités de la raison et de la foi, et se retrancher opiniâtrement derrière Tincompréhen-

(1) Le Monde de Descartes ou Traité de la lumière. Paris, 1664, in-i2. Glerselier en donna une meilleure édition en 1677.

(2) Lettres au P. Mersenne, du 10 janvier, du 15 mars, du 14 août 1634, éd. Cousin, tome VI.

sibililé du mystère. Cependant, qu'on veuille bien remarquer que ce parti lui-même n'était pas sans danger, et que Descartes, gardant sur ce point un silence obstiné , en dépit de toutes les instances et de toutes les accusations, eût paru avouer que la philosophie de TËcoIe s'accommodait mieux que la sienne avec le concile de Trente. « Que nous sert, disaient en effet un certain nombre de théologiens, que vous protestiez de votre attachement à la foi, si vous ne montrez que vos principes ne peuvent s'accommoder avec ellePNe pensez pas vous excuser en renvoyant aux théologiens dMnterpréter l'Écriture, car étant chrétien comme vous êtes , vous devez être prêt de répondre et de satisfaire à tous ceux qui vous objectent quelque chose contre la foi, principalement quand ce qu^on vous objecte choque les principes que vous voulez établir (1). » Yoici encore comment d^autres adversaires le somment de s'expliquer : « Si vous refusez de répondre sous prétexte que vous n*étes pas théologien, je vous disque vous êtes chrétien, à qui la sainte Écriture donne ordre d'être toujours prêt de rendre raison de la foi (2).» Ainsi pressé, s'il était dangereux de parler, il était aussi dangereux de se taire. D'ailleurs, au défaut de ce prétexte, croit-on que d'autres eussent manqué pour faire la guerre au cartésianisme? Assurément, l'incompatibilité vraie ou prétendue avec l'Eucharistie ne pouvait que grandement plaire aux théologiens réformés de la Hollande , et cependant combien en est-il qui ne se montrent pas moins acharnés que le P. Valois lui-même contre la philosophie de Descartes?

Mais comment Descartes entend-il cette règle de la distinction des vérités de la foi et de la raison dont le XYP siècle avait si hardiment abusé , dontleXyiIl« siècle n'abusera pas avec une moindre impudence, et que le XVIP siècle, à son exem-

(1) Sixièmes objections contre les Méditations.

(2) Objections d'Hyperaspistes.

pie, a seul cherché à pratiquer avec respect et sincérité? Quoique dans la bouche de Descartes elle ne soit suspecte ni d'ironie ni de mensonge, comme dans Pomponat, Bayle ou Voltaire, on ne peut pas cependant la prendre comme règle absolue et comme la séparation essentielle et Topposition de deux ordres de vérités. Descartes ne croit pas que les choses qui sont clairement connues par la lumière naturelle puissent être contraires à la théologie de personne , « à moins , écrit-il au P. Dinet, que cette théologie elle-même fdt manifestement opposée à la lumière de la raison, ce que je sais que personne n*avouera de la théologie dont il fait profession (1).» Telle est aussi la doctrine de son école tout entière , qui a constamment travaillé , non pas à maintenir séparées, mais à unir la religion et la philosophie et à démontrer la conformité de la raison et de la foi. En France , en Hollande , en Allemagne, l'accord de la raison et de la foi est la thèse commune de tous les philosophes et de tous les théologiens cartésiens ; de Wittichius comme de Régis , de Malebranche comme de Leibnitz. De là aussi la prédominance parmi les théologiens cartésiens, surtout en Hollande, de la doctrine du sens Gguré des Écritures, pour les accommoder avec la physique et avec la raison. Descartes, pressé par des objections tirées de la Bible, avait dû, quoique manifestement à contre-cœur (2), donner luimême quelques exemples de cette libre interprétation , et se rejeter sur le sens figuré des Écritures. « Tout le monde, dit* il, connaît assez la distinction qui est entre ces façons de parler de Dieu dont l'Écriture se sert ordinairement, qui sont ac-

(1) Edil. Cousin, 9® vol., p. 53.

(2) Dans la Réponse aux sixièmes objections il montre une sorte de mauvaise humeur contre les difficultés qu'on lui oppose tirées de l'Ecriture : « C'est pourquoi, dit-il, je fais ici ma déclaration que désormais je ne répondrai plus à de pareilles objections. »

commodéesà la capacité du vulgaire et qui contiennent bien quelques vérités, mais seulement en tant qu'elle est rapportée aux hommes , et celles qui expriment une vérité plus simple et plus pure , qui ne change point de nature , encore qu'elle ne leur soit point rapportée (1). » Ailleurs il fait l'application de cette règle au récit de la Genèse : « On peut dire que cette histoire de la Genèse ayant été écrite pour l'homme, ce sont principalement les choses qui le regardent que le Saint-Esprit y a voulu spécifier, et qu'il n'y est parlé d'aucunes qu'en tant qu'elles se rapportent à Thomme (4). d Malebranche, qui idea^ tifie la vraie religion et la vraie philosophie , qui n'accorde expressément de valeur que par rapport aux intelligences vut* gaires à cette distinction de la foi et de la raison , représeaCe à son degré le plus haut et le plus pur ce constant eSovl du cartésianisme pour faire rentrer les vérités de la foi dans celles de la raison. Ne considérons donc le précepte de Descaries sur la distinction de la foi et de la raison que comme une sage maxime de réserve et de respect à l'égard de TÉglise el des questions plus spécialement théologiques , comme la pre-« mière règle de sa morale par provision , et non comme une doctrine absolue de la séparation et de l'opposition essentielle de deux ordres de vérités.

A quel prix n'eût-il pas voulu, dans l'intérêt delaphiloso^ phie, se concilier la faveur des Jésuite»? Il écrit à un membre de la Société : « M'étant mêlé d'écrire une philosophie, je sais que votre Compagnie seule peut plus que tout le reste du monde pour l« faire valoir ou mépriser. C'est pourquoi je ne crains pas que des personnes de jugement, et qui ne m^en croient pas entièrement dépourvu, doutent que je ne fasse tout mon pos-

(1) Réponse aux Secondes objections.

(2) Lettre à Chanut, éd. Gamier, tome lU, p. 276.

sible pour la mériter (1). » Voilà pourquoi il est si plein d'em. pressefioent à l'égard de ceux de leurs Pères qui sembtenl té*moigner quelque attachement à ses principes ou qu'il espère gagner. Quel n^est pas son trouble en apprenant les attaques du P. Bourdin , où il croit voir le signal d'une dédaratton de guerre de la Compagnie tout entière ? Dans l'amertume de son désappointement il va jusqu'à l'emportement et la menace, il veut user de représailles et publier la critique d'un de leurs cours (2). Mais ni ses avances ni ses menaces ne pouvaient prévaloir contre l'esprit de la Société et la rendre favoraMe à sa philosophie.

Pour remplacer un jour Aristote dans les chaires et dans les ëeotes, il avait songé dans les derniers temps de sa vie à exposer sous une forme populaire sa physique et sa métaphysique. Baillet nous apprend qu'il voulait faire un abrégé de toute sa philosophie^'et en faire imprimer le cours par ordre, en met* tant en regard un abrégé de la philosophie de TEcoie et des re* marques de sa façon sur les défauts de cette philosophie. Il espé*rait de faire en sorte par la méthode qu'il y garderait qu'en voyant lesparallëles de l'une et de l'autre, ceux qui n'auraient pas encoreappris la philosophie de l'Ëcolerapprendraient beaucoup phis facilement de son livre que de leurs maîtres et qu'en même temps ils apprendraient à la mépriser, et que les moins habiles d'entreles maîtres seraient capables d'enseigner la science par ce seul livre (3).» Il avait aussi dans ce même but commencé un dialogue trouvé dans ses papiers après sa mort (4), où il exposait sous forme populaire ses principales idées du Discoursde la Mithode.L'ambition de Descaries étaitde parler non seulement aui doctes, mais aux gens du monde et à tous les hommes de bon

(1) Lettres éd; Glers., tome III, lettre 22.

(2) Lettre au P. Mersenne, édit. Clerselier, 1667, 3« vol., p. 609.

(3) Ibid.

(4) Inquisitio veritatis per lumen naturale.

de sens, el de se faire enCendre môme des enfants et des femmes» Yoilà pourquoi il a publié ou fait traduire en langue vulgaire tous ses ouvrages de physique et de métaphysique. Ramus, il est vrai, bien avant lui, avait publié un traité de dialectique en français. Mais depuis Ramus , sauf de rares exceptions , le latin était demeuré la langue de la science en général et en particulier de la philosophie (1). Dans les premières années du XYIP, siècle on regardait encore comme absurde la tentative de mettre la philosophie en langue vulgaire à cause de Timpossibilité de traduire une foule de termes de la langue de la scholastique qui étaient considérés comme essentiels à la philosophie, tels que quiddité , corporéité, essence, etc. Sanchez s^en moque assez spirituellement dans son traité : Quod nihil scitur, mais lui-même il a continué de suivre la route commune et d'écrire en latin (2). C'est seulement à partir de Descartes et par l'exemple de Descartes que la langue vulgaire prend la place de la langue latine. Descartes, comme l'attestent les dernières lignes du Discours de la Méthodey avaitbien le sentiment de l'importance de cette innovation. « Et si j^écris en français, qui est la langue de mon pays, plutôt qu'en latin , qui est celle de mes précepteurs , c'est à cause que j'espère que ceux qui ne se servent que de leur raison natu-

(1) Nous indiquerons comme une de ces rares exceptions l'ouvrage suivant où la philosophie d'Aristote est mise en français : Corps de toute la philosophiey divisé en deux parties , etc., par ThéophrasteBourju. Paris, 1614, 1 vol. in-folio.

(2) Non illud absurdum minus est quod quidam astruere conantur philosophiam non alio idiomate doceri posse quam vel grœco, vel latino , quia, inquiunt, non sunt verba quibus vertere possis plurima quse in illis linguis sunt, ut Aristotelis SvuhxiiK 9 àe quo hucusque frustra disputatur quomodo latine verti debeat apud Latinos essentia, quidditas , corporeitas et similia quse philosophi machinantur : quxque cum nihil significent, a nullo etiam nec intelliguntur , nec explicari possunt , necdum vulgari sermone verti, qui rcs solum veras non fictas, nominibus propriis omnes designarc solet. Edit. de Rotterd., 1643, p. 72.

relie toute pure, jugeront mieux de mes opinions que ceux qui ne croient qu'aux livres anciens, et pour ceux qui joignent le bon sens avec l'étude , lesquels seuls je souhaite pour mes juges , ils ne seront pas, je m'assure, si partiaux pour le latin, qu'ils refusent d'entendre mes raisons parce que je les écris en langue vulgaire. » Il ne s'adresse plus seulement aux Universités et aux Écoles , mais aussi aux gens du monde et à ceux qui se servent de leur raison naturelle toute pure. Ainsi désormais la langue de la philosophie sera celle de tout le monde ^ ainsi est déchiré le voile qui interdisait au vulgaire l'entrée et la vue même du sanctuaire. Dans le discours préliminaire de f Encyclopédie f d'Alembert regrette T universalité de la langue latine qui mettait en communication tous les savants du monde. Mais si Tuniversalité d'une langue morte facilitait les rapports entre les savants, elle était un obstacle à la diffusion de la science elle-même. Un philosophe ne doit donc pas regretter le règlfe d'une langue universelle morte , mais désirer celui d'une langue universelle vivante. ^ -,

En écrivant en français Descaries ne rendit pas un moindre service à la langue de son pays qu'à la philosophie elle-même, car il n'y a pas moins d'originalité et de grandeur dans la langue que dans les idées du Discours de la Méthode. Les grandes qualités de la prose de Descaries , qui pendant long^ temps ont passé inaperçues pour la plupart des historiens de notre littérature, avaient frappé ses contemporains et avaient été admirées par Yollaire. Sorbière, qui n'est pas suspect de partialité en faveur de Descartes, ne peut s'empêcher de dire tout d'abord du Discours de la Méthode : a que le style, sans contredit , en est beau , et qu'il n'avait rien lu de plus charmant, de plus fort et de plus pressé en noire langue que tout ce que Descartes avait écrit. » L'admiration de Daguesseau pouj l'écrivain égale Tadmiration pour le philosophe. « Jamais I. 4

homme , dil-il , n*a en effet su former un tissu plus géométrique , et en même temps plus ingénieux et plus persuasif de pensées, d'images et de preuves, en sorte qu'on trouve en lui le fond de Tart des orateurs joint à celui du géomètre et du philosophe (1).» Ilarrîvasouvent, en effet, à ce style si sévère et si géométrique de s*animer et de se colorer par de vives et fortes images. Elles abondent dans la langue de Descartes, mais elles sont si naturelles , elles se fondent tellement avec la suite du raisonnement et du discours, que quelques-unes échappent au premier abord. « Descartes , dit Voltaire , était né avec une imagination brillante et forte qui en fit un homme singulier dans sa vie privée comme dans sa manière de raisonner. Cette imagination ne peut se cacher, môme dans ses ouvrages philosophiques, ou l'on voit à tout moment des comparaisons ingénieuses et brillantes (2). » Rapprochons de ce jugement de Voltaire, ce que Descartes nous dit lui-même de son amour pour la poésie dans le Discours de la Méthode (3). Le premier qui de notre temps ait appelé de nouveau Tattention sur les beautés de la prose de Descaries, est M. Cousin. Après avoir énuméré toutes ses grandes créations , il ajoute : c( Pour les exprimer il a créé un langage digne d'elles ; naïf et mâle, sévère et hardi, cherchant avant tout la clarté et trouvant par surcroît la grandeur. C'est Descartes qui a porté le coup mortel, non pas seulement à la scholastique qui partout succombait , mais à la philosophie et à la littérature ma-

(1) Quatrième instruction à son fils.

(2) Lettre 14® sur lesÀngUtis. Maupcrtuis, dans son Discours de réception à rAcadémie française, n'admire pas moins le style de DescaHcs: a Géomètre profond, métaphysicien sublime, il nous a laissé des ouvrages dans lesquels on admirerait le style, si le fond des choses ne s*était emparé de toute Tadmiration. »

(3) « J'étais amoureux de la poésie. »

Dîérée de la renaissance. Il est le Malherbe de la prose ; ajoutons qu'H en est le Malherbe et le Corneille tout ensemble. Dès qoe le Discoure de la Jlfitihode parut, à peu près en môme lerops que le Cid^ tout ce qu'il y avmt en France d'esprits solides , fatigués d^imUations impuissantes, amateurs du vrai ,du grand et du beau, reconniurent à rinstanl môme le langage qu'ils chercbateut. Depuis on ne parle plus que cdoi-là, lesfaiMes médîoqreoient, les forts en y ajoutant leurs qualités diverses, mais sur un fond invariable devenu le patrimoine et la règle de tous (1). » En un genre moins élevé que celui du Discours de la Méthode 9 ée queUes qualités d'écrivain Descartes ne fait-il pas pi!euve , soit en français soit en latin , dans ses lettres et dans ses réponses aux objections (2j ? Que de charme, d'esprit, de finesse et de goût dans le jugement qu'il porte sur Balzac et dans les lettres qu'il lui écrit en 16311 Comme M rivalise aisément avec lui pour Tesprit et Tart de bien dire ! Thomas n'exagère rien en disant qu*il ne tenait qu'à Descartes d'être le plus bel esprit de son siècle (3). Que de vigueur , d'ironie , d'éloquence dans ses lettres contre Yoétius ! Il ne leur a manqué que d'être écrites en français pour prendre place à côté des Provinciales.

Une seule pensée , la réforme de I9 philosophie , a absorbé la vie de Descartes. Il y a porté son âme tout entière; il n'a pas eu d'autre ambition ni d'autre passion ; il ne s'est pas partagé , comme Bacon , entre l'étude et les affaires , entre la science et la politique , les expériences et les int^ri-

(i) Préface du Rapport à rAcadémie française sur les Pensées de Pa3cal. Voir aussi le chapitre de M. Nisard sur Descartes dans son Histoire de la iittércUvre française.

(2) Les réponses aux objections sont en un latin bien supérieur à la traduction qu'en a donnée Clersclicr. Les lettres en français forment à peu près le quart de la correspondance.

(3) Éloge de Descartes.

gaes de coar. S'il a fréquenté la cour d'une grande reine , ce n'est pas pour y gagner des richesses et des honneurs , mais pour la gagner elle-^môme à sa philosophie. La conquête d'un disciple sur le trône et d'une protection puissante pour sa philosophie, et aussi l'espoir dU)bserver quelques météores nouveaux sous un ciel nouveau (1) , voilà les motifs qui le décident à quitter sa chère Hollande , et à céder aux pressantes sollicitations de la reine Christine. On sait que sa vie en fut abrégée, et qu'au bout de quelques mois il y mourut & l'âge de cinquante-quatre ans , n'ayant pu supporter la rigueur du climat ni le brusque changement de toutes ses habitudes.

Quel irréparable malheur pour Tavancement de l'esprit humain , que Descaries n'ait pas même atteint le terme ordinaire de la vie des hommes » lui qui , de même que Bacon , avait rêvé de la prolonger bien au-delà par les progrès de l'hygiène et de la médecine (2) !

(1) Dans une lettre de 1646 à M. Ghanut, il lui demande s'il n'a pas jeté quelquefois la vue hors de son poêle et s'il n'a pas aperçu d'autres météores que ceux dont il a écrit. (Ed. Cousin, tom. 9, p. 409.)

(2) Descartes écrivait à M. de Zuitlichen en 1638 : « Je n'ai jamais eu tant de soin de me conserver que maintenant, et au lieu que je pensais que la mort ne me pût ôter que trente ou quarante ans au plus, elle ne saurait désormais me surprendre qu'elle ne m'ôte l'espérance de plus d'un siècle. » Voici ce qu'on lit sur ce rêve de Descartes dans la vie de Saint- Evremond par Dcsmaizeaux : « Le chevalier Digby étant allé voir Descartes en Hollande, l'engagea à s'occuper avant tout de la grande connaissance qu'il avait du corps humain pour rechercher les moyens d'en prolonger la durée. M. Descartes l'assura qu'il avait déjà médité sur cette matière, et que de rendre l'homme immortel, c'est ce qu'il n'osait pas promettre, mais qu'il était bien sûr de pouvoir rendre sa vie égale à celle des patriarches. M. de StrEvremond , en m'apprcnant cette particularité, me dit qu'elle était trèsconnue en Hollande, que les amis de M. Descartes n'ignoraient pas son sentiment, et que l'abbé Picot, son disciple et son martyr, était si persuadé de l'habileté de son maître sur cette matière qu'il demeura longtemps sans

Il fut pleuré de la reine qui voulut que de grands honneurs fussent rendus à sa mémoire. Par les soins de l'ambassadeur de France , son hôte et son ami , un tombeau lui fut élevé , couvert d'inscriptions en l'honneur de sa philosophie et de son génie. Mais ses amis et ses disciples de France envièrent à la Suède ce dépôt sacré, et, seize ans après sa mort, par les soins de M. d'Alibert , trésorier de France , ses dépouilles mortelles furent rendues à la France, sa patrie, et transférées en grande pompe à Sainte-Geneviève-du-Mont, la paroisse des corps savants. Le cortège et la cérémonie funèbres furent magniBques. Une foule de personnages de la plus haute distinction, des membres du clergé , de la magistrature et dii barreau témoignèrent par leur concours des progrès de la philosophie nouvelle et de leur vénération pour la mémoire et le génie de Descartes. Jamais de si grands honneurs n'avaient été rendus à un philosophe. Peut-être la cour en pritelle ombrage , peut-être la philosophie nouvelle lui était-elle déjà devenue suspecte , quoiqu'il en soi!, un ordre survint, au milieu même de la cérémonie, pour empêcher le P. Lallemant, chancelier de l'Université (1) , de prononcer son oraison funèbre. Après les funérailles, il y eut un grand banquet où se réunirent tous les cartésiens les plus zélés et les plus considérables. A la fin du repas , un des convives ,

pouvoir croire à sa mort. » Mais, dans une lettre de 1646 à M. Ghanut, Descartes se montre désabusé : « Au lieu de trouver les moyens de conserver la vie, j'en ai trouvé un autre bien plus aisé et plus sûr, qui est de ne pas cr^ndre la mort. »

(1) Le P. Lallemant entra à 23 ans dans la congrégation de Sainte-Geneviève. Il devint par son mérite chancelier de l'Université de Paris et prieur de Sainte-Geneviève. C'était un des plus beaux génies de son temps. l\ s'exprimait remarquablement bien en français et en latin, mais il n'a composé que quelques traités de piété en français. Il est mort en 1673. (Dupin, Bibliothèque ecclésiastique du XVII^ siècle.) Voir aussi son éloge dans les hommes illustres de Perrault. *

dans son enlhousiasme , s'écria , faisant allusion à la ruine des péripatéticiens :

Hostis habet muros, mit alto a culmine Troja (1).

Ge fai comme la Gène d'où les apACres de la philosophie fiOQvelie allaient s'élancer à la conquête des intelligences et accomplir, on dépit de tous les obstacles , la plus grande et la plus féconde des révolutions philosophiques (2).

(1) Baillet, liv. 7, chapitre 23, donne le nom des principaux convives. C'étaient d'Alibert, trésorier général, qui avait vainement sollicité Descartes d'accepter la moitié de sa grande fortune pour faire des expériences, et qui s'était chargé des frais et des soins de la translation de ses restes mortels; Clérselier, avocat; Habert de Montmort, d'Ormesson, de Guédreville, maîtres des requêtes ; Fleury, alors avocat, depuis abbé et sous-précept«ur du duc de Bourgogne; Cordemoy, avocat; Rohault, gendre de Clérselier; Auzout, mathématicien; Le Laboureur, bailiy de Montmorency; Petit, intendant des fortifications; Denys, médecin ordinaire du roi; Fédé, médecin. Il sera question de la plupart d'entre eux dans la suite de cette histoire.

(^) Quand l'église Sainte-Geneviève fut transformée en atelier pour le service du Panthéon, le directeur du musée des monuments français, M. Lenoii*, deriianda et obtint de la Convention de transférer au musée les restes de Deseartes. Il les plaça dans un sarcophage en pierre qui longtemps est demeuré en plein air dans la cour du Louvre. En 1819, il à été transporté à Saint-Germain-des-Prés , où maintenant Descartes repose entre Pascal et Mabillon.

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