CHAPITRE III
Gnostiques professant l'idéalisme.
Valentin et les Valentiniens en général.
Nous trouvons la tendance idéaliste du gnosticisme particulièrement dans Valentin et dans sa secte. Mais les doctrines du maître et des disciples ne sont pas toujours suffisamment distinctes les unes des autres , et ce qui est attribué expressément au fondateur de la secte ne nous permet point de porter un jugement avec certitude sur l'essence de sa pensée; nous sommes donc forcés de réunir en un tout aussi harmonique que possible les traditions relatives à Valentin et à son école, et d'étudier par conséquent le développement progressif qu'a pris cette doctrine gnostique chez les successeurs de Valentin ( i ) .
Valentin vécut dans le deuxième siècle; on rapporte l'époque de sa maturité et de son éclat à l'an 1 44 ; peu d'années auparavant, en 1 38 , il vint d'Egypte, sa patrie
( I ) La principale source est saint Irénée , qui fut en relation vers la fin du deuxième siècle avec les disciples de Valentin , surtout
vraisemblablement ( I ) , à Rome (2). Il ne compte donc point parmi les premiers fondateurs de la doctrine gnostique , sur lesquels nous avons des documents exacts ; on lui attribue une doctrine particulière et une école (3). Mais à quel degré a-t-il surpassé ses prédécesseurs , et auxquels de ces prédécesseurs est-il redevable des premiers germes de sa doctrine ? voilà des points sur lesquels nous n'avons aucune indication certaine. On nous dit simplement qu'il reçut à Alexandrie une éducation grecque (4) ; et par éducation grecque l'on entend ordinairement la connaissance de la doctrine platonicienne , dont nous pouvons effectivement remarquer des traces çà et là dans les opinions de Valentin ; mais c'est moins la doctrine platonicienne pure dont Valentin fait souvenir, que la fusion syncrétique du platonisme avec les représentations pytbagoriciennes et stoïciennes , telle qu'on l'aperçoit au temps de Valentin , et telle qu'on la pratiqua toujours davantage. Nous reconnaissons l'infiltration du pytbagorisme dans le système de Valentin , surtout à l'emploi fréquent de rapports de nombres et à certaines oppositions qui étaient aussi ordinaires aux Valentiniens qu'aux Pythagoriciens. Ces vestiges sont si frappants , qu'ils n'ont pu demeurer cachés même aux
avec Ptoîémée et Marc. C'est dans leurs écrits et leurs entretiens qu'il puisa particulièrement, S. Iren. adv. Hœr. prœf., 2 ; I, i3. Il distingue leurs opinions des doctrines de la secte en général. Les fragments que nous trouvons dans Clément d'Alexandrie, Origène, saint Epiphane et autres, sont naturellement de la plus haute importance.
(i) S. Epipb., iJ-^r., XXXI, 2.
(2) Euseb., Chron.
(3) S. Iren. c. Hœr,^ I, 11, i.
(4) S. Epiph., I. c.
plus anciens investigateurs (i). Mais on n'a pas examine la participation de Valentin aux idées stoïciennes avec toute l'attention que ce point méritait ; Tinfluence de ces idées éclate non seulement dans des vocables particuliers, mais encore dans le tour des pensées (2). Cependant , si nous examinons bien tout , idées et expressions, dans le système des Valentiniens, nous attribuerons une moindre action à la Grèce qu à FOrient sur ces Gnostiques. Les expressions que les Valentiniens emploient pour désigner la série des êtres divins ne sont point primitivement grecques ; on reconnaît leur origine orientale sous le mot grec qui les traduit ^3). Cette considération n'est cependant d'aucun poids, lorsqu'on sait que les sectes de ces temps et des temps postérieurs , cultivant les sciences secrètes et les arts mystérieux , se servaient volontiers de dénominations orientales , quoique les idées professées dans ce cycle ne fussent nullement étrangères à la philosophie grecque.
S'il faut en croire les Valentiniens eux-mêmes , Valentin recueillit les paroles de Théodas , disciple de l'apôtre saint Paul (4), ce qui prouve que, d'une part, les Valentiniens n'eurent point Tintention de se séparer de l'Église ni de la tradition ecclésiastique, et que, d'un autre côté, ils prétendaient donner leur système comme une doc-
(i) S. Iren., II, 14, 6.
(2) Le langage stoïcien se trahit , par exemple , dans les mots Sia.' Gecrtç, TTpoxoTrrj, xotraXryxj^tç, ôpjuiYî, ouata pour la matière, xaraaxEurj pour (ûuajç; quant au tour des pensées, je me souviens surtout du rôle que jouent le aTrc'pfia, le iraGoçet la destruction du monde par le feu chez les Valentiniens.
(3) S. Epiph., i. c. Même dans le système formé postérieurement où éclata une couleur grecque plus prononcée, nous trouvons l'expression orientale « achamoth )> qui y a passé.
(4) Clem. A.lex. Strom., VIT, 7G4, éd. Par., i64r.
il [[ LIVBE DEUXIÈME.
trine secrète , ésotérique , qui avait été répandue par les Apôtres. Le Sauveur, pensaient-ils , n'avait pas enseigné publiquement , exotériquement la vérité , parce que la foule ne l'eût pas comprise; il Faurait annoncée, par conséquent, à la multitude, à la généralité des hommes, sous forme de parabole (i). La supposition admise que Valentin s'était séparé de l'Église parce qu'il n'avait pas été élu à l'épiscopat selon ses espérances (2) , n'est pas vraisemblable ; car, sans contredit , son système domina profondément toutes ses pensées. Il répandit d'abord ses doctrines en Egypte , et c'est là que l'on trouve aussi plusieurs de ses disciples ; il propagea également ses opinions à Rome, jusqu'à ce qu'il fût arrivé enfin à Chypre, où il se plongea encore plus avant dans ses hérésies (3). Il divulguait sa pensée non seulement par son enseignement oral, mais encore par ses écrits; on cite de lui des lettres, des homélies, des traités, des psaumes (4) , et nous en possédons encore quelques fragments. C'est aussi la manière dont procédaient ses élèves, entre autres Ptolémée, Marc, Héracléon , Secundus, Épiphane. Il paraît qu'ils composèrent aussi un Évangile particulier qu'ils nommaient « L'Évangile de la vérité » (5).
La doctrine des Valentiniens est fondée sur les émanations , comme la doctrine de tous les Gnostiques ; et ils admettent également pour la même fin que ceux-ci ,
(i) Iren., 1,3, i.
(2) Tert. ad(\ Fal., 4.
(3) Epiph. Hœr.,XXXI,j.
(4) Clem. Al. Strom,, II, 376; 409; III, 4^0; IV, 609; VI, 64 1 ; Tert,, de Came Chr., 20 ; Pseudo-Orig., de Recta in Deum fide j IV, 84o, éd. de la Rue.
(5) S. Iren., III, 11,9.
en général, TciTianation de Dieu. L'existence du mal physique et du mal moral dans ce monde ne permettait point de supposer que le monde procédât, du moins immédiatement, du Dieu suprême, lequel est absolument bon (i). C'est notre éloignement de Dieu qui nous porte à penser que Dieu s'éloigne de nous. Valentin honore donc le Dieu suprême comme la Profondeur (,3tj06ç), comme le principe insondable des choses. Il règne avec le Silence; il habite des hauteurs invisibles et ineffables, une éternité absolue , le calme et le repos ; il est l'être primitif, la substance primitive, le père primitif (2), Toutes ces locutions reviennent évidemment à indiquer que les mots mêmes , au moyen desquels Valentin exprime sa pensée , doivent être entendus dans un sens plus élevé qu'ils ne le sont ordinairement. Dieu n'est pas la substance , il est plus que cela ; ce n'est que relativement au reste des choses , mais non en soi , qu'il peut être nommé la substance ; du moins , il n'est pas la substance et Forigine du monde sensible , mais il est antérieur au commencement et au principe de ce monde. Il est également plus élevé que Têtre , car les Valenti-
(i) Valent, ap, Clcm. Alex.^ II, 409. El? ^z Içtv âyaSoç, ou
nTaGf.rj7ta yj «itarou uîou «pavEpwç!;;. O fAovoç àyaGoç craTvîp. Ap.
Pseudo-Orig. , Bial. de r, in Deiim f. 1. c. (j \Cv^ yàp ( se. 3-soç ) àyaGôç xa? twv xpctTTovtov irojr/Tvjç, twv âè «auXtov aùrw Trpoceçjv cofit-j. — — Kott TToiç oùx «TOTTOV Tov 3"£ov TooTWv Xeysjv ^>3|u,!oupyov,
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(2) Iren., I, i , i. Ev ùopiroiq xcx\ axoiTOVo^dçoiç v-^w^aatréXtio^t alwva TcpoôvTa. Iliinc autein Proarchen et Propatora et Bylhon vo-