‹ Histoire de la philosophie chrétienneChapitre 45 sur 61 · ET AFFILIATIONS AU GNOSTICISME · texte numérisé non relu

ET AFFILIATIONS AU GNOSTICISME

Observations générales sur le Gnosticisme.

Bien que le christianisme s'adresse immédiatement à cette portion de la société dont l'affaire est plutôt l'action que la spéculation pure, toujours est-il que plus les sentiments religieux agitent notre âme profondément, plus ils nous inspirent de fortes pensées qui peuvent être assimilées à des révélations de Tintelligence , du moins pour leur puissance et leur fécondité. Sans doute, les écrits des Apôtres du christianisme n'offrent point une doctrine ordonnée scientifiquement, un système harmoniquement établi , clairement organisé; mais les pensées, qui en découlent comme d'une source inépuisable, viennent s'empreindre dans notre esprit avec une invincible autorité, et, si elles ne peuvent le transformer intimement , elles lui impriment du moins le mouvement le plus actif, le plus vivant.

On le conçoit sans peine : la prédication du christianisme ne pouvait point opérer la transformation complète de tous les esprits sur lesquels elle produisait une impression. Toute révolution religieuse a pour effet inévitable de soulever d'autres activités et de les voir s'é- I. 7

lancer loin du but auquel elle tend. La religion chrétienne ne pouvait donc se répandre sans entraîner à sa suite la superstition et le fanatisme. Au premier bruit de son apparition , ces formes corrompues , ou plutôt ces compagnons pervers d'une institution excellente , ne pouvaient tarder à se présenter. Déjà les Apôtres euxmêmes avaient eu à rendre des combats contre des esprits exaltés, extravagants, qui, il est vrai, n'eussent pas existé sans le christianisme, mais aussi, sans lui, ne seraient pas entrés dans une voie philosophique.

Il est vraisemblable en soi que les premières fausses doctrines qui se trouvèrent en contact avec le christianisme et s'efforcèrent de s'y rattacher par quelque côté, renfermaient déjà les germes des erreurs gnostiques qui éclatèrent plus tard. Comment, en effet, Fintelligence approfondie de la nouvelle révélation divine n aurait-elle point entraîné des esprits audacieux à anticiper dès le commencement sur ce qui n'était réservé qu'à un avenir lointain? L'orgueil spirituel, qui fut un des mobiles principaux du gnosticisme , a jeté depuis longtemps des racines dans le fanatisme religieux. Le christianisme renfermait simplement un vif attrait pour la connaissance des choses divines. Il était facile de substituer à cet attrait naturel et pur une connaissance plus élevée, mystérieuse, et réservée en privilège aux seuls élus.

On remarque dans les luttes de l'Église apostolique des traces qui semblent indiquer le gnosticisme, mais elles ne sont point très évidentes. On a dit d'une doctrine qu'elle prétendait avoir sondé les profondeurs de Satan (i) ; ce mot exprime le mieux le caractère propre ,

(i) Apocal. 2, 24. On peut entendre ce passage liuéralemeut ou daï)S le sens ironique^ cela est indifférent.

SECTES GNOSTIQUES. Ôô

le nœud essentiel des doctrines gnostiques. Il existe d'autres vestiges épars çà et là , mais ils présentent des indications encore moins certaines (i). Nous ne doutons pas qu'en général ils n aient trait au gnosticisme ; mais notre conviction sur ce point provient plutôt de considérations supérieures que du sens littéral de la tradition.

Si le christianisme, à son début, s'est beaucoup plus appliqué à réformer la vie pratique que la science, nécessairement cette direction pratique devait donner naissance à un fanatisme analogue. Cette induction est confirmée, en effet, par la plupart des documents que nous possédons sur les doctrines gnostiques et sur le caractère des époques les plus reculées de l'histoire de l'Église. Le propre des erreurs en matière religieuse est de donner carrière à la superstition qui, placée à un point de vue mystérieux, aperçoit une mystérieuse puissance au-dessus de la nature. Les miracles du christianisme , dans les premiers temps de son apparition , devaient presque forcément fournir aussi un aliment aux aberrations de la foi. Lors même qu on les considérerait comme un moyen d'agir sur les esprits et de donner aux facultés humaines une autre direction, les moins subtiles d'entre les hommes élèveraient toujours cette conjecture , qu il existe par conséquent des forces qui peuvent être employées, au nom de quelque sentiment que ce soit , comme de simples moyens extérieurs. Nous en trouvons un exemple dans l'histoire de Simon-le- Mage (2).

La tradition a rattaché à ce personnage l'origine du

( I ) Ainsi clans l'épitre de saint Jude et clans le deuxième chapitre de l'éphre aux Colossiens.

(2y Act. 8.

gnosticisme. Elle considère la doctrine de Simon comme la source de toutes les sectes religieuses postérieures, et elle représente cette doctrine avec plusieurs des traits qui distinguèrent plus tard le gnosticisme développé (i ). Ménandre , disciple de Simon et Samaritain comme son maître, transmit les premières idées hérétiques à deux hommes qui devinrent les chefs des sectes gnostiques , Saturnin et Basilide (2). Telle est donc la manière des traditions : elles s'efforcent de ramener à une seule et même source ce qui procède de causes nombreuses et différentes, et ce qui n'a d'homogénéité que par une tendance spirituelle commune. La connexion dans ses récits historiques ne peut pas pour cela être contestée à la tradition. Les sectes des Simoniens et des Ménandriens , qui reparaissent après un long intervalle de temps, prouvent en faveur de la liaison, delà suite dans Fhistoire traditionnelle; mais les principes chronologiques seuls nous défendent de croire que la précédente succession des chefs de sectes ait été conservée par une tradition non interrompue. On peut encore moins accorder qu'une doctrine , dont les germes historiques résident dans une certaine pensée fort répandue, ne se soit pas formée successivement , comme un fleuve se forme de plusieurs ruisseaux : sans doute les uns proviennent d'une source éloignée, d'une contrée originairement peu connue, les autres échappent à tout renseignement certain; mais lorsqu'ils ont mélangé leurs eaux, nous distinguons encore leurs diverses couleurs, leurs divers éléments , et nous pouvons toujours deviner quelle est leur terre natale.

La patrie des doctrines gnostiques est incontestable-

(1) S. Iren,, I, 23. édit. Massuet.

SECTLS GWOSTIQUES. 101

ment la vaste étendue de l'Orient. Le gnosticisme puise ses notions moitié dans la religion juive, moitié aussi dans les autres doctrines orientales , surtout lorsqu'elles prennent un caractère plus philosophique. Il a conservé beaucoup de formules , d'expressions , de symboles qui appartiennent à l'Orient. Il se répandit d'abord en Syrie et en Egypte. Il chercha ensuite à pénétrer plus avant dans l'Orient , et à s'enrichir en Perse et dans les Indes d'une sagesse plus lointaine, par conséquent plus mystérieuse, plus élevée (i). Néanmoins il s'efforça d'allier tous les éléments de la science aux idées de la philosophie grecque, et conséquemment il doit être compté sans hésitation parmi les nombreux phénomènes qui résultèrent du mélange de la philosophie grecque et de la philosophie orientale à l'époque de la diffusion du christianisme.

Les doctrines des Gnostiques ne se rapportent pas toutes de la même manière au christianisme. Les unes , comme nous le verrons, avaient un penchant marqué à s'associer au mouvement chrétien; les autres tendaient à opérer un rapprochement entre les doctrines procédant du christianisme et leurs propres idées exaltées jusqu'à l'extravagance; d'autres enfin ne furent qu'extérieurement en contact avec les doctrines chrétiennes , et ne virent lans le christianisme qu'une doctrine semblable à beaucoup d'autres, en possession sans doute d'une vérité, mais d'une vérité ([ui avait apparu chez d'autres peuples et à d'autres hommes déjà. C'est ainsi que pensait également le père prétendu de tous les Gnostiques , .Simon-le-Mage. Le récit que Simon se fit adorer comme

(i) La doctrine de Basilide est évidemment d'origine persane. Aichelai et Manetis disp., fin., 5:") p., 276 b. Routh , RelL sacr, Bardesan a une parenté incontestable avec les Indiens. Cfr. Neander, Syst. Gnost.^ p. 201, suiv.

Jupiter doit être renvoyé à la tradition (i); mais d'autres traits plus caractéristiques, tels que le culte d'Hélène, qui fut interprété dans le sens de la transmigration des âmes et delà fable de Stésichore, tels que la diffusion de la révélation entre les Juifs, les Gentils et les Samaritains, révélation où il se représentait comme Torgane de Dieu le Père (2), ces traits prouvent que la révélation chrétienne paraissait à Simon et à sa secte d'une importance très subordonnée (3). C'est ainsi que pensait encore Carpocrate, dont les idées se rattachent presque entièrement aux doctrines platoniciennes. La supériorité qu'il accorde à Jésus sur les autres hommes réside simplement en ce qu'il était doué d'une âme plus forte et plus pure, par conséquent mieux appropriée à conserver les idées aperçues avant la vie terrestre. Les partisans de Carpocrate adoraient bien Jésus comme un Dieu; mais ils plaçaient son image à côté de celles d'autres honnnes divins, de Pythagore, de Platon, d'Aristote (4).

Une histoire de la philosophie chrétienne ne peut, comme cela se comprend , entrer dans l'exposition des systèmes gnostiques qui ne se rattachent au christianisme qu apparemment. D'ailleurs ces systèmes, dans toute leur étendue traditionnelle, sont d'une minime importance philosophique. On peut en dire autant des autres doctrines gnostiques qui sont défrayées en partie par les frénésies du fanatisme , telles que les doctrines des Ophites et des sectes affiliées. D'autres Gnostiques

(i) Gieseler, Histoire de l'Église ^ ^^édit., I, 69.

(2) Iren., I , 23 ^ suiv.

(3) Orig. c. Cels., V, 6i , ne compte point les partisans de Simon au nombre des chrétiens.

(4) Iren., I, 25 , i; 6.

ont dû également être éliminés de notre investigation ; leur caractère presque absolument pratique appartient à rhistoire de TÉ^jUse : je citerai pour exemple les Mar- ( ionites. Ainsi les Gnostiques , chez lesquels nous remarquons une aspiration à s'approprier philosophiquement les élans de Tesprit chrétien , peuvent seuls attirer notre attention.

La délivrance de tout mal physique et de tout mal moral, promise par le christianisme, devait soulever et entourer d'un vif intérêt la question de Torigine du mal moral et physique. Telle est aussi la question qui fut agitée diversement lorsque les philosophies orientale et grecque se trouvèrent en contact. Il ne faut donc pas nous étonner que cette question occupe presque exclusivement les systèmes des Gnostiques. Elle présentait une difficulté d'autant plus grande que Ton était plus enclin à admettre que ce monde était Fouvrage d'un Dieu unique, bienfaisant, tout-puissant, qui avait créé sans assistance ni opposition. Mais ce principe n'était point reconnu par tous les systèmes gnostiques; ils se divisèrent même sur ce point : les uns s'efforcèrent de consolider le principe précédent, les autres le tenaient pour être en contradiction flagrante avec l'imperfection de ce monde. Alors ils furent conduits , ceux-ci au dualisme (i), ceux-là à l'idéalisme. Nous allons considérer d'abord la première des deux directions du gnosticisme , parce qu'elle soutient évidemment le rapport le plus éloigné avec les doctrines du christianisme.

(i) J'applique toujours et uniquement le mot de dualisme là où sont admises deux causes primitives opposées. Employer cette expression dans un sens plus étendu, sans en présenter une explicaiion plus exacte , ce serait engendrer la confusion.

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