‹ Histoire de la philosophie chrétienneChapitre 42 sur 61 · DE L AUTEUR. XXXIX · texte numérisé non relu

DE L AUTEUR. XXXIX

sources. Quelques négligences relativement à la pureté (le ces sources ont pu m'échapper çà et là. La longueur de ces textes fatigue souvent même celui qui les critique en prenant un intérêt véritable aux pensées, au fond.

Encore un mot. Dans les premiers tomes de cette histoire, j'ai toujours conservé aux noms des écrivains grecs leur orthographe grecque; dans ce volume je me suis départi de ma règle , et j'ai préféré l'orthographe latine, par la raison que les noms Eireneos , Clemes, au lieu d'Irénée, de Clément , ont une résonnance trop étrangère.

Dlî I.A

PHILOSOPHIE CHRETIEME

A l'histoire de la philosophie chrétienne en général,

ET A LA première PÉRIODE DE CETTE HISTOIRE.

Notion de la Philosophie chrétienne.

La Philosophie, comme les autres éléments de la vie humaine , a ses périodes de florissante jeunesse et de décrépitude impuissante. Elle ne vole pas à son but tout d'un trait comme le boulet lancé du canon ; mais , comparable au voyageur qui se voit une longue route à parcourir, elle commence par faire de grands pas , et alors elle se fatigue , et bientôt elle a besoin de repos. Elle ne sait même point parfaitement son chemin , elle s'égare quelquefois , puis elle se ravise ; la force lui défaille souvent, et, reconnaissant quelle s'est trompée, elle redoute d'arriver plus tôt à la fin de ses forces qu'au terme de son voyage. Elle a besoin aussi qu'on la remette dans la bonne voie , quitte à comprendre par elle-même les avertissements et les conseils. Heureusement la force I. 1

qui ranime ne s'épuise pas si vite; elle se renouvelle constamment. Quand on ne compte pas avec trop cVimpatience sur le secours d autrui , on ne perd point confiance même pendant une lon(]ue route , même au milieu du danger, renaissant à chaque pas, de tomber dans Terreur.

Les chemins de la vie, en se croisant, montrent que nous nous efforçons d'atteindre différents buts. Si l'on cherche le but final du monde dans l'humanité , on s'étonne que le sentier de Thistoire ne suive pas une ligne plus droite. Si Ton pense trouver la fin de la vie humaine dans la science , et la fin de la science dans la philosophie , on se demande pourquoi la science , pourquoi la philosophie ne gravitent pas à leur but sans détours, sans erreurs. Mais celui qui sait que les aspirations humaines sont toutes, les unes par rapport aux autres, dans une certaine contradiction; que, par conséquent, elles s'entravent réciproquement par certains côtés; et que, dans cette discorde intestine , dans cette lutte pour la prédominance, elles ne marchent en avant qu'à grand'peine ; celui qui sait que la philosophie soutient avec les autres sciences le même rapport que l'homme avec le reste du monde; celui-là n'éprouve ni surprise ni besoin de s'adresser les interrogations précédentes ; au contraire, il remercie la Providence de ce qu'elle ménage secrètement aux efforts humains en rivalité une alliance harmonique cjui légitime notre espérance de trouver un jour, après de nombreuses oscillations, une route plus large et plus certaine. Nous ne sommes pas encore parvenus à ce degré de perfection où tous les buts pourront être poursuivis simultanément et avec une égale puissance. Pendant que nous aspirons vers l'un , l'autre est négligé ; l'intérêt prépondérant qu'excite celui-ci porte préjudice à celui-là; et, tirés en sens contraires,

nous ne pouvons tenir dans notre marche aucun droit chemin.

Nous sentions vivement le besoin d'exprimer cette pensée d'espérance et de paix au début de Thistoire de ia philosophie chrétienne. Une longue suite de siècles va se dérouler devant nous, durant lesquels les progrès de la philosophie furent d'une extrême lenteur, et ne peuvent être même considérés comme progrès que dans un sens fort restreint; car ils s'accomplissaient sur un sol qui, suffisamment sûr en soi, ne présentait cependant aucune sécurité philosophique. C'est pourquoi les siècles postérieurs les ont regardés comme des rêves fantastiques , comme des gages d'une pénétration raffinée qui dérivait , en partie du moins, de suppositions erronées, de préjugés acceptés sans preuves. Si l'on compare les croyances philosophiques de ces siècles avec celles qu'ont fondées les temps modernes , on ne peut donner entièrement tort à ceux qui n'ont voulu voir dans les premières que la décadence d'un peuple décrépit et l'envahissement de la barbarie. Dans le fait, les temps sont passés, où l'esprit d'investigation, exubérant de jeunesse, produisait au jour, après un système philosophique, un autre système, dans lequel on savait maintenir d'une main hardie et pourtant sûre le mouvement régulier de la pensée, dans lequel on savait embrasser la nature, les réalités sociales et tout le domaine de la science. La philosophie fut de tout temps l'occupation de quelques hommes , et même peu de peuples ont pu s'y distinguer. Dans l'antiquité , au piemier rang des peuples philosophes, brillent les Grecs. Mais, quand la constitution et l'existence libre de leurs Etats furent ruinées , la philosophie — tpn ne fleurit que dans la liberté — ne put pas leur demeurer fidèle. Se continuant dans de pâles copies, affectant des formes scien-

h LIVRE PREMIER.

tifiques plus modernes , s'accommodant à des besoins étrangers , elle conserva un faible reste de vie ; car les Grecs ne furent suppléés par aucun peuple qui se consacrât avec un semblable zèle aux sciences en général et en particulier à la philosophie. Les Romains ne sont que les élèves de la Grèce dans presque tout le domaine des lettres. L'investigation philosophique , même avant l'époque du Christ, était déjà tombée profondément de la hauteur où Platon , Aristote et les premiers stoïciens l'avaient élevée. Les systèmes étaient du domaine de la poésie. Par suite d'efforts isolés , de directions spéciales, Tesprit se sentit porté passagèrement, par intervalles aux pensées philosophiques, et osa s'essayer à la création. Ce qui fut produit ainsi mesquinement et à grand'peine put bien se donner pour progrès dans le développement de la philosophie ; mais ce progrès n'eut lieu qu'au préjudice d'une exigence beaucoup plus importante de la philosophie, qu'aux dépens de l'esprit synthétique de la science, qui a seul le droit de déterminer la valeur d'une découverte dans une branche particulière.

L'époque durant laquelle la philosophie suspendit ses évolutions , ou du moins se consuma en développements partiels , fut cependant extrêmement favorable au perfectionnement de l'humanité. Même abstraction faite de toutes les hypothèses qui planent sur l'histoire, je veux dire de toutes les promesses de notre religion , dont l'accomplissement rejeté au-delà du temps ne peut naturellement être certifié en réalité, nous croyons cependant que personne de ceux qui connaissent l'histoire et savent y distinguer ce qui importe de ce qui a peu de signification , ne pourra ici nous contredire. C'est une époque qui tendit à opérer entre l'Occident et l'Orient une union plus vivante, plus spirituelle, à dissoudre parla l'esprit national des anciens États et tout ensemble

à préparer lit iondation d'Etats nouveaux. On ne saurait méconnaître quel prodigieux changement résulta de la diffusion de la pensée religieuse orientale au sein de rOccident : ce fut d'abord une fermentation d'éléments de diverse nature ; puis , à la fin , la forme religieuse qui s'était développée parmi les Juifs et transformée dans le christianisme après de nombreuses vicissitudes, remporta la victoire sur toutes les autres doctrines. Dès lors les peuples , les Etats européens qui menaient l'histoire de l'humanité depuis des siècles , adorèrent les premiers le dieu qui n'avait point sur la terre de contrées de prédilection , qui ne s'était point choisi de nations particulières pour lui complaire et pour l'honorer, mais dont la Providence veillait sur tous les hommes également ; dès lors aussi se fonda , auprès de l'état civil , une communauté ecclésiastique qui, brisant les anciennes nationalités , réunit Grecs , Romains, Barbares sous la domination d'un chef, et porta consciencieusement en soi la prétention de comprendre le genre humain tout entier, afin d'éveiller un autre intérêt, un intérêt plus général que celui qu'avait pu inspirer le patriotisme chez les peuples de l'antiquité. Il faudrait méconnaître le sens général de l'histoire de l'humanité, pour vouloir contester la haute signification de cette révolution intellectuelle ; car dès l'instant qu'elle s'opéra , l'histoire de l'humanité fut instituée; auparavant il n'existait que des histoires de peuples isolés qui , malgré leur contact, malgré l'accord extérieur qui régnait entre eux, ne conçurent pourtant point qu'un iniérêt commun, universel, devait être le foyer de leur vie intérieure.

Mais on sait assez quelle grande influence l'introduction de la religion orientale dans la vie des peuples européens a exercée sur la marche de l'histoire moderne. On sait comment les premiers germes de civili-

6 LIVRE l^KEMIER.

sation chez les peuplades germaniques et slaves s'y rattachent étroitement , comment les peuples européens ont trouvé dans la doctrine chrétienne la condition de leur harmonie entre eux et leur point d'opposition avec les peuples asiatiques, enfin comment la vérité et notre manière même actuelle de penser et d'agir sont subordonnées au christianisme. Si Ton n'embrasse pas les conséquences vastes et éloignées de l'époque dont nous parlons , on est tout-à-fait étranger à la religion chrétienne. On ne peut apprécier justement toute Timportance de ces conséquences qu'autant qu'on est attaché soi-même au christianisme, et qu'on reconnaît en lui non seulement une force puissante , mais encore la vraie et seule vraie religion. Dans ces conditions on sera convaincu que l'époque désignée ici renfermait le principe d'une civilisation qui doit de plus en plus dominer le monde et cimenter son union , que depuis ce temps il s'est répandu un esprit qui doit doter les hommes de biens immuables.

Certainement on reconnaîtra un élément variable et transitoire dans la manifestation du christianisme ; car rien de ce qui se développe parmi les hommes n'est exempt de changement. L'histoire que nous présentons prouvera à plusieurs reprises que la doctrine du christianisme elle-même n'a pas toujours été uniforme, identique, et que ceux mêmes qui aidèrent à fonder et à propager les dogmes de l'Église ont pris des directions scientifif|ues essentiellement différentes. i\ussi sommesnous fort éloigné d'être d'accord avec ceux qui cherchent l'essence du christianisme dans un corps délimité de doctrines ou de formules fixement arrêtées. Au contraire, sans méconnaître la valeur de semblables formules qui revêtent une pensée déterminée d'une expression sacramentelle dans une langue, nous croyons que

toute expression verbale des choses de la religion est soumise au changement ; qu'elle peut à peine être transmise d'un temps à un autre temps , moins encore d'un idiome à un autre idiome, sans altération de sens; et que, par conséquent, l'éternel ne peut être exprimé dans le christianisme que faiblement par ces formules changeantes. Pendant le cours de la vie humaine , il ne faut chercher l'éternel que dans son principe vivant , qui ne s'exprime dans les maiiifestations temporaires qu'en signes insuffisants , incomplets : aussi bien il en est de la religion comme des autres résultats de la vie rationnelle. D'où il suit que ni la doctrine de l'église, ni la vie de l'église , n'ont jamais répondu et ne sauraient jamais répondre complètement à la conception chrétienne de l'éternel. Lors même qu'on nous propose pour modèles la vie et la doctrine du Sauveur du monde , on est contraint d'aVouer que cet exemple peut être suivi de diverses manières; en d'autres termes, qu'il faut retourner à l'esprit qui domine dans cette doctrine , dans cette vie, pour y apercevoir notre idéal. Ainsi, nous avons à résoudre dans cette partie de notre histoire le problème qui s'impose toujours à nous : déduire 1 essence du christianisme de ses œuvres contingentes.

Après ces considérations, nous ne pouvons donc point espérer de trouver une expression pleinement suffisante pour caractériser l'esprit du christianisme. Cependant, nous proposant de parler de son influence sur la philosophie, nous devons essayer de nous exprimer clairement sur cette doctrine religieuse. iNous trouvons l'esprit du christianisme résumé dans la promesse de la vie éternelle, c est-à-dire de l'accompHssement de toutes choses par notre réunion spirituelle avec Dieu, c'est-à-dire encore de l'appel fait à tous les êtres raisonnables pour former un état où les créatures subiront une magnifique trans-

8 LlVUl-: PUEMIEU,

figuration. 8i l'on tenait cette formule générale pour trop simple, parce qu'elle ne renferme pas tous les articles fondamentaux de la foi chrétienne , on pourrait examiner si cependant toute la richesse de la doctrine chrétienne , de la vie et de l'aspiration chrétienne n'y est pas comprise. Quelle plus haute formule chercherions-nous que la délivrance de tout mal opérée, non par Tanéantissement, mais par l'achèvement de notre être; en sorte que toutes les peines de la vie temporaire s'éteignent dans la héatitude éternelle ? Quelque formule que l'on cherche, que l'on établisse, d'ailleurs, elle doit pouvoir être posée comme la condition , comme le principe essentiel de l'ensemble des faits à expliquer. Or la promesse de la vie éternelle annoncée par le Sauveur de l'humanité a aussitôt rempli les chrétiens de foi, a fondé l'Eglise, a édifié la vie; une espérance inconnue pénétra de ce moment dans l'âme des hommes, et , pleins de cette espérance , ils commencèrent une vie nouvelle. C'est l'époque de l'histoire où l'humanité, séparée de Dieu, revient à lui ; c'est l'époque qui ouvre l'histoire moderne , et à laquelle une seconde ne peut ressembler, car la promesse d'où elle découle ne pourra être accomplie dans aucun temps.

Ce n'est pas sans intention que nous avons choisi la notion de cette promesse , ou , si l'on aime mieux , de la Bonne Nouvelle pour caractériser le christianisme. En effet, il s'agit essentiellement pour nous de montrer que le commencement de l'histoire moderne est tel qu'il ne pouvait être fondé par aucune connaissance , être rencontré ni sur une route empirique ni sur une route philosophique. Ce qui est promis ne peut naturellement être découvert par l'expérience; d'autre part, on peut se convaincre que la connaissance philosophique a besoin de l'excitation de l'expérience pour se développer.

Bien que par nature elle s'élance du présent et du passé vers Féternel et vers le but final de toutes choses , la philosophie ne peut pourtant rien promettre dans l'avenir, à moins que Texpérience de la marche des choses permette de le conclure. Le principal but qu'elle ait à remplir consiste à exprimer dans une pensée scientifique l'état actuel de la culture de Thumanité. Mais tant que les hommes vécurent sous la puissance du péché , dans une discorde incessante, ne réfléchissant, ne faisant un effort qu'en vue d'un lucre, perfectionnant uniquement de jour en jour les inventions qui semblaient garantir la perte prochaine d un peuple dans l'intérêt d'un autre, ils ne pouvaient voir dans la vie qu'un conflit d'efforts opposés , lesquels devaient se limiter mutuellement, et étaient impuissants à produire une conséquence une en soi. La véritable espérance dans une vie parfaite était incompatible avec cet état : on se pouvait promettre une amélioration , mais non la délivrance de tout mal. Et quiconque est sans espérance ne peut du haut d'une pensée philosophique, si ferme qu'il ait pu l'établir, se promettre la réalisation de ce qu'il n'espère pas. Dans l'antiquité, deux partis seulement étaient donc possibles : il fallait ou renoncer au souverain bien, parce qu'il est contradictoire de l'atteindre et de vivre; ou renoncer à la vie extérieure , en sortir pour se réfugier dans sa conscience dépouillée de passions. Mais celui ({ui vint à s'engager dans cette dernière voie ne put pourtant pas se faire complètement illusion, et croire qu'il abandonnerait ainsi le véritable chemin du perfectionnement. Celui qui choisit la première des deux routes ne put pas davantage renoncer entièrement au souverain et seul véritable bien : en sorte qu'il ne pouvait réellement exister au fond de la conscience du monde anticjue qu'une hésitation entre ces deux direç-

tions opposées , ces deux buts extrêmes impossibles à atteindre. L'antiquité prophétisait bien ia fin des choses, mais elle-même ne pouvait croire fermement à ses prophéties. L'humanité devait enfin sortir de cet état de division profonde qui persistait au sein de sa conscience, et embrasser avec résolution le dernier des deux partis qu elle avait à prendre : telle est, en réalité, la Rédemption.

La Rédemption, comme tout ce que nous voyons porter de bons résultats dans le monde , se présente naturellement sous deux aspects, l'un divin, l'autre humain. Le premier n'est point de la sphère de cette histoire ; le second seul doit nous occuper. Considérée donc sous le point de vue purement humain , la délivrance du fardeau du péché nous apparaît comme une transformation de la vie de l'homme dans toutes ses manifestations. L'homme revient alors essentiellement aux principes primitifs et fondamentaux de son être ; il écoute cet instinct du bien que Dieu a placé originellement dans son cœur, qu'il y a conservé jusqu'à ce jour parce que tout ce que Dieu crée est de nature éternelle, qu'il y a conservé malgré toutes les attaques du péché , malgré tous les égarements d'une vie pleine de fautes. En contemplant, tranquille et assuré, dans les mouvements de cet instinct intérieur la force de Dieu, en reconnaissant qu'elle est émanée de la main de son créateur , il s'en réjouit comme d'un don nouveau qui lui est accordé pour l'excitation de son activité. Il a la foi que cette force le conduira au but qu'il doit atteindre, car elle est placée en lui, avec la volonté, pour surmonter tous les obstacles de la vie, pour éviter tout mal , toute faute , et pour accomphr le bien , en sorte qu'il voie son Dieu, et qu'il soit parfait comme son père est parfait dans les cieux. Cette transformation de l'homme implique enfin néces-

sairement la promesse de la vie éternelle, et du règne de Dieu au milieu de riiunianité accomplie. Certes, cette promesse exprime complètement l'essence de l'humanité, puisque la conscience des mouvemeats de notre instinct originel et de l'activité éternellement créatrice en nous , qui nous régénère , qui nous paraît une grâce et un gage d'absolution quand nous nous reportons à notre vie antérieure, vient simplement de ce que nous voulons le bien , le véritable bien , le souverain bien , et de ce que nous le voulons dans l'espérance de la vie éternelle, pour nous individuellement autant que pour toute l'humanité.

Mais, au point de vue historique , nous devons considérer la Rédemption comme un fait qui , non seulement a influé sur la vie individuelle , mais qui concerne encore toute Thumanité, qui a introduit dans sa vie, dans son histoire un développement nouveau. Nous pouvons donc naturellement proclamer les résultats qui en découlent un ensemble de faits qui ont leur centre commun et leur principe moteur dans le fait fondamental désigné plus haut, la Rédemption. De même que toute volonté tend dans son essence à développer la vie , et imprime dès lors par sa puissance un caractère à l'humanité, de même une volonté qui prend une importance historique domine les autres hommes , et établit parmi eux une communion d'efforts. Mais, naturellement, la volonté historique n'attire autour d'elle que peu à peu ; elle agit d'abord seulement sur quelques uns; elle séduit ensuite à elle un plus grand nombre d'adhésions. La volonté chrétienne est encore occupée maintenant à ce travail d'extension, de propagation; elle porte en elle la puissance de captiver tous les hommes; elle se jjropose un but universel que tous les hommes doivent s'approprier, et qu'ils ne peuvent atteindre que par la vie en

12 LIVRK PREMIER.

commun. Mais cette volonté, cette puissance n'a pu encore jusqu'à présent se déployer ni dans toute l'extension qu'elle doit acquérir dans son activité, ni dans toute sa plénitude ; car elle doit diriger, façonner toutes les activités humaines. Elle a dû d'abord agir sur les hommes en les divisant ; elle a, en effet, séparé ceux qui suivaient la nouvelle impulsion de ceux qui s'attachaient à la vie ancienne. Bien plus, son activité se montra au début destructive sous plusieurs rapports; car dans le combat du sentiment chrétien contre les tendances opposées, plusieurs des anciennes institutions durent périr pour reparaître beaucoup plus tard sous une forme renouvelée. L'histoire qui va se dérouler fournira différentes preuves de ces assertions.

La philosophie elle-même dut subir l'influence du sentiment chrétien et en être modifiée profondément. Elle avait besoin de cette réparation spirituelle , car elle était fort impuissante à élever les cœurs vers les espérances qui seules peuvent nous inspirer de donner à notre vie une convenable extension. La preuve de ce que nous avançons se trouve dans l'histoire de la philosophie, et les dernières phases de cette histoire sont ici notre point d'appui (i). Dans la philosophie ancienne, comme nous pouvons le supposer démontré, domine l'opinion que l'imperfection est inséparable par essence de la vie dans laquelle nous nous trouvons engagés, et que, quelque loin que nous en portions le développement, la vie, en tant que moyen imparfait, est hors d'état de nous conduire à la perfection. Faut-il s'éloigner de la vie plein d'un désespoir profond, et chercher la paix

(i) Voy- Histoire rie la Philosophie ancienne , par Ritler, trad. franc, de M. C.-J. Tissol, l. IV, ;>. 559 ^^ suiv.

I^JTRODUCTION. 13

pour son âme dans l'immolation de toutes les passions, dans le renoncement à tous les biens terrestres comme à de pures vanités? Ou faut-il, reconnaissant la vérité de la vie et de ses biens , poursuivre la carrière sans tenir compte de son but suprême , sans se soucier de l'atteindre? Quelque parti qu'on pût adopter, on ne pouvait être en possession de la juste connaissance, du véritable sens de la vie, et la philosophie ancienne ne devait toujours conclure que sur des données insuffisantes. Par le fait même que la religion chrétienne emportait avec elle la pensée de la plénitude du développement vital , il fut possible dès lors d'édifier une doctrine scientifique satisfaisante dans ses caractères généraux, bien que l'arrangement des détails particuliers dût nous paraître un problème d'une étendue incalculable.

Mais le christianisme n'est pas une philosophie. C'est une rénovation de la vie entière , qui ne prend pas son point de départ dans la pensée, mais dans un mouvement de l'instinct du bien , dans 1 espérance qui se rattache à cet instinct, et dans une confiance telle en l'avenir qu'elle emporte avec soi la force de diriger tout dès lors vers la perfection. Probablement beaucoup d'hommes ne voudront ou ne pourront pas acquiescer à ce principe fondamental du christianisme; car de nos jours, comme déjà dans les temps antérieurs, se trouve répandue l'opinion que la pensée est la source primitive d'où découle tout bien dans notre vie, que c'est la pensée qui préside au développement de la raison; ceux qui professent cette opinion, nous voyant, au contraire, convaincu que la volonté (évidemment la volonté avec conscience) est le principe primitif, et que la science du bien s'y rattache comme conséquence, balanceront d'autant moins à nous accuser de haute trahison envers la science, que c'est moins ici le lieu d'exposer nos rai-

sons. Nous allons seulement citer des faits puisés dans la vie. Que Ton y réfléchisse : la science, la pensée formulée n'est jamais qu'un résultat tardif de la vie de l'individu, aussi bien (jue de la vie des peuples ; elle clôt le travail de la vie plutôt qu'elle ne le dirige. La science est étrangère à la jeunesse qui grandit, qui s'exerce; la science suppose la résolution de la saisir, de la conquérir elle-même, et la résolution ferme, au moins pendant un moment, de se retirer de la vie pratique, d'abandonner les opinions universellement répandues qui l'accompagnent; il faut avoir acquis en soi , par une volonté énergique, un point d'arrêt, un principe certain, qui domine la vie ultérieure, avant dêtre capable de savoir. Chacun essaie à plusieurs reprises, avec un vague pressentiment de ce qui peut être conforme à sa nature, de parvenir, après ces tâtonnements, et souvent ces méprises, à la connaissance expérimentale, et ensuite au savoir, à la science. La pensée, et particulièrement la pensée philosophique, est un fruit de la vie rationnelle qui ne peut pas assurément se déployer sans pensée ; mais la pensée ne parvient que successivement à sa maturité, et les résolutions de la volonté président à ce développement, à cette élévation. On ne peut point accuser la conviction qui considère le savoir comme une forme morte , inactive , sujette à être entraînée contrairement à la raison. En effet, d'une part, ce qui conduit au savoir n'est point pour cette conviction quelque chose d'irrationnel, mais bien la volonté rationnelle; d'autre part, si la pensée scientifique est regardée par cette conviction comme la conclusion dernière de la vie rationnelle déjà développée, il ne faut point inférer de là que les résultats de cette pensée ne pénètrent pas à leur tour dans les œuvres subséquentes de la vie. Nous-mêmes, nous présupposerons et nous reconnaîtrons que la philosophie

INTRODUCTION. i^

a exercé une très remarquable influence sur les productions nouvelles de la vie qu'inspira le christianisme.

Bien que le christianisme ne soit pas une philosophie, il n'en a pas moins agi sur la philosophie en général avec une grande puissance. S'il a contribué d'abord au déclin , puis à la chute de la philosophie de l'antiquité, nous lui devons cependant d'avoir conservé la philososophie ancienne dans la mémoire des hommes ; il a transformé cette philosophie et en a fondé une plus profonde. On a hésité si l'on attribuerait au christianisme, qui n'est pas une philosophie, une pareille influence sur la philosophie. Cette hésitation provint de l'opinion que la philosophie ne peut se soumettre à l'influence d'une autre doctrine sans cesser d'être ce qu'elle doit être selon sa ^notion, c'est-à-dire une doctrine indépendante , exempte de préjugés : la philosophie tient pour préjugé toute doctrine qu'elle ne peut pas examiner, discuter. On le voit : la précédente hésitation résulte, d'une part, d'une horreur excessive pour les admissions de principes qui ne sont point justifiés philosophiquement , bien que tous les jours nous soyons contraints de nous en permettre de semblables et que nous ne puissions les empêcher de prendre, en certaines occasions , de laulorité sur notre philosophie ; d'autre part, l'hésitation précédente dérive de la présupposition que non seulement le christianisme n'est pas une doctrine, mais que, de plus, il n'est pas une doctrine qui pei mette à l'investigation philosophique de la justifier. En ce qui touche la première objection, nous nous arrêterons à ce que nous avons dit; nos considérations antérieures sur l'acdon réciproque de la philosophie et des autres développements rationnels de notre esprit ont déjà suffisamment éclairci ce point ; quant au second, nous devons [examiner plus rigoureusement ,

car, s'il renfermait ime objection juste, la philosophie n'aurait pu subir absolument aucune influence salutaire de la part du christianisme.

D'abord , c'est évidemment une critique jalouse que d'accuser le christianisme de produire une doctrine qui ne peut être examinée scientifiquement ; ce reproche porte uniquement sur des assertions irréfléchies d'adeptes chrétiens. On a de tout temps distingué dans la chrétienté la foi de la superstition , et la véritable foi n'a jamais consisté que dans une conviction produite après examen. Sans doute cet examen ne saurait être philosophique de la part de tous les croyants , par la raison que la philosophie n'a toujours été que l'occupation d'un petit nombre d'hommes , et que le christianisme est nécessairement du domaine de tous les esprits. Mais l'homme qui a confiance en ses connaissances philosophiques a la faculté d'examiner philosophiquement sa foi, c'est-à-dire de rechercher si elle n'est pas en contradiction avec les propositions de la philosophie. Seulement il est nécessaire d'accorder que celui qui examine possédera la vraie foi et l'esprit du christianisme ; car s'il ne savait point en quoi consiste la vertu sanctifiante du christianisme, Pexamen auquel il se livrerait ne ferait que l'exposer à tomber dans l'erreur , et à attribuer au chjistianisme ce qui ne lui appartient pas , du moins pas essentiellement. C'est en ce sens qu'il est indubitablement juste d'exicger que la foi existe d'abord, et que l'examen , l'investigation philosophique se rattache à la foi.

Mais il est su|)posc par la précédente objection que la foi chrétienne exprime simplement un fait, une connaissance empirique interne, et qu'elle n'est pas une doctrine philosophique; car, dans le cas où elle eût été une semblable doctrine , l'investigation philosophique eût

^1 liNTKODUCTtON. 17

seule été apte à la foncier. Une pensée véritablement j)hilosopliique ne peut être conçue et justifiée qu'au moyen d'une méthode philosophique. Nous sommes convaincus , et nous Favons déjà exprimé précédemment , que Ton ne peut considérer le christianisme comme une doctrine philosophique sans le dépouiller aussitôt de son caractère de reli^^ion. Nous ne nions pas pour cela que par la suite le christianisme se soit présenté aussi comme une doctrine. Les formes qu'il affecta d'abord particulièrement furent celles de la parabole , de l'exhortation , de la prescription pratique ; mais ces formes extérieures n'en supposent pas moins une doctrine au fond. Nous savons, en outre, que, de très bonne heure, une certaine formule doctrinale acquit dans la tradition de la reli[;ion chrétienne une autorité canonique , fut obligatoire comme règle de la foi ehétienne. Or cette règle de foi , et plusieurs autres opinions qui soutiennent un rapport intimé avec elle ainsi qu'avec d'autres éléments du christianisme , ne durent-elles pas , comme préjugés, s'opposer au développement de la philosophie? Les jugements que l'on portera sur ce point seront naturellement très différents, surtout suivant que l'on considérera la doctrine des premiers chrétiens comme la véritable foi ou comme un ensemble de superstitions. Mais si l'on place la question sur un tout autre terrain , et si l'on part de ce point de vue , que le génie du cliristianisme est une espérance nouvelle, une vie nouvelle apportée aux hommes, alors on sera persuadé que, même dans la position la plus défavorable , le génie chrétien a su triompher des préjugés de doctrine, afin d'ouvrir à la [)hilosophie une route inconnue, inviolée, et de lui inoculer, amsi qu'à toutes les autres branches de la vie spirituelle, une sève plus énergique et plus puissante. Plus on s'attend à ce résultat, plus on est certain I. 2

que la formule primitive du christianisme fut très simple quoique effectivement très complexe, et quune autre source de doctrine, FÉcriture-Sainte^ s'offrit encore à côté d'elle, sans apporter, toutefois, en ces temps de complète inexpérience dans Fart de l'interprétation, une plus forte garantie de certitude. Au milieu de cet état de choses, la philosophie jouissait d'une assez grande liberté pour se jeter dans les opinions les plus différentes , ainsi que le montre clairement Thistoire des premiers siècles chrétiens; et les doutes sur la signification de la foi servirent encore à exciter la réflexion philosophique. Si cette réflexion s'appuya constamment sur des sentences, des maximes, des faits , elle agit en cela conformément à la nature humaine , qui , à toutes les époques , a j)lutôt été conduite par Tautorité des anciens, des aïeux , que par sa propre énergie intellectuelle. Le respect pour les doctrines d'Aristote et de Platon a été , en différents siècles , plus préjudiciable au^ libres recherches de la philosophie, que la soumission à la foi, à TAncien et au Nouveau Testament. Il devait en être ainsi , car Fun enfantait des doctrines philosophiques systématisées , l'autre produisait simplement des commentaires et des inspirations qui éclairaient l'esprit philosophique dans son investigation du vrai.

Mais écartons tous les préjugés relatifs à la philosophie absolue , inconditionnée, et figurons -nous le développement d'une doctrine dépendante de la religion chrétienne , et digne cependant du nom de doctrine philosophique. Nous aurons beau supposer que la philosophie qui commença à la naissance du Christ a subi, dans ses éléments les plus importants, l'influence du christianisme , nous ne serons point encore autorisé par cette supposition à désigner cette philosophie sous le nom de philosophie chrétienne ; car il est incontestable que le christianisme n'a pas

exercé seul une action sur cette philosophie. Nous ne pouvons pas, parce qu'une tendance spirituelle a influé sûr les autres directions de Tesprit, les caractériser toutes par le nom de cette tendance sans nulle autre raison; nous ne le pouvons pas, alors même que son influence aurait eu une haute signification. La religion a toujours pris un très grand empire sur la philosophie, même dans les temps qui ont précédé Tère chrétienne ; cependant , nous nous ferions scrupule de donner à la philosophie de l'antiquité la dénomination de philosophie païenne. Le mot dont nous désignons la philosophie qui doit être Fobjet de cet ouvrage présuppose que Tinfluence du christianisme a déterminé l'essence de cette philosophie et a réglé tout le cours de son histoire : il faut en considérer l'esprit chrétien comme la force motrice. Nous ne pouvons pas entrer ici dans des considérations plus étendues sur ce sujet.

Assurément il se rencontrera peu d'hommes pour nous blâmer d'avoir désigné par un nom spécial la philosophie dont cet ouvrage va traiter ; car nous ne nous sommes pas encore élevé à ce point de vue général du développement philosophique sous lequel on peut parler d'une philosophie sans désignation particuliùre : tous les philosophèmes portent encore une couleur très différenciée selon les hommes , les peuples , les époques , dans lesquels ils se sont développés, et cette nuance marquée leur imprime un nom qu'ils conservent ordinairement. On accordera donc qu'il peut être discouru d'une philosophie chrétienne, du moment ((ue le caractère chrétien domine dans une philosophie. Mais nous ferons observer d'avance que ce caractère n'éclatera point partout dans notre histoire. Pourquoi donc n'avons-nous pas choisi une désignation qui eût été peut-être moins significative , mais aussi moins spécieuse ? Nous comprenons les phi-

20 LIVRE PHEMIKH.

losophies (grecque et romaine sous le nom de philosoj)liie ancienne, parce que nous remarquons quun esprit y règne , Tesprit des peuples anciens ; rien ne paraîtrait donc plus naturel que d'embrasser la philosophie qui s'est développée chez les peuples modernes, sous le nom de philosophie moderne par opposition à la dénomination précédente. Sans doute, ce serait une qualification qui, relativement, par opposition à la philosophie ancienne, indiquerait la philosophie postérieure; mais elle ne serait pas puisée dans la nature même de l'objet. Néanmoins, nous y eussions acquiescé, si elle n'eût pas menacé de diviser, de briser l'harmonie de notre histoire tout entière : car on remarque, au premier abord, que la philosophie chez les peuples modernes, la philosophie scholastique proprement dite , est entièrement hée dans ses premiers commencements à la philosophie des chrétiens chez les peuples anciens , et que cette philosophie des chrétiens s'éloigne à une grande distance des résultats de la philosophie païenne , quoiqu'elle éclose, qu'elle éclate en même temps que ces résultats suprêmes. Conséquemment, si nous voulons maintenir une juste harmonie dans cotre histoire , nous ne devons pas traiter la philosophie des peuples modernes en soi et comme un tout. Nous sommes obligé d'y rattacher une partie de la philosophie de l'antiquité , à savoir, la partie qui relève du christianisme; mais le tout qui s'est formé de cette manière ne peut plus logiquement être compris sous le nom de philosophie moderne.

On n'a pas omis de rechercher, et dès lors on n'a pas manqué d'apercevoir quelle influence significative le christianisme a exercée sur l'histoire de la philosophie ; mais, en général , on n'a pas suffisamment approfondi cette influence, si , avant qu'on l'ait sondée, on ne l'a pas déterminée avec justesse. Sachons-le : on ne la

pénètre pas assez intimement , du moment qu'on la restreint aux premières époques de l'histoire de la philosophie après la naissance du Christ, à la philosophie qui régna pendant le temps des Pères de TÉglise et des Scholastiques. Cette influence présente encore une autre j)hase, puisque, particulièrement après la Réformation ecclésiastique , et même un peu auparavant , la marche de la philosophie prit une autre direction, et essaya tantôt de se rattacher encore à la philosophie ancienne, tantôt même de découvrir des chemins nouveaux qui n'eussent rien ou presque rien de commun avec le développement philosophique de la doctrine chrétienne. Mais on n'aurait point dû se laisser éblouir au point de ne pas apercevoir la liaison intime qui existe entre la première époque de la philosophie moderne et Tépoque subséquente , d'autant plus qu'on ne saurait nier que la première culture philosophique des peuples modernes a nécessairement influé sur le caractère de la philosophie postérieure. Si nous admettons que les premières doctrines philosophiques des peuples modernes aient été déterminées dans leur essence par le christianisme, les doctrines qui vinrent après ont reçu également de leur rapport avec le christianisme leur caractère spécifique. Si l'action du christianisme sur les premiers systèmes des peuples modernes eût été simplement extérieure, et si leurs doctrines n'eussent porté que sur des choses accessoires, il en eût été tout autrement. La philosophie peut impunément rejeter plus tard des points secondaires , et en effacer toute trace dans son développement ultérieur; mais ce dont elle s'est emparée une fois avec une puissance vraiment et profondément formatrice, continue à se développer en elle sous toutes les formes. C'est là le second point sur lequel nous porterons notre attention : c'est le véritable nœud do IVr-

reur où sont tombés plusieurs de ceux qui ont constaté Tinfluence du christianisme sur la philosophie , mais ont déterminé faussement la nature de cette influence, puisqu'ils ne l'ont rapportée qu'à des objets pour ainsi dire extérieurs , et non à Tessence des doctrines philosophiques.

Partant d'un point de vue faux, que nous devons combattre ici , on a dit et répété que la philosophie des Pères et la scholastique s'étaient formées au service des doctrines de l'Église (i). Si l'on entend par là que, pendant les quatorze premiers siècles, les hommes appelés philosophes ont essayé d'établir solidement un système de doctrines , un enchaînement de propositions philosophiques , sans se permettre une investigation véritablement libre, laquelle est nécessaire pour la découverte de la vérité , alors il faut affirmer qu'en ces temps n'a pas régné une philosophie, mais une sophistique. Quiconque connaît les écrits des Pères et ceux des Scholastiques ne soutiendra pas une semblable opinion (2). Mais, prenons cette opinion dans un sens mitigé , et supposons qu'elle prétendît simplement que les Pères et les Scholastiques ont appliqué leur pensée uniquement à la doctrine de l'Église , et qu'ils ont dirigé toutes leurs recherches vers l'éclaircissement de cette doctrine; on est contraint alors de soutenir que la philosophie futpar le fait même bannie

(i)Tennemann, Histoire de la philosophie^ t,VII,p.8'j; t. VIII, p. 28 et suivantes , note. Si Tiederaann, Esprit de la philosophie spéculative , t. IV, p. 335, tient compte, en surplus, de l'autorité d'Aristote chez les Scholastiques , le point de vue que nous combattons ici n'en domine pas moins dans son ouvrage.

(2) Tennemann lui-même trouve une pareille affirmation trop rigoureuse, trop absolue. Histoire de la philosophie , t. VIII , p. 29, note.

de ces temps ; car l'essence de la pensée philosophique est la libre investigation ; là où la pensée est dans un état de domesticité, soit involontairement, soit départi pris , là ne peut se trouver une philosophie. Qui philosophe doit savoir que la connaissance qu'il cherche, lors même qu'elle serait encore utile à une autre fin , a sa valeur en elle-même. Par conséquent, une philosophie au service de la croyance ecclésiastique est une contradiction dans les termes.

Les hommes qui soutiennent la précédente affirmation et qui parlent néanmoins d'une philosophie des Pères et d'une philosophie scholastique, n'en ont donc pas justement apprécié le sens. Leur opinion , qui est fort répandue , repose foncièrement sur ce que Tinfluence des doctrines de l'Église sur la philosophie a essentiellement limité, restreint celle-ci, et l'a retenue dans sa dépendance, lui laissant sous ce joug la liberté d'investigation. En un mot, ils considèrent l'influence exercée sur la philosophie par le christianisme , ou plutôt par les doctrines de l'Église , comme une influence qui a été particulièrement préjudiciable à la philosophie.

On ne peut pas nier qu'il y ait du vrai dans ce point de vue. Pendant les quatorze siècles que remplissent les Pères de l'Église et les Scholastiques , les progrès de la philosophie n'ont été ni très rapides ni très brillants ; c'est pendant cette époque que la philosophie ancienne dépérit de plus en plus; que les hommes qui se nomment philosophes chrétiens, ou que nous devons tenir pour tels , se montrent généralement défavorables, hostiles même à la culture de la philosophie , et que ce qui prend la place de la philosophie ancienne se limite, surtout chez les Pères, dans un cercle d'investigations très restreint qui se rattache intimement à la doctrine de l'Église, mais s'é-

loigne presque absolument de toute recherche sur les objets temporels. Or cette décadence de la philosophie, en général, ce resserrement de Thorizon spirituel, cet enchaînement systématique à la doctrine de l'Église, cet emprisonnement de Finvestigation , ne faut-il pas lattribuer à Tinfluence du christianisme, à la formule de la croyance chrétienne?

Si nous nous livrons à un examen scrupuleux de cette question, nous ne pourrons pas imputer toute la faute au christianisme; car nous remarquerons que la philoso" phie chrétienne commença au milieu de circonstances qui n'étaient point favorables à son développement , et que le christianisme n'avait nullement amenées. La philosophie qui s'était développée chez les peuples anciens, était, chez ces peuples vieillis, en pleine décadence lorsque le christianisme éclata. Où sont les philosophes significatifs , puissants pendant le premier et le second siècle après le Christ? La physique, pour nommer une branche de la science, était alors entièrement négligée , ainsi que les recherches sur les principes fondamentaux de la connaissance. L'influence du génie romain entretenait toujours un certain intérêt pour les recherches morales, mais seulement en tantqu'elles concernaient la vie privée ; d'ailleurs, ce même génie entraînait la philosophie à un éclectisme pâle et languissant, qui ne pouvait nourrir qu'un scepticisme sans raison. D'un autre côté, les doctrines orientales apparaissaient pour raviver les questions qui se trouvent dans la direction transcendante, mais aussi pour briser la forme sévère de l'investigation scientifique. Au troisième siècle, s'élançant dans les plus hautes régions spirituelles , la philosophie néoplatonicienne prétendit élever encore l'ancienne puissance de la pensée philosophique. Cette tendance et d'autres analogues furent évidemment suscitées par le christianisme, et les recherches

des Pères de T Église pouvaient se placer en regard de celles des néoplatoniciens sans craindre de perdre à la comparaison. A Tépoqucoù parut le néoplatonisme, pour ne pas dire sous son influence, les recherches philosophiques sur la vie morale furent abandonnées , ensevelies. Nous ne pouvons le méconnaître: nous avons affaire en ces temps à des peuples dont la force productive décline et meurt; et quand même le christianisme n eût pas éclaté, ils n'étaient guère capables d'enfanter en philosophie que ce quia coutume de naître d'une faible réminiscence des temps passés.

Lorsque les peuples modernes eurent remplacé les peuples anciens sur le théâtre de l'histoire , pouvait-on s'attendre à ce que la philosophie accomplît aussitôt de grands progrés? Nous convenons que, jeunes et libres comme ils étaient, les peuples modernes possédaient un esprit ardent pour la réflexion scientifique elle-même ; mais ce zèle ne pouvait avoir chez eux une longue vie : presque toutes les conditions de durée lui manquaient. Une des révolutions les plus remarquables et les plus puissantes dans l'histoire les avait portés à la suprématie dans les plus belles contrées de l'Europe ; mais des ennemis les environnaient toujours , ils étaient désunis entre eux , et tourmentés d'un continuel désir de mouvements nouveaux; leur caractère belliqueux s'était exaspéré extraordinairementau milieu des violences qui accompagnent le combat, la conquête et le repos défiant; ils s'étaient mêlés en partie avec les anciens habitants des pays qu'ils avaient subjugués; les populations mélangées devaient peu à peu se fondre l'une dans l'autre. Pour que les nationalités modernes, qui avaient émergé tout- à -coup, pussent entrer dans le mouvement de l'ancienne civilisation européenne, fussent en état de recueiUir en quelque sorte la succession des anciens

peuples, et pussent continuer rhistoire,illeurfallait avant tout s'approprier successivement ce qui avait été créé par leurs prédécesseurs : tâche qui ne fut naturellement remplie d'abord qu'à grand'peine. On n'eut donc pas longtemps à penser au développement de la philosophie. On doit savoir gré au christianisme , non seulement d'avoir fourni à cette époque un pont entre le passé et le présent, outre la religion qu'il apportait , mais encore d'avoir conservé quelques germes de l'ancienne culture scientifique, et d'avoir gardé pour les temps ultérieurs une excitation aux pensées philosophiques. Sans doute le christianisme pénétra chez les peuples modernes comme un élément étranger, une importation étrangère, et il causa naturellement chez eux une scission qui éclata dans une opposition violente entre le clerc et le laïque, entre les aspirations spirituelles et les tendances temporelles ; mais cette division était inévitable du moment que les peuples modernes devaient recueillir les fruits de l'ancienne civilisation. Tl ne pouvait exister qu'une philosophie exclusive , qui s'appliquât particulièrement aux intérêts les plus prochains de l'Église chrétienne, qui éclairât une seule partie de la vie rationnelle , la vie religieuse, et répandît de là une faible lumière sur le reste des choses. Cependant une autre philosophie n'était-elle point possible dans un temps qui, agité des mouvements les plus contraires , manquait du repos indispensable aux recherches scientifiques ? et, ne se trouvant point dans la vie retirée des cloîtres, n'existait-elle pas ailleurs ? Certainement la philosophie scholastique, qui apparut en ces circonstances , mérite nos respects et notre reconnaissance , bien que , comme procède tout ce qui est exclusif, elle ait agi plus tard avec une autorité tyrannique contre les connaissances scientifiques qui commençaient à s'étendre et à s'ouvrir une voie nouvelle. La religion chré-

tienne prépara du moins à la science, pendant les orages du moyen-âge, une petite place qui inspirait la paix et la sécurité ; mais elle ne pouvait être achetée que par le renoncement à des aspirations qui ont aussi leur valeur pour la raison humaine.

C'est un fait que pendant le moyen-âge, loin d'être étouffée, la philosophie fut plutôt encouragée et favorisée par la doctrine ecclésiastique. On n'est pas aussi certain des bons rapports de la philosophie avec la doctrine de l'Église à l'époque des Pères ; car il est incontestable que le respect du dogme entraîna trop exclusivement les recherches philosophiques dans une seule direction , et il est pénible d'avoir à montrer qu'un libre regard ne pouvait pas alors être jeté sur toutes les ressources dont la philosophie disposait encore. Cependant, si l'on examine plus attentivement le mouvement qui eut lieu à cette époque, on ne peut pas hésiter longtemps à reconnaître que la foi chrétienne exerça sur la philosophie une influence plus profitable que nuisible. D'abord il faut se rappeler que le fond de la nouvelle doctrine religieuse n'était pas , comme il a été remarqué précédemment, très fermement établi; on jouissait donc d'une grande liberté d'opinions philosophiques dans la prise de connaissance de la foi chrétienne , et le développement de ces opinions conduisit peu à peu à consacrer une doctrine déterminée comme règle de la foi. Arrivée à ce point , la doctrine de TÉglise entrava effectivement la liberté de la pensée philosophique, s'autorisant de ce motif qu'elle voulait consolider la communauté de l'Église chrétienne. On remarque seulement jusque là une certaine anxiété qui excite à se soulever contre le paganisme, sous la bannière de quelques vagues formules. Et cette anxiété s'explique facilement par les circonstances. Partant de la

connaissance empirique de la vie interne , les premiers chrétiens avaient, renoncé, les uns au judaïsme, les autres au paganisme, et ils voulaient ensuite donner à leur conviction une expression scientifique; mais ils rencontraient dans laccomplissement de cette tâche d'immenses difficultés. Les formes que la science avait prises jusqu alors chez les Juifs et les païens pouvaient leur être de quelque secours, mais ils ne pouvaient cependant les adopter qu'avec une grande défiance ; car elles se rattachaient trop étroitement aux pensées païennes et judaïques, aux convictions religieuses qui avaient précédé le christianisme. Que l'on se souvienne seulement que la philosophie fut accusée ( et avec raison) d'avoir été la mère des hérésies ; ce n'était pas assurément la philosophie véritable, mais celle qui était mélangée de préjugés; or on ne rencontrait que ces philosophies mixtes dans le temps où le christianisme avait à surmonter les préjugés des anciens peuples. Pour formuler scientifiquement une conviction dans le sens du christianisme, il fallait donc se placer sur le terrain des phiîosophèmes anciens; et aussitôt commençait une lutte de science que la philosophie inexpérimentée des chrétiens était encore incapable de soutenir. La philosophie ancienne n'avait plus alors la force de la jeunesse , mais elle était en état d'opposer une vigoureuse résistance. Elle avait propagé un système complet d'idées, qu elle faisait valoir dans toutes les recherches scientifiques, et qu'elle jetait, comme un réseau parfaitement noué, sur tous les objets d investigation. En se prenant à un tel adversaire, la philosophie chrétienne devait bientôt sentir sa faiblesse. Elle, qui était si peu formée scientifiquement, allait combattre un système dans lequel, une idée une fois en jeu, toutes les autres se soulevaient aussitôt. Il fut heureux pour elle, heureux ])our sa jeunesse candide et

audacieuse, qu'elle n'eût pas remarqué sur-le-cliauip quelle laborieuse bataille elle engageait en se comrnet- . tant avec la philosophie grecque. D'abord elle jugea nécessaire d'opérer dans cette philosophie quelques changements, en acceptant d'ailleurs les idées; mais elle avança toujours insensiblement, et elle se convainquit qu'elle ne pouvait acquiescer à aucun système grec, et qu'il lui fallait transformer presque toutes les notions de la philosophie ancienne pour les approprier au sens chrétien. En ces temps que l'esprit scientifique sommeillait , elle ne pouvait que prendre courage : car, profondément versée dans la connaissance expérimentale de sa vie interne, elle puisait une ferme conviction dans cette connaissance , et nous ne pouvons certes pas nous attendre à ce qu'elle fût pleinement satisfaite de la solution du problème de sa constitution scientifique. Quoi qu'il en soit, c'est nécessairement en s'appuyant sur ses sentiments intimes, sur le témoignage de l'esprit dominant dans l'Église, que, novice dans les recherches philosophiques, incertaine encore de ses conséquences , elle put se maintenir contre les systèmes tout formés de la philosophie grecque. Elle chercha aussi dans la formule de la foi , comme dans ime effluve de l'esprit chrétien, une règle pour apprécier sa propre justesse. Sa faiblesse lui était connue, et elle craignait conséquemment de se tromper ; mais elle ne démentait point pour cela son caractère de philosophie, car s'il n'est pas permis à la philosophie de puiser ses données , ses principes dans une connaissance expérimentale ou dans une doctrine étrangère à la plnlosophie, il lui fut cependant toujours loisible de comparer ses données avec l'expérience et avec d'autres doctrines, et de constater, dans les points de ressemblance qu'elles lui offrent, des progrès si faibles qu'ils soient.

En résumé, nous devons le reconnaître, la foi de l'Église chrétienne n'entrava point réellement la philosophie; elle ne la réduisit pas à une pure domesticité; mais elle la guida plutôt, augmenta son domaine, fut. pour elle un appui et une précieuse conseillère ; enfin la foi apprit à la philosophie à se retrouver dans les enseignements chrétiens. Nous ne prétendons pas que ce bon accord entre la foi el la philosophie soit demeuré constant; que la première n'ait pas usurpé sur celle-ci un pouvoir qui dut être préjudiciable à la philosophie immédiatement, mais, au fond, à toutes deux; nous ne pouvons pas, d'ailleurs, nous attendre à cette perpétuelle harmonie en voyant la fragilité des choses humaines ; mais les mésintelligences qui éclatèrent pendant les premiers siècles chrétiens entre la foi et la pensée philosophique, ne peuvent pas servir à caractériser le rapport de l'une avec l'autre en général et essentiellement. On a cru remarquer que le maître , comme cela s'est souvent vu , avait été un tyran. Pour nous , nous ne doutons pas que la religion chrétienne, en dissuadant, en guérissant des préjugés et du désespoir des anciennes religions , n'ait imprimé à la philosophie elle-même une puissante impulsion, ne Tait pénétrée jusqu'au cœur, et n'ait préparé la réflexion à l'importante solution des problèmes les plus élevés.

Repoussant donc les accusations qui ont été portées avec partialité contre le christianisme et contre son influence sur la philosophie , nous soutenons au contraire que non seulement la religion chrétienne n'a pas exercé sur la philosophie une action négative, mais qu'elle lui a donné plutôt un élan nouveau, en lui proposant de nouveaux problèmes et en exigeant d'elle une investigation nouvelle et plus profonde. De même que le christianisme éveillait en général une nouvelle vie dans l'hu-

manité , qui se promettait la victoire sur toutes les maladies, sur toutes les faiblesses de la vie antérieure , sur les obstacles puissants de la nature , sur les hésitations de la volonté ; de même cette vie nouvelle devait se répandre dans toutes les branches de Factivité humaine, et elle ne pouvait manquer d'avoir les conséquences les plus importantes pour la philosophie devant laquelle souvraient de tous côtés des horizons aussi spacieux que la nouvelle vie spirituelle était étendue. Naturellement la philosophie s'engagea dans une direction qui aboutissait surtout à la vie religieuse, et nous avouons que sous ce rapport elle représentait un point partiel ; mais sans point partiel il ne se formerait , pour ainsi parler, aucun pôle dans la vie humaine. Au milieu des circonstances défavorables , des obstacles qui s'opposèrent dans les premiers siècles à un développement puissant de la philosophie, elle ne put vaincre de sa position isolée que très difficilement ; naais l'impulsion que le christianisme avait donnée à l'esprit humain promettait les transformations même les plus diverses , les plus radicales, et l'on pouvait s'attendre à ce que des circonstances différentes se présenteraient également qui garantiraient à la philosophie un développement plus large, plus complet. Les doutes qui se sont élevés au sujet de l'influence salutaire exercée par Tesprit du christianisme sur le développement de la philosophie, ne peuvent donc provenir que de ce que cette influence ne s'est pas tout d'abord répandue de tous côtés.

Si l'on voit comment nous concevons la philosophie chrétienne, personne ne se méprendra sur notre pensée, en remarquant que nous avons introduit dans l'histoire de cette philosophie plusieurs éléments qui ne peuvent être considérés comme chrétiens ou comme dignes du sentiment chrétien. Il faut, au contraire, nous attendre à

yi LlVIiË PIÎEMIEII.

rencontrer des éléments de ce (>enre dans les premiers temps du christianisme où le chrétien n'était pas encore partout séparé de ce qui n'était pas chrétien, comme on en rencontre dans les temps postérieurs et même jusque dans notre époque où la vie chrétienne se développe dans un combat incessant avec la vie qui en est différente, où souvent les partis se mêlent et se distinguent l'un de l'autre difficilement. L'histoire de l'Église chrétienne , à laquelle personne ne refusera ce nom , n'a pas laissé d'annexer à son domaine beaucoup d'éléments qui n'étaient pas empreints du sentiment chrétien. Suivant cet exemple , nous ne nous interdirons pas non plus de donner une place dans notre histoire à une succession de libres penseurs qui n'ont point porté le nom de chrétiens ou qui même ne le méritaient pas. Nous appelons notre philosophie « une philosophie chrétienne » par l'unique raison que la suite des développements quelle embrasse dérive essentiellement des mouvements historiques que la diffusion de l'esprit chrétien a soulevés dans l'humanité.

Cependant nous ne comprenons pas dans cette histoire tous les développements que la philosophie a pris depuis la publication de la doctrine chrétienne. Comme nous l'avons déjà remarqué précédemment, l'action du christianisme aboutit d'abord à une division. Ceux qui n'étaient pas chrétiens se séparèrent de ceux qui l'étaient , et se distinguèrent les uns des autres par des oppositions profondes ; les premiers continuèrent toujours de cultiver la philosophie selon Tesprit antique , mais leurs productions furent sans couleur. Ces développements sont comme des flèches qui, épuisées dans leur vol, sont ramenées au point d'où elles ont pris leur élan et leur direction. Mais à côté de ces fruits tardifs de l'ancienne philosophie se formait

dans le même temps la philosophie chrétienne ; et il existait ainsi ensemble deux sortes de développements scientifiques ([ui n'avaient lun avec l'autre presque rien de commun, qui partaient de points de vue différents , de suppositions différentes , qui tendaient à des buts différents , qui n'étaient unis que par la simultanéité, la coexistence dans un temps nécessairement inachevé, incomplet, puisque Télément nouveau s'y formait tandis que Télément ancien n'était pas encore entièrement détruit. Il serait donc tout-à-fait illogique de séparer de la philosophie ancienne la philosophie qui se continua encore en ce temps selon l'esprit des peuples anciens et sous l'action de l'ancienne philosophie; de même ou ne peut raisonnablement annexer à la philosophie ancienne la philosophie qui commença à se développer selon l'esprit du christianisme et qui s'est continuée chez les Scholastiques dans un sens toutà-fiiit analogue. On séparerait cette philosophie de la Scholaslique , parce que cette philosophie a surgi dans le même temps que des rejetons tardifs de la philosophie ancienne ; cela ne se peut. En suivant cette classification, on ne présenterait toujours qu'un enchaînement chronologique des événements, et on traiterait l'histoire selon une méthode extrêmement grossière qu(; nous contraint de repousser notre vif désir de comprendre la signification de la réalité.

Si nous jetons encore un regard sur le rapport de la philosophie chrétienne avec la philosophie ancienne, nous trouvons que le caractère de la différence qui existe entre celle-ci et ia première est un caractère négatif. La philosophie chrétienne est une philosophie qui, partant du pf;int de vue delà religion véritable , tire son développement d'elle-même; la ])hilosophie ancienne, au contraire, est une philosophie limitée par I. S

S/i LIVRE PREMIER.

les préiugës qy-oiit nourris les anckinies religions. On pourrait nous demander pourquoi , sans ménagement , sans appréhension, en considérant d'ailleurs ses éléments principaux , nous n appelons pas du nom de philosophie ancienne la philosophie païenne. Cette désignation pourrait paraître , en effet , plus conséquente que celle dont nous nous servons. Mais il faut réfléchir que la religion chrétienne soutient dans le fait un tout autre rapport avec la philosophie que la religion païenne. L'une, pénétrant dans les profondeurs les plus secrètes de lame humaine, soulevant des questions sur les mystères les plus cachés du rapport entre Dieu et le monde, avec quelle puissance, avec quelle énergie enthousiaste devait-elle exciter la réflexion philosophique ! Au contraire, la religion païenne n a presque exercé sur la philosophie qu'une influence négative. Dès le commencement la philosophie s'efforça de s'élever au-dessus des préjugés de la rehgion populaire, et, quoiqu'elle n'y ait pas réussi en tout, nous la voyons s'engager presque continuellement dans un combat tantôt pubhc, tantôt indirect, contre le polythéisme. La philosophie ancienne est donc un produit des temps où la religion de l'antiquité commença à s'écrouler, tandis que la philosophie chrétienne a éclaté en même temps que la foi chrétienne s'élevait. Nous ne pouvons donc pas , à la prendre dans son essence, considérer la philosophie ancienne comme procédant du paganisme , puisqu'elle surgit du moment où le développement de la pensée scientifique ne permit plus de se contenter des représentations populaires touchant la pluralité souveraine des dieux, et où les esprits réfléchis cherchèrent dans la philosophie une sati.^faction que la religion ne voulait pas offrir. Ainsi , la philosophie ancienne fut plutôt une préparation au christianisme qu'une confirma lion de la religion païenne.

Si nous admettons pleinement cette différence négative entre la philosophie ancienne et la philosophie chrétienne , c'est qu'elle est une conséquence nécessaire de ce que nous considérons légitimement la philosophie ancienne comme une préparation à la philosophie chrétienne, et celle-ci comme l'accomplissement delà première. Les degrés inférieurs dans le développement rationnel soutiennent toujours et simplement un rapport négatif avec les degrés supérieurs. Rappelons-nous que ni la lutte dans laquelle le christianisme vainquit les religions antiques et où la philosophie chrétienne triompha de l'ancienne philosophie, ni les voies enchevêtrées, mal frayées à cette époque de l'histoire, ne permirent en général h la pensée nouvelle et ardente d'apprécier, d'estimer l'ancienne civilisation et, conséquemment , la philosophie ancienne selon toute sa valeiu^ et toute son étendue. Dans ces rudes batailles où l'humanité conquit un avancement , fit un progrès , ce qui paraissait gagné était perdu en grande partie , ou du moins la jouissance en était ajournée pendant longtemps, afin d'être un jour plus sûre et plus complète. Les forces des partis se rafraîchissent difficilement dans la lutte; ils nourrissent des passions d'autant plus profondes que l'objet du combat est plus considérable; l'épuisement suit toujours la fermentation des temps de trêve , et une joie fort mêlée accompagne la victoire. Nous ne pouvons pas nous attendre à autre chose dans les grandes époques qu'a traversées l'humanité. Lorsque le christianisme eut vaincu d'abord les peuples anciens, puis les peuples nouveaux, qui, de leur côté, avaient également triomphé des prenners , que de fleurs de l'antique civilisation furent brisées! La philosophie dut aussi partager les pertes qu'avait laites toute la vie humaine ; car la philosophie chrétienne qui s'était élevée contre l'an-

46 ' LlVnE PREMIER,

cienne philosophie avait (nous ne voulons pas le nier) pris une direction partielle, exclusive, et, dans les derniers combats, d'une part, son caractère s'était aigri, de l'autre, elle était devenue oublieuse.il en est des périodes du développement de Thumanité comme de celles du développement de rindividu. C'est un progrès long et pénible à accomplir, lorsque, entrant dans une période nouvelle de sa vie, il faut adjoindre à ses aspirations nouvelles tout ce que Ton a acquis précédemment ; ce travail est surtout difficile si , par suite de la nouvelle direction de son activité, on a dû rester pendant longtemps éloigné de ce qui occupait auparavant; on n'a pas seulement à transformer les résultats de son passé ., et à les traduire dans le sens de sa vie présente , mais encore à surmonter Ja peine et quelquefois le dégoût qui sont inséparables de la continuation d'un travail longtemps interrompu ; il faut ressaisir les fils qu'on a laissés tomber, et l'on ne peut plus retrouver cette harmonie qui entietenait le zèle, et moins encore les fins que l'on avait d'abord conçues. Si nous nous jugeons scrupuleusement, nous oserons difficilement soutenir que notre philosophie moderne a ressaisi et su tisser les fils que la philosophie ancienne nous a abandonnés. C'est à grand'peine que nous les cherchons. En général, combien d'éléments de la civilisation ancienne se sont perdus et n'ont pas encore été retrouvés ! Que l'on songe seulement aux formes parfaites de l'art antique ! Il faut en dire autant de l'antique philosophie, dont nous ne prouvons avoir la signification entière qu'autant que nous sommes en état de pénétrer au cœur même de la vie de l'antiquité. Nous sommes forcé de faire cet aveu, malgré même la conviction où nous sommes que notre philosophie chrétienne part, en résumé, d'un p:tint de vue bien supérieur à celui où s'était placée la philosophie ancienne ;

car nous reconnaissons pleinement que la philosophie n'a pas encore atteint son but; bien plus , nous considérons la fin qu'elle poursuit comme trop élevée pour admettre quenous nous en soyons déjà approchés de très près.

En présentant les principes qui justifient notre désignation de philosophie chrétienne, nous n'avons pu naturellement qu'effleurer en général le cours de cette philosophie ; nous apprendrons les détails dans cette hisloire. L'autorité de nos principes découle essentiellement d'un point de vue universel qui embrasse l'histoire moderne ; mais en réfléchissant à notre Histoire de la philosophie chrétienne, nous ne j)Ouvons pas nous dissimuler qu'elle dérive d'un point de vue limité. Nous considérons le christianisme comme le foyer historique en général , comme la force vive qui, depuis l'avènement du Christ, a déterminé les événements les plus considérables de l'histoire. Si nous portons nos regards sur l'étendue que l'esprit chrétien a parcouru jusqu'ici , notre point de vue doit être considéré comme insensé , car le christianisme n'a jeté de racines fixes et assurées que dans la moindre portion de l'humanité , et encore dans cette portion il n'a pas embrassé également toutes les faces de la vie humaine. Mais si nous tenons à connaître le vrai sens de l'histoire , nous ne nous laisserons pas aveugler parl'étenlue sensible, par la grandeur matérielhî des phénomènes. Nous devons nous efforceide découvrir le plus important à travers ce qui inqjorte moins, l'essentiel dans ce cpii est contingent. Nous no pouvons donc faire autrement, au milieu des peuples européens, de chercher les points historiques capitaux, décisifs. Nous appartenons nous-mêmes à ces peuples, et nous ne pouvons pas nous séparer de leur point de vue. ; mais on élèvera peut-être ce doute , on se demandera si

nous n'avons pas été entraîné , séduit au point de vue où nous nous plaçons par la direction limitée de notre esprit, par notre partialité envers nous-même. Ce doute porte sur la tendance nécessaire de notre pensée, et nous ne pouvons presque rien y opposer ; mais il n y a pas non plus beaucoup de raisons à donner pour le repousser, car il n'est certes pas élevé sérieusement. On le combat beaucoup mieux par lui-même. Il est certain que comprendre ce doute, même un seul instant , c'est prouver une liberté d'esprit qui excède la mesure spirituelle des autres peuples, à moins que , dans la limitation de leur point de vue , ces peuples ne fassent pas le plus léger doute qu'ils possèdent en eux la vie la plus parfaite et le germe de l'humanité. Notre doute provient uniquement de ce que nous avons en histoire des vues qui nous permettent d'entrer dans la manière de voir des autres peuples , de nous considérer nousmêmes à notre tour d'après cette manière de voir qui nous est étrangère; de ce que nous avons l'esprit de l'histoire du monde ; et de ce que cet esprit présuppose également dans les peuples qui l'ont développé une haute signification historique. Celui que ces considérations ne satisferaient pas n'aurait jamais comparé les travaux des peuples européens avec ce que les autres peuples ont accompli. Trouve -t-on rien qui puisse être mis en parallèle avec la puissance de volonté et de génie que l'Europe déploya pour mettre en relation toutes les parties du monde , pour explorerions les coins de la terre, pour peupler tous les rivages, pour dominer sur toutes les mers ? Mais nous ne voulons point exalter ce que tout le monde connaît. Les peuples européens qui se sentent unis par le lien puissant de la communauté de civilisation ont pendant long-temps conduit l'histoire que nous remar-

f (lions dans un progrès vivant , on plutôt dont nous connaissons un progrès vivant. Gest sur eux que nous devons particuliorement diriger notre attention , si nous voulons comprendre- le sens de l'histoire. Or ces peuples sont des peuples chrétiens, leurs Etats sont des États chrétiens. Eux-mêmes s'appellent de ce nom. Se connaissent-ils si peu qu ils puissent se faire illusion à eux-mêmes? Un regard jeté sur leur histoire, et sur le principe même qui en est le fondement , peut nous convaincre du contraire. Dans le vrai , c'est depuis la naissance du Christ que les divisions essentielles ont été faites dans l'histoire , que des points directeurs y ont été posés par la religion chrétienne; du moins ces divisions et ces points de repaire soutiennent le plus intime rapport avec le christianisme. La transition des anciens peuples à la religion chrétienne, transition qui se trouve en si parfaite harmonie avec la dissolution de leur unité individuelle , de leur nationalité ; la translation de leur empire de Rome à Constantinople ; la culture spirituelle et morale des peuples nouveaux; la fusion de la race germanique avec la race romane par Fintermédiaire du christianisme; Télévation et la chute du pouvoir hiérarchique; et les croisades au moyen-âge ; et le schisme de l'Église en sectes ; et la Réformation ecclésiastique avec toutes les impulsions qui en résultèrent: tous ces événements ont puissamment animé la vie des peuples européens dans ses principes les plus profonds , et ont eu avec la religion chrétienne , qui s'y reflète purement ou mélangée, les rapports les plus' directs : personne ne l'ignore. ÎSous ne parlerons pas de faits historiques plus modernes : nul n'est encore en état d'apprécier les germes renfermés dans ce qui s'est passé il y a cinquante ans , et d'en juger les suites pour toute l'humanité. Mais

certainement on n'aurait qu'à tourner ses regards et ses espérances vers les époques les plus modernes, si Ton venait à méconnaître , à nier que la série de siècles qui a fondé nos nationalités , leur a imprimé en même temps un caractère chrétien.

Ainsi, répétons-le encore, nous avouons que le point de vue où nous nous plaçons pour considérer la philosophie depuis la naissance du Christ est un point de vue restreint, partiel; mais ce point de vue est celui des peuples européens modernes , celui de la culture scientifique moderne. Qui s'élève au-dessus de ce point de vue s'en réjouisse.

Au milieu du mouvement de l'histoire moderne, comment la philosophie ne se serait-elle pas empreinte aussi du caractère chrétien? Sans doute , nous ne soutenons pas que tous les éléments de la civilisation moderne se soient développés sous l'influence du christianisme, du moins sous son influence immédiate. Il y a beaucoup de branches , même parmi les sciences, qui soutiennent peu ou point de rapports avec la religion ; ce sont presque ces mêmes branches qui ne portent non plus aucune couleur nationale. Mais la philosophie n'est pas de ce nombre : elle a toujours été dans la plus étroite harmonie avec la religion, avec la pensée tout entière des peuples; elle est en général le miroir du caractère des nations qui se sont développées. Elle n'aspire à rien plus qu'à saisir, à enfermer la pensée humaine dans une expression scientifique universelle. Cette pensée s'est formée chez les nations modernes de l'Europe par le christianisme , et la philosophie a subi la même action. Nous ne nous laissons point décevoir par la présence d'un grand nombre d'éléments antichrétiens dans le cours de la philosophie moderne ; autant "vaudrait cesser d'appeler chrétiens les peuples et les

^ INTRODUCTION. /il

États modernes, parce que nous pourrions montrer <lans leur histoire et dans leur constitution actuelle une foule de principes en désaccord avec le christianisme.

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