XX PREFACE
La philosophie démontre le vrai , c'est à la religion à en faire l'aliment de l'humanité.
Il faut rendre justice à tous, au génie même de la raillerie, à Voltaire, quand, diminuant l'importance des dogmes, il prononce toutefois cette parole empreinte de consolation et d'espoir : « Si l'humanité manque, la charité la remplace,» c'est-à-dire, quand les esprits seront dévorés de cette plaie qu'on nomme le scepticisme, et que les hommes seront désunis, le cœur les guérira et les réunira encore. Immédiatement après ces mots. Voltaire ajoute : « C'est surtout entre les cœurs qu'il faudrait de la réunion (1)! » Ce vœu, évidemment sincère, est l'expression la plus profonde et la mieux formulée du sentiment religieux. Toutes les grandes pensées , dit Platon, viennent de la raison et du cœur.
La religion, celte fin de toute philosophie et de toute vie humaine, se compose essentiellement de deux parties: l'une qui ressortit à la raison , l'autre qui ressortit au sentiment. L'élément rationnel est, sinon emprunté à la philosophie en entier, du moins éclairé par elle d'une vive lumière; l'autre élément appartient en propre à la religion, c'est son produit, c'est son œuvre que nul ne peut revendiquer. La religion est donc en soi une synthèse vivante qui correspond parfaitement à la synthèse, à l'unité qu'est l'homme. Elle le saisit dans son ensemble réel , originel , et elle lui parle. Elle lui tient un langage qui comporte tous les tons , qui admet tous les genres ; tantôt abstrait, tantôt fleuri , tantôt raisonneur, tantôt pathétique , tantôt sublime comme Faperception de Dieu, tantôt déchirant comme l'aspect du cadavre d'un frère ; enfin , toujours saisissant, toujours éloquent. Une cathédrale est ia création des arts réunis en vue de la
;ï) Dir'ionnaire philosophique , art. dogmes.
DU TRADUCTEUR. XXÏ
glorification de Dieu : de même la religion, en général, requiert le concours de toutes les puissances spirituelles.
Mais un parfait accord régnera-t-il toujours entre la philosophie et la religion? Il peut, en effet, s'élever une dissension entre la religion et la philosophie ; l'expérience ne le prouve que trop. Elles peuvent cesser d'être sœurs effectivement, de s'entr'aimer, de s'entr'aider.L'une peut ne plus comprendre l'autre , ou la comprendre et la désapprouver; celle-ci peut ne plus réchauffer, enthousiasmer intérieurement celle-là ; et leur différend calamiteux peut s'étahlir ainsi sur des motifs qui , de l'un et de l'autre côté, sont respectables. Alors , nécessairement, l'erreur se cachera ou dans la philosophie ou dans la religion , puisqu'elles seront divisées. Si l'erreur se trouve dans la philosophie , la religion n'a qu'un parti à suivre, à savoir, d'entreprendre rationnellement la démonstration rigoureuse de ses principes fondamentaux , et de se faire, jusqu'à un certain degré, philosophie. Ce n'est plus seulement de saints Vincents de Paul que la société inquiète a besoin , c'est encore de saints Augustins.
Malheureux , trois fois malheureux les temps où s'opérera de force ce déplacement de travaux, de méditations! Mais si le présent en souffre, l'avenir recueillera le fruit des sueurs et du sang. La lutte sera donc engagée entre la philosophie et la religion sur le même terrain , à armes égales , et le temps, qui découvre tout , saura démêler de quel côté est l'erreur, ce principe de mort. Quatre siècles ont prononcé entre le paganisme et le christianisme, qui combattirent sans relâche ni repos. Si le combat est défavorable à la philosophie ; pleine de franchise, de sincérité, de passion pour le vrai, prête en conséquence à reconnaître ses propres fautes, elle se reconstituera. Si la religion est vaincue, elle sera contrainte également de se renouveler. Toute guerre entre ces deux filles de Dieu est terrible; il faut que l'une ou l'autre meure. Ce