‹ Histoire de la philosophie chrétienneChapitre 47 sur 61 · III · texte numérisé non relu

III

Les Manichéens.

La doctrine des Manichéens appartient incontestablement aux représentations dualistes les plus influentes. Nous pouvons d'autant moins passer ici cette doctrine sous silence , qu elle est étroitement liée avec le système de Basilide, et qu elle a également le caractère du gnosticisme. Toutefois, elle ne peut, sous aucun de ces rapports, prétendre à une étude complète de notre part, d'un côté parce que l'élément philosophique n'est que subordonné et accessoire dans cette doctrine; d'un autre côté, parce que son caractère essentiel est de se tenir sur la limite de ce qui est l'idée chrétienne et de ce qui ne l'est pas.

En ce qui concerne personnellement Mani , Manès ou Manichée , dont Fhistoire a été racontée différemment par les écrivains orientaux et par ceux de l'Occident, on a prétendu reconnaître en lui un fondateur de religion , comparable peut-être à Mahomet, puisque, interprétant, retranchant, ajoutant à son gré, il s'efforça de composer, avec d'anciennes et diverses rehgions, une religion nouvelle. C'était alors une entreprise aussi hardie qu'inconsidérée que de se mettre en opposition avec le développement religieux qui s'accomplissait en ce temps au milieu de ses concitoyens. Perse d'origine, déployant son activité du milieu à la fin du troisième siècle de notre ère, ses tentatives concordent avec l'édification d'un nouvel empire persan : les Perses d'alors , qui s'étaient affranchis de la domination des Parthes, s'in-

géniaient à rétablir sous les Sassanides les anciennes mœurs etFancienne religion du peuple. Ces mouvements populaires dérivaient de l'idée de la monarchie; et, par conséquent , il ne faut point regarder comme chose purement accidentelle qu ils aient été favorables aux germes dumanichéismequi se trouvaientdans l'ancienne doctrine persane, et qu'ils aient contribué plus tard à développer ces germes. Nous trouvons, en effet, les der*'. puissances, la temporelle et la spirituelle, fondues ùans la doctrine de Mani, qui avait emprunté son point de départ dualiste à la religion persane. Il est vraisemblable que la doctrine de Mani , après sa défaite en Perse , commença à se répandre au-delà de cet empire, et qu'elle se mit à se rattacher à des représentations religieuses étrangères. Les documents orientaux abandonnent Mani à sa fuite vers l'est, et ne le suivent point à son retour en Perse, où il trouva une mort violente. Suivant les documents occidentaux, sa doctrine se répandit dans la S^^ie; ses principes sont rapportés, non seulement à Zoroastre, mais d'une part à Bouddha , de l'autre au Christ. Ce que nous savons de ces principes a la forme sous laquelle le manichéisme se propagea parmi les chrétiens , et provient, selon toute probabilité, de traductions syriaques, si nous pouvons tenir , toutefois, les écrits qui portent le nom de Mani pour les œuvres de cet homme. Dans ces écrits , Mani est annoncé comme l'apôtre du Christ : ce qui prouve incontestablement, ainsi que leur séparation du judaïsme et du paganisme, que les Manichéens voulaient être comptés au nombre des chrétiens. Mais lorsqu'ils considérèrent leur maître comme le Paraclet, comme l'organe de la révélation chrétienne, lorsqu'ils accusèrent l'Eciiture-Sainte d'être entachée d'une fausse doctrine , ils se séparèrent manifestement de l'Église chrétienne, et prétendirent en réalité fonder une société

nouvelle et plus parfaite , basée sur une révélation plus sûre. Il existe aussi des traditions qui identifient Mani avec Bouddha, avec Zoroastre , avec le soleil en tant que source de toute lumière, avec notre Rédempteur ainsi qu'avec l'Esprit saint ; et elles prouvent ces identités en s'appuyantsur ce que la doctrine manichéenne a pour principe la notion la plus large de la révélation , et qu'elle professe que le même Etre divin nous arrive sous plusieurs formes , et ne fut pas annoncé seulement aux chrétiens. Cela s'explique clairement, caries Manichéens ont la conviction que toutes les communications de la lumière du soleil apportent une révélation divine. Nous avons donc plein droit de soutenir que la doctrine manichéenne ne se rattache qu'extérieurement au christianisme, bien que l'épotjue dans laquelle elle s'est développée Fait mise en contact immédiat avec la doctrine chrétienne , et que l'influence exercée par cette époque sur la philosophie chrétienne en progrès ne puisse être niée (i).

Considérée dans son ensemble, la doctrine des Manichéens présente l'esquisse fort grossière d'une tentative faite pour expliquer ce monde inharmonique en soi. On ne peut point attribuer de profondeur à des recherches entreprises pour expliquer la lutte de puissances opposées dans le monde , quand ces recherches se prévalent simplement de l'existence oiiginellededeux forces contradictoires, comme la lumière et les ténèbres, le bien et le mal , dont l'une s appelle Dieu (2) et l'autre

(1) Cf. le système religieux des Manichéens , exposé d'après les documenls originaux parle IJ^ F.-Chr. Baur. Tubing , i83i.

(2) D'où le monothéisme dans le manichéisme. August. c. Faust., XXI, I. Est quidem , quod duo j)rincipia ronfitemur, sed unum ex his DeuuT vocamus , alterum hvlen, aul ul communiter et usitate dixerim , dîemonem.

ISS LIVRE DEUXIÈME.

la matière, qui toutes deux sont séparées dès le commencement et indépendantes, qui toutes deux engendrent d'elles-mêmes une diversité de forces vivantes dont chacune n'est autre chose originellement qu'un principe créateur pleinement développé : d'où il suit naturellement que toutes les créations des éternels principes doivent être conçues éternelles (i). Les véritables puissances en lutte , les éléments essentiels de ce monde sont donc toujours donnés effectivement, et Fexpérience nous apprend que nous ne pouvons les connaître dans leur origine. Comment sont-ils mélangés l'un avec l'autre? telle peut être la question. Mais cette question même reçoit une réponse qui ne peut guère s'accorder avec la supposition primitive du système. En effet, ilestparfaitementclair que les premiers principes sont absolument indépendauts dans leur notion ; mais ils soutiennent toujours l'un avec l'autre un rapport tel qu'une supériorité doit être accordée au bon principe sur le mauvais du moment que l'un et l'autre sont considérés dans leur force, non dans leur différence ; car le bien doit être plus complet en bien que le mal en mal (si); le premier doit être un en soi, l'autre , au contraire , présente la lutte perpétuelle de ses propres formes qui se détruisent mutellement (3). L'an-

()) Ici apparaît la tendance panthéislique des Manichéens à côté de leur dualisme. August., de Actis c. Felice Man., I, i8. Quomodo Deus œternus est et factura apud eum nuUa est , tolutn seternum est. — Quod nascitur finem habet , quod innatum , non habet finem. — Et qui generavit et quos generavit et ubi positi sunt, omnia aequalia sunt. Ih.^ 19. Et pater, qui generavit ibi lucis filios, et aer et ipsa terra et ipsi filii una subslantia sunt et aequalia sunt omnia.

(2) Alex. Lycop,, 2. Avo dcpj^àç cTtôero * — àyaGw (5è TrXeTov tov 0£ov iJ7repÇaXXc£v ri xaxôi rrjv uXyjv.

(3) Tit. Bostr. c. Manich., I, 12; où l'itacisme elraxTce a élé préféré à y^raxTct. Ih. 16.

cienne notion grecque de la matière joue évidemment ici son rôle , puisque la matière y est placée dans un mouvement subordonné et en lutte avec lui-même (i) ; mais assurément cette idée de la matière n'est pas en accord avec la supposition que le royaume des ténèbres forme une unité sous un prince , sous un cbef qui en est à la fois Forigine et Tesprit (2). Un point encore plus difficile , c'est la conciliation des hypothèses fondamentales des Manichéens :ils admettent que le royaume des ténèbres a la capacité d'observer le royaume de la lumière, et qu'il aperçoit même effectivement ce royaume, on ne sait comment; que les ténèbres sont en possession d'une aspiration vers la lumière, et que leurs puissances s'avancent au combat pour s'emparer de la lumière avec elle-même (3). Telle est l'origine du mélange dans le monde, du mélange du bien et du mal , tel que nous le remarquons ici ; car le bien même , si parfait qu'il soit représenté (4), est cependant reconnu de tellenature qu'il ne peut échapper complètement au mélange avec le mal; nous ne trouvons encore là , au fond , qu'une pensée , qu'une affirmation , c'est que le bien l'emporte en force sur le mal; que le bien ne doit pas se livrer tout entier au mélange , mais abandonner seulement une partie de

(i) Alex. Lycop., 2. Tyjv yàp èv exaçeo twv (Îvtwv arotxTov xtvvjfftv , TauTTyv uXvjv xaXcr.

(2) Munich, epist. fundamenti ap. August. c. ep, Manich.j c. i5, § 19. — Princeps omnium et dux habens circa se innumerabiles principes, quorum omnium erat mens atque origo.

(3) Tit. Boslr., I. c. 1. c; Alex. Lycop., 3.

(4) Manich, ep.fund. ap. August. de nat. honic. Man.^[\l^ Ita autem fundata sunt ejusdem splendidissima régna supra lucidam et beatam terram, ut a nullo unquam aut moveri aul concuti possint.

sa plénitude, Tàme du monde ou lame vertueuse , pour être mêlée avec le mal (i), et que le bien porte en lui la certitude intime de sa victoire future sur le mal, victoire à laquelle il marche résolument. On compare le méchant au lion disposé à fondre sur les troupeaux du bon pâtre; mais le pâtre creuse une fosse profonde, et y descend un bouc de son troupeau ; avide de le dévorer, le lion s'élance dans la fosse, et y est pris, tandis que le berger retire son bouc et le sauve (2). On n'a pas reproché sans raison aux disciples de Mani d'avoir, dans leur doctrine , attribué au monde le mal pour origine , bien que ce soit assurément par son activité que le bien livre Tâme du monde au mal, que le mélange du bien et du mal soit effectué, et que par ce mélange le monde dure ; car cette activité elle-même dépend de l'empiétement du mal sur le royaume de la lumière. Les Manichéens purent considérer Dieu comme créateur du monde, mais d'une seule façon : ils disaient que la partie de son royaume déléguée par lui porta l'ordre et la forme dans les choses d'ici-bas , et proposa en même temps un but , une fin à la succession des temps (3). On pourra observer que, sur presque tous les points qui présentent des difficultés, les Manichéens se rapprochent beaucoup de la doctrine de Basil ide.

Au fond, nous ne voyons rien dans ces doctrines admises par les Manichéens, que le renouvellement de la

(1) Tit. Rost., I, 11; 20; 29. August., de T'era rel.^ c. 9, § 16. D'où l'animation universelle de ia matière.

('2) Archel. et JManeî. disp., a5.

(3) August., de Hœr.^ 4^' Pi'oinde mundum a natura boni, hoc est a natura Dei facliim confitentur quidem, sed de commixtioue boni et mali, quae fiuta est , quando inter se utraque natura pugnavit.

tendance dualiste que suivait la religion persane : seulement , la rejjrésentation du mauvais Principe et celle de la matière sont mélangées , confondues Tune dans l'autre par les Manichéens. Naturellement cela n'est point à Tavantage de leur doctrine ; ils luttent comme Tesprit grec et l'esprit persan, dont Fun a la représentation de la matière et Tautre celle du mauvais Principe. Tantôt la notion de la matière prévaut : tout corporel dérive du mal , et tout animique du bien (i) ; tantôt la notion d'un démon, d'un mauvais génie, l'emporte : l'âme méchante qui doit se mêler avec l'âme vertueuse est considérée comme une production du mauvais Principe (2). Mais, dans les hypothèses générales, posées pour expliquer la formation du monde , prédomine toujours la représentation persane de la lutte de deux êtres spirituels en qui résident originellement mouvement et vie. Si porté que l'on soit à blâmer les représentations symboliquement mystiques des Manichéens, on doit cependant avouer que l'activité originelle, le désir du mauvais Principe et la lutte qui est engagée contre lui, donnent à ce Principe un sens qui dépasse la notion de la matière purement passive (3). Le bon Prin-

(i; A^ugu^t. c. Faust., XX, 11; Tit. Boslr. , lï, 35.

(2) August., de FerarcL, l. c.

(3) Je suis d'une opinion opposée à celle que professe Baur, ovr, cit., 39. Selon son point de vue, Baur rejette la supposition d'une âme méchante ( i64 sqq.), qui est admise beaucoup plus sûrement qu'il ne pense; il combat , d'ailleurs, cette supposition en vain , car il est sans doute difficile de décider si les Manichéens ont dit //ier?s ou anima; maii cela importe peu. Cf. 171^ obs. Voici l'explication de cette difficulté : les Manichéens reconnaissent un double désir en nous, c'est-à-Jire un désir outre notre volonté à laquelle il est ()[)posé, el ils le considèrent proprement comme une substance parMculi/rc.

l/l2 LIVRE DEUXIÈME.

cipe est simplement opposé au mauvais , et il n est victorieux qu'à la condition de la résistance ; c'est à ce prix quil doit acquérir repos et sécurité. En général, l'opposition entre le corporel et le spirituel , laquelle se trouve au fond de la notion de matière , bien qu elle n'y réside pas originairement et qu'elle se soit formée plus tard , pourrait bien n'être point essentielle au dualisme du système manichéen ; car nous remarquons dans les descriptions du royaume de la lumière autant de conceptions d'objets corporels que nous constatons dans. les descriptions des domaines ténébreux de conceptions de mouvements spirituels. Ces narrés font mention de douze membres de Dieu , qui se doivent étendre par trois sur quatre régions ; ses magnifiques royaumes sont établis sur la terre brillante et heureuse ; c'est là une représentation symbolique, mais on ne peut pas, d'après l'ensemble du système entier, en dire autant de la manière dont sont opposés aux cinq éléments des ténèbres cinq éléments aussi du royaume de la lumière (i). Tout cela s'explique ainsi : l'opposition originelle des deux mondes , selon les Manichéens , n'était point résumée dans la forme abstraite de l'opposition entre le spirituel et le corporel , mais dans l'existence concrète de deux êtres ou personnes. Au monde ténébreux grossièrement sensible est opposé le monde suprasensible , qui renferme en lui tout ce que renferme le premier de ces mondes , mais sous la forme de pure lumière ; quant au côté suprasensible de cette opposition , comme la notion de la lumière le prouve déjà , il ne saurait être saisi purement. Il est évident que la manière orientale de penser prédomine en tout ceci.

r (i) Cf. seulement August. c. Faust,, XI, 3j de Hœr.^ t\Q\ c. epist. Man., c. i3, § i6.

SECTES GNOSTIQUES. iUZ

Nous trouvons également cette prédominance de l'influence orientale dans les représentations essentiellement mystiques du système manichéen. Nous serions conduits trop loin si nous voulions la signaler dans ses diverses applications partielles , qui trahissent à peine des traces d'un ensemble scientifique. On sera donc plus porté à nous demander pourquoi nous abordons ici en général le système manichéen , que pourquoi nous Texaminons avec brièveté. Dans le fait, on ne peut méconnaître dans ce système , sous une forme grossière , une certaine tendance philosophique. Lorsqu'on interrogeait les Manichéens sur le principe de la foi qu'ils avaient en leur maître , leur réponse réitérée était : Notre maître nous a enseigné le commencement , le milieu et la fin. Ainsi , leur doctrine, embrassant tout, renfermait le motif pour lequel ils préféraient leur révélation à la révélation des chrétiens. Mais ils exprimaient l'ensemble de cette doctrine d'une manière qui n'est point faite assurément pour dénoncer un système de recherches philosophiques. Les révélations de FÉcriture-Sainte leur paraissent insuffisantes, parce qu'elles ne montrent ni avec clarté ni avec étendue le cours du développement du monde, surtout parce qu'elles ne présentent pas des éclaircissements complets sur le côté physique de l'existence du monde. Ils voulaient connaître la cause matérielle , la cause motrice et la cause finale des choses ; en d'autres termes, ce dont le monde est fait, qui Fa formé, et dans quel but (i). Cette même tendance phi-

(0 August., de Act. c, Fel. Man., I, 9. Ideo suscepimus Manichieum, et quia venit Manichœus et per suam prœdicationem docuit nos initium, médium et finem , docuit nos de fabrica mundi, quare facta est et unde facta est et qui fecerunt; docuit nos, quare dies et quare nox , docuit nos de cursu solis et lunse ;

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losophique se retrouve dans leur manière d'apprécier l'état de Tempire des ténèbres, comparativement avec les formes de l'empire de la lumière , puisqu'ils partent évidemment de la pensée que tout ce qui est ici dans ce monde doit être également libre dans l'empire du suprasensible. Leur forme est sans doute grossière et abrupte ; mais , on le voit toujours , ils soutenaient que l'existence et la pensée se correspondent. Outre les mobiles actifs, puissants, qui résident au fond de leur doctrine , on ne peut pas y méconnaître des principes philosophiques. D'ailleurs , il y a de l'analogie entre la doctrine manichéenne et les doctrines gnostiques contemporaines , lesquelles portaient en elles un caractère philosophique. Elle a cela de commun avec ces dernières qu'elle cherche dans le christianisme une doctrine philosophique ; elle ne veut pas la tirer du christianisme , mais elle prétend y trouver une tradition; et les Manichéens, tout comme les Gnostiques, furent remarquables en ce qu'ils tournèrent leur attention philosophique vers le défaut le plus frappant qui existât dans le christianisme, à le considérer comme doctrine philosophique ; je veux parler du défaut d'explication physique des choses. On observe en même temps, dans les Manichéens comme dans les Gnostiques, le penchant à expliquer physiquement des choses qui ne sont pas susceptibles de développement physique, l'origine du monde et du mal; bien plus, ce penchant, si étroitement lié avec leurs questions fondamentales , est prédominant chez les Manichéens et chez les Gnostiques dualistes. Or cette doctrine est la plus précisément opposée à la tendance ecclésiastique de ces

quia hoc in Paulo non audivimus nec in cœterorun» aposlolorum scriptis, hoc credimns , quia ipse est Paraclitus.

temps, laquelle se dirigeait beaucoup moins vers la physique et la métaphysique que vers la morale, attendu qu'elle avait à remplir une tâche morale, à former une société qui fût cimentée d'autant plus puissamment par les sentiments moraux qu'elle devait, qu'elle pouvait moins, selon sa nature, avoir recours à une autorité extérieure pour atteindre à ses fins.

Toutefois, on ne peut pas dire que les Gnostiques dualistes, ni par conséquent les Manichéens, se soient entièrement écartés de la primitive Eglise chrétienne. Ceux-ci étaient dans une position analogue à la position de FÉglise, et y demeurèrent, en partie, encore plus longtemps que les Gnostiques ; de part et d'autre existait d'ailleurs le mémebut, à savoir, defonder une communauté spirituelle de croyants. Mais, conformément au caractère physique de la doctrine des Manichéens, leurs préceptes moraux devaient se former d'une manière toute physique , ce qui leur enleva sans doute une grande partie de leur force. Leurs doctrines morales s'attachaient principalement, en général, à établir une fin universelle de toutes choses, et à présenter le monde , dans la succession de ses phénomènes, comme une suite d'épurements pour la séparation définitive du bien d'avec le mal. Mais cette tendance morale prend un caractère plus spécifique , dès qu'ils admettent en principe que la lutte entre le bien et le mal a son moment critique, décisif dans la création de l'homme. Car c'est dans l'homme, ce sujet de la vie morale, que tous les éléments du bien, quiont été enlevés au royaume de la lumière , et conquis par le mal dans le premier combat, se doivent réunir selon la forme du mal en un corps consistant , et que l'homme doit en conséquence représenter le monde en petit (i). Mais cette réunion au

(i) Archel. el Maii. disp., 8. To yàp <7w,ua touto xoapo; xa- I. 10

sein de l'homme, cette composition de l'homme doit évidemment être accomphe par le seigneur du domaine du mal, qui mêle aussi dans l'homme quelque chose de sa nature (i), afin de pouvoir s'opposer aux assauts du bien par la force de cette unité (2) ; c'est dans ce seul but que fut exprimé en particulier ce que les Manichéens ne voulaient pas avouer en général, à savoir, que ce monde est une œuvre du mal. Mais , suivant leurs principes, les Manichéens ne pouvaient rien soutenir par là , si ce n'est que Fhomme est essentiellement bon , et renferme en soi la plénitude de tout le bien de ce monde. De telle sorte que , contrairement aux desseins que le prince des ténèbres eut en créant , l'homme serait devenu un milieu pour purifier les éléments du royaume de la lumière tombés dans ce monde et souillés par le mal , et pour conduire toutes choses à leur fin.

D'après cette histoire de l'origine de l'homme , il eût été tout naturel d'admettre que l'homme avait répondu autant que possible aux fins pour lesquelles il était formé; mais la tendance morale du système, concordant avec les traditions sacrées , aboutit à une supposition contraire. Le premier homme doit d'abord avoir vécu saintement; mais dès qu'il eut conçu des désirs sensuels, il devint par cette chute , qui fut libre de sa part , le père d'une race pécheresse, sans perdre la faculté de retourner au bien , et ce retour eut lieu effectivement (3).

Xeîrat -îrpbç tov jae'yav xofffAov xai oî avQpcoTTOt pt^aç z-)(QU(JI xoctw otiv- StQthaç ToTç avû).

(i) August., de Mor. Manich.^ c. 19, § 78,

(2) Manich, ep. funcL ap. August, de natura boni c. Man.^

(3) August.. de Mor, Man., c. 19, § ']3, Adam dicitis sic a parentibus suis genitum , abortivis illis principibus tenebrarura , ut

SECTES GNOSTIQUES. iUl

Tous les faits accomplis de ce genre sont considérés comme des œuvres de la liberté , de même cpe les descendants du premier homme sont regardés comme des êtres libres ; mais la notion de la liberté humaine indique que Ihomme est placé entre le royaume de la lumière et les puissances des ténèbres , et qu'il peut acquiescer, ou à la vertu des premiers , ou aux désirs des autres (i). On le comprend: l'âme vertueuse de Thonmie ne peut se tourner vers le mal , pas plus que l'élément mauvais en lui ne peut se tourner vers le bien; mais tantôt Tune , tantôt Fautre partie peut avoir la supériorité (2). Nous pouvons donc constater un pas fait par le manichéisme dans la voie pratique du cJiristianisme , quelque restreinte que soit la notion de la liberté selon les principes des Manichéens. La divergence elle-même de la tendance chrétienne et de la direction physique manichéenne dut contribuer à conduire dans des recherches plus exactes sur le mal , et à soulever la question de savoir jusqu'où pouvait s'étendre la légitimité de la volonté, et jusqu'où elle ne pouvait pas s'étendre. Les Manichéens distinguèrent alors les désirs et les péchés. Le désir leur parut être une chose naturelle , leur parut être la mauvaise nature , ou l'âme perverse, qui est unie à nous avant toute action, qui est

maximam partem lucis haberet in anima, perexiguam genlis adversae. Qui cum sancte viveret propter exsuperantem copiam boni, commolam tamen in eo fuisse adversani illam partem, ut ad concubitum declinaielur, ila eum lapsum esse alque peccasse, sed vixisse postea sancliorem.

(i) Secundini Man, eplst. ad August., 2. Cf. Angust. , de Act. c. Fel. Ma/i. ,11, 5; de Nat. boni c. Man., 4?,.

(2) Secund., 1. c. Garnis enim commixtione ducitur non propria volunlate. August., Op. imp. c. Julian., III, 187.

un élément impérissable du royaume des ténèbres, et qui participe, par le fait, à la croissance naturelle; au contraire, le péché consiste, à leurs yeux, dans l'acte pur et simple d'obéissance aux désirs , et il disparaît , il s'efface par le seul fait qu'il n'en reste plus que le souvenir (i) : le bien ne peut pas en être diminué. Ainsi les Manichéens pensaient devoir admettre que le mal se présente à nous malgré nous, et abuse, pour ainsi dire, de ce que nous ne le connaissons pas; mais après que nous en avons é té séduits, nous possédons par là la connaissance du bien et du mal, et nous sommes alors punissables quand nous ne nous livrons point au repentir, ou que nous ne nous abstenons point du mal ; toutefois, il est encore temps de se repentir, même après une nouvelle chute (2). Une fois sur cette pente , les Manichéens pouvaient bien considérer la trangression de la loi , la séduction par le mal comme une œuvre de la Providence , et soutenir que le mélange du mal avec le bien est opéré pour ramélioration du pécheur repentant et qui embrasse la vertu avec fermeté, puisque ce mélange lui ouvre les yeux sur la bonne nature qui lui est propre , et sur la nature du mal (3).

(i) Man'ich. ap. August. , l. c. Omnc eniin peccatum, antequam fiât, non est , et post factum memoiia sola ejiis operis , non ipsa species nianet; malum auîem concuniscentine , quia naturale est , antequaai fiât , est, cum fit. augetur, posl Tajlum et vi Jetur et permanet.

(2) L. 0. Videsne concupiscentiam mali esse originem , per quain miserae animse libidini servinnt, non sponte, quia hoc est, qiiod noiente animo gerimus solnm? Secu/icL, I. c. Si vero ab spililu vitiorum incipiat (se. anima) trahi et consentiat ac post consensum pœniludinem gérai, habebil harum sordium iudulgentiae fontem. Garnis enim commixtione ducilur, non propria voiuntate. At cuni se ipsam cognoverit, consentiat malo et non se armet contra iuimicuiTi, voiuntate sua peccavit, etc.

(3) Til. Eostr. , III, praef. fin. Q^eX^^ôat Se rà fxcyiçaxott cXeu'

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Dans ces tableaux nous trouvons , comme il a été dit, une certaine vue sur la vie morale , qui a quelque analogie avec celle du christianisme : seulement la première s'éloigne de la seconde en ce que , suivant la doctrine manichéenne, l'activité de Thomme est conçue, dans sa victoire sur le mal, comme indépendante de la volonté de Dieu. Adam reprend une vie sainte après avoir péché , mais il est soutenu par ses propres forces ; rhomme,pris individuellement , se connaissant lui-même et connaissant le mal , expie ses péchés ; le péché ne laisse dans Thomme d'autres traces que le souvenir d'un acte coupable. Sur tous ces points, rien de relatif à l'universalité de la rédemption, que présuppose TÉghsc chrétienne; les Manichéens séparent l'homme de toute son espèce et du monde entier. Ainsi , le seul repentir suffit , à leurs yeux , pour la réparation des péchés volontaires. Quant à la séparation qu'ils établissent entre la volonté et Faction, l'interne et l'externe, on trouvera qu'elle n'est point fondée sur leurs principes généraux ; elle résulte tout simplement de ce qu'ils voulurent trouver, comme les chrétiens , le mal dans la volonté de l'homme. En suivant le libre cours de leur propre doctrine, ils considéraient la succession des épurements dans ce monde comnie un événement universel , mais en même temps aussi comme un événement physique. Ils le déduisaient de ce que dans chaque parcelle du monde il y a un excédant de lumière pure, ou du moins de la lumière qui conserve un empire absolu

uepuiouai Tov av9pw7rov TVttoBi'jrcx. a\>ix^o\j\ri Toû oyewç, ov ayyeXov cTvat Tou aycSou otopt^ÊTat * t'j<^).o; pev yàp rrJ, yyj'ji, yeufjà^svoç 8t tou aTrrjyopEupfvou «i(36v caurov, otc yujuivbç r/v xa't oxlizi) t^ cûpeQetcrr/ xoiTty^pri'jaro xai ty^ui to àyaôôv tc xaj xaxov ' outcjç ^otXtça wcptXçTrat TTûtpaÇtÇyjxwç xh izçioçayixa tou ÈTrtÇouXwç irXaçavTOç.

sur les puissances ténébreuses du mal, et possède conséquemment le pouvoir d attirer à elle des parties du royaume de la lumière perdues dans les ténèbres, et de les purifier. Les Manichéens cherchent les êtres purificateurs surtout dans le soleil et dans la lune , et organisent ainsi un système astronomique dans lequel la circonférence entière du monde est représentée comme une préparation mécanique pour puiser de la lumière dans les régions inférieures , et élever cette lumière dans les régions plus hautes et plus éclairées ( i ). Combien les Manichéens déployaient peu de sagacité en concevant cette succession, cette procession d'une manière purement physique; on le voit particulièrement en ce qu'ils s'abandonnent à des illusions, par suite desquelles ils croient que les portions de lumière égarées dans le mal doivent être attirées par leurs désirs sensuels même dans les hautes régions de la lumière (2). Or, dans toutes les forces physiques , le Christ doit être agissant ; mais il n'est pas conçu comme une force universelle de la nature, qui se montre sous différentes formes ; l'apparition du Sauveur sous la figure humaine n'est, au contraire , aux yeux des Manichéens , qu'un moment subordonné , et le revêtement de chair n'est point pour eux le signe du salut prochain; lors même que l'homme isolé pourrait contribuer à la régénération des choses , ce n'est cependant point toute sa personne, mais seulement sa volonté qui l'accomplirait. C'est pourquoi Tavénement du Sauveur sur la terre ne leur parut avoir été qu'un effet particulier de la force libératrice universelle , effet qui a été le premier remarqué (3) ; et s'ils

(i) Archel. et Man. disp., 7 ; 8; Alex. Lyc, 4

[2) Augiisl., de Natura boni c. an., 44*

(3) Archel. et Man. disp., 5o.

rattachent à cet avènement l'apparition de Mani comme réalisateur de la doctrine , cela ne signifie rien, si ce n est que le développement d'un ordre nouveau du monde dérive, suivant eux, de la simple divulgation d\m nouveau point de vue scientifique.

A la rigueur, dans l'aspiration des Manichéens à fonder une société ecclésiastique, on peut trouver une analogie de tendance avec la doctrine chrétienne; mais le mode de leurs institutions ecclésiastiques et les représentations qu'ils y rattachèrent , montrent cependant avec évidence combien peu ce qu'ils avaient adopté de la manière de penser des chrétiens pouvait subsister avec les erreurs fondamentales de leur système. Ils ont ceci de commun avec les sectes gnostiques qu'ils distinguent deux classes parmi les chrétiens , les élus et les disciples. Déjà la dénomination de ces derniers indique de quelle importance étaient pour les Manichéens l'étude et l'enseignement dans leur société. Les disciples ne s'élevaient au-dessus des païens que par l'instruction qu'ils recevaient ; dans la vie pratique ils observaient tous les usages des autres rehgions (i). Ils croyaient cependant acquérir du mérite par leur commerce avec les élus et par leur bienfaisance envers eux. En ce point, comme en d'autres, leur ordre de société offre une très considérable affinité avec la société orientale , je veux dire avec les institutions religieuses indiennes. Par les prières des élus, les disciples doivent parvenir, non à la jouissance de la béatitude, mais à un allégement de leur sort dans la migration des âmes; dételle sorteque dans un autre monde ils peuvent se rattacher à la vie de la foule ou à la vie des élus (2). Ils se font la peinture la

(1) August, c. Faust., XX, 23.

(*i) August., de ffœr., ^6.

plus grossièrement sensible de la manière dont le mérite des élus rejaillit sur les disciples ; c'est par leurs propres offrandes que les disciples deviennent méritants ; mais les élus possèdent la puissance de conduire les autres à la purification de leur être, par la raison qu'ils ont euxmêmes porté en eux la lumière à la domination, et que cette lumière brillant dans leur cœur de Téclat le plus pur est capable de ramener à leur source les rayons de lumière qui lui appartiennent par essence. Mais pour que cette lumière pure luise en eux, ils doivent contenir leurs désirs sensuels ; ils doivent se soumettre à une vie austère, à une vie purement spirituelle, qui se résume dans la méditation de la doctrine de leur maître , dans l'étude et dans la prière. Quant au côté pratique de leur existence, nous avons peu d'indications; c'est toutefois la continence la plus sévère qui doit les distinguer. Les caractères des élus sont au nombre de trois , la bouche , les mains et la poitrine ; l'élu doit conserver toutes les parties de son corps pures et innocentes (i). Pour ce qui est du caractère de la bouche , il faut entendre par là l'abstention de toute mauvaise parole , de tout blasphème; mais il était sans doute encore plus important aux yeux des Manichéens de s'abstenir de la viande, du vin et de tous les mets qui peuvent exciter les désirs de la chair (2). Par le caractère de la poitrine , les Manichéens comprenaient l'abstention de la génération, qui était interdite aux hommes purs, parce qu'elle sert à la transmigration des âmes, et que la cohabitation féconde lie , selon leur expression, les âmes à la

(1) August., G^(? Jfor. Man., 10, § 19. Tria illa signacula — oris manum et sinus. Ut ore et manibus et sinu castus et innocens sit homo.

(2) 7^. c. n , § 20; c. i3 , § 27; c. i5 , § 36 sq.

chair ( i ). Quant au caractère des mains , il révèle le plus nianirestement toute la tendance de la doctrine manichéenne ; car il ne doit pas seulement consister, après la sympathie qui leur est recommandée à Tégard de la nature entière , dans Tabstention de toute atteinte à la vie des plantes et des animaux ; mais Télu doit s'abstenir de toute action absolument (2). Nous reconnaissons évidemment ici une manière de penser que nous savons être propre à l'Orient, une manière de penser qui cherche la sainteté seulement dans le repos de la contemplation , et voit, par conséquent, dans Faction, du moins en tant qu'elle est volontaire (3) , une souillure de la vie pieuse, de la vie consacrée à Dieu, une faute qui doit être expiée dans la transmigration des âmes. La consécration de la vie à Dieu consiste simplement en ce que l'on s'abandonne au courant des forces de la nature, qui nous conduit à la purification, si nous ne lui résistons pas dans nos sentiments et que nous n'attachions pas notre â;ne à des biens impurs.

La même manière ascétique de penser a cherché du reste, à plusieuis reprises, à prévaloir dans l'Église chrétienne ; mais elle ne put en aucun temps , grâce au sens commun des chrétiens , qui n'autorisait point une stricte séparation , acquérir une adhésion générale. Dans la doctrinemanichéenne,cettesorte d'ascétisme s'harmonise très exactement avec l'horreur dualiste qu'inspire le mal, et confirme cette maxime que nous devons nous rattacher

{i)lb. c. 18, §65.

{2) Ib. Q. 10, § i()j c. 17, § 34 stjfj. Le principe de la jusle rémunération est égai(Mnent confirmé par là. Archel. et Mon. disp., 9. ATTCt'pr/Tat aÙTorç tpyov noiricai.

(3) Aiigust., de Mor. Man., c. 17, § 55. Si qui non impru- (lentia , sed sciens fecerit.

à la milice du royaume de la lumière dans le cours du développement du monde, et nous séparer des puissances hostiles des ténèbres. Mais la fusion de cette maxime fondamentale avec la manière chrétienne de penser montra assez clairement combien les principes dualistes étaient peu propres à réaliser les promesses du christianisme : aussi trouvons-nous que les Manichéens furent obligés de se soumettre, de céder sur plusieurs points dans la polémique qu ils soutinrent contre les docteurs de FÉglise chrétienne touchant la pensée dont leurs opinions découlaient. La doctrine de la métempsycose , qui est unie étroitement au dualisme des Manichéens ; celle qui professe que le bien et le mal sont opposés naturellement et engagés dans une lutte nécessaire , ont toujours suscité Topinion que cette transmigration des âmes et cette lutte du bien et du mal, avaient lieu à des époques périodiques et ne devaient jamais finir. Ce n'est donc pas sans raison que nous conclurons que l'opinion précédente est au fond de ces doctrines. Les Manichéens admettaient cependant que la victoire du bien sur le mal serait complète et accomplirait le développement du monde , de telle façon que le mal ne pourrait pas ressaisir son empire. Le mauvais Principe doit demeurer enchaîné, même après que le bien se sera séparé entièrement de lui (i). Nous apercevons ici certain rapport avec un point de la doctrine chrétienne, mais ce point est dans le désaccord le plus frappant avec le dualisme des Manichéens. Les docteurs de TÉglise ne devaient pas les placer dans un petit embarras en leur demandant : Où donc doit aboutir la lutte du bien et

(i)Tit. Bostr., I,3o.

SECTES GNOSTigUES. 155

du mal s'il n en résulte qu'une séparation de ce qui est originairement différent? C'est dans cette situation qu'ils paraissent avoir reconnu que la Providence du bon principe s'étendait même sur le mal , et qu'elle autorisait simplement la lutte des deux essences , afin que le mal fût ramené dans Tordre dont il devait profiter (i).

On pourrait conjecturer qu'un troisième principe, harmonique avec les précédents , était encore admis par les Manichéens ; ils supposaient, pourrait-on penser, qu'une partie des âmes appartenant originairement au royaume de la lumière, avait cependant été frappée d'une condamnation éternelle, c'est-à-dire avait été réunie au royaume des ténèbres avec la destination , en quelque sorte , d'y maintenir et d'y accroître l'ordre. Cette supposition ne s'accorde point autrement avec les principes les plus généraux des Manichéens. Toutefois, il y a une explication encore plus facile de cette déviation de leurs principes : ils ne rapportent pas absolument à la nature la rédemption progressive, ils la font dépendre aussi delà volonté de riiomme ; et, en opposantprofondémentle bien et le mal, ^ ils sont conduits finalement à admettre des âmes telles qu'elles se soient adonnées au mai et qu'elles soient tombées en son pouvoir dans le moment décisif du combat des deux Principes {2}. On peut voir là sans doute un

(i) August., (le Mor. Man., c. i2, § 26. In hac quseslione non défait j qui diceret, non Deum malo carere voluisse , aut ne sibi nocerelur cavisse, sed propter naturalem bonitatem suam inquietae perversseque naturac, ut ordinata esset , prodesse voluisse. Cela n*a trait sans doute qu'à une doctrine particulière d'un Manichéen ; mais la liaison de ce passage avec les doctrines générales des disciples de Mani se trouve Tit. Bostr., I. c.

(2) Epist. fund. ap. Euodium defide c. Manich., c. 5. Quod

156 LIVRE DECXIÈME.

rapprochement vers les tendances du christianisme, puisque la doctrine manichéenne dériverait ainsi ropposition entre le bien et le mal de la dualité naturelle que suppose la liberté volontaire ; mais il n'en est aussi que plus certain que le dualisme ne pouvait être rattaché aux principes chrétiens qu'au moyen de suppositions forcées , et que par ces suppositions il était conduit à une représentation des choses suprêmes, qui ne garantissait pas une conclusion satisfaisante de la lutte corps à corps du Principe du bien et du Principe du mal.

Quoi qu il en soit , on ne peut pas nier que les principes dualistes n'aient exercé une influence significative sur le développement de la philosophie chrétienne. Ils montrèrent avec la plus grande clarté (malgré les représentations grossières sous lesquelles ils se sont développés, jusque même dans ces grossières représentations) que partout en ce monde et dans chaque phénomène particulier un double élément se rencontrait, le sensible et le suprasensible, deux formes qui se correspondaient parfaitement Tune à l'autre. Si les principes duaUstes, en poursuivant cette opposition , provoquèrent les hommes à diriger leur intelligence vers le suprasensible, vers le royaume de la lumière, ces principes durent pousser activement, puissamment, aux recherches sur le supra-

ideo iHis (se. animabus ] eveniet, quia ita iniquis opeiibns se obstrinxerunt, ut a vila et libertale sanctae lucis alienarenlur. Non igitur poterunt recipi in régna illa pacifica , sed configentur in prœdicto horribili globo , oui eliam necesse est cuslodiim adhiberi ( ces mots ne pourraient être conciliés avec l'ensemble du système). Unde adhaerebunt his rébus animse eaedem, quas dilexerunt, relictse in eodeni tenebraruin globo suis nieritis sibi conquirentes. Neque enim futura h?ec cognoscere studuerunt , atque ab iisdeni , cuni teinpus dabatur, se segregaverunt.

sensible. Certes, nous n'accordons pas que l'opposition entre le sensible et le suprasensible soit équivalente à l'opposition entre le bien et le mal; mais toujours est-il qu'en les confondant on imprimait de la manière la plus convenable, pour ces temps où le christianisme était entré particulièrement dans une direction pratique, mi élan salutaire vers la connaissance du suprasensible. Il est également incontestable que la direction du manichéisme a influé, quoique à un faible degré, sur la fondation de la physique : la marche générale du développement de l'Eglise chrétienne n'a favorisé , permis aucune action en ce sens ; mais il faut considérer comme un caractère de l'époque que les représentations physiques extrêmement grossières des Manichéens aient obtenu alors des adhésions. Il faut regarder ces représentations comme des tentatives de progrès, de civilisation ultérieure ; et comme , plus tard , à diverses époques , la philosophie chrétienne aborda la physique, s'efforça de la perfectionner, le manichéisme se renouvela d'intervalle en intervalle.

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