‹ Histoire de la philosophie chrétienneChapitre 31 sur 61 · DU TRADUCTEUR. XXIII · texte numérisé non relu

DU TRADUCTEUR. XXIII

du vrai philosophique. On lui reprocherait , je suppose , d'être erronée , fausse sous le rapport de cette manifestation , qui est de la plus haute importance pour riiumanité ; moins que cela , on lui reprocherait peutêtre d'être surannée , sans action fécondante désormais sur les cœurs. Alors , fausse , elle aurait , encore en ce cas , à se justifier , et à prouver sa conformité avec la philosophie ; surannée, elle n'aurait rien à répondre, surtout si la majorité des populations vivait dans cette conviction désolée, et si elles ne recueillaient aucune bienfaisante influence de la religion. On ne se persuade pas facilement de sa décrépitude ; cependant, la religion devrait alors dépouiller sa forme usée et en revêtir une autre plus saisissante, plus émouvante. L'humanité a tout à gagner dans une manifestation plus grande de ce qui est éternel ; mais ce qui est éternel ne jouit ni ne souffre du changement de nos symboles transitoires. Pitié à ceux qui affirment du fond de leur cœur que l'Eternel est plus ou moins satisfait de chaque manifestation nouvelle de lui sur la terre, et qu'il s'en afflige parfois ; il y a encore si peu d'hommes aujourd'hui qui aient une notion claire d'un Dieu hors de l'espace et du temps ! Toutes les idées saintes sont si profondément altérées , corrompues dans les masses ! la notion de religion est si opiniâtrement faussée dans le sens commun ! Kant le fait remarquer avec raison : « Le vulgaire comprend toujours par religion la croyance ecclésiastique tombant sous les sens, tandis que la religion est cachée au fond du cœur (1). »

Mais , suivant tout ceci , la religion est-elle donc soumise à la loi du progrès? Évidemment, comme tout ce qui est humain ou destiné à l'humanité. L'être premier et infini, qui est l'objet de la religion, en est indépen-

(1) Kant, Religion, trad. fr., 181.

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dant et ne change pas; mais la notion de cet être dépend de la philosophie et de ses progrès dans la vérité ; et la manifestation extérieure de celte notion, manifestation qui importe tant à l'accroissement de la moralité , est naturellement subordonnée au principe manifesté; appropriée aux besoins de l'esprit et du cœur des peuples, elle doit être changeante ou plutôt progressive , comme leur aspiration infinie vers le vrai ; phénomène, elle doit présenter, subir la mobilité du phénomène. Et elle ne se plaindra pas de cette loi au sein de la contingence : il n'y a que ce qui veut périr qui ne capitule pas avec la transformation, la rénovation dès qu'elle est devenue utile, nécessaire. Mais la Religion ne veut pas périr même dans sa manifestation passagère ; elle tient à la vie sous ce rapport même, parce qu'une foule d'existences est attachée à la sienne, qu'elle est la source de l'énergie, de la force, de la fécondité; parce qu'elle détache de la terre , qu'elle console, qu'elle sauve du désespoir. Elle est remplie d'un amour infini pour les peuples, et elle s'immole tous les jours pour eux, et elle est prête à de nouveaux sacrifices pour que l'humanité vive dans un bonheur pieux, et éclatante d'une sainte splendeur. La Religion courbait , en des temps , les fronts timorés sous la crainte du Seigneur, aujourd'hui elle s'en va répétant sur chaque seuil : L'amour du bien est le commencement de la sagesse.

Si le progrès est l'essence de la religion , elle ne doit point, dans sa résistance à l'avancement des idées, arguer de son antiquité. La tradition, qu'elle pourrait alléguer , est un prestige, un leurre. Le temps, ce lieu des phénomènes et du périssable, no comporte point, ne connaît point l'immortel; il ne souffre rien d'éternel dans son sein. L'institution qui, divine dans son principe, humaine dans son développement, a obtenu une profonde influence sur le6 peuples, et l'a conservée pendant des

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jours nombreux, la perd par le fait même de sa longue durée. Elle a porté tous les fruits qu elle renfermait dans sa semence temporaire ; maintenant elle défaille, elle va mourir. Les créations des hommes sontaujourd'hui fortes, puissantes , vives , pleines de chaleur, de rayons , et semblent indestructibles ; les siècles passent, et elles n'offrent plus que les symptômes, affligeants au premier aspect, de la faiblesse irrémédiable et de l'anéantissement prochain. Comment la religion , dans sa partie également essentielle , mais humaine, pourrait - elle échapper à la loi inflexible du temps ?

Certes , tous les changements ne sont pas des progrès; mais l'idée d'aujourd'hui ne peut vaincre l'idée d'hier, et la remplacer, qu'à la condition d'être progressive effectivement ou virtuellement. Qui en juge? la raison

C'est particulièrement en s'appuyant sur la tradition , en résistant à tous les progrès , même les plus incontestables comme tels , que la religion s'isole et se sépare de la philosophie, à qui elle doit toujours beaucoup. Du jour de cette dissension , la philosophie , qui connaît tous ses devoirs , reproche à la religion , ses méprises , ses paralogismes , ses erreurs. De son côté, l'humble religion voue une inflexible haine à la philosophie; elle déclare qu'auprès d'elle il n'y a que pièges et périls ; elle la dénonce comme préparant le mensonge , l'impiété , la mort spirituelle ; elle la dépeint avec tous les symptômes d'un paroxysme de l'orgueil ; que sais-je? Confondant à dessein la grandeur avec la folie , elle représente les aspirations philosophiques comme des dégradations; la philosophie est, à ses yeux, dans l'ordre spirituel ce que les plus terribles fléaux sont dans l'ordre physique, et elle en épouvante les intelligences débilitées ; elle détourne par des discours captieux lesesprits moins timorés qui désireraient se plonger dans les ondes pures de la science ; elle ne se contente pns de la discorde qui règne

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