‹ Histoire de la philosophie chrétienneChapitre 44 sur 61 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Introduction à la philosophie des Pères de l'Église.

C'est au milieu d'un état de choses tout particulier que la philosophie des Pères s'est développée. On ne rencontre pas du moins deux époques dans l'histoire du monde , où peuples et États se séparent radicalement pour poursuivre des fins opposées, et où une portion toujours grossissante de citoyens abandonne volontairement à l'autn; portion le gouvernement de l'Etat, renonce I. 5

même presqi:^e absolument à tout ce qui a une tendance politique dans les arts et la littérature, et prenne la résolution démener une vie exclusivement pieuse, de former une société paisible , de se livrer à la méditation et à la bienfaisance. Cette séparation n'est assurément pas naturelle , quoiqu'on ne puisse pas rigoureusement rimputçr à ceux qui l'accomplirent ; on reconnaît promptement qu'elle est contre nature en remarquant dans cette association religieuse et isolée le germe d'une vie politique nouvelle et tendant à se propager (i). Les premiers chrétiens souffrirent tant qu'ils furent sans puissance, en petit nombre et dispersés ; mais lorsqu'ils furent Revenus nombreux, qu'ils présentèrent une masse compacte, et que des chefs puissants marchèrent à leur tête, ils cherchèrerit à conquérir une position sûre pour l'exercice de leur piété , ils s'efforcèrent d'acquérir des droits et de gagner le pouvoir pour les protéger.

C'est au milieu de ce mouvement que la philosophie et en général la littérature des Pères de l'Église se sont développées. La philosophie ne put naturellement être indépendante de ces circonstances révolutionnaires. Qu'on observe la marche de son développement et surtout ses résultats , on saisira bientôt le degré de la dépendance où elle se trouva par rapport à son temps. Une littérature ne peut fleurir puissamment qu'au sein d'une civilisation progressive ; c'est là une vérité que nous pouvons supposer admise : or , où se rencontra , à l'époque des Pères de l'Eglise , le peuple en progrès qui développa une littérature forte ? Sans doute cette époque, dans son essence, se proposait un bien autre

(i] |jfs pèves i\ç. l'Eglise eux-mêiw^s nomment l'associalioa des

problème que de porter Jes fruits d'une philosophie mûre, ou même simplement d'une littérature pour ainsi dire satisfaisante ; mais ne considérons point ces temps sous cet aspect clair, incontestable. Toujours est-il que, si la littérature des Pères de TÉglise n'est pas destituée de force , de sublimité dans ses pensées , ni même , jusqu'à certain point , de fraîcheur et de sensibilité dans l'expression , et si elle brille par ces qualités au-dessus des autres littératures, il lui manque l'étendue de l'horizon , cette liberté de coup d'œil sur l'ensemble des choses , qui est Tunique garantie de l'indépendance , de la sécurité du jugement ; il lui manque surtout la beauté des proportions , car le renchérissement sur le sublime, les digressions et les répétitions innombrables énervent la pensée même qui a le plus de vigueur. Les idiomes des anciens peuples étaient déjà, à l'époque des Pères, en pleine décadence , et empruntaient presque toute leur vie à des institutions vermoulues. La langue latine avait son foyer de développement surtout dans les écoles de rhéteurs pour ce qui concerne le style judiciaire; et la déclamation, Fenflure, l'hyperbole usitée dans ces écoles constitue aussi le fond du style des Pères de l'Église latine , qui , bien que plus recherché, est presque partout supérieur au style des Pères de l'Eglise grecque, surtout dans les premiers siècles. De leur côté , les Pères grecs durent emprunter une foule de locutions corrompues aux populations à moitié grecques, aux rangs inférieurs de la société, dans lesquels le christianisme s'était d'abord répandu. Les Écritures sacrées des chrétiens étaient elles-mêmes rédigées avec ces expressions, et il devait inévitablement s'écouler une longue période avant que l'on commençât i\ exiger msonsiblement la pureté dans le langage. La littérature (.les Pères de l'Église s'adressait en général aux classes

68 LIVBK PHEMIER.

infimes du peuple, et l'on ne peut méconnaître que cette tendance à la popularité exerça Tinfluence la plus préjudiciable à une époque où l'on cherche vainement un peuple en voie de grands progrès , et où les classes inférieures présentent effectivement une masse sans consistance et sans unité de civilisation. Il ne faut pas chercher à cette époque une poésie populaire : le goût s'est perdu dans les plus grossières représentations. La littérature scientifique supporta naturellement le plus grand préjudice de cette aspiration à se mettre à la portée de la foule. On se contenta dès lors de symboles inexacts pour renfermer des idées déterminées, certaines ; puis on sentit que ces symboles étaient insuffisants , et l'on se mit à façonner, à instruire de nouveau et sans relâche la foule ignorante ; c'est pourquoi l'on se développa , Ton se jeta dans des répétitions innombrables quij même dans les Pères les plus féconds , engendrent à la fin la lassitude.

Quelle influence pernicieuse toutes ces circonstances durent exercer particulièrement sur les plus importantes de toutes les représentations scientifiques , sur les idées philosophiques ! En outre, la direction qui fut immédiatement imprimée à la vie chrétienne n'était pas favorable à la philosophie. La tendance principale de l'Éghse chrétienne se dirigeait exclusivement vers une fin pratique , vers l'établissement d'un ordre de société qui fût conforme au sentiment chrétien. C'était à la condition de remplir ce but, autant qu'il était possible, que le christianisme pouvait se prémunir contre les nombreux adversaires dont il était entouré. Une doctrine dut aussi s'accommoder à ce but pratique et commença à s'élever sous sa protection. Toutefois, la philosopJiie de cette époque n'est point asservie à la doctrine ecclésiastique , comme on l'a prétendu ; procédant du sentiment chré-

lien , elle aida plutôt à donner à la doctrine de l'Eglise une forme déterminée ; seulement, le sentiment chrétien s'efforce principalement d'étendre la vie en commun , et cet effort peut n être pas favorable à la doctrine philosophique, qui , d'ailleurs, considérant des fins pratiques , occupera toujours une sphère restreinte. La formation de la philosophie chrétienne , à cette époque, est absolument subordonnée à la formation de l'Eglise.

Toutefois, il faut prendre garde de considérer sous un faux jour le rapport qui se présente à cette époque entre la philosophie chrétienne et la formation de FÉglise. Dès que la société chrétienne fut instituée, on vit naître l'aspiration à un genre de vie uniforme , séparé autant que possible de tout ce qui était impur et de tout ce qui était immoral , un au fond du cœur, un en esprit, et qui se manifestât par le caractère d'unité et de sainteté dans des œuvres de charité, d'amour, ainsi que par la consécration à Dieu. Cette communauté sainte se tint rigoureusement séparée des païens , et bientôt surgit l'ascétisme qui fuit tout contact avec les mœurs de l'idolâtrie, qui déploie un zèle inintelligent contre des choses innocentes en soi, qui les proscrit, les condamne par la raison qu'on pouvait en abuser, et qui, plein d'espérance dans la glorification future des Saints , méprise les plaisirs de ce monde. Tant que cette société fut peu nombreuse , elle put s'ordonner sous des formes simples ; mais du moment qu'elle prit une plus grande extension, elle dut chercher à cmsolider son harmonie par le moyen d'une organisation plus sévère. C'est ainsi que se forma successivement la constitution de l'Église, qui veilla constamment sur sa pureté, sur son uniformité au milieu de nombreux mouvements contradictoires, sur sa propagation et sur son efficacité. Mais, en s'éîendant, elle ne put éviter que l'impureté se glissât dans son sein , et

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que, surtout, le principe de sa séparation d'avec le reste du inonde ne fût entouré d'un respect moins rigoureux. Chemin faisant, l'Église adopta doncd'autres lois; et ces lois nouvelles, plus douces aux cœurs faibles, suscitèrent une réflexion : une société , pensa-t-on , qui travaille essentiellement pour là vie future, et qui aspire en conséquence à une parfaite sainteté, ne peut, malgré tous ses efforts , prétendre l'atteindre dans cette vie ; il lui faut dans la vie présente cultiver simplement le germe encore invisible d'une glorification que réalisera seul l'avenir. Ces principes nouveaux gagnèrent successivement du terrain dès le deuxième siècle , et surtout pendant le troisième et le quatrième; mais naturellement ce ne fut pas sans rendre de violents combats contre les partis opposés qui , tels que les Montanistes , les Novatiens , les Mélétiens, les Donatistes, s'avancèrent pour maintenir les pratiques austères de la primitive Église, ou, si Ton veut, pour repousser le libertinage envahissant. Les circonstances , ou plutôt les efforts que déploie toute société reHgieuse et que déploya surtout l'Église chrétienne pour s'étendre , triomphèrent de toutes les résistances ; et les sectes de l'opposition ne furent plus en état de subsister, dès qu'au iv^ siècle le christianisme fut devenu la religion dominante, et que la séparation de la vie chrétienne d'avec l'ordre des choses temporelles eut cessé. Sans doute l'ancienne crainte que les chrétiens avaient de se souiller aux ambitions mondaines persista toujours en eux , mais alors elle se manifesta d'une autre façon ; on pouvait à peine en saisir des traces chez la plupart des chrétiens ; les sectes mêmes des sévères ascètes s'évanouirent insensiblement , et l'austérité se réfugia dans la vie monacale , qui prit de l'extension au fur et à mesure que le christianisme se répandit, qui institua de nouveau la séparation , d'abord celle des

ÎNTHODUCTiON. 71

purs et (les impurs, piiis celle des plus purs et des ttioins piirs. Cette séparation dut acquérir d'autant plus de force que les formes de la société chrétienne se sécularisèrent davantage dès que le christianisme fut devenu la foi des Chefs du monde. La polémique engagée avec les Ariens sous Constantin-le-Grand, ses fils et leurs successeurs , montre combien le contact avec le poiivoir de l'État alluma d'ambitions, de passions violentés, et excita de désordres dans l'Église : ce qui n'empêcha point cet état de choses de se prolonger durant ulle longue période.

Si l'on réfléchit à ce résultat, on se convaincra que cette période eût-elle eu à résoudre le problème de développer une Église dans le sens chrétien du mot, elle n'y serait cependant point parvenue; car le rapport daris lequel l'Église se trouve finalement avec l'empire romain pouvait difficilement répondre à l'idée que l'on se formait de la constitution régulière de FÉglise. Les événements qui s'accomplirent dans l'Europe occidentale après la chute de la domination romaine, répondent encore moitls à cette idée. Les rapports des choses ecclésiastiques et des choses politiques n'ont pas même pu durer. Mais , bien qu'il n'ait pas été donné à cette époque de former une constitution ecclésiastique régûhère , cette époque , n en a pas moins jeté les fondements de l'Église , n'en a pas moins élevé la distinction de l'Éghse et de l'État comme un drapeau et un signe de ralliement; et elle a maintenu cette distinction avec tant de fermeté c|ue, malgré toutes les hésitations ultérieures sur les limites du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel , elle n'a jamais pu être ébranlée. Assurément nous ne pouvons être même soupçonné d'apprécier étroitement l'esprit de cette époque, lorsque nous la montrons uniquement occupée de l'édification d'une Éghse qui exerça une si grande

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influence sur toute la suite des siècles , qui se tient encore debout sur ses débris , et paraît être réservée pour des fins que Ton ne saurait prévoir. La pensée d'une Église catholique destinée à réunir toutes les croyances et à comprendre l'humanité tout entière , a prévalu pratiquement pendant cette époque , et est devenue un élément essentiel de lactivité spirituelle de tous les peuples chrétiens. Cette grande pensée a jeté des racines si profondes dans les esprits, qu'elle s'est conservée au milieu même des sectes, et que tout schisme dans l'Eglise a été compté par les hommes véritablement religieux comme une de leurs plus profondes douleurs.

Procédant de cette aspiration à l'unité ecclésiastique , la pensée et par conséquent aussi la philosophie de cette époque durent naturellement être agitées jusque dans leurs entrailles. C'est ainsi qu'il faut exphquer en général l'anxiété avec laquelle on commença de bonne heure à s'attacher à une règle fixe de doctrine, afin de ne point donner lieu aux scissions qui résultent de traditions diverses. Nous l'avons déjà dit précédemment : cette règle n'entrava aucunement les libres investigations philosophiques, car elle était susceptible de sens différents; elle pouvait même être étendue insensiblement par la philosophie ; et elle laissa dans tous les temps , sur un très grand nombre de points philosophiques, la liberté des opinions (i); mais lorsqu'elle eut une fois fixé l'enseignement ecclésiastique, elle dut nécessairement acquérir assez d'influence pour circonscrire les recherches philosophiques. Comme toutes les formes de la société chrétienne tendaient à confirmer avec un soin

(i) Cf. S» Iren., Jdi>. hœr.^ I, lo, 3; Orig., de Prlnc.prœj.^ 3 et seq; S. Greg. Nazianz., Orat. XXXVII; fin. p. 49^) édit., Paris , 1778.

scrupuleux les traditions des premiers temps, la doctrine que TÉgiise eut une fois établie dut être maintenue immuable autant que possible, et ceux qui voulaient avant tout Tunité de l'Église devaient considérer sans regret l'obligation de présenter sous une forme moins convenable leurs pensées scientifiques , puisqu'une exposition plus libre eût excité du scandale; mais ils ne faisaient même pas cette réflexion en présence de la sainteté de leur objet principal. Ce même respect de l'unité ecclésiastique fit naître dans plusieurs esprits la crainte d'étendre leurs recherches trop loin, c'est-à-dire au-delà de la sphère des besoins de la société chrétienne ; caria libre pensée, la vigueur scientifique ébranle facilement le sol spirituel , et il pouvait en résulter une réaction contre la doctrine de l'Église. Dans les cas qui exigeaient que l'on franchît les limites de cette doctrine, on s'en gardait donc prudemment , quitte à imposer à autrui la même soumission de pensée ; les convictions individuelles n'étaient tolérées qu'autant qu'elles n'étaient point en opposition avec la doctrine générale. Mais on considéra surtout comme important de défendre, de protéger la foi universelle contre le doute de la pensée scientifique; de plus, on regardait comme méritoire, lorsque l'investigation progressive paraissait dépasser la caoacité ordinaire des croyants , de s'en tenir simplement aux formules générales de la foi , eût-on couru le risque de ne concilier qu'extérieurement les tendances opposées; et l'on était d'avis de cacher plutôt la contradiction apparente que d'apporter une solution trop fondamentale.

Cette tendance de la doctrine de l'Éghse posait absolument l'humain dans son rapport avec le divin comme le fond de toutes les recherches , par la raison que l'Église est essentiellement destinée à opérer la réunion des hommes; et c'est à peine si l'on se permettait de

lu LIVRE PREMIER.

s'arrêter à cette pensée que là création pouvait avoir encore un autre but que la vie humaine, et que la vie humaine pouvait avoir une autre fin que la vie ecclésiastique. Lorsqu'on n'osait pas montrer l'homme, ou du moins le petit nombre des hommes pieux , comme le but que Dieu s^était proposé en créant, on se contentait de désigner les anges qui peuvent être conçus réunis entre eux dans une société sainte, réunis même aux hommes , et formant ainsi une Éghse céleste. Sous ce point de vue restreint , ce qui était le plus en souffrance , c'étaient les recherches sur la nature : car une société basée sur la piété a un caractère moral , et n'a que très peu affaire au monde physique , quand lé monde physique serait même regardé comme la base de la vie morale : la forme de cette association se rattachant principalement aux mouvements les plus intimes de notre âme, ne soutenait qu'un rapport éloigné avec nos actes extérieurs et notre puissance sur la nature. Tous ces horizons limités restreignaient donc aussi les recherches morales dans un cercle très circonscrit. Elles étaient appliquées principalement à la vie ecclésiastique , et la vie ecclésiastique était conçue comme opposée diamétralement à la vie civile. Il devenait dès lors impossible d'apprécier justement les vertus sociales : aussi se plaisait-on à les ravaler dans leur esseUce ; on était même enclin à les considérer comme des vices brillants. On se croyait en droit d'affirmer que les vertus civiles , séparées des vertus religieuses, n'avaient aucune valeur ; mais en ne reconnaissant d'autorité religieuse que dans la forme élevée au christianisme, en admettant la connexion delà moralité avec la doctrine chrétienne et non réciproquement , on dénonçait de la partiaUté dans son point de vue moral. Sans nul doute ce sentiment partial, exclusif, ne fut point entièrement dépouillé ; on l'exprimait, au contraire, fort

clairement lorsqu'on exigeait , non seulement la grâce, mais eticore les œuvres comme confirmation de la grâce. Et combien est limité, étroit, le sens que ces temps avaient coutume d'attacher à l'idée de bonnes œuvres ! On savait apprécier les œuvres de l'ascétisme, de la charité; on approuvait même , en général , que, hormis les pratiques sévèrement religieuses dans la vie retirée, on dédaignât l'activité dans les emplois ecclésiastiques ; même le mariage et la vie de famille étaient considérés plutôt comme permis que comme ordonnés ; la vie politique , la culture des sciences et des arts n'étaient plus réputées qu'occupations mondaines. Telle devait donc être inévitablement la conséquence de ces points de vue exclusifs que le côté de la vie morale , qui était estimé par-dessus tout, ne pouvait justement pas être examiné sous le jour de la science.

Toutefois , en négligeant presque absolument les investigations physiques , en prenant une idée incomplète, défectueuse de la morale, les Pères de l'Église s'abandonnèrent aux tendances exclusives de leur temps, lesquelles étaient suivies aussi par les païens; ce qui s'accorde, d'ailleurs, comme il a été dit précédemment, avec la décadence générale de la philosophie ancienne. Mais l'horreur de tout le paganisme, de tout le païen , qui fut presque naturelle aux premiers chrétiens , exerça encore , dans une sphère plus étendue, une action funeste sur la littérature chrétienne de ces temps. L'opposition entre la révélation surnaturelle et la connaissance purement humaine dut , tant qu'elle ne fut pas exprimée dans une formule exacte et tant que la nécessité proportionnelle de l'une et de l'autre ne fut pas établie , contribuer chez les chrétiens au discrédit et à îa négligence de la philosophie, de la science. Les disciples de Dieu, comme se nommaient alors les chrétiens, se

croyaient au-dessus de tout enseignement humain ; ils pensaient pouvoir s'en passer. Il faut remarcper quelles nombreuses conséquences étaient impliquées dans cette erreur qui se rattache au fond à une idée toute païenne ; il semblait que Thomme , saisi par la main de Dieu , avait été mis hors de Fhistoire et de la civiUsation progressive; il semblait que Fédacation donnée de Dieu n eût point passé par les degrés naturels de la civilisation humaine! Si nous observons que ce mépris des sciences encycliques est presque général chez les chrétiens du deuxième siècle ; si nous constatons que ceux des docteurs chrétiens qui se familiarisèrent avec la philosophie ancienne furent contraints de s'excuser de ces études près de leurs coreUgionnaires ; si nous lisons que les fonctions de grammairiens , de philologues, sans parler de l'art du peintre ou du statuaire, que la transmission des sciences mondaines, furent tenues pour des occupations indignes d'un chrétien, comme si Tétude sans renseignement pouvait être forte et rapide; alors nous sommes en droit de nommer ces exclusions des résultats d'un zèle aveugle qui pensait déterminer les nouveaux prosélytes à répudier entièrement leur vie passée. Mais cet aveuglement ne pouvait certes pas être de longue durée ; et il arriva bientôt des temps qui instruisirent les chrétiens , et les poussèrent à un progrès sensible. L'empereur Julien leur ayant interdit l'interprétation des écrits des poètes et des philosophes païens , ainsi que l'enseignement des sciences païennes, les chrétiens comprirent la signification de la violence qu'ils subissaient; ils conçurent que par suite de cette défense ils étaient privés d'un indispensable moyen de culture, de perfectionnement; ce qu'ils s'étaient d'abord interdit à eux-mêmes leur parut alors de première nécessité ; les évêques chrétiens entreprirent de suppléer par des imi-

tations de la littérature ancienne à la privation dont leurs écoles étaient frappées. Mais quand même il y aurait en cela un aveu que Fétude de la littérature ancienne était nécessaire aux chrétiens de ces temps, on ne devait cependant point en sentir aussi vivement le besoin que celui de la culture des sciences si fécondes. L'étude de l'antiquité avait décliné en général très rapidement parmi les païens au m* et surtout au iv* siècle, mais principalement aussi parmi les chrétiens; et le christianisme , concentre en lui-même, ne peut injustement être accusé d'avoir beaucoup contribué à cette décadence. L'horreur de la littérature païenne subsista toujours parmi les docteurs de l'É^jlise, même dans les temps où les prédications travaillées avec art chatouillaient le goût de la cour impériale, et acquéraient devant le peuple le plus glorieux retentissement. Cette horreur se manifesta dans de nombreuses admonestations sur la corruption contagieuse de la civilisation païenne ; et lorsque le christianisme , s'étant introduit dans la cour impériale et dans la haute société , parut avoir concilié la vie religieuse avec les arts mondains, les moines de l'Orient apparurent investis d'une grande autorité , et , à l'exemple de saint Antoine, peu disposés à se commettre avec les sciences temporelles. Ces moines étaient, comme on les nommait et comme ils se nommaient eux-mêmes , des philosophes chrétiens , des hommes qui cherchaient la philosophie uniquement dans la dureté, l'austérité de la vie, dans l'exercice de la [)iété , dans le mépris de la vie temp^Telle comme de la science mondaine. Dans toute l'antiquité nous ne trouvons rien à leur comparer que les Cyniques , avec leurs vertus , avec leurs vices, et même avec leur doctrine de l'amélioration illimitée. Ces moines ne relevaient pas d'abord de la constitution de l'Église; plus tard, moyen-

nant un changement dans leur genre de vie , ils durent y être incorporés. Ils eurent souvent une grande part dans les affaires de l'Église , et l'on voit par toutes leurs actions qu'ils avaient épousé le principe qui avait présidé à la formation de l'Église, celui de la lutte de la vie religieuse contre la vie temporelle ; on voit de plus qu'ils agissaient pleins de l'esprit qui avait soulevé FÉglise contre l'État : cela s'observe clairement lorsqu'on les suit qui portent souvent secours à l'Église dégénérée, dominée par l'intérêt du monde, et qui s'efforcent d'en défendre la liberté.

Portons maintenant nos regards vers les Pères qui vont individuellement nous occuper dans cette période; nous verrons de la manière la plus évidente que pendant toute cette première époque , la philosophie chrétienne , ainsi qu'il a déjà été dit précédemment, ne fut et ne put être qu'un problème accessoire. Deux hommes attirent principalement notre attention, et seront l'objet de l'examen le plus général , le plus complet : ce sont Origène et saint Augustin ; l'un docteur de l'Église orientale , l'autre de l'Église occidentale. Quel smgulier rapport , toutefois, ils soutiennent avec leur temps et les époques subséquentes ! INi l'un ni l'autre n'ont engendré un développement fécond de la science, comme a fait un Socrate, un Kant ; tout au contraire après eux a commencé le déclin de la vie scientifique en général. Origène avait osé jeter un coup d'œil sur le domaine de la science presque tout entier , et remuer dans ses recherches sur la doctrine de la foi chrétienne des principes très généraux sur la nature du mondain, du temporel. Ses doctrines ne sont point arrêtées complètement, et surtout elles ne se donnent point pour pleinement conformes à la doctrine chrétienne; sous tous ces rapports, elles étaient propres à pousser puissamment à des recherciies ulté-

rieures. Est-ce le résultat qu'elles amenèrent? nous n'en trouvons que de très faibles indices. Les propositions filiales auxquelles Origène était arrivé , on pourrait dirç ses expressions mal entendues, furent seules désapprouvées, condamnées et presque sans examen, presque sans qu'aucune tentative ait été faite par ses partisans pour justifier sa véritable doctrine ; on chercha simplement à expliquer sa doctrine dans un sens plus modéré , moins contraire à la doctrine de TÉglise. Tout cela fut sans influence essentielle sur le développement scientifique. Mais immédiatement après Origène s'engagèrent des luttes sur des points de doctrine particuliers qui pouvaient être fort importants, mais qui détournèrent l'attention de l'ensemble de la science, etobstruèrent toutes les hautes vues scientifiques. Les efforts d'Origène pour élever la doctrine de l'Éghsc orientale à un point de vue général ne furent guère que des tentatives infructueuses. Même chose a lieu dans l'Église occidentale : saint Augustin suivit là une marche analogue à celle d'Origène dans l'Eglise d'Orient , et arriva au même résultat ; car après saint Augustin on descendit également du point de vue général et élevé. Il paraît que les causes de cette déchéance sont dans les circonstances extérieures , qui furent entièrement défavorables : car déjà dans les dernières années de saint Augustin les occupations scientifiques reçurent, par suite des invasions de peuples, un coup mortel. Si nous pénétrons dans la vie de saint Augustin lui-même, nous ne pourrons guère douter de la profondeur de ses principes. Dans le commencement de sa carrière, on remarque en lui un élan scientifique beaucoup plus élevé que vers la fin de sa vie; dans la dernière période de son existence , il se vit engagé dans une lutte sur une question particulière qu'il scruta avec bonheur en apparence , mais où il n'aboutit

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qu'à une coiiclusioii provisoire, et où il déposa le germe d'une fouie de controverses qui s élevèrent immédiatement après, comme encore beaucoup plus tard. De telle façon que le point de vue scientifique général fut rabaissé à un point de vue particulier et polémique. Cependant , si nous considérons en général le dernier résultat de l'époque des Pères , nous ne pouvons rien voir de fortuit dans les phénomènes extérieurs de son développement; nous devons plutôt conclure des troubles qui entravèrent le progrès de la culture scientifique déjà avancée, que cette époque n'était point destinée à soutenir les aspirations de la science purement et sans mélange d'intérêts étrangers.

Cette observation acquiert encore plus de netteté, d'autorité, si Ton jette un coup d'œil sur le cours entier delà philosophie à l'époque des Pères. Le premier mouvement de la philosophie chrétienne se manifeste chez les Gnostiques qui se tiennent littéralement sur les limites de la pensée de l'antiquité et de la pensée du christianisme , qui reconnaissent la haute signification de la révélation chrétienne, qui y voient, la plupart du moins, le pôle de l'histoire , mais ne se laissent cependant point distraire de leur point de vue scientifique et entraîner vers des problèmes plus essentiels , selon la tendance qui a été imprimée dès le premier siècle après le Christ par la fusion des systèmes de l'Orient et de la Grèce. Tout impuissante que fût cette sorte de philosophie à répondre à la pensée du christianisme , tout inhabile qu'elle fût à prendre une position dans la science du moment qu'elle eut adopté des représentations symboliques, analogues aux représentations sensibles de l'Orient ; on peut toujours soutenir que les plus avancées parmi les sectes gnostiques ont déployé, pour édiiier un système philosophique, de plus grands efforts

que tous les docteurs des Églises qui s'élevèrent ensuite. Dans la lutte contre les Gnostiques , et contre les Païens et les Juifs, se forma progressivement le système de la doctrine ecclésiastique, jusqu'au degré de développement où nous le trouvons dans les Apologistes , dans saint Irénée, dans TertuUien. Alors se dessinèrent les premiers traits des doctrines qui différencient le chrétien du judaïque et du païen , mais sans revêtir encore une forme nettement arrêtée. On juge de ce caractère évident mais encore vague, en passant de saint Irénée et de TertuUien aux Pères alexandrins , à saint (élément et à Origène : l'on trouve que chez ces derniers la lutte contre les Gnostiques a pris une allure plus modérée, et que, dans leur tendance à une doctrine harmonique , capable d'embrasser l'ensemble du monde, ils se montrent même, sur plusieurs points particuliers , les continuateurs de la pensée gnostique : c'est alors que pointent les germes d'une polémique nouvelle qui mit en lumière les propriétés les plus tranchées, les plus spécifiques du christianisme. Les Alexandrins ne combattirent point les Gnostiques avec une parfaite sécurité ; nous remarquons dans les Pères d'Alexandrie une incertitude qui est mal dissimulée par leur zèle de systématisation ; sous le rapport de ce zèle ils furent inférieurs aux Gnostiques , comme dans la connaissance de l'essentiel de la révélation chrétienne ils furent au-dessous de leurs successeurs. Il est assez frappant que cette époque toute polémique développa simplement des points particuliers de doctrine : au milieu des discussions contre l'arianisme, on dut aboutira des idées plus déterminées sur la trinité , laquelle formait le point central de la théologie chrétienne. Mais , avec le progrès de la doctrine ecclésiastique, grandit toujours de plus en plus l'aspiration philosophique à une construction systématique , principalement dans l'Église I. 6

orientale, qui jusqu alors a joué le principal rôle dans Tinvesti galion philosophique. Une fois les luttes contre J'arianisme terminées, on tomba, presque généralement en Orient , sur des questions qui ne portent point un caractère purement philosophique, mais tiennent principalement à l'élément historique du christianisme ; ces questions furent pourtant traitées philosophiquement: c'étaient des questions de cette nature que celles qui avaient trait à la nature et à la volonté du Sauveur. Pour discuter de tels problèmes , la pensée dut adopter un certain formalisme : on le voit à la prédiction accordée à la logique d'Arislote. Ces formules étaient sans doute utiles à l'harmonie extérieure de la doctrine ecclésiastique, mais elles en touchaient d'autant moins l'esprit intime de cette doctrine ; et une réaction qui s'opéra contre la tendance investigatrice à apprécier le divin selon la mesure des conceptions humaines, c'est-à-dire par son opposition avec l'expérience, dévoila, d'un autre côté, un penchant à la contemplation mystique, qui était très peu nécessaire pour les recherches philosophiques. En même temps l'Église occidentale se sépara plus complètement qu'elle ne l'avait dû faire jusque là de l'Eglise orientale; cette séparation eut sa cause principale dans les événements politiques, mais n'en fut cependant pas moins déterminée par les tendances spirituelles d'alors. Lorsque les empereurs romains eurent embrassé la religion chrétienne, la puissance politique s'accumula toute en Orient, et bientôt les affaires ecclésiastiques n'empêchèrent pas de briguer les honneurs civils , ce qui détourna des aspirations scientifiques pures. En Occident, où l'on était éloigné du pouvoir temporel et oii la puissance de l'empereur avait bientôt été brisée, l'Église jouit d'une plus grande indépendance, laquelle, au commencement du moins , détermina un vif élan scientifique.

C'est un fait constant dans tout le cours de l'histoire, que la science l'ut répandue par la langue grecque chez les populations qui pariaient Tidiome latin ; mais le christianisme affranchit les populations latines de la dépendance scientifique où elles étaient par rapport à la Grèce, et il les éleva au-dessus de Tesprit d'imitation jusqu'à la création libre. La fin du deuxième siècle en offre un exemple dans le génie puissant de Tertullien; cet exemple est corroboré par celui de Tesprit fécond de saint Augustin. Par ces hommes se développa dans FÉgJise latine une ncranière de penser originale qui transmit les germes de l'ancienne philosophie aux peuples modernes. Il est incontestable que, dès cette époque, les recherches philosophiques de l'Eglise occidentale eurent beaucoup plus d'importance que celles de l'Eglise orientale ; mais l'Église d'Occident ne put, sous les Pères, se livrer activement à ses recherches que pendant très peu de temps , car les conquêtes des populations barbares ébranlaient alors la civilisation des anciens peuples. Au milieu des misères de cette époque, il ne resta bientôt plus qu'à restaurer dans sa mémoire les débris informes, décolorés, mesquins, de fantique science. L'important pour l'avenir était déjà accompli : déjà saint Augustin , le grand docteur du moyen-âge et de toute l'Église occidentale, avait entrouvert la profondeur de ses pensées, et répandu un trésor de doctrines fécondes et de salutaires exhortations; on était dès lors suffisamment certain que, tant (|ue l'Eglise d'Occident conserverait les principes de doctrine développés par saint Augustin , la pensée philosophique ne pourrait point être condamnée, même dans sa puissante hardiesse. Les résultats du reste de cette Époque, comparés à l'œuvre fondamentale de la civilisation , sont assurément misérables , chétifs et comme avortés.

8/l LIVRE PREMIER.

D'après tout ce que nous venons de dire sur cette Époque , on voit qu'il est extrêmement difficile d'établir avec netteté des divisions dans ce laps de temps. Plus la philosophie est dépendante dans une époque donnée des autres aspirations de l'esprit humain , moins son développement est simple , moins on en peut discerner les progrès réguliers. A l'époque qui nous occupe , les tendances les plus différentes s'entrecroisent : il y a une manière de penser (jui se manifeste tout d'abord dans l'Eglise orientale et une autre dans l'Église occidentale , une parmi les chrétiens qui se servent de la langue grecque , une autre parmi ceux qui emploient la langue latine , et cette différence aboutit à un schisme complet dans l'Église; il y a des polémiques tantôt contre les intuitions orientales , tantôt contre la philosophie grecque; et la philosophie grecque ainsi que les intuitions orientales sont quelquefois distinctes de la pensée chrétienne et quelquefois confondues avec elle ; c'est un combat, ici contre l'ancien État et l'ancienne nationalité, là touchant le développement de la constitution de l'Église ; puis à cela viennent se mêler encore les passions politiques en ferment , qui dissolvent l'ancienne puissance romaine ; puis se présentent en outre les impulsions spirituelles qu'excitent des souvenirs ardents, et qui exhortent à maintenir debout l'ancienne civilisation scientifique. Comment voulez-vous , avec ces influences de nature diverse , qu'un avancement régulier de la philosophie ait été possible ?

Cependant nous devons essayer d'établir quelques divisions dans la diversité de notre matière ; ces divisions pourront jeter du jour sur les considérations précédentes, considérations d'oii résultait Timpossibilité d'embrasser la série harmonique des événements et d'adopter dans notre récit une marche chronologique

sévère. Dès le début de notre histoire nous trouvons un ordre de doctrines qui peuvent être considére'es comme les premières tentatives faites pour traduire les assertions du christianisme en des pensées scientifiques. Ces essais ontleur point central dans les doctrines gnos tiques, tant qu'elles appartiennent à la philosophie. Le signe caractéristique de ces doctrines est frappant : la pensée qui précéda Favénement du christianisoie y domine encore. Elles devancèrent tous les autres développements de la philosophie chrétienne ; et, naturellement , elles furent reproduites plus tard sous des formes plus complexes et sous d'autres noms : la pensée philosophique du christianisme ne pouvait se maintenir la même partout, dans toutes les classes d'hommes en même temps. Aucun scrupule ne nous détournera, dans notre récit , de rattacher aux doctrines gnostiques toutes celles qui sont empreintes du même caractère , eussent -elles acquis dans la suite une plus grande valeur; car ce n'est que dans le temps qui précéda le développement d'une philosophie dans le sens véritablement chrétien, que les essais de la nature des essais gnostiques acquirent une signification historique plus élevée; postérieurement ils ne se présentèrent plus que comme des répétitions sans efficacité durable , et comme des œuvres qui avaient survécu à leur temps. Presque à la môme époque où les systèmes gnostiques florissaient , les recherches philosophiques prenaient de l'extension dans riîghse orthodoxe, d'abord par le fait des Apologistes qui combattaient directement le paganisme pur et le judaïsme , puis par le fait de saint Irénée et de Tertullien , qui attaquèrent les Gnostiques. A ces deux grands esprits se rattachent, quoique doués d'un sens plus synthétique et plus scientifique , les théologiens alexandrins, Clément d'Alexandrie et Origène. Le déve-

loppement polémique de la philosophie chrétienne revêt donc une forme dans laquelle on ne peut méconnaître le progrès. La langue et la civilisation de la Grèce prédominent évidemment jusqu'ici; TertuUien seul relève d'une race latine. Immédiatement après Origène, la curiosité philosophique s'affaiblit , comme nous l'avons déjà indiqué ; et les progrès antérieurs atteignirent un but tel que Ton se sentit alors plein de sécurité et satisfait pendant quelque temps. Bientôt les controverses ariennes , qui suscitèrent un des plus importants progrès danslapensée chrétienne, se rattachèrent directement, chez les avant-coureurs de l'arianisme, à la doctrine d'Origène et de ses disciples. Le déclin de linvestigation philosophique ne fut donc que le signe d'une époque plus si<>nificative dans le développement de la philosophie. Notre première section de la philosophie des Pères s'étendra donc jusqu'au milieu du troisième siècle , et embrassera à peu près un siècle et demi. Quant à son caractère , la lutte de ses propres opinions contre les doctrines du paganisme et du judaïsme y prédomine , et, par conséquent, le vif désir de marquer les traits principaux et distinctifs du christianisme, autant que le permettait alors la capacité scientifique de FinteUigence. Les discussions que les Pères de l'Église engagèrent à cette époque éclatèrent également au sein même de l'Église chrétienne, qui devint ainsi leur champ de bataille; elles eurent pour résultat essentiel de rejeter toutes les représentations que les premiers essais de la pensée chrétienne , tentés par les juifs et les païens, avaient adoptées : aussi leshérésiesdecetteépoqueont été reconnuescomme

telles essentiellement par tous les siècles ultérieurs.

La philosophie suivit une direction remarcpablement différente dans la seconde partie de la période des Pères. Nous réunissons dans cette partie les discussions les

plus importantes qui se soient jamais élevées relativement à la doctrine ecclésiastique dans le sein de FÉglise chrétienne, je veux parler des controverses ariennes et des péla^^iennes. Celles qui s'eogapèrent dans le même temps ou un plus tard ne nous ont occupés qu'en passant ou point du tout; car tantôt elles ne présentaient qu'un intérêt secondaire, tantôt , concernant la personne du Christ, elles n'avaient pas un objet philosophique pur. iSous sommes arrivés sans contredit à l'apogée de la dogmatique chrétienne , lorsque nous touchons au siècle d'un Athanase, d'un Grégoire de Nysse, d'un Augustin. Déjà la forme extérieure que revêt la discussion dans cette seconde partie de l'époque des Pères , se distingue avantageusement de la forme adoptée dans la première partie. Primitivement la doctrine ecclésiastique s'était instituée sous l'influence d'une opinion de plus en plus profonde, et des hommes éminents avaient pu contribuer à la fonder ; mais , en résumé, le trait caractéristique de cette époque avait été la connaissance des besoins impérieux de FÉglise , connaissance qui s'était répandue vivement et universellement. Maintenant , au contraire, l'Église est devenue nombreuse , et les liens qui l'unissent en sont d'autant plus faibles ; maintenant la multitude a perdu la claire intelligence des nécessités de l'Église ; les occupations ecclésiastiques sont échues entre les mains de quelques hommes , et les points de la doctrine ecclésiastique sont décidés presque sans contradiction par les assemblées des évêques. Cette transformation organique avait déjà eu lieu avant le concile de Nicée , et correspond assez exactement au commencement de la deuxième partie de notre Époque ; mais lorsque Constantin-le-Grand eut donné le premier exemple d'un concile universel convoqué au nom de l'empereur , et que ses successeurs furent

entrés dans cette voie pour décider des points de doctrine controversés, alors le pouvoir temporel s'unit au pouvoir des évéques , et l'accord des deux pouvoirs détermina ce qui devait être cru. Nous n'irons pas jus* qu'à soutenir que c'était déjà le temps où des circonstances fortuites , des volontés individuelles ont consacré une doctrine comme doctrine de l'Église , parce que , effectivement , de telles causes avaient réussi parfois à entraver une décision. Mais il est certain que les discussions et leur solution procédèrent moins de l'opinion universelle que de la science qui était l'occupation du clerc. Il s'ensuivit , en outre, qu'à cette époque les doctrines prirent un caractère qui appartenait plus à Fécole qu'à la vie pratique , et reposèrent sur des distinctions que l'intellect de la foule des croyants ne pouvait saisir. Une autre différence plus essentielle existe encore entre les controverses de la première partie de cette période , et celle de la seconde dont nous parlons maintenant. Dans la première, on avait discuté sur des distinctions relatives à la doctrine chrétienne ; mais dans la seconde , ce sont des f[uestions qui ont pris naissance dans le christianisme , et que des tendances différentes ont résolues dans les limites de la doctrine chrétienne. Notre assertion est prouvée évidemment par toutes les questions qui furent agitées sur la personne du Christ. Même les controverses ariennes , partout où elles présentent des résultats affirmatifs , abordent ces questions , ces recherches ; mais nous ne nions point pour cela que l'arianisme ait détruit ce qui avait survécu du paganisme ou du judaïsme. Personne ne méconnaîtra que l'opinion que nous avons avancée ne soit confirmée encore à un plus haut degré par les controverses où saint zVugustin eut à déployer tout son génie philosophique, je veux

parler de la polémique pélagienne. Le rapport de la grâce divine avec la liberté humaine n'était point toutà fait négligé par la pensée païenne et par la pensée juive, mais le mérite de l'avoir éclairci revient particulièrement à la philosophie chrétienne ; c'est elle qui l'a traité dans toute son étendue, avec profondeur, avec une sagacité pénétrante. Il n'appartenait de donner , d'exprimer une solution satisfaisante de ce problème qu'à une religion qui honorât la puissance iUimitée d un Dieu, et le considérât, non seulement sous un rapport éloigné, étranger à nous, mais encore comme une puissance sanctifiante résidant dans notre cœur. Ces recherches sur la grâce divine se rattachent donc finalement à la conclusion de la doctrine de la Trinité, et aboutissent à la confirmation de la divinité de l'Esprit saint ; elles forment , en général , la fin des controverses dogmatiques, qui eurent des conséquences fécondes à l'époque des Pères. Nous pourrions dire, en un certain sens, que les controverses ariennes établirent des points qui étaient moins nécessaires à tous égards , qu'arbitraires dans la foi chrétienne , et qu'elles ne conquirent des adhésions que grâce à l'emploi d'un langage artificieux (i); mais cette thèse , nous pouvons la soutenir dans un sens plus positif , plus tranché , au sujet du résultat des controverses pélagiennes. Ce résultat n'a point amené une véritable hérésie , parce qu'il embrassa diverses tendances de la pensée chrétienne , et que

(i) Afin de prévenir tout malentendu, nous remarquerons exj)ressément que tel est le cas pour les déterminations de oWioc et de uTToçacrtç, substantia c\. pcrsonna , sur lesquelles ne se sont aceordées ni les Églises latine et grecque , ni les théologiens orthodoxes en particulier.

00 LIVRK PREMIER.

la conciliation scientifique de ces tendances dut être cherchée encore pendant longtemps. Saint Augustin pouvait bien, par la supériorité de son propre génie, renverser la doctrine pélagienne, et faire prévaloir la doctrine opposée, celle de la grâce; mais la puissante autorité de ce grand docteur de FÉglise ne put pas écarter toutes les autres doctrines qui concernaient le point en discussion. Cette époque , où fleurit la philosophie des Pères , se termine donc par un débat qui n'est pas vidé complètement, qui reste sans résultat satisfaisant; et telle devait être la conclusion négative de cette philosophie , en général , pour répondre à son caractère. Des recherches aussi partielles , aussi exclusives que celles auxquelles se livrèrent les Pères de FÉglise , des recherches principalement théologiques, éloignées foncièrement de Fexpérience et de toutes les aspirations temporelles , de telles recherches ne pouvaient aboutir à aucun résultat satisfaisant ; elles devaient finir au moment même de leur élan le plus vigoureux par une hypothèse exclusivement théologique , comme nous eo trouvons effectivement un exemple dans la doctrine de saint iVugustin , qui défendit la grâce divine , mais méconnut la liberté de la volonté. Il y a encore un troisième point à remarquer, et qui établît la différence de cette section de notre histoire avec la précédente; nous Favons déjà indiqué. Le rapport de FOrient avec FOccident est maintenant renversé au point de vue philosophique: primitivement FOrient joua le principal rôle dans toutes les recherches scientifiques, mais maintenant FOccident est parvenu à un développement scientifique beaucoup plus élevé que celui qu'atteignit FOrient. Non seulement saint i\ugustin surpassa par la puissance de sa polémique les représentants de l'Église grecque, mais il embrassa encore un horizon scientifique autrement étendu, et, de

INTPiODUCTION. 9l

même qu'Origène^ilne se laissa point enchaîner, dans ses investigations , aux points de vue de la polémique aussi servilementqueJ'avaientfaitla plupart des Pères. Cetintervertissement de rapports entre FOrient et TOccident influa peu à peu sur la marche du développement dogmatique. Nous l'avons déjà remarqué : les discussions ariennes ayant abouti à la doctrine de TEsprit saint, des recherches sur la grâce furent aussitôt provoquées , et elles durent naturellement favoriser aussi le génie pratique de l'Eglise latine ; elles contribuèrent en même temps à donner à l'Église latine la prééminence dans le développement de Tesprit scientifique. Il y a une phase remarquable dans le progrès de ces recherches , de ces doctrines : la formule, le symbole de la foi émane de Dieu le Père, et arrive par l'intermédiaire du Fils et de FEsprit saint à la doctrine pratique de FÉglise qui réunit tous les effets de la grâce du Saint-Esprit. Un Père qui vivait à Fépoque où fut instituée la doctrine du Saint-Esprit , fait observer que FAncien Testament avait révélé le Père, mais annoncé vaguement, mystérieusement le Fils, qu'il était réservé au Nouveau Testament de révéler. La divinité deFEspritavaitsimplement été mentionnée, mais aujoiu'd'hui FEsprit habite parmi les chrétiens et se montre plus évidemment : telle fut la marche naturelle de la révélation (i). Si ce Père eût vécu un peu plus tard, il n'eût certes pas manqué de faire remarquer que la révélation accomplit un progrès encore plus significatif en dévoilant la grâce efficace et son opposition avec la volonté humaine. C'est là aussi la voie dans laquelle est entrée la philosophie des Pères; d'abord, elle rattacha tout essentiellement à l'idée d'un Dieu grand et bon, afin

( i) Oreg. Naz., Ornt. 3i , 9.6.

de conduire par le Christ à la vie éternelle les croyants qui se trouvent chez les peuples anciens, et de les défendre contre tous les doutes; puis, au commencement du deuxième siècle , les discussions ariennes soutinrent la divinité du Fils et , pendant une longue période, la divinité de FEsprit , jusqu'à ce que enfin la doctrine de la grâce divine ait été professée dans son sens le plus étendu.

Cette doctrine clôt le développement vivant et original de la philosophie des Pères ; les idées qui furent adoptées ensuite portent évidemment les traces d'une décadence prochaine. Nous diviserons Fhistoire de ce déclin en trois sections. Elle n'excite de l'intérêt qu'à un seul titre : c'est que , considérée comme littérature latine, elle est un pont jeté entre les siècles antérieurs et les siècles subséquents, et quelle renferme quelques uns des principes philosophiques du moyen-âge; et, considérée comme littérature grecque, elle montre quels éléments hétérogènes se sont trouvés assimilés, confondus dans la philosophie des Pères : car alors les éléments dont le mélange disparate était déjà très sensible dans les Pères orientaux, se séparèrent nettement. Le christianisme avait transformé la pensée des peuples anciens; les doctrines théologiques avaient peu à peu éliminé toutes les conceptions qui n'avaient pas leur point de départ dans l'esprit chrétien; mais les principes scientifiques les plus généraux de la philosophie des Pères furent repris postérieurement et transformés selon une manière de penser différente. On distingua alors entre les doctrines que le christianisme avait fondées inébranlablement, et les opinions philosophiques sur lesquelles on pouvait penser diversement tout en respectant la véritable foi ; mais , remarquant que tout est lié à tout dans la science , on dut avouer (ju'il y avait lui

grand danger sous le fait même de cette distinction entre les doctrines et les opinions, et que les conséquences de celles-ci pourraient ébranler les premières. Les doctrines particulières conçues selon Fesprit chrétien furent maintenues dans leurs traits principaux , tant quelles furent nécessaires à rétablissement de l'Eglise; mais comme ces doctrines avaient un nombre infini de rapports éloignés , il pouvait toujours subsister beaucoup de points dont les contradictions avec les doctrines fondamentales fussent plus ou moins cachées. Celui même qui a un principe ferme de foi n'est pas à l'abri des points de vue exclusifs et des erreurs. A quelle profondeur s'enracinent les préjugés qui sont favorisés par les mœurs et une expérience de plusieurs siècles ! Était-il possible aux chrétiens qui connaissaient depuis l'enfance les langues , les littératures grecque et latine , qui en avaient été nourris, qui vivaient sous la constitution romaine, sous un régime dur, guerrier, qui avaient laissé émousser leurs sentiments vraiment humains par des lois pleines de cruauté , qui ne savaient ni condamner l'esclavage ni surmonter le préjugé que les Grecs et les Romains sont profondément distincts des Barbares; était-il possible à ces chrétiens d'être fidèles en tout à l'esprit de charité et de tolérance qui respire au fond du christianisme? Quant à nous, nous ne voyons nul motif d'attendre ce résultat, cette fidélité ; le christianisme nous semble plutôt s'être résumé en ce qu'il est encore aujourd'hui , après avoir déjà agi pendant plusieurs siècles, nous voulons dire une manière de sentir destinée à fléchir et à vaincre sur plusieurs points les cœurs endurcis des hommes. Que l'on se souvienne de ce qui a été déjà dit précédemment: les anciens peuples avaient conquis la gloire dans les siècles antérieurs au christianisme; c'est donc au passiJ que s'attachaient

leur cœur, leurs communs sentiments , leur grandeur nationale. Plus le christianisme humiliait leur orgueil , plus il affaiblissait l'esprit vivant de leur développement. Il devait donc apparaître d autres peuples dont rhistoire particuhère , dont les souvenirs persistants et harmoniques se fussent développés avec le christianisme, afin que cette doctrine religieuse fût saisie sous une forme encore plus pure que celle que les peuples anciens avaient été en état de s'approprier.

Cette dernière pensée nous suggère encore une autre observation qui s'y rattache. Bien que Fancienne nationalité grecque et romaine continue encore de dominer dans les esprits pendant cette Epoque , elle n'en est pas moins morte. C'est ce qui se remarque partout où se propage en ce temps la philosophie chrétienne. Il est assez frappant que l'histoire de la philosophie des Pères n'ait pas à mentionner un seul philosophe important qui appartienne aux anciens pays grecs et romains. Nous n'aurons à parler de Rome et de Tltalie que dans les derniers moments du déclin le plus avancé de l'une et de l'autre. Athènes , l'ancienne école de la philosophie grecque, ne produit qu'un seul homme, l'apologiste Athenagoras : là, tout a donc une valeur très subordonnée. Déjà la philosophie païenne s'était retirée peu à peu du centre de la civilisation grecque et latine vers les extrémités les plus lointaines ; ce qui favorisa à un très haut degré la diffusion du christianisme et de la philosophie nouvelle. Tout , comme la formation du corps humain , commence d'abord par le cœur; puis, lorsque le corps est parvenu à sa taille, à son volume , sa force se déploie particulièrement dans les membres ; alors les niains, les pieds se développent; mais le cœur cesse peu à peu de battre. De même se sont développés les anciens peuples : leur civilisation s'est répandue à la fin

au-deliors ; mais au fur et à mesure que cette activité se répandait extérieurement, leur force interne se consumait. Tout germe de vie ne peut animer qu'une certaine quantité de matière ; plus il est actif dans cette matière, et la développe au-dehors, plus il devient faible au-dedans. C'est ainsi que la Grèce et l'Italie dorment pendant cette Epoque, sont mortes à la science, ne trahissent plus par des résultats leur activité. Mais la philosophie chrétienne se développe dans l'Église orientale, en Syrie, surtout en Egypte, çà et là dansl'Asie-Mineure, principalement dans la Cappadoce, puis dans l'Église occidentale, presque exclusivement en Afrique. On peut remarquer que les pays mêmes dans lesquels les peuples modernes se sont formés , sont destinés à devenir un jour le théâtre d'une investigation philosophique très féconde; pendant notre période , ils n'ont qu'une part très minime au développement de la philosophie chrétienne. Ils se reposent; leur temps n'est pas encore venu.

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