IV
Doctrines dualistes qui se rattachent à la Philosophie grecque.
Sans contredit, en même temps que le duahsme gnostique s'élevait, les chrétiens concevaient insensiblement des idées selon lesquelles Dieu était considéré comme créateur du monde au moyen de la matière primitive , et selon lesquelles, par conséquent, le principe matériel et le principe plastique étaient absolument différents. Ces idées, très répandues chez les païens, devaient, pendant la première confusion de la doctrine chrétienne, en tout ce qui ne touchait pas immédiatement ses promesses fondamentales et ses aspirations
pratiques , s'infiltrer également dans FÉglise chrétienne. Elles furent d'abord dépossédées de leur crédit par le développement de la doctrine professant que le monde était créé de rien : doctrine qui s'éleva lorsque la nature des idées précédentes fut dévoilée dans ses conséquences périlleuses. Sous ce rapport, le dualisme gnostique et les doctrines que nous allons mentionner brièvement ont également influé sur le développement de la doctrine de l'Eglise ; mais, sans nul doute, l'influence de l'un fut plus puissante que celle des autres. On explique cela de deux manières : les extravagances gnostiques, plus rapprochées par leur caractère oriental de l'origine du christianisme que la philosophie grecque , ont imprimé un élan plus vigoureux au développement de la philosophie chrétienne ; d'un autre côté , l'opposition entre le bien et le mal avait plus d'affinité avec la tendance pratique du christianisme, que l'opposition théorique entre la matière et sa forme. Du reste , les doctrines duahstes qui se rattachent à la philosophie grecque inclinent aussi, selon la nature de ces temps, en plusieurs points, vers le gnosticisme. Pour ce motif et par la raison que ces doctrines ont exercé avec le dualisme gnostique une seule et même action , c'est justement ici le lieu de les examiner.
Du jour où la doctrine de la formation du monde , au moyen de la matière , chercha à prévaloir scientifiquement dans l'Église chrétienne , cette doctrine fut un des objets de la controverse de ce temps. C'est là un fait qui s'accomplit avant le développement de la doctrine manichéenne , à la fin du deuxième ou au ^commencement du troisième siècle, alors qu'Hermogène, peintre africain, développa ses vues dualistes (i). Nous ne connais-
(i) Des doctrines analogues se trouvent aussi chez les apologistes, mais incidemment.
sons ses opinions , ses idées, que par l'écrit contradictoire que lui adressa Tertullien son contemporain (i). La doctrine d'Hermogène se rattache entièrement aux vues de la philosophie grecque sur la matière. Suivant lui , trois hypothèses étaient possibles : un Dieu avait tiré tout de lui-même , ou il avait tout fait de rien , ou , enfin , il avait formé le monde avec quelque chose , avec la matière. Voici comment il réfute la première de ces suppositions : Dieu est une unité inaltérable , et il est parfait absolument de toute éternité ; mais tout ce qui devient et agit doit être tenu pour imparfait , puisqifb , ou il devient et agit partiellement, ou bien, si Ton veut, il devient et agit en totalité, d'un seul coup ; dans ce dernier cas , Fabsurdité est flagrante , car il agirait et serait intégralement, et tout à la fois il deviendrait et ne serait pas tout intégralement (2). Hermogène paraît surtout avoir maintenu la notion de Téternité de Dieu sous tous les rapports ; il voulut aussi que Dieu fût honoré comme le Seigneur, le Maître éternel ; mais le Maître , le Dieu éternel ne pouvait pas être autre chose que ce quilest toujours (3). Quant à la deuxième supposition que Dieu a créé toute chose de rien , il n'y répond point par le principe ordinaire que rien ne peut être fait de rien ; mais la préexistence du mal physique et du mal moral est, selon lui, la preuve qu'il existe dans le monde quelque chose qui ne dérive pas de la volonté de Dieu. Reste la troisième hypothèse qu'une matière , de la diversité de laquelle naît le mal , existe à côté de
(i) Nous ne connaissons que par Tertullien les adversaires qui s'élevèrent postérieurement contre Hermogène.
(2) Tert. adv. Herm., 2.
(3) Ih. 9.* t2. Dominum vero aeternum aliiid esse non posse^ quani quod semper csL
l'activité plastique de Dieu (i). Sa réfutation est surtout dirigée contre les Stoïciens et les autres philosophes , professant que le bien suppose nécessairement le mal, et que le premier est connu et glorifié en conséquence de l'autre (2). Sa notion de la matière se rattache très étroitement à la même notion d'Aristote, puisqu'il la décrit comme un quelque chose absolument destitué de propriété, dont on ne peut rien affirmer, ni quil est corporel , ni qu'il est incorporel , ni qu'il est mauvais , ni qu'il est bon (3). Mais il ajoute qu'il y a dans la matière uû élément corporel qui produit les corps , et un élément animique qui enfante les âmes, c'est-à-dire que le mouvement de la matière est désordonné (4) : opinion qui rappelle Plutarque (5). Sa description de la manière dont Dieu donna la forme au monde ressemble encore à la même description d'Aristote. Il pense que Dieu forme le monde , non point, comme l'imaginaient les Stoïciens, en pénétrant en lui, mais de la même façon que l'aimant approché du fer l'attire , que la beauté excite le désir par sa seule apparition (6). On le voit claire-
(1) Ib. c. 2. Igituromnia ab eo (se. Deo) bona et oplima oportuisse fieri secundum conditionem ipsius. Inveniri autem et mala ab eo facta, utique non ex arbilrio nec ex voluntate, quia, si ex aibitrio et voluntale, nihil incongruens et iudignum sibi faceret. Quod ergo non arbitiio suc fecerit, intelligi oportere ex vitio alicujus rei faclum , ex materia esse sine dubio. Ib. 10. Ergo , inquit , ex nihilo faceret, ut mala quoque arbitrio ejus imputarentur ?
(■i) Ib. i5.
(4) Ib. 36. Corporale enim materige vult esse , de quo corpora edantur, incorporale vero inconditum motuni ejus.
(5) Cf. Histoire de la philosophie ancienne , par H. Ritter, tr. fr., IV, 419 sq.
(6) Ib. 44* At tu, non, inquis, pertransiens iilam facit mun-
SECTES GNOSTIQL'ES. 161
ment: Hermogène tient de très près aux dualistes dont nous avons parlé ; mais il en diffère en ce que , pour lui, la matière nest ni bonne ni mauvaise. Il fonde sa preuve à cet égard sur ce que , si la matière était mauvaise , elle ne désirerait point, et même ne pourrait point concevoir l'ordre , l'harmonie à laquelle elle doit parvenir par l'efficacité de Dieu (i).
Bien que les doctrines d'Hermogène soient en parfait accord avec les conceptions d'Aristote , ce point particulier, à savoir, que le mouvement réside originellement dans la matière , renferme cependant le germe d'une déviation significative et essentielle de la manière dépenser d'Aristote. Hermogène justifie sa façon de voir en soutenant que, s'il n'existait rien de commun entre Dieu et la matière, Dieu n'aurait pas pu la former. C'est son opinion que la matière destituée d'une vie indépendante et d'un mouvement propre ne peut pas désirer Dieu, et que Dieu dépourvu de mouvement et d'activité ne peut pas ordonner la matière. Par conséquent, comme le mouvement réside de lui-même , primitif et indépendant , en la matière et en Dieu , Dieu et la matière sont en mouvement de toute éternité , l'un dans un mouvement régulier, l'autre dans un mouvement indiscipliné. Il faut donc bien admettre un élément animique dans la matière , puisque les âmes , ces principes du mouvement , doivent émaner d'elle (2). On voit quel rapport exact
dum, sed solummodo apparens et appropinquans ei ^ sicut facit (qui) décor solummodo apparens et magnes lapis solummodo appropinquans.
(i) Ib. 37. Non desideraret compositionem Dei. Cf. ib. c. 42.
(2) Ib. 42. Inconditum asseveras molum materise eamque ad-
jicis seclari informitatem. De hinc desiderare componi a Deo.
Impossibile enim , inquis, non habentem illam commune aliquid I. 11
tout ceci soutient avec la philosophie ancienne, qui, exaltant la beauté et Tordre dii monde , se recommandait particulièrement à un peintre, à un artiste; mais on voit aussi que le bien dans le monde n'effleurail , pour ainsi parler, que la superficie des choses. Une proposition d'Hermogène est particulièrement significative à ce sujet; elle confine, comme beaucoup d'autres du même homme, à la doctrine d'Anaxagoras. En voici le sens : les parties de la matière renferment des éléments de tout en elles , de sorte que les parties de la matière du monde peuvent en faire connaître l'ensemble (i). Hermogène voulait montrer par là que rien ne peut être formé parfait dans le monde, attendu que rien ne peut ne pas impliquer, à cause de son rapport avec le reste de la matière, les mouvements désordonnés de celle-ci; attendu surtout que les parties seules de la matière peuvent être formées , mais non toute la matière infinie (2). Ainsi , plus le bien effleurait
cumDeo ornari ab ipso. — Commune autem inter illos facis, quod a semet ipsis moventur et semper moventur. — Sed Deus composite, materia incondite moventur. Cf. ib, c. 28; ^i. Je conclus du c. 36, d'après les mots extraits précédemment , que, relativement à la doctrine de la matière douée du mouvement en ellemême, Hermogène chercha dans la force motrice de la matière le principe des âmes. Selon le c. 4^, Hermogène décrit également le mouvement inordonné de la matière comme une lutte où l'on ne distingue rien, et où l'on ne reconnaît pas la matière, façon de voir qui rappelle Anaxagoras. Pour cç qui est de la description du mouvement ordonné et de l'ordre qui y règne, elle est incompréhensible, et le texte est vraisemblablement corrompu.
(i) Ib, 39. Partes autem ejus omnia simul ex omnibus habjent, ut ex partibus totum dinoscatur.
(2) Ib. ^o. Cum ornamenti nomine sit pênes Grœcos mundus, quoiaodo inorn^îa^ maleriîe imaginem praefert, ut dicas totum ejus
légèrement les choses du monde, plus il semblait facile à Heimogène, et c'était la tendance de toute sa doctrine d'expliquer le mal moral et le mal physique dans le monde. Il paraît avoir déduit cette doctrine de la lutte que le mouvement irrégulier et inhérent à la matière soutient contre le mouvement ordonné qui lui est communiqué par la magnificence de Dieu. Il ne pouvait guère éviter de tout considérer dans le monde comme transitoire, parce que tout est composé avec la matière, même Tâme qui en émane (i). Selon une source, il est vrai, incertaine, il aurait soutenu aussi que les démons, et vraisemblablement tout ce qui se rattache à eux, auraient été dissous dans la matière (2). La doctrine chrétienne promet la fécilité éternelle aux hommes de bien , et Hermogène se rattache à cette doctrine , ne fût-ce que par son principe qu une grâce divine leur avait communiqué un souffle d'immortalité (3).
Combien un pareil dualisme convenait peu à FÉglise chrétienne , il n'est pas besoin de le montrer par un plus long développement : aussi , nous connaissons les disciples d'Hermogène (4), mais nous ne trouvons pas une seule hérésie qu il ait préparée aux temps qui le suivirent.
Quoi qu il en soit, les vues fondamentales qui prévalent dans la doctrine d'Hermogène nont pas laissé de
ex partibus cognosci? et supra edidisti non totam eam fabri-
calara. Cf. ib. c. 38. Infinita est autem nec tota fabricatur,
sed partes ejus.
(i) Comparez surtont Tertull., de Anima, 11.
(2) Tlieodoret, Hœr,fab., I> 19.
(3) V. Neander, VAntignostique, 443, où ce point est démontré presque jusqu'à l'évidence d*après des passages cités de Tertullien.
(4)Tert. adv. Herrn., 38.
reparaître dans TÉglise chrétienne. Une manière de voir analogue à la sienne se remarque un siècle après , au sein de TÉglise africaine, dans le rhéteur Arnobe; il était passé du monde païen dans le christianisme; il s'était formé à Técole de la philosophie païenne , et il exprime , en général , une foule d'opinions qui s'écartent de la doctrine chrétienne pure. Le sentiment du mal physique et du mal moral avait produit le dualisme de ces temps ; le principe que rien ne peut être fait de rien prévenait toutes les objections contre la théorie de la création. Mais personne ne peignit le mal physique en ce monde avec des couleurs plus vives qu'Arnobe , quoique avec une exagération de rhétorique. Il élève quelquefois Platon jusqu'aux nues , mais il est cependant loin d'approuver l'éloge que ce philosophe a donnée à l'àme humaine en la démontrant simple et immortelle ( i ); il n'acquiesce pas davantage à l'opinion des néoplatoniciens , qui , assignant à l'âme la quatrième place après Dieu, en font un petit monde (2) ; il trouve, au contraire, la situation et les conditions de l'homme si malheureuses, qu'il nomme impie , blasphématoire cette affirmation : Dieu est l'auteur et l'ordonnateur de l'univers (3). Suivant lui , les calamités infinies , les désordres perpétuels dans
(i) Jdç. gen.jlly 55, éd. Ganteri,
(2) Ib. 63.
(3) Ib. -^"j. Tantumque est longe , ut istarura auctor rerum esse credatur (se. Deus], ut in sacrilegse crimen impietatis inc*urrat, quisquis ab eo conceperit hominem esse prognatum, rem infelicem et misera m , qui esse se doleat, qui conditionem suam detestetur et lugeat, qui nulla alia de causa sese intelligat procreatum, quam ne materiam non haberent, per quam diffunderent se mala, et essent miseri semper, quorum cruciatibus pasceretur, nescio quse lalens et hiimanitati adversa crudelitas.
la vie de l'homme, ne peuvent pas se déduire de la liberté de la volonté , si les âmes faibles, remplies de passions honteuses, émanent d'un Dieu souverain, qui connaît tout, et qui peut tout; car si Dieu n'empêche pas ce qui doit être empêché, la dépravation de Thumanité doit lui être imputée , puisque ne pas la prévenir, c'est l'autoriser. Des âmes qui sont si faibles, si mobiles, si peu douées de fermeté , si corruptibles au vice , si inclinées à toutes sortes de péchés. Dieu devait-il, pour comble de malheur, les envoyer dans un corps qui renferme en lui le germe de tout mal (t)? Arnobe s'efforce de montrer, non point assurément dans le sens de la pensée chrétienne , que l'homme et l'âme humaine sont des êtres qui se rapprochent de Dieu. L'homme n'appartient pas aux premières ordonnances des choses (2); son âme n'est point née de Dieu. Mais Arnobe, qui se rattache à la doctrine des émanations, donne à l'âme un autre père qui habite , il est vrai , la cour du Dieu suprême , mais qui n'en est pas moins éloigné de la magnificence du Très-Haut (3). Il assigne à l'âme une place intermédiaire entre le monde suprasensible et le monde sensible, dans laquelle la philosophie crée , création qui n'est que la conséquence de la situation moyenne de l'âme (4). A
(2) Ib. Ç>G. Desinite hominem , proletarius cum sit, classibus , et capite cum censeatur, adscribere ordinibus primis.
(3) Ih. 71. Discite ab eo , qui novit et protulit in médium, Christo, non esse animas régis maximi filias, nec ab eo, quemadmodum dicitur, generatas cœpisse se nosse atque in eui nominis esse sententia prœdicari, sed alterum quempiam genitorem his esse, dignitatis et polentiae gradibus satis plurimis ab imperatore disjunctum, ejus tamen ex aula et eminentium nobilem sublimitale nalalium.
(/,) Ib. 56; fi^.
cause de ces doctrines, et surtout de son opinion sur le mal , qu'il regarde comme la borne des excès ( i ) , il incline à penser que la matière est le second principe du monde ; cependant il ne propose cette façon de penser que comme une conjecture (2) ; plutôt que de rien affirmer à ce sujet, il aime mieux se réfugier dans le doute, et considérer toutes les questions relatives à Forigine des choses , non seulement comme oiseuses , mais encore comme contraires à la religion (3). Ceci seul le rassure , c'est que le mal peut provenir d'une autre source que de Dieu (4). Il y a donc au fond de sa pensée un dualisme qui , indéterminé sur le second principe des choses et sceptique dans la forme de ses opinions , en paraît moins dangereux. Cependant les conséquences qui en découlent parlent assez hautement, et rappellent Hermogène. On ne peut contester ce point en ce qui touche une conséquence des vues d'Arnobe sur le monde et sur les âmes dans le monde, qui ne sont point considérées comme des créations de Dieu, bien qu Arnobe attribue àl'âme, comme à toutes choses, l'immortalité, au moins quelque qualité participant de son essence. Il ne redoute point la mort terrestre , car elle n'est que la séparation de l'âme d'avec le corps ; mais il craint que l'âme , oubliée de Dieu , ne
{i)lh, I, i3.
(2) Ib, 12. Quid enim, si prima materies, quœ in leruni quatuor elementa digesta est, miseriarum omnium causas suis conlinet rolationibus involutas?
(3) Ib. 27; II, 78 ; ^J. Christus cum mortalium scirel
csecam esse naturam neque uUam posse comprehendere veritatem ,
omnia ista nos linquere et postiiabere praecepit neque in res
eas, quse sint a nostra procul cognitionedimolse, infiuctuosas immittere cogitationes.
(4) Ib. 83. Nihil a Deo principe, quod sit nocons atquc exiliabile, proficisci.
soit anéantie complètement dans les flammes. Ce n'est que par l'obéissance à Dieu, pense Arnobe, que les âmes, qui occupent le milieu entre la mort et la vie, obtiennent le privilège de Timmôrtalité (i). On ne peut point méconnaître l'action de la pensée chrétienne sur les doctrines d'Arnobe , dès qu'on remarque qu'il insista tout particulièrement sur la vie éternelle de ceux qui craignent Dieu. Mais la supposition dont il a besoin pour atteindre son but est aussi arbitraire que dénuée de caractère philosophique : suivant lui , croire orgueilleusement que Dieu a départi au monde le germe d'une vie impérissable, est un principe moins vraisemblable que de regarder cette vie immortelle comme un don futur de Dieu.
On voit encore par l'exemple d'Arnobe combien les vues dualistes sur les choses obtinrent peu de crédit dans l'Église chrétienne. Son autorité dans FÉglise ne fut pas grande; Lactance lui-même, son disciple, crut devoir expliquer le mal d'une autre façon. Il ne rejeta pas seulement Fhypothèse d'une matière existante à côté de Dieu; mais il soutint la proposition même condamnée par Arnobe, que le bien n'est dans ce monde que par opposition au mal , et c'est pourquoi il admit que Dieu a produit un être méchant, le diable , à côté de l'être bon , le Christ , comme les deux sources du bien et du mal dans le monde (2). Il se trouve donc évidemment ici un point de vue que l'on a, avec quelque raison , compaié it celui des Manichéens, quoique le premier cherche à réunir les principes opposés dans une unité suprême.
Cent ans après Arnobe, nous retrouvons le point de
:;».) I/istit. dw.y 11,8; VIT, 5.
vue dualiste dans Synésius , philosophe platonicien, disciple célèbre d'Hypathie, émule de Dion Chrysostôme, enfin homme distingué par une foule de qualités spirituelles et par un caractère excellent ; il se rallia au christianisme , mais ses opinions philosophiques l'empêchèrent delembrasser dépouillé de tout préjugé. Néanmoins il fut élu à révéché de Ptolémaïs , et de la métropole de Pentapolis dans la Cyrénaïque ; c'est un point qui ne peut être éclairci que dans l'histoire particulière de ce coin isolé du globe ; mais nous , nous constaterons que Synésius a reconnu publiquement ses déviations hors de la doctrine ecclésiastique. Son dualisme est incontestable comme tel. Le monde lui paraît être une harmonie, qui est composée d'éléments divers (i). Il a deux principes, l'un lumineux, l'autre ténébreux et aspirant à ravir à la loi divine son autorité (a). Que de fois il désigne la matière comme le second principe ! C'est à ce dualisme que se rattachent très exactement les trois points par lesquels il s'écarte, comme il le reconnaît, de la doctrine chrétienne (3). Il ne peut pas accorder que l'âme soit d'une origine postérieure au corps (4); car, pour Lactance, le matériel et l'immatériel sont de nature éternelle; il rejette la doctrine de la destruction du monde, parce que, selon lui , le monde est éternel, comme son double principe ; il repousse également la doctrine de la résurrection des corps, car l'espérance que l'âme sera un jour délivrée du corps, cette source du mal, lui semble plus facile à expliquer. De
{i) De Insomn.^ i34sq.; i42 éd. Petav., 1612.
(2) De Provid., I, 89 ; cf. de Insomn.^ \l\\.
(3) Ep.^ io5.
(4) Ce sont là des expressions platoniciennes , mais qui rendent partaitement la proposition que j'ai en vue.
ce point de vue que la vérité devait être enseignée en secret, que dans sa plénitude et sa nudité elle n était pas accessible à la multitude , quoiqu'on dût la lui indiquer (i); de ce point de vue seul, un néoplatonicien, qui considérait le christianisme comme un autre mythe (2), pouvait accepter honorablement et sans hypocrisie des fonctions dans l'Église. Il n'a point contribué au développement de la philosophie chrétienne; il se tint isolé, et il fournit une preuve éclatante quen son temps, au quatrième et au cinquième siècle, il existait çà et là un penchant à considérer l'idée chrétienne commie parente assez proche de la philosophie païenne telle qu'on la concevait alors.
Nous avons rapporté les précédentes représentations dualistes non seulement pour avoir le droit de les négliger, comme étrangères à notre histoire , dans la considération des temps où elles s'élevèrent, mais principalement pour faire remarquer combien le dualisme de la philosophie grecqiue avait peu influé sur le développement de la doctrine chrétienne. Parfois ce dualisme s'est infiltré parmi les chrétiens , mais toujours sous des formes partielles et extrêmement mitigées ; il n'a amené aucun progrès ; il n'a pas même pu réunir autour de lui une seule secte. Le dualisme gnostique et le dualisme manichéen, qui s'y rapporte, ont exercé une influence sans contredit beaucoup plus importante. On pourrait penser (juc le dualisme purement matérialiste , si l'on peut s'exprimer ainsi, tient de plus près au christianisme que le dualisme gnostique; car l'un pose une matière inactive, qui se prête à toute création, à côté de la force
(i) De Insomn, prœf.
('il Ep.^ 10.';. Ta p£v o'.y.r)». cptXo^ocptov, rà ^' e^w {/?u).ofjLu0wv .
170 LIVRE DEUXIÈxME.
active de Dieu , et porte ainsi une moindre atteinte à la toute-puissance de Dieu que lautre dualisme qui attribue au mal une activité spirituelle , et introduit cette force perturbatrice dans le royaume de Dieu. Cependant le dualisme purement matérialiste ne parvint presque jamais à pénétrer dans la philosophie chrétienne; Hermogène lui-même trouve un caractère animique à la matière telle qu'il la conçoit. Si Ion entre plus avant dans les principes vitaux de la doctrine chrétienne, on reconnaîtra certainement que le diable des Basiiidiens, des Maniche'ens , a beaucoup plus de ressemblance avec le diable des chrétiens que la matière aveugle, sans connaissance. Il est un être spirituel , il a une volonté ; il incline sans doute naturellement au mal , mais il est porté à attaquer le royaume de la lumière par son désir propre , par sa propre résolution ; le mal n'est donc en aucune manière un objet physique ; c'est un développement spirituel ; et par conséquent l'opposition entre le mal et le bien , quoique posée autrement que sous son véritable jour, n'est cependant point transportée sur un sol absolument étranger. Par là il devient clair que le duahsme gnostique animait beaucoup plus puissamment la doctrine ecclésiastique que le dualisme purement matériahste ; car celui-là laisse subsister dans toute son obscurité impénétrable , sans la diminuer par des tentatives d'éclaircissement , l'opposition mystérieuse entre le bien et le mal, ces principes que le christianisme admet comme il admet ses anges. Voilà pourquoi le manichéisme lui-même a pu , à des époques très différentes et sous différents noms , éclater dans TÉglise chrétienne et se présenter au moins comme un puissant moyen d'agitation, de mouvement. Mais il en fut bien autrement du dualisme purement matérialiste. Au fond , il ne satisfaisait point la doctrine de la toute-puissance
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d'un Dieu unique, et, comme il considérait le mal physique et le mal moral comme une pure action naturelle de la matière, il éliminait avec la négligence la plus superficielle les questions de la plus haute importance , dans la solution desquelles s'entretenait l'esprit philosophique du ciiristianisme.