‹ Histoire de la philosophie chrétienneChapitre 43 sur 61 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

Coup d'œil général et division.

îNaturellement, en face d'un mouvement historique qui continue de se développer dans le présent et qui promet de j)Oursuivre encore son cours dans l'avenir, rhistorien est beaucoup plus embarrassé qu'en présence dune série d'événements terminée, close en quelque façon. Ignorant le résultat auquel le mouvement contemporain doit aboutir, Thistorien ne peut pas puiser au sein même de l'histoire le jugement sans lequel une exposition n'a aucun caractère; il faut qu'il institue la critique des faits. Les aperçus généraux qui lut permettraient de saisir les rapports des parties entre elles, n'embrassent pas toute la succession des événements; il est obligé de la compléter dans son esprit. Il doit non seulement jeter un coup d'œil en arrière sur le passé, mais encore un regard prophétique, intuitif sur l'avenir, pour montrer le rapport des éléments divers et établir une division selon la nature de l'objet. Telle est la position dans laquelle nous nous trouvons, lorsque nous voulons embrasser notre problème dans son entier.

Ecrire Ihistoire du mouvement actuel, contemporain , a paru à plusieurs esprits chose impossible; d'autres ont allégué lexemple des anciens qui fournissent les plus parfaits modèles pour la solution de cette question. Mais on peut leur objecter ([ue les événements n'étaient pas aussi profonds, aussi mystérieux , et que les

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exigences en matière historique n'étaient pas aussr grandes dans l'antiquité que chez nous. Le dernier point nous regarde particuUèrement ; le premier concerne riîistoire politique. C'est, en effet, dans l'histoire delà philosophie qu'il faut dévoiler avec scrupule la signification des faits : une histoire ne peut exciter l'intérêt qu'autant qu'elle saisit et qu'elle expose le rapport des événements entre eux. Comment donc présenter une histoire qui ne découvre pas ce rapport? Les anciens , qui procédaient avec une autre méthode que nous pour écrire l'histoire , n'ant jamais pu, que nous sachions, rien produire de significatif dans l'histoire de la philosophie;, ni même dans l'histoire des autres développements spirituels, qui imposent à l'historien des devoirs analogues. Nous ne pouvons donc décliner l'exigence historique dont nous parlons, mais aussi nous sommes forcé d'avouer qu'il est impossible de la remplir en traitant l'histoire du présent. Embarrassé^ enlacé dans son évolution , nous nous reconnaissons incapable de porter un jugement impartial sur les faits contemporains 5 et lors même que nous croirions en avoir la faculté, nous ne pourrions point confirmer historiquement nos assertions. Pour apprécier le passé, il y a la décision du temps. Les erreurs, les tendances trop exclusives dans la science peuvent se prolonger même pendant des siècles ; mais l'intérêt qu'elles inspirent s'évanouit à la fin, l'aveuglement qu'elles produisent se dissipe, car l'impossibilité où l'on se trouve de leur donner un développement scientifique apparaît tout-à-coup. Beaucoup de nos productions philosophiques modernes sont des essais dans telle ou telle voie d'investigation; mais c'est le résultat qui décide d'un essai, qui distingue le vrai du faux. Telle est aussi la critique qu'exerce l'histoire. Mais il n'y a pas encore de critique applicable à l'histoire contemporaine. Les

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essais sont encore confondus les uns avec les autres ; ceux-ci sont florissants , ceux-là discrédités. Souvent nous sommes déçus dans nos conjectures par Féclat d'un résultat momentané; ce qui comporte une signification pour l'avenir, et ce qui n'acquerra aucune influence durable, tout cela gît encore pêle-mêle, indiscernable. Si Ton veut séparer et, en quelque sorte, distribuer la lumière et les ténèbres dans ce chaos , il est besoin absolument d'une autre critique que de la critique historique. Sans doute ;, on pourrait rechercher et disposer symétriquement ce qu'il y a de bon, d'harmonique , et ce qu'il y a de contradictoire dans un système donné ; on exercerait déjà une critique historique sur les phénomènes du mouvement actuel ; mais on ne porterait toujours qu'un jugement sur le particulier, l'individuel, et non sur l'ensemble; on ne porterait pas le jugement que l'historien doit chercher à porter pour signaler le rapport des systèmes entre eux, les pas qu'ils font en avant, et les pas qu'ils font en arrière. Prononcer un pareil jugement sur les productions de la philosophie .depuis le moment où commença l'évolution de notre temps , cela n'est pas possible par une méthode purement historique; l'histoire de la philosophie se perdrait alors dans une connaissance et une appréciation des aspirations philosophiques contemporaines , dont le développement ne peut être considéré que comme un intermédiaire entre fhistoire et la critique philosophique. Nous ne sommes donc point résolu à écrire une histoire de la philosophie de notre temps. Les bornes de notre travail sont là où commence l'évolution la plus moderne de la philosophie, où apparaissent les partis aux prises encore aujourd'hui les uns avec les autres, se combattant, s'épurantpar leur conflit.

Toutefois , nous ne pouvons éviter de parler indirec-

UU LIVRE PREMIEK.

tement dans notre histoire du développement le plus moderne de la philosophie. Les mouvements philosophiques actuels doivent être considérés comme les résultats d'évolutions analogues antérieures, et ils nous serviront à fonder notre jugement historique. Nous ne pouvons naturellement trouver d'autre point de vue pour diriger notre histoire qu'au milieu de notre époque. Sans doute, il ne faut pas oublier que ce n'est point là le terrain le plus ferme ; au contraire, comme cela arrive ordinairement en philosophie, des opinions très diverses, en général comme en particulier, sur l'histoire de la philosophie passée, contribuent encore à ébranler ce terrain. Mais, réduit à cette méthode, nous déploierons toute notre attention pour prendre dans l'époque actuelle un point de vue qui, d'un côté, nous permette d'apprécier les progrès de notre temps , et, de l'autre, nous laisse rendrejustice au passé. Il n'est certes pas facile d'arriver à cette position ; car, nous ne pouvons nous le dissimuler, notre civilisation s'est développée dans des luttes profondes. Rarement, dans un combat acharné contre le passé, on a pu surmonter certaines antipathies , qui, cependant, ne sauraient pénétrer dans unesprit juste, droit, non faussé. On a mieux aimé la plupart du temps condamner inconsidérément ce qui précédait que d'y rechercher avec soin les parties faibles et les éléments durables; puis, des époques subséquentes sont venues juger équitablement le passé et le relever. Ainsi , on a été longtemps enclin (et aujourd'hui encore nous entendons quelquefois des récriminations contre ce temps), on a été enclin, disons-nous, à considérer tout le rnoyen-âge comme une profonde barbarie, parce que , en vérité, on n'en comprenait pas les œuvres. C'est de nos jours que Ton a coujmencé à examiner le moyenàge en général, et la philosophie scholastique particuliè-

rement, sons un jour plus favorable qu'on ne pouvait s y attendre aprrs une époque qui s'était efforcée de bannir cette pbilosophie de nos écoles; bien plus, des voix se sont élevées qui professaient pour le moyen-àge un culte spécial. Mais il s'en faut beaucoup que cela ait toujours été le résultat d'une connaissance exacte des siècles qu'on exaltait. Souvent, au contraire, on reconnaît que ce fut la conséquence d'une nouvelle antipathie, d'une partialité nouvelle. Cette mobilité de jugement s'appliqua aussi à la j)hilosophie avec un élan nouveau qui se manifesta surtout en Alleniagne à l'apparition de Kant. Mais cet élan a-t-il été conduit à un jugement sans passion sur la philosophie antérieure? Nous avons le droit d'en douter, en entendant avec quelle chaleur le dogmatisme et plus récemment la tendance empirique et sensualiste de l'Angleterre et de la France ont été condamnés. Nous allons nous placer au point de vue de cet élan de la philosophie moderne; mais avoir toute confiance dans les jugements historiques qui en découlent nous semble très hasardeux, très périlleux.

Jl convient évidemment de jeter un coup d'œil sur les # événements extérieurs au milieu desquels se développa laphilosophiechrétienne, etde marquer les points d'arrêt les plus importants pour la division de notre sujet. Sans ncus attacher à déterminer exactement les temps, détermination dont s'occupe fort rarement l'histoire de la phiioso{)hie, nous pouvons admettre sans difficulté dans 1 histoire qui s'ouvre à la naissance du Christ une première époque pendant la(|uelle l'empire romain est encore tout-puissant, puis l'époque; du moyen-âge pendant lequel se forment des États nouveaux, et enfin les temps modernes. Si l'on veut en outre établi i une division pour les temps tout-à-fait modernes , on ne le peut (ju'autant qu'il est possible de procéder avec sécurité ,

car notre temps ne peut point être Fobjet d une véritable histoire. Nous adopterons les mêmes divisions pour rhistoire de la philosophie chrétienne. Cette philosophie commença à se développer chez les anciens peuples, elle continua à se maintenir parmi eux longtemps après la chute de Fempire d'Occident, et ensuite les peuples européens modernes se sont placés au plus haut rang dans tes mouvements de Thistoire. Nous désignerons cette première époque par le nom de philosophie des Pères de l'Éghse , car ils y occupent le plus de place ; ce qui ne veut pas dire que tous les philosophes qui appartiennent à cette époque doivent être comptés parmi les Pères. Un fait d'une importance particulière pour le développement entier de la philosophie moderne , c'est qu'à cette époque le christianisme a produit dans les intelligences romaines cultivées une philosophie indépendante , résultat auquel n'avait pu aboutir la participation à la civiHsation grecque, car cette civilisation retint toujours la pensée philosophique des Romains dans une soumission servile. Ce résultat facilita beaucoup le passage de la philosophie de la première Époque de notre histoire à celle de la seconde. C'est dans cette seconde Époque que la philosophie prit son haut rang chez les peuples dirétiens formés de la fusion des populations romaines avec les conquérants allemands dans le Midi et l'Occident de l'Europe. Là dominait la langue latine : elle était le véhicule scientifique delà civilisation, et toute science se rattachait à l'érudition ecclésiastique ; c'est donc aussi avec la philosophie des Pères de l'Église que cette philosophie , désignée ordinairement sous le nom de scholastique, soutint le plus intime rapport. La philosophie scholastique n'a pas seulement des racines dans celle des Pères; elle en a jeté encore dans celle d'Aristote, qu'elle apprit à connaître par l'intermédiaire des

INTRODUCTION. Ul

Arabes; nous aurons donc encore à esquisser cjuel([ues traits de la philosophie arabe en traitant cette Époque de notre histoire; mais Aristote n'a influé que sur la forme extérieure des œuvres de la scholastique qui, par le fond intime de sa pensée , se rapprochait infiniment des Pères de TÉglise. La troisième Époque de rhistoire de la philosophie chrétienne commence avec cette époque que l'on a désignée par le nom de Renaissance scientifique. Cette dénomination annonce déjà qu'une lutte acharnée avait éclaté alors contre la philosophie scholastique ; elle montre aussi sous quel jour on considérait cette philosophie : on ne la regardait pas comme une science , mais comme un jeu puéril à des questions oiseuses, à des subtiHîés inutiles , à des formules insignifiantes. Sans doute on ne s'attend pas .à ce que cette lutte soit poursuivie avec la rivalité, la même ardeur qu'au temps où elle éclata; mais Timpulsion une fois donnée dura longtemps encore, puisant sa force et son aliment dans la résistance opiniâtre de la doctrine scholastique qui s'était maintenue dans les écoles , et s'était développée si harmoniquement avec leur discipline entière, que dans plusieurs contrées elle a su se maintenir encore jusqu'à ce jour. Nous arrivons ainsi au développement delà philosophie allemande moderne, dans laquelle nous pouvons pressentir une quatrième Époque de notre histoire. Mais nous avons déjà dit par avance, au sujet de cette Époque, que nous devons considérer un jugement purement historique tenté sur elle comme une entreprise anticipée , pre^maturée.

Dans ce coup d'œil historique nous découvrons des divisions, des époques que nous ne saurions négliger de prendre en considération; mais nous ne connaissons pas encore le rapport de ces Époques entre elles, ni leur caractère différent. Il faut donc chercher à nénétrer fon-

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oièreinent l'essence des parties séparées de notre histoire, avant de nous enga^jer dans une exposition détaillcc; les circonstances extérieures , avec lesquelles la philosophie s'est rencontrée, nous révéleront déjà quelques traits du caractère propre de nos Époques , et il est d'autant plus convenable de passer en revue ces circonstances, que nous pourrons ainsi découvrir un point de vue certain pour les apprécier.

Dès que nous considérons au milieu de quelles circonstances la philosophie chrétienne s'est développée à son début, nous ne pouvons hésiter à reconnaître qu'elle avait à prendre une seule et unique direction. Le carac-^ tère de tous les peuples chez lesquels la philosophie s'est présentée, et le degré de civilisation où ils étaient parventis, ont constamment exercé sur elle une influence marquée. Or les peuples au miheu desquels s'est développée d'abord la philosophie chrétienne avaient grandi dans la civilisation grecque et romaine, et, au temps où les Pères de l'Église commençaient à fonder dans un sentiment chrétien une doctrine chrétienne , ces peuples avaient déjà depuis longues années passé la fleur de Tâge. Comme nous l'avons déjà remarqué . ils ne comptaient plus sur le développement d'une science qui avait su pénétrer la diversité entière deleurvie;ilsn'espéraientpoint dans une rénovation de la vie par le christianisme; au contraire, ils avaient leurs raisons pour accuser le christianisme d'attaquer les racines des anciennes nationalités, d'apporter ime vie nouvelle que les Grecs, les Romains et tous les peuples de même civilisaiion considéraient simplement comme la renonciation à leur nationalité, et même, au commencement, à leur vie politique. La vie de ces vieux peuples était enracinée dans le passé qui avaitconnu leur jeunesse et leur gloire ; le christianisme, au contraire, méprisait ce passé et conviait à l'avenir. Il ne pou-

IMKOi UGTIOX. /;0

vail donc point commencer par demander à ces nations anciennes Thuniiliation de lenr orgueil , le dédain de leur gloire, la condamnation de toute leur vie antérieure. Montrant un avenir qui na])paraissait (pie fort éloigne , bien que, dans le principe, on fût porté à le croire plus rapproché qu'il n'était en effet, montrant la vie future, le christianisme dut d'abord détourner d'autant plus ses regards des biens temporels qu'ils étaient mieux|idministrés par ses ennemis ; et de là il résulta naturellement (jue la science du temporel et du mondain fut méprisée souverainement par les chrétiens. Le premier problème que le christianisme avait à résoudre dans Tordre de la science était celui de transformer, en même temps que le sentiment religieux, les idées qu'il trouvait répandues sur Dieu et les rapports de Dieu avec l'homme , puis d'établir une doctrine qui répondît aux espérances de la piété. Cette doctrine devait revêtir complètement le caractère théologique: aussi la philosophie des Pères ne présenta qu'un seul aspect. Elle s'appliqua aux choses suprasensibles, d'où dépend la vie que découvre l'intuition; elle ne resta pas absolument étrangère à la vie extérieure , car l'esprit du christianisme, qui agit puissamment sur la volonté, défend de se livrer exclusivement à la contemplation ;mais elle se trouva cependant plus disposée à supporter la vie terrestre qu'à s'y mêleractivement. Le caractère de la philosophie des Pères de l'Église se trouva donc ainsi dcterminéneltement. Elle ne pouvait pas rencontrer une science des choses temporelles qui fût seulement, pour ainsi dire, organisée avec sécurité; la philosophiegrecque et romaine, telle qu'elleexistaitalors, n'offrait pas davantage les garanties d'une science. Combien ces temps ont peu fait pour l'avancement des sciences expérimentales ! Les choses en étaient là bienavant quele christianisme ap])anitetqu'il ait exercé une influence profonde 1. k

sur îe développement de la science. Les vuesjustessur la nature étaient entravées paria foi auxmiracles , par la foi aux arts magiques, (|ui était répandue universellement; les chrétiens se contentaient d'interpréter cette foi autrement que les païens, etlaplîifosophie des Pères ne put pas non plus y renoncer; car, ne résolvant point les phénomènes dans leurs éléments, ne les considérant point dans leur synthèse avec leur cause prochaine et éfoignée , cette philosophie avait coutume de les rapporter immédiatement à Dieu ou à Tennemi de Dieu. Toute physique sensée était impossible par cette méthode, et les conditions n'étaient guère meilleures pour la morale. Les chrétiens moralistes exposaient plus purement et plus solidement la notion suprasensible du souverain bien , et pouvaient en beaucoup de cas déterminer avec plus de pureté la conduite morale de l'individu que ne pouvaient le faire les philosophes anciens ; mais cette même morale excluait presque absolument tout ce qui était relatif à la vie dans le temps. Ce qui devait d'abord paraître le plus important aux premiers chrétiens, c'était le sentiment religieux, par lequel l'homme se soumet à la volonté de Dieu ; mais le même sentiment devait contribuer avec activité à la formation de la société humaine , à l'institution de l'Eglise et de l'Ltat : tous points que les temps postérieurs se chargèrent d'expliquer. Pour le moment , les liens de la société morale étaient trop détendus, trop relâchés et trop peu conformes à l'esprit chrétien pour que les Pères tournassent les regards vers ces objets que toute philosophie féconde doit nécessairement embrasser. Il ne leur restait donc que les recherches logiques qui ne pouvaient être dirigées que vers les idées transcendantes ; car les recherches sur les phénomènes sensibles et temporels étaient entourées de ténèbres à cause delà faiblesse de la doctrine morale et des connaissances en physique. On

ne peut donc s attendre qu'à une chose , c'est que la philosophie des Pères apparaîtra tournée vers un seul but , appliquée uniquement aux questions théologiques.

Nous pouvons porter d'avance un jugement analogue ' sur la philosophie scholastique. Le mouvement historique a passé de l'antiquité aux peuples modernes; et cette transmission fut évidemment nécessaire, caries anciens peuples ne pouvaient trouver et assurer leur unité qu'au moyen de leurs souvenirs, qui étaient fort différents du sentiment chrétien , qui lui étaient même opposés. Le christianisme apportait à l'humanité une vie nouvelle ; il devait donc chercher un sol nouveau , s'adresser à d'autres peuples qui fussent moins attachés à d'anciens souvenirs , et pussent appliquer leurs forces à la fondation, au développement d'États chrétiens. Mais comme ces peuples nouveaux tenaient leur religion des anciens peuples , la philosophie qui passa chez eux fut celle que les Pères de l'Église avaient instituée ; et , par conséquent , la philosophie scholastique s'appuya entièrement sur la philosophie des Pères. Elle aspira d'abord presque exclusivement à se l'approprier, puis à la développer, à la perfectionner. Tous les problèmes de l'une étaient aussi posés par l'autre. La philosophie d'Aristote et des Arabes , comme il a déjà été remarqué , a exercé sur la scholastique , dans ses derniers temps , une influence qui ne fut pas sans signification ; mais cette influence ne fut ce])endant pas puissante au point d'égaler celle des Pères et celle de la doctrine formée dans l'Eglise , au point de changer dans son essence le caractère de la philosophie scholastique. Durant tout le moyen-âge la tradition scientifique releva de l'Église chrétienne , et conséquemment pendant toute cette période la philosophie doit être marquée d'un caractère théologique exclusivement.

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jTou il suit que nous pouvons considérer la pliilosi * phie scholastique comme la simple continuatiou de la philosophie des Pères , et nous devrions les réunir toutes deux dans une même section de notre histoire, si le rapport extérieur des deux périodes auxquelles appartiennent ces philosophies^ et de plus leur caractère intrinsèque, ne leur assi(3naient à chacune une place distincte. Elles sont séparées aussi par un laps de temps assez long , pendant lequel rien d'important ne s'accomplit pour le progrès de la philosophie. C'est aussi au milieu de circonstances très différentes, chez d'autres peuples, sous une autre constitution civile et ecclésiastique, sous d'autres mœurs et d'autres habitudes de vie, que chacune se développa; malgré leur similitude, elles doivent donc porter en elles un caractère profondément différent. Un coup d'oeil général peut jusqu'à certain point déterminer ce caractère à l'avance. Le problème de la philosophie des Pères était incontestablement de faire prévaloir dans ses doctrines déduites de principes scientifiques le sentiment chrétien contre les préjugés du paganisme , et d'écarter successivement , proposition à proposition , toutes les doctrines qui dérivaient de ces préjugés, afin de conquérir à la doctrine chrétienne son véritable rang. La philosophie des Pères devait donc se former dans une lutte contre la philosophie ancienne, et adopter une forme polémique. Cette lutte continua pendant plusieurs siècles , et il ne faut pas s'en étonner, puisque, comme nous l'avons remarqué , il n'était pas facile au christianisme de se soutenir et de prendre une attitude scientifique contre la philosophie qui avait jeté des racines dans tout le champ de la pensée. Il était bien naturel qu'il essayât dans le commencement de profiter de toutes les formes de la philosophie ancienne , pour développer ses propres doctrines et atteindre une plus

grande maturité ; mais ces formes ne pouvaient point , telles qu'elles étaient, s'accorder avec la doctrine chrétienne ; et la conséquence inévitable était que la lutte , la polémique trouvait place au milieu même de la doctrine du christianisme. Une exposition systématique, méthodique, de la philosophie ne pouvait point être accueillie au milieu de telles circonstances; elle le pouvait d'autant moins que , comme il a été dit précédemment , les peuples anciens , en général , avaient perdu à cette époque leur force créatrice en matière de science. Telle sera donc la détermination du caractère de la philosophie des Pères , que , par la prédominance absolue des tendances théologiques , cette philosophie ne put point parvenir à présenter une exposition coordonnée de doctrines , mais que le développement de ses pensées demeura principalement polémique. C'est tout autrement que la philosophie chrétienne devait se former chez les peuples modernes. Le christianisme s'était bien frayé chez eux un chemin en livrant bataille au paganisme ; mais le temps où le combat avait heu était déjà dans le ])assé et presque dans l'oubli , c'avait été l'époque où la philosophie scholastique avait commencé à se former. La lutte avait eu un tout autre caractère que chez les peuples anciens. Le paganisme des peuples nouveaux n'avait pas tiré de lui-même sa civilisation scientifique , et il n'y avait pas lieu à engager et à poursuivre une lutte avec lui. Le j)roblème que le christianisme avait a résoudre était d'inspirer l'ordre et la modération à une liberté effrénée, à des mœurs rudes, violentes, indisciplinées par suite de continuelles guerres intestines et extérieures , ou tout au moins à fournir une diversion aux esprits en les entraînant vers un ordre de choses |)lus élevé. Or, ce résultat ne pouvait pas être obtenu par uîi enseignement scientifique , que Ton ne sentait ni

le désir ni le besoin d'écouter; il fallait avoir recours aux lois et à la sévérité , à l'institution d'un pouvoir ecclésiastique fermement établi , et à une discipline rigoureuse nécessitée par ce pouvoir. La hiérarchie qui s'éleva progressivement dans le moyen-âge avait, sans contredit, besoin de ces bases. Elle appelait naturellement une doctrine ecclésiastique qui n'eût pas tant de rapport avec la vie spirituelle des peuples modernes qu'avec les présuppositions nécessaires de la hiérarchie. C'est au moyen de cette doctrine qu'elle devait affermir son autorité; il lui fallait former elle-même ses docteurs. Un signe des capacités spirituelles qui existaient chez les peuples modernes , c'est qu'on ne resta pas fidèle à l'ancienne tradition du christianisme , et qu'on s'efforça de féconder les germes philosophiques développés déjà par les Pères de l'Église ; toutefois cette tendance se manifesta presque exclusivement dans le clergé, qui , profondément séparé du monde laïque , se rattachait moins à la vie nationale qu'à la civilisation ecclésiastique universelle, répandue chez tous les peuples chrétiens. Tous les points de la philosophie devaient donc alors converger autour du pouvoir de l'Église comme autour d'un centre, et être soumis à son autorité spirituelle; et le problème principal de la philosophie à cette époque était donc de réduire en un système harmonique ce que les Pères de l'Église n'avaient produit que sous une forme polémique. De là résultait naturellement un développement plus large de la doctrine chrétienne ; cependant on doit considérer la philosophie de ces temps comme obligée d'embrasser et d'exposer l'ancienne tradition dans son ensemble. Le fond de la doctrine des Pères et de celle des Scholastiques était donc à peu près le même; si nous avions à le prendre seul en considération , nous serions contraint de faire de ces deux premières sections

de notre histoire une seule et même section ; mais la forme de ces deux doctrines est bien différente : l'une est particulièrement polémique, Tautre est surtout systématique : nous devons donc les distinguer , en faire deux parties séparées qui, assurément, d'un point de vue plus élevé, peuvent être considérés comme une grande période du développement philosophique.

Quoique nous soyons convaincu que la religion chrétienne imprima à la philosophie un mouvement nouveau et salutaire , nous ne pouvons pas regarder comme une philosophie complète, achevée, une philosophie qui s'applique particulièrement , exclusivement, aux recherches théologiques; la philosophie qu'appelle le christianisme doit embrasser aussi bien le temporel que le divin , et doit nous initier par ses recherches sur le fini à l'intelligence de l'infini. La sphère exclusive dans laquelle se sont mues la philosophie des Pères et la philosophie scholastiquC;, ne pouvait pas subsister toujours; elle ne pouvait être trouvée satisfaisante qu'autant que le besoin , inhérent à la philosophie , d'exprimer la vie tout entière des peuples chez lesquels elle se développe, était regardé comme secondaire. Car, dès que la science comprit ce besoin , cette nécessité, il lui fut impossible de se restreindre aux problèmes qu'agite particulièrement la théologie; on dut, au contraire, finir par examiner, par étudier ce qui appartient aux exigences de la vie quotidienne, c'est-à-dire les objets de la nature, et les formes , les lois de la vie rationnelle qui se préoccupe des objets temporels. On dut se livrer à des recherches, toutes différentes des recherches antérieures, dans Tordre physique et dans l'ordre moral. La philosophie des Pères et la scholastique avaient négligé ces sortes d'investigations , et c'est pourquoi nous avons remarqué que les dispositions particulières des peuples

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anciens et modernes n'avaient encore qu'une importance subordonnée. L'élan nouveau qu'imprima la Renaissance scientifique se résuma essentiellement dans un effort, dans une aspiration à propager la culture des sciences dans des classes toujours plus étendues , à la répandre non plus seulement parmi les clercs, qui l'avaient jusqu'alors possédée seuls , mais dans le peuple tout entier, et, conséquemment, à présenter la science sous une forme populaire. C'est alors que reparurent le respect, 1 étude, l'imitation de la littérature ancienne, dans laquelle cet esprit d'universalité était profondément empreint; c'est alors aussi que les idiomes modernes furent appropriés à l'usage de la science : deux points autour desquels les sciences se reconsti tu virent entièrement à l'avantage de la vie temporelle.

Toutefois, il fallait s'attendre à ce qu'en adoptant cette nouvelle marche, la science rentrerait trop exclusivement dans cette direction temporelle. C'est une loi universelle du développement de l'humanité : l'humanité est-elle entrahiée par quelque intérêt puissant, et, à la faveur de cet intérêt dans une direction extrême ; puis cette tendance exclusive commence-t-elle à dévier du côté opposé ; alors l'humanité fait de considérables excursions de ce côté, et, insensiblement, elle revient à une aspiration indifférente , intermédiaire , éloignée également des deux buts opposés. L'esprit humain ne suit point un chemin sans digressions , toujours directement : sa marche peut très justement être comparée aux oscillations d'un pendule qui n'arrive que peu à peu au repos. C'est ainsi que s'explique le phénomène qui a été mentionné plus haut , la transformation des aspirations spirituelles , qui éclata à la renaissance scientifique. En pleine opposition avec les directions prises précédemment par la scholastique , la renaissance ne voulait ac-

corder à celle-ci, considérée comme science, aucune valeur, pas même en reconnaître le propre caractère. La sécurité avec laquelle les Scholastiques s'étaient livrés jusqu'alors aux recherches théologiques dans la philosophie, avait disparu tout-à-coup ; on regardait ces sortes de recherches comme une pure et vide subtilité. Celui d'entre les penseurs et les savants qui demeurait encore fidèle au christianisme , croyait devoir, malgré sa fidélité, ou abandonner le chemin de la philosophie qui conduisait à l'explication de la doctrine chrétienne et suivre uniquement les traditions historiques , ou, séparé de la doctrine ecclésiastique , suivre en partie les rêveries creuses des théosophes, en partie les interprétations extravagantes présentées par la philosophie païenne, et dont peu d'esprits pouvaient apprécier la différence essentielle avec la doctrine chrétienne. Dans la philosophie , comme dans toutes les autres branches de la littérature, comme dans les beaux-arts même, éclata un respect presque païen pour l'antiquité, pour les temps antérieurs au christianisme ; mais ce respect prit bientôt un caractère exclusif, et engendra l'athéisme ou le culte de la nature. On apprit ensuite à s'élever au-dessus de l'imitation de l'antiquité, et l'étude des phénomènes du monde marcha à la tête des sciences affranchies, indépendantes. Eu philosophie, on était ou indifférent ou hostile aux recherches théologiques. INous ne pouvons assez reconnaître que la direction de Fesprit scientifique qui domina pendant un temps considérable après la renaissance des sciences, a cessé d'être théologique, et s'est efforcée, au contraire, avec une grande ardeur, de rechercher la diversité des phénomènes , qu'ils appartinssent à la nature ou à la raison. Nous devrons donc considérer la philosophie qui s'est développée selon cette direction, comme une philoso[)hie consacrée à

Finvestigation exclusivement temporelle, mondaine. Que cette philosophie porte ce caractère , on ne peut en douter en réfléchissant au point de départ de la philosophie qui régna vers la fin du siècle précédent , particulièrement en Angleterre et en France. Le ton léger qui se prenait envers tout ce qui est saint, l'athéisme qui était prêché publiquement , les doutes qui étaient élevés sur la possibilité de connaître autre chose que le phénomène, bien plus, laffirmation qu'il n'existait rien que le sensible , tous ces résultats irrécusables montrent de quelle nature fut le développement de la philosophie qui aboutit à un tel excès.

Sans doute , en considérant ces résultats de l'exagération, on pourrait soulever la question de savoir si la direction que suivit alors la philosophie peut être comptée dans le mouvement de la philosophie chrétienne. D'un autre côté, on s'est demandé avec un esprit de doute si, en général , la libre manière de penser indiquée plus haut méritait de porter le nom de philosophie qu'elle-même s'est donné. Mais ces deux questions se résolvent par les mêmes principes précédents et de la même façon. Quiconque étudie , suit la marche du développement d'une science , doit s'attendre à rencontrer des erreurs , qui existent nécessairement avant l'époque où la vérité peut être connue. Cette observation est vraie de la philosophie encore plus que des autres sciences , car la philosophie vit , pour la plupart du temps , occupée à soutenir la vérité contre Terreur. Nous ne pouvons mé- , connaître le mouvement philosophique de la pensée jusque là même où elle a dégénéré. Il s'y trouve toujours au moins, quelque imparfaite quelle soit, une méthode appliquée ; des essais nombreux auront été tentés avant qu'un seul réussît. Certes les essais avortés de la pensée philosophique ne manquent pas dans ce qui est

appelé la philosophie du dix-huitième siècle en Angleterre et en France ; mais toujours sommes-nous convaincu que , malgré une méthode procédant à contresens et sans expérience , ces essais , en servant la vérité, ont servi également la vérité chrétienne , qui n'est pas différente de la vérité en générai. Le christianisme devait se purifier laborieusement d'erreurs , de superstitions nombreuses , sédiment qui s'y rattachait toujours de nouveau. Il était pareillement immanquable que ce mélange corrupteur du christianisme suscitât une aspiration scientifique qui , méconnaissant et le christianisme véritable et la superstition qui s'y agrège , pût être considérée, bien plus , se considérât elle-même, en combattant la superstition , comme l'ennemie du christianisme en soi. C'est un enchérissement très ordinaire de l'animosité des partis de tenir les amis véritables d'une chose pour ses propres adversaires. De cette lutte contre les falsifications de la religion chrétienne, devaient résulter une méconnaissance du vrai dans cette religion parce qu'il n'était pas éclatant, une confusion de ses éléments purs et des alliages impurs , enfin une condamnation de l'essence même du christianisme. Ainsi la tendance exclusivement temporelle de la philosophie dut aboutir à un résultat sur le caractère duquel nous ne pouvons élever aucun doute; mais il n'en est pas moins impossible de se refuser à reconnaître l'influence du christianisme sur ce résultat lui-même. Car l'attitude mihtante d'une doctrine dépend toujours de la pensée contre laquelle cette doctrine combat ; et plus elle agit avec violence , plus elle est forcée d'avouer qu'elle reçoit sa force de l'idée même contre laquelle elle s'échauffe passionnément. Nous confessons donc que la deuxième période de notre histoire , et surtout la fin de cette période , ne porte pas aussi évidemment que la ^première

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Tempi eiiite de rinfluence chrétienne; mais il n'en reste pas moins vrai que la philosophie s'est développée dans sa lutte contre le sentiment chrétien, que la philosophie a dû beaucoup à ce sentiment, au moins dans le commencement, quelle a soutenu le combat seulement d'abord sur des points particuhers , et que successivement elle est entrée dans une opposition radicale contre le christianisme.

Ainsi, en suivant la marche générale de Tesprit chrétien , et en particulier de la philosophie chrétienne, nous nous convainquons profondément que toutes les évolutions de Thistoire servent à Taccroissement du vrai , et, nous ne pouvons dès lors en douter, la tendance expérimentale de la philosophie, et surtout cet esprit indépendant et léger du dix-huitième siècle , ne font point exception à la règle. Nous ne saurions nous ranger à lopinion de ceux qui sont convaincus que la doctrine de la foi chrétienne a été établie une fois pour toutes par les recherches des Pères de FÉglise , de la scholastique ou du siècle dans lequel la Réformation aboutit à une reconstitution nouvelle des articles de foi. Nous professons Fopinion opposée; et certes elle ne rencontrerait point de contradicteurs , n'étaient ceux qui croient que la doctrine chrétienne est destinée uniquement au peuple ignorant , et non aux hommes instruits , qu'il faut simplement extraire de cette doctrine des principes de conduite, et en former un corps sans en rechercher les conséquences qui leur donneraient nécessairement un sens plus étendu. Nous ne concevons pas sous une idée aussi étroite le christianisme et sa doctrine ; cependant nous ne considérons ni Fun ni l'autre comme constitués pour toujours. Mais s'il règne effectivement, comme nous l'avons dit, une tendance exclusivement théologique (et on ne peut guère le nier) dans

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la pliilosopliie des i'ères et ilaiis la scholasiiqiie , nous devons considérer la tendance tîê la philosophie moderne depuis la renaissance scientifique , quelque hostile qu'elle ait été d'ailleurs à la théologie chrétienne, comme un complément nécessaire de la tendance précédente. Que ce caractère de la philosophie moderne se cache et disparaisse sous sa propre action , sous son antipathie, sous son hostilité, c'est une conséquence naturelle des combats opiniâtres qu elle eut à soutenir contre la scholastique. Nous remarquons, en général, qu'elle a fait beaucoup moins de progrès que la philosophie ancienne dans les écoles , lesquelles perfectionnent continuellement leur méthode. Le mouvement de la philosophie moderne consiste principalement dans une opposition radicale; la résistance qu'elle entreprend contre les doctrines admises lui suscite presque seule des pensées nouvelles. C'est pourquoi il est si difficile de comprendre le véritable caractère , le véritable progrès de la philosophie moderne. C'est de la même manière, selon le même esprit de contradiction, que se forma aussi la plus grande et la plus puissante réaction ([ueles temps modernes aient opérée contre la scholasti que. Même impossibilité encore d'apprécier équitablement l'ancienne direction théologique de la philosophie, et de mettre à profit les recherches expérimentales pour combler les lacunes de la doctrine théologique ; on crut nécessaire de tout reconstruire sur de nouvelles bases. Ainsi ce*fut également par un excès de réaction contre la méthode philosophique antérieure que Kant rejeta d'un seul coup tout le dogmatisme de la philosophie moderne. Félicitons-nous d'être revenus à une appréciation plus équitable du passé, et d'être en état de comprendre que la tendance théologique suivie par la philosophie, mais corrélative à la tendance expérimentale,

nous assure des vues justtes sur l'essence des choses. Ces considérations font prévoir facilement que nous sommes près d'entrer dans une troisième période de la philosophie chrétienne; mais nous persistons toujours dans les doutes que nous avons exprimés précédemment. Nous hésitons à penser que nous soyons assez avancés dans cette période pour l'apprécier avec impartialité. Son caractère n'est point embarrassant à signaler; nous n'avons qu'à la conférer avec les périodes précédentes. La première est exclusivement théologique, la seconde a une tendance particulièrement expérimentale et temporelle, la troisième s'efforce naturellement de concilier et d'embrasser les tendances des deux autres. Cette entreprise est immense, et l'on peut à peine espérer de l'accomplir d'un coup. Nous sommes fort éloigné de l'aveuglement dans lequel jette d'ordinaire la préférence partiale que l'on accorde au temps où l'on vit; car celui qui se renferme dans son siècle ne se préoccupe pas d'acquérir une connaissance du passé , et moins encore de concevoir une espérance certaine d'un avenir lointain et meilleur. On adopterait difficilement aujourd'hui une opinion analogue à celle que le siècle précédent professa avec complaisance , quoiqu'il ait préparé le siècle véritablement philosophique. Toutefois, en jugeant le passé , nous ne pouvons pas entièrement déserter le point de vue d'où la philosophie antérieure doit être appréciée, je veux dire celui de notre propre philosophie, telle qu'elle existe aujourd'hui. Si pe point de vue doit être considéré en quelque sorte comme suffisamment élevé, il faut poser en fait qu'il a, jusqu'à un certain degré, secoué le joug des tendances exclusives qui se remarquent dans les siècles antérieurs Nous nous sommes déjà précédemment expliqué à ce sujet. Mais, pour atteindre notre but, nous devons encore

agiter ici la question de savoir où nous placerons le commencement de la troisième période. Déjà nous avons insinué que le développement de la philosophie allemande , qui date de Kant et de la Critique de la raison pure, marque le point de départ du mouvement dans lequel nous sommes encore engagés. Nous ajouterons seulement quelques mots explicatifs. Il y a surtout deux points sur lesquels nous devons appeler l'attention. L'un concerne la conclusion, Tissue de la période immédiatement précédente; l'autre le commencement, l'ouverture de la période nouvelle. En ce qui touche le premier point , nous pensons qu'il ne faut pas s'attendre à voir s'élever une lutte plus acharnée contre le christianisme et contre l'influence chrétienne sur la philosophie que la lutte qui , pendant le siècle précédent , fut propagée par l'Angleterre et par la France à travers toute l'Europe scientifique. Alors il était accoutumé de dénier au christianisme jusqu'à la valeur d'un événement remarquable dans l'histoire du monde, et de prêcher avec un zèle presque fanatique l'athéisme et le matérialisme dans la physique, l'égoïsme et la recherche du plaisir dans la morale. Il faut espérer que ce sera là le dernier terme de la réaction contre la théologie , et que cette réaction sera par conséquent obligée de re^ venir sur ses pas. Le développement de la philosophie chrétienne prit son point de départ dans la rehgion positive, et aujourd'hui on a déjà tenté de traverser scientifiquement toutes les positions que la philosophie peut prendre contre la religion positive , depuis l'indifférence en matière de religion, la profession que la religion n'est rien qu'une opinion vraisemblable d'un homme de sens, jusqu'à l'agression, au décri des présuppositions religieuses nécessaires. Si nous comparons notre époque à ces temps de légèreté et d'abus scientifiques , nous pou-

Qli LIVKt: PIIEMIKU.

vons dire avec uiu: certMÎJie assurance que nous marchons clans une route bien différente et, il faut Tespérer, beaucoup plus scientifique. Sans doute, le poison qui fut distribué avec tant de magnificence pendant le siècle précédent n'a pas manqué aussi de produire dans notre temps ses effets mortels. Il est encore offert de nos jours , peut-être avec une plus grande subtilité, et de façon à ne pas é})0uvanter aussi brusquement ; il est remarquable quil faut le déguiser, le cacher, et c'est là le signe d'un sentiment de respect pour le public, sentiment qui est inspiré par la pensée scientifique : les partisans frivoles d'une tendance purement temporelle avaient commencé par dépouiller toute pudeur. En ce qui concerne le point de départ de la nouvelle période , nous ne le placerons sinon en totalité dans le criticisme de Kant, du moins en grande partie. Car, en même temps que Kant, d'autres hommes en Allemagne s'enfoncèrent dans une voie qui était opposée à la tendance temporelle prédominante dans la philosophie ; mais parmi ces hommes il n'y en a pas un qui, délaissant l'ancienne route avec résolution , ait agi aussi puissamment que Kant sur le développement ultérieur de la philosophie. L'opposition qu'il fit contre la philosophie du passé se résume principalement dans sa lutte contre le dogmatisme, lutte qui aboutit à substituer une science profonde à la philosophie superficielle de l'époque immédiatement précédente, à une philosophie qui s'était répandue, propagée, parce qu'elle prétendait toujours faire valoir l'opinion ordinaire etla manière depenserdeceque Fou appelle le sens commun contre les idées tliéologiques plus profondes. Car la nature de la philosophie dogmatique, telle que Kant l'a combattue, est de croire sans réflexion qu'elle peut appliquer les principes qui servent à juger expérimentalement, qu'ils soient de

l ordre mathématique ou de iWdre métaphyskjue , aux objets de Tinvestigation philosophique , aux idées transcendantes qui fournissent le principe de Fexpérience. Sans doute, cette méthode peut aboutir à quelque résultat pour Tctude de la diversité des choses sensibles et temporelle^; mais le champ des recherches théologiques doit se présenter au dogmatisme en sens inverse, et la conséquence naturelle de cet intervertissement est que Ton apprend à railler et à mépriser les prétendus contresens de la théologie. Il faut donc considérer comme un immortel service celui que Kant a rendu à la philosophie, en élevant de nouveau ses regards au-dessus de l'expérience dans la région transcendentale, et en enseignant la distinction qui existe entre les principes de l'expérience et les idées transcendantes. C'est ainsi qu'il a rendu à l'investigation sa direction théologique ; et la philosophie allemande, qui a son point de départ dans ce mouvement, peut être caractérisée en disant qu'elle a abandonné une direction exclusivement temporelle , naturelle, expérimentale , pour revenir à une manière de penser plus favorable à la théologie.

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