APOLOGIES, ET POLÉMIQUE CONTRE LE GNOSTICISME
Les Apologistes.
Nous allons, sous ce titre, considérer quelques uns seulement des écrits apologétiques du deuxième siècle, qui renferment des doctrines philosophiques. A ces écrits nous rattacherons les doctrines des hommes qui ont développé des pensées philosophiques spécialement dans la lutte contre le gnosticisme , afin de décrire au complet le cercle historique dans lequel ont grandi les premiers germes de la philosophie échauffés par un sentiment vraiment chrétien , et surtout aussi par une profonde antipathie contre les recherches de la philosophie païenne. D'après nos observations précédentes , nous avons peu de chose à attendre dans cette période. On fut conduit aux recherches philosophiques presque inévitablement. En repoussant les attaques et les persécutions des païens et des juifs , on avait à se justifier et à détruire les préjugés dont le passé était imbu. Il fallait bien s'établir sur le terrain même d'où partaient les agressions , c'est-à-dire le terrain de la réflexion rationnelle, celui de la philosophie; car il n'existait pas, du nioins pour les païens et les chrétiens , une autorité I' 17
communément reconnue. En cette situation, on vit savancer principalement ceux qui avaient cultivé la philosophie grecque avant leur adhésion au christianisme. Ils firent usage alors de leurs connaissances dans Fancienne philosophie, qu ils opposèrent aux Gnostiques avec beaucoup de modération , de prudence. Toutefois , il était naturel qu'ils ne sussent point déduire tojites les conséquences qui se trouvent en accord parfait avec Tespritdu christianisme. Ce qui les préservait des erreurs dangereuses, c'est que le pratique était pour eux l'affaire principale , et ils défendaient en conséquence la communauté de rÉglise et sa tradition. De la justification on passa bien lot à l'agression. Cette transition toute naturelle se remarque mouis dans les premiers apologistes que dans leurs successeurs : l'attaque , la polémique commence contre le Gnosticisme ; car plus la doctrine chrétienne se montrait corrompue par son mélange avec la philosophie ancienne, plus on se sentait irrésistiblement forcé de combattre les erreurs de cette dernière. Cette lutte porterait souvent à croire que l'on veut condamner toute philosophie , tandis qu'on a l'idée , au fond , de développer une philosophie d'une nouvelle espèce.
Il ne nous parait pas sans importance pour l'histoire de la philosophie de connaître le sentiment dans lequel elle fut cultivée. Ce sentiment est excellemment exprimé dans la plus ancienne, selon la vraisemblance, des Apologies qui nous ont été conservées , dans la Lettre à Diognète, que nous ne possédons encore que par fragments. L'auteur inconnu de cette lettre blâme l'adoration des dieux païens , parce que ces dieux ne sont que des images des hommes , parce qu'ils sont formés de matière périssable, et qu'ils sont sourds, aveugles, sans âme; enfin , que les honneurs qui leur sont rendus ne témoignent que de l'abjection de leurs serviteurs. Il désapprouve les
opinions dos philosophes , qui font leur dieu d'une créiituro telle que le feu et l'eau ; sans qu'on voie , d'ailleurs, pourquoi toute autre chose n'est pas dieu. Il condamne les superstitions des juifs , qui croient être agréables à leur dieu par des sacrifices et des cérémonies. Le Dieu des chrétiens, au contraire, qui a créé l'univers entier, et qui est le dispensateur de tout bien , est exempt de tout besoin ; il nous permet d'utiliser tout ce qui est utile, en tout temps; c'est un blasphème de soutenir qu'il ait défendu de faire le bien le jour du sabbat (i). Les chrétiens ne se séparent des autres hommes par aucun usage propre , ni par la langue, ni par les mœurs, ni par l'habitude, ni par une manière de vivre particulière. La patrie qui leur plaît, ils l'adoptent; mais toute patrie est pour eux pays étranger, et tout pays étranger est pour eux patrie. Ils ont un corps , mais ils ne vivent pas selon le corps; sur la terre, ils sont exilés; mais dans le ciel, ils ont leur patrie, leur royaume; ils obéissent aux lois existantes, mais, par leur vie, leur conduite, ils triomphent des lois. Ils aiment tous les hommes, et tous les hommes les persécutent ; on ne les connaît pas , et on les condamne ; ils sont conduits à la mort, et ils conquièrent la vie. Bref, ce qu'est l'âme dans le corps, les chrétiens le sont dans le monde. L'àme est disséminée à travers tous les membres du corps, les chrétiens le sont à travers tous les États du monde ; l'àme habite bien le corps , mais elle ne procède pas du corps: ainsi les chrétiens habitent le monde, sans être de ce monde; l'âme est invisiblement en garde dans le coi'ps visible : les chrétiens demeurent également dans
1') ^«94 sq(|. ; /j(.j9, apKs les œuvres de s. Justin-le-Martyr éd. Par., i6i5, dont je me sers pour tous les Apologistes,
le monde, mais leur piété reste inaperçue ; la chair hait Tâme, et la combat sans en avoir été offensée, uniquement parce qu elle enchaîne ses désirs : ainsi le monde hait les chrétiens sans en avoir été blessé, parce qu ils s'opposent à ses voluptés; Fâme, au contraire, aime la chair et les membres qui la haïssent : de même les chrétiens aiment leurs ennemis haineux; l'âme réside dans une habitation mortelle, et les chrétiens séjournent dans le contingent, le périssable, attendant une demeure impérissable dans le ciel. L'âme a démontré Dieu quand elle na point permis de l'outrager; car le Dieu invisible a placé et maintient la vérité et le verbe saint dans les cœurs , et ce n'est point au moyen d'un serviteur, d'un ange; il a envoyé l'artisan, le fabricateur de toutes choses lui-même, celui par qui tout a été créé et par qui tout est régi, de même qu'un roi bienveillant envoie son fils , non pour contraindre, car Dieu ne contraint pas, mais pour persuader, non même pour juger, mais par amour, rien que par amour. Sans doute il l'enverra aussi pour juge ; et qui supportera alors sa présence (i)? — Il ïi y ^ ^"G Dieu qui puisse se révéler lui-même; il s'est révélé par la foi, puisqu'il nous envoya le Sauveur qui doit conduire les injustes à la justification, et que les événements de l'histoire nous ont inspiré la foi en la bonté de Dieu, c'est-à-dire la croyance qu'il est notre père, celui qui nous nourrit, qui nous élève (2). Mais nous pouvons douter de la bonté de Dieu,
(i) 4g6 sqq.
(2) 499- AÙToç Sï kavrov IkzSsi'^zv ' zKiSzi^e Se Sià. nîçtwq , y) ^ovY] 5£ov iScïv o-uyxcj^copyjTat, ooo, LXî'y^aç ouv sv fxh tm npoodiv j^povco To àoûvarov tvjç rt\i.zxi^a.q yuuêcoç eiç to Tuj^crv ^wïjç, vûv èz tqv Ç(ùr^p(X <5^«'Çaç ^uvcxTov coot^zi-ij x«t toc à(5ûvocToc k^ âjuyorepwv cÇovXryÔyj
APOLOGIE. POLÉxMiQUE. 261
si nous remarquons qu'il a conservé en lui , comme un secret, sa grande et ineffable pensée, la décision qu'il a prise sur le salut du monde, et qu'il n'a communiquée qu'à son fils bien-aimé. Alors il peut nous sembler que Dieu n'a aucun souci de nous , qu'il nous a abandonnés ù nos désirs , et nous a laissés en proie à des mouvements désordonnés. Mais si nous réflécliissons plus profondément , nous trouvons que Dieu seul est bon, toujours le même, sans colère,. vrai, non seulement ami des hommes , mais encore plein de longanimité. Ce n'est pas sans but qu'il nous a abandonnés pendant longtemps à nous-mêmes : nous devions reconnaître bientôt notre impuissance pour le bien , et apprendre à estimer la bonté divine, qui offrit son fils en rançon, en expiation pour nous, le juste pour les injustes ; car rien ne pouvaitrendre manifeste l'impossibilité où nous étions de nous justifier que la justification du fils. Nous devions concevoir de l'amour pour lui et devenir les imitateurs de sa bonté. Qu'on ne s'étonne pas qu'un homme puisse devenir l'imitateur de Dieu ; il le peut par la volonté divine : la félicité , la vraie sublimité de Dieu ne consiste pas dans sa domination et son pouvoir sur les âmes hiibles et soumises , car personne ne pourrait encore rivaliser avec lui ; mais elle consiste dans la bienfaisance, dans le sentiment qui nous pousse à prendre sur nous le fardeau de notre prochain. Celui qui communique les dons de Dieu est le dieu de ceux qui les reçoivent. Celui qui vit de cette vie reconnaît ici-bas que Dieu gouverne dans le ciel , les secrets divins se révèlent à lui \ car une connaissance certaine ne saurait
Tctçeucjv ri[i.c(.^ t»ï j^pyjçoTyjTJ aùroû, aÙTOv riytia^oii rpo^s'a, Trarepa,
être sans une vie vraie, et la vie sans la connaissance. L'une et l'autre reposent sur la foi véritable. Puise dans ton cœur la connaissance, et la vie dans la parole véridique. Celui qui vit dans le sentiment de la bienfaisance triomphe de la crainte de la mort. Ne voyez-vous pas que plus on conduit les chrétiens à la mort, plus leur nombre augmente ? Cela ne semble pas être un effet de la volonté des hommes : on reconnaît la puissance de Dieu(i).
On voit que ce sentiment revient à une justification par Tharmonie parfaite des pensées. Il est remarquable qu'il aspire peu à établir la hiérarchie des autorités extérieures. L'auteur cite bien la doctrine des Apôtres , mais il ne s'en sert pas comme preuve. Il suit une direction toute pratique. L'exemple du Sauveur doit nous couvrir de honte, doit nous inspirer une vie irréprochable; alors nous connaîtrons les secrets de Dieu. L'exposition de ce sentiment est déjà empreinte d'une couleur philosophique, celle de la doctrine platonicienne.
Saint Justin, le Martyr.
Une suite de pensées analogues aux précédentes se retrouve dans saint Justin , né à Flavia-Néapolis, autrement Sichem en Palestine , l'an 89. Avant son acquiescement au christianisme , il avait cultivé la philosophie païenne, espérant y puiser la paix intérieure; mais les différents principes de la philosophie ne l'avaient point satisfont, précisément à cause du désaccord des opinions qu'il remarquait partout, et en raison de cette négligence
!i) 499 sqq*
APOLOGIK. POLÉMIQUE. 265
absolue touchant la connaissance du divin, ou encore à cause de cet affranchissement de conditions que personne ne saurait remplir. Il se tourna vers le christianisme avec d'autant plus de facilité qu'il était arrivé à le connaître particulièrement , et qu'il avait appris à comparer Tiniquité de la vie des juifs et des païens avec la conduite pieuse des partisans du Christ ; il s'était convaincu qu'une vie de justice et de piété est le seul moyen de participer au bonheur de la connaissance de Dieu. Ce qui produisit surtout une impression profonde sur lui , ce fut le mépris , bien plus , l'amour de la mort qu'il remarquait dans les martyrs chrétiens. Il conclut de ce fait que les chrétiens ne pouvaient vivre dans le vice, rechercher le plaisir(i). Mais lorsqu'il se fut converti au christianisme, il ne cessa pourtant point de tenir la philosophie pour une des sources de bonheur les plus abondantes , et il pensa avnir changé la philosophie ancienne, insuffisante, contre une autre, contre une meilleure. Une dépouilla donc point son manteau de philosophe (2); il donna peul-étre ainsi le premier exemple d'une conduite conforme à l'esprit de son temps. Il appliqua finstruction qu'il possédait à la justification de la religion chrétienne contre les païens, les juifs et les hérétiques, et composa dans ce but une suite nombreuse d'écrits, dont il ne nous a été conservé qu'une partie, c'està-dire des fragments de deux ouviages sous forme d'apologie, adressés à l'empereur Antonin-le-Pieux et à Marc- Aurèle (3), puis un troisième écrit qui est un dialogue avec lejuif Tryphon. Les autres écrits qui portentlenom
(1) Apocal.^ Ij 5o; Dialog. c. Tryph.^ 218 sq. ; 222; 347 ^^'î 35o.
(2) Dialog. c. Tryph.^ 217.
(3) L'opinion que la deuxième apologie est également adressée
de saint Justin sont vraisemblablement apocryphes(i). Dans sa seconde Apologie , il avait attaqué un philosophe païen, Crescens, Tennemi et le calomniateur des chrétiens (2), et cette justification a dû donner lieu au martyr que saint Justin souffrit à Rome l'an i65.
Saint Justin mérite toute notre attention, parce que, le premier des Pères de l'Église , autant que nous pouvons le constater, il considéra sous un jour favorable la philosophie païenne , et la fit servir au développement des doctrines du christianisme. Il tenait la philosophie pour le bien le plus considérable, le plus agréable à Dieu ; il pensait que seule elle nous élève vers lui , nous réconcihe avec lui, et nous rend véritablement saints. La plupart des hommes ne savaient point sans doute ce qu'est la véritable philosophie, qu'il ne fallait point en chercher Tobjet dans les dissensions des sectes philosophiques , qu elle est une science une et identique partout (3). Saint Justin incline donc plus vers la philosophie platonicienne que vers les autres systèmes; mais il reconnaît aussi les stoïciens pour des philosophes estimables, il approuve particulièrement leur doctrine morale (4), et il est surtout porté à chercher la vérité dans faccord des doctrines de tous les philosophes. Il adopta ainsi en philosophie une méthode éclectique, il se trouve donc un contraste frappant entre Tépoque chrétienne et Tépoque anti-chrétienne de sa vie; mais on ne pense point qu'il l'ait si
à Antonin— le-Pieux ne me paraît avoir pour elle aucune raison décisive. V. Néaiider, Histoire de T Église, I, 1 1 13 sq.
(i) Cfr. Arendt. Fragm, théol. (Théol. Quartalschr. ) Tubing. 1834, P« ^56 sqq. Néander, Histoire de C Eglise y 1 , 1 1 20 sq. , Mœhler, 256 sq., Patrologie , 1 , 222 sq.
(3) Dial. c. Tryph.y 218.
(4) Apol.,\,^^.
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constamment ménagé , qu'une conformité entre les deu^^ époques de son existence ne puisse se remarquer. Il est plutôt pénétré de Fidée qu un esprit divin , inspirant toute raison, unit tous les hommes ensemble, dès qu'ils se peuvent élever par la sagesse et la justice à une vie religieuse (i). Il nomme cet esprit divin, dans le langage chrétien, le Verbe de Dieu, qui était dans le Christ. Ceux qui participent à cet esprit , qui vivent selon cet esprit, doivent par conséquent être considérés comme chrétiens, lors même qu'ils seraient tenus pour athées. Au nombre de ces hommes pleins de piété sont particulièrement compris Socrate, Heraclite, le stoïcien Musouius et d'autres, qui ont droit à être placés au même rang que les patriarches, les prophètes et les hommes célèbres par leur vertu entre les Juifs (2). De ce Verbe de Dieu en nous , saint Justin déduit la véritable connaissance, les maximes sages et rehgieuses des philosophes et même des poètes païens ; c'était une opinion répandue parmi les juifs et les chrétiens , ainsi que parmi les païens , que ces maximes étaient émanées de juifs illustres par leur sainteté (3). Toutefois cette idée dominante est maintenue, que tout homme porte en lui une semence du Verbe divin pour arriver à la piété et à la vérité. Invoquant la langue des stoïciens , il nomme cette semence la semence de la raison (^<7Tzîpix(/. toù Xôyou , aKzpuartxôçXoyo;). Cependant tous ceux qui ont participé à la vérité avant le Cbrist ne possédaient cette semence qu'en
(i) B/al. c. Tryph.^ 222 sq.
(2] Apol.^ II, 83. TOV Xpjçbv-TrpWTOTOXOV TOU 3£0U c7'va{ t^i^OLy^-
6yj/jiev xa't irpocpr/vuTapev Aoyov ovra, où ttÔcv yc'voç àvôpcoTrwv ^trtoyc ' xa'. or fxzrà. Xo'you ptcôc-avreç y^piçtavol etct, xàv ciBtot èvoptaQvjaav, ovoT cv EXXyjat fxh Swxparrîç xat HpaxXecToç xtX. Jpol.^ 1, 4^? 4^5 jépol.j II , 'j6.
(3) Apol.y II , 8l sq.
partie, ce qui s'explique par les contradictions flans lesquelles ils sont tombés avec eux-mêmes. Ce qui leur fut emprunté n'est qu'une semence et une imitation du tout et de la force originelle qui est apparue dans le Christ ( i ). La préférence qu'il accorde à la doctrine chrétienne repose sur ce que cette doctrine est sans contradiction, et qu'elle renferme toute la vérité; il la préfère encore parce que , si Socrate trouvait créance chez les philosophes et les lettrés , le Christ inspirait de la foi aux artisans et aux ignorants mêmes, en sorte qu'ils méprisassent la gloire, et la terreur, et la mort : car le Christ est une puissance du Père inénarrable , et non l'esclave d'une parole humaine (2).
On peut remarquer que dans tout cet éloge de la philosophie saint Justin accorde plus de confiance aux arguments tirés de la foi et de la puissance qu'aux principes puisés dans la raison humaine. Il prétend fonder sa doctrine sur des preuves; mais il la place expressément en opposition avec Fart nu , pur et simple des principes rationnels. Ses démonstrations reposent sur la grâce de l'interprétation littérale des Écritures (3) , interprétation
(ij Apol.^ I, 48- O^a yàp xaXcoç ^v. t(fQîy^œ^TO %(x\ tZpov ot «pAoffo^r/(7avT£ç x(x\ voiJoQcrriaoyrtç^ xarà Xoyov (xépoç sùpiatoaç xat S'ewptaç tçi 7rovr>0£VTa abroTç. Etts'j oï où Travra roc tou Xoyov syvcoptcav, oç içt Xptçoq^ xat evavrta tauroTç TToXXaxtç eTttov. Ib. 5\. Exaçoç ydp T{ç cxTTO pepouç TOU CKepu.(XTt)iov 3"£{ou Xoyou xb cvyytvtq opwv xakMÇ
it^Qtyqaro. Oaa, oùv Trapà -Traac xaAwç zlprirai, rifxwv twv j^pjO"-
Tfavwv £ç{. Oi yocp avyypot(f£7q Travrcç ètà. rriç Evoujyjç èpn^urou
TOU Aoyou (TTzopaç àptu^pcoç &(îuvavTO ôpàv Ta ovTot. ÉTspov ya.p ïçi Gtttpixcx. Ttvoç xat ixifXYJixof. xaTa (îuvapKV ^oôcv xa't exepov aÙTo, ou xaT« j^apev TYjv «TT cxstvou rj peTouo-t'a xat ptt'prjatç yhirat. Jpol.^ II , 82. 09ev Trapà itoLoi ov:ip^a.ra àXvîGcta; (5oxer eîvat * ïkiy/^o-^xot.t ^z fxin àxptÇwç vo-KîcravTEç, orav evavTta auTot êauTorç Xiytùai-^'
(2) Apol.y I, 48 sq.
(3) Dial, c. Tryph., 280,
à laquelle il se livre selon la manière du juif Philon; et il attache une si (grande importance à la connaissance approfondie de rÉcriture, qu'il la considère comme la preuve d'une grâce efficace particulière et continue au sein de TÉ^lise chrétienne (i). C'est, suivant lui, un titre de gloire pour les chrétiens de n'avoir point imité les disciples des philosophes , qui suivaient aveuglément les leçons de leurs maîtres, et de n'avoir rien voulu admettre qui ne fût auparavant démontré ; d'avoir, eux seuls, fourni des preuves de leurs doctrines, et de n'avoir point répété les paroles du Christ et des Apôtres, parce qu'elles avaient été prononcées, mais seulement parce qu'elles étaient vraies (2). Or, si les arguments déduits des principes rationnels ne manquent point entièrement à saint Justin , ils ne sont cependant pas développés avec rigueur : tantôt il explique leur nature divine (3) ; tantôt il est d'avis c{ue les philosophes nous ayant abandonnés , nous devons avoir recours aux prophètes qui ne démontrent pas , mais qui sont audessus de toute démonstration (4). Il avoue que l'on agirait avec un plein droit en repoussant la prétention de démontrer du point de vue humain que Dieu s est fait homme : il s'appuie pour cette démonstration sur les prédictions des prophètes (5) ; on doit, suivant lui, avoir confiance en ces prophéties pour ce ([ui concerne l'avenir ; car, aussi bien elles se sont déjà confirmées en ce qui touche le passé(6). Telle est, en grande partie, la nature
(2) ^poL, II, 53j 66j 68.
(3) Ib. 66.
(4) Dial. c. Typh., ii[^
(5) Ib. 292.
(6) ^/>o/., II, 60; 87.
des preuves de saint Justin ; on avouera qu'elles sont empreintes à peine du caractère philosophique.
Toutefois , saint Justin n'abuse point complètement du mot en s appelant un philosophe; sa doctrine ne laisse pas de reposer sur un fond philosophique , quoique ses écrits ne présentent point de discussions développées, réguhères, et offrent plutôt les résultats de recherches antérieurement accomplies. Sur la plupart des points, il est complètement d'accord avec la doctrine qui se trouve primitivement dans Philon le Juif, mélangée des idées platoniciennes et stoïciennes. Saint Justin regarde comme un titre de gloire des chrétiens , ainsi que c'en fut un des anciens philosophes, de ne point assister au culte des divinités indigènes et matérielles. Il soutient particulièrement contre les Juifs que tous les hommes sont frères naturellement , et tiennent la vie d'un seul et même père, Dieu (i). Il appelle le Dieu unique qu'il adore, le vrai bien qui connaît tout, qui est immuable et toujours le même (2). Il n'y a aucun nom pour exprimer la vérité de son être. En le nommant Dieu, nous désignons simplement par là une représentation qui, inhérente à la nature humaine, se rapporte à un objet ineffable; c'est purement en considération de ses bienfaits et de ses œuvres que nous le nommons Père , Seigneur et Créateur (3). Saint Justin nomme Dieu Ci^éateur , mais il ne
(i) Dial, c. Tryph.^ 364. Kat t^jjiTv àTroXwXoo-tv o\ irarpaot xat ùXcxoe Btoi.
(2) Apol.,\\^ 58; 59; Dial. c. Trjph.fi^i ; 356.
(3j Apol.y \y 44' Ex TtOV CUTTOJtWV Xai TWV s'pywv TZÇ/OaÇiYiGttq. —
To 3"eoç irpocrayopeupa oôx ovofjia èçtv, aXkoc 7zpot.yixoi.ro:: (Juacçr/yr/rou
cjuKpUTOÇ TYÎ ^UCr££ TWV àvGpWTTWV SÔ^OL- ApoL, II, QA j DlCll. C.
Tryph,f 356 sq.
prétend cependant point que Dieu ait créé toutes choses de rien; il soutient uniquement qu'il a ordonné une matière informe (i).
C'est donc aussi cette même philosophie de Philon qui inspira saint Justin. Suivant lui, le Dieu suprême échappe à la connaissance et au langage des hommes; il lui paraît également peu convenable de placer Dieu en contact immédiat avec la matière, d'admettre que Dieu se soit révélé et ait formé le monde par son Verbe, par un nom qui ne peut être exprimé intelligiblement. C'est la force qui était en lui avant toute création , son fils, son serviteur, son ange, sa sagesse qui le proclama dans toutes les révélations antérieures au christianisme , et enfin nous a apporté sous la forme humaine la révélation pleine et entière; carie Dieu immuable ne pouvait lui-même se montrer sous une forme changeante (2). Toutefois , saint Justin se prémunit contre les doctrines gnostiques de l'émanation en sou* tenant que le Verbe ne procède de Dieu et n'est apparu au milieu des hommes que par la volonté divine (3). C'est favoriser, sans doute, les représentations sensibles que d'employer l'image du feu et de son rayonnement pour exprimer, faire comprendre que Dieu ne s'est point amoindri, et n'a point changé en communiquant son être au Fils (4) ; mais en même temps c'est énoncer la pensée fort juste c[ue la communication
[i]Jpol.j II, 58 ; "j'y.. On n'a aucune raison pour interpréter ce passage dans le sens que Dieu eût créé d'abord la matière. Le monothéisme de saint Justin est encore indéterminé, indécis sur ce point.
(2) Âpnl.^ I, 44; y/y?o/., II, 60; DiaL c. Tryph., 27939.^ 28-i ; 359 sq.
(3) ApoL.W , 96; DiaL c. Tryph., 358.
(4) DiaL c. Tryph., 284; 358.
de l'être raisonnable n'implique pas en soi une diminution de cet être qui se communique. Saint Justin n'en assi^^ne pas moins expressément au Fils de Dieu une place inférieure à celle du Père de toutes choses; et il place, par conséquent, en troisième ligne TEsprit prophétique et sacré, qu'il considère comme un ange envoyé du Christ, et qu'il fait s'avancer en tête de la cohorte céleste (i). C'est ainsi que la doctrine chrétienne de la Trinité lui suffît à peine pour en composer un paragraphe séparé, et ne lui suffit nullement pour mulîipher les forces de Dieu en un nombre indéfini.
Après sa doctrine de la formation de Tunivers , saint Justin devaitconséquemmentrejeter l'éternité du monde, et il la rejette en se servant des principes platoniciens, savoir, que tout corporel est composé; que tout composé est changeant , et que tout ce qui est changeant a nécessairement un commencement (2). Mais ces principes peuvent encore être étendus; car tout ce qui devient est transitoire, contingent. Ce qui ne devient pas, au contraire, c'est-à-dire le principe primitif de toutes choses , le Dieu suprême, ne peut pas être composé, mais est simplement un; il est pour cela semblable uniquement à lui-même et sans analogue. Si donc tout, excepté lui, est contingent, les âmes humaines elles-mêmes, quoique le monde entier ait été fait pour l'homme (3), ne peuvent être regardées comme immortelles. Elles ne sont point des parcelles de Dieu , mais des œuvres de sa puissance formatrice, et elles ne peuvent point participer à sa nature immuable. Elles ne sont pas la vie, car autrement elles
(i) Jpol., II, 56; 60.
(•2) Dial. c. Tryph,, 223.
(3) L. c. ; Apol.^ Jt 7 43*
emprunteraient la vie d'un autre et non d'elles-mêmes; elles participent donc simplement à la vie par la volonté de Dieu. Ainsi la doctrine platonicienne de la transmigration des âmes ne peut obtenir l'adhésion de saint Justin , parce que cette doctrine présuppose que dans le déplacement de la vie, le souvenir d'une vie antérieure se dissipe, et, par conséquent aussi, que la récompense et le châtiment ne peuvent consister dans le souvenir ( i ). Mais on comprend que saint Justin ne doutait point pour cela de l'immortalité de l'âme : seulement il voyait dans cette immortalité un présent de Dieu , qui était départi aux bons , aux hommes pieux comme une récompense , et aux méchants comme une punition. Les méchants la posséderaient comme une trouvaille bien venue , pour mourir, mais non pour continuer d'être ; saint Justin ne semble guère cependant leur refuser une existence perpétuelle, puisqu'il soutient que Dieu les punira tant qu'il leur conservera l'être , et voudra les punir (3). Douter de l'immortalité de l'âme ou plutôt de l'homme dont le corps doit également ressusciter, douter à ce sujet par la raison ([u'on n'a jamais vu aucun mort ressusciter, est, aux yeux de saint Justin, une folie qui ne considère pas combien de choses sont pour nous inexplicables. 8i nous ne l'avions vu clairement, nous ne pourrions croire non plus que d'un germe imperceptible
(i) Dial. c. Trypli.^ 'l'ii sq.
(2) Ib. '223 sq. Sans doute, il s'agit aussi du feu éternel que les injustes, les impies devaient avoir à endurer; ioutefois, ce n'est point en le redoutant que les chrétiens devaient éviter l'injustice mais en aimant le beau. Apol.^ ' 1 47 > H, 71. Dans les idées de saint Justin, les expressions d'àjwvtoî et d'aTrcpavroç atwv ne peuvent être prises dans le sens strict.
272 LtYRE TROISIÈME.
dût sortir un homme (gigantesque. Sans doute cet être créé est continssent , et le monde entier sera un jour consumé par le feu; mais quelle juste idée de la puissance de Dieu ont ceux qui pensent que tout doit retourner dans le chaos dont tout est sorti ! Dieu peut détruire, mais il peut aussi conserver et rétabhr (i).
On peut déjà reconnaître dans la doctrine de saint Justin une déviation de la philosophie ancienne; mais on s'aperçoit surtout qu'il a pris une route différente , lorsqu'on suit ses considérations sur le côté moral de la vie , auquel il accorde la plus haute importance dans son point de vue général des choses. Il trouva sa voie , lorsqu'il eut prononcé le mot de lutte entre la liberté et la nécessité des phénomènes. On corn* prend que la cause éternelle et primitive de toutes choses ne peut être en aucune manière soumise à la nécessité. L'incréé est exempt de toute contrainte (2). Mais, bien qu'il en soit autrement du créé, que le créé re!ève de la puissance de Dieu, qui, dans sa science infinie, a permis aux hommes de prévoir l'avenir, les hommes ne sont aucunement soumis à la nécessité et à la fortune dans leur action et leur passion : seulement, comme Dieu sait d'avance comment les hommes agiront, il leur a assigné leur sort dès le commencement. L'embrasement du monde aura lieu , non à cause du changement nécessaire de toutes choses, mais selon la décision de Dieu, qui veut récompenser les bons et punir les méchants. Le créé est capable des contraires , et peut admettre le vice ou la vertu ; mais l'homme est désigné avant les arbres et les animaux, et,
(1) Jpol.,11,6^,
(2) Dial. c. Trfph,^ 223,
semblable aux anges, il a le pouvoir de choisir entre le bien et le mal, car autrement on ne pourrait lui appliquer ni blâme ni punition juste , lui décerner ni éloge ni récompense méritée, ainsi que tous les philosophes euxmêmes, ne fût-ce que dans leurs doctrines morales, et tous les législateurs, doivent Tadmettre. Il dépend donc entièrement de Dieu que le bien soit départi aux bons et le mal aux méchants (i). Dieu a résolu de laisser accomplir même le mal , parce qu'il juge convenable que les anges et les hommes aient leur liberté selon Tordre déterminé des temps, aBn qu'ils observent leur faiblesse et sentent qu'ils doivent mettre leur espérance seulement en Dieu (2). C'est ainsi qu'après qu'il eut créé ceux qui n'étaient pas au commencement, après qu'il leur eut accordé la faculté de la raison, ils durent atteindre , en conséquence de leur propre choix du bien , la perpétuité de l'existence et la communion avec Dieu (3).
Mais aujourd'hui , pense saint Justin , existent les hommes trompés par le serpent , séduits et subjugués par les mauvais démons ; ils ont pour compagne la concupiscence qui habite en eux , qui pense au mal, qui est diverse naturellement (4). Cependant Dieu ne les a point pour cela abandonnés. Dans leur cœur habite toujours encore le verbe divin; les prophètes leur annopxent Dieu ; et, par une législation qui est différente selon les différents temps, le Dieu immuable leur prodigue les plus grands secours (5). Par là
(1) y^/>(5/., 1 , 4^sq. j ^/?o/., II, 80 sq.
(2) Dial, c. Trypii.y 829.
(3) Jpol.,U, 58.
(.5^ /)ir(i. r. Trrpli.y 'i\<) sq.
21k LIVRE TROISIÈME.
saint Justin enseigne donc, comme cela avait déjà été exprimé précédemment, qu'il n existe po^nt de parenté de Fàme avec Dieu, à la faveur de laquelle nous puissions participer à Vintuition de Dieu, car les animaux dépourvus de raison ont aussi une âme, et, déplus, comme irraisonnables, ils sont exempts de peccabilité , d mjustice ; notre corps est également incapable de participer à la bonté souveraine, parce qu'il mérite le môiiie blâme que le corps des animaux; enfin la vie vertueuse peut seule nous conduire à notre but (i). Besoin est donc absolument, lorsque nous avons pécbé, de repentir et de pénitence pour nous purifier, et d'amélioration pour devenir dignes de Dieu ; de cette vie morale dépend essentiellement la connaissance de Dieu , mais non réciproquement, la connaissance de Dieu ne nous conduit pas à notre salut (2). Afin que nous nous améliorions , Dieu retarde sa justice, non point en faveur des injustes, mais pour que le nombre des justes qui sont à sa connaissance soit complet (3). Quand les temps seront venus , si tous ceux que Dieu savait devoir persister, s'endurcir dans le mal, ne se sont point tournés vers sa justice, alors la fin du monde arrivera, et les justes se réuniront à Dieu, s'assembleront pour le voir, et demeureront près de lui fibres de toute passion (4).
Il faut avouer que ces pensées de saint Justin ne s'appuient que légèrement sur des principes philosophiques. Plus saint Justin loue la philosophie, moins il est philosophe. Cependant il se meut dans une sphère de conceptions philosophiques, et il considère ces conceptions
(i) Dial. c. Tryph.^ 221 sq.
(2) Ib. 370.
(3) Jpol., 1 , 46; ^/?o/., II, 71 ; 82.
(/j) Apol.y I, 4i- iv^ ocTToQcja cuyyvJioO <xt 2r£w. Jpol.^ H, 58,
C *^ APOLOGÏl^ POLÉMIQUE. 27$
comme essentiellement propres à devenir partie intégrante de la doctrine chrétienne, et à lui servir de soutien, de colonne; c'est en ce sens qu'il jouit continuellement d'une grande autorité dans l'Église, et quil exerça ime remarquable influence sur la philosophie chrétienne.
^' Athénagore.
Les écrits de l'apologiste Athénagore sont conçus dans le même esprit que ceux de saint Justin; mais ils renferment plus d'érudition philosophique, et témoignent d'une plus grande aspiration à rivaliser avec les païens dans rens( mbie rigoureux des conclusions. Athénagore est réputé d'Athènes , et doit avoir été attaché au paganisme ; on raconte qu'il lut l'Ecriture-Sainte avec l'injtention d'écrire contre la religion nouvelle, et que sa lecture l'amena précisément au christianisme. Son Aooiogie, adressée aux empereurs Marc-Aurèle et Commode, parut, à ce qu'il semble, entre 177 et 180 (i). Outre cette apologie , nous avons d'Athénagore un écrit sur la résurrection de la chair, qui porte une empreinte de j)hilo5ophie pure. Un écrivain postérieur, et oui ne mérite pas beaucoup de créance, rapporte qu'Athénagore fat le premier directeur de l'école catéchétique d'Alexandrie (2). Cette tradition peut se fonder sur le W sentiment de l'étroite parenté qui existe entre les apologistes et les savants alexandrins.
Kappelez-vous le point de vue de saint Justin , ces qu'il
(i) Cf. Tzschirnei-, La chute du paganisme ^ 2i4 sq. (2] V. sur ce point Guericke , fit? Schola , quœ Alexaridriœ jloruit f catrrhctica , I , i5 sq.
276 LIVRE TRoftlKME.
dit touchant le rapport de ia pliilosophie ancienne avec le christianisme. Les philosophes de lantiquité s'étaient consumés en efiV>rts pour trouver la vérité et Dieu dans une sympathie avec le souffle de la vie divine ; mais comme ils ne s'en reiiiettaieiit qu'à eux-mêmes , et qu'ils n'avaient voulu rien apprendre de Dieu , ils étaient tombés de contradictions en contradictions ; car le mensonge s'attache à toute vérité, non à cause de la nature des choses en soi , mais par le zèle de ceux qui aiment à entretenir l'opposition à la loi , et à semer le désordre. Les chrétiens, au contraire, se confient aux prophètes, ou plutôt à l'esprit de Dieu, qui, selon Texpression d'Athénagore (i), agite les lèvres des prophètes dans l'extase comme il enflerait un instrument, une flûte (2).
Toutefois, Athénagore prétend démontrer aux païens que la foi chrétienne est la véritable foi (3) , la foi à un Dieu créateur du monde entier. Procédant avec une méthode qui se rapproche de celle d'Aristote, quoiqu'elle en diffère profondément, il établit une distinction entre le primitif, ce qui impoite le plus naturellement dans ia connaissance, et le relatif, ce que nous désirons surtout pour connaître, La question la plus importante en soi et la première de toutes est la question de la vérité, qui est résolue le mieux par ceux qui acceptent la vérité spontanément et avec foi ; mais, dans notre position, pense xVthénagore, l'autre question est plus nécessaire à résoudre, puisqu'elle tend. à détruire l'erreur et à fournir des preuves à la vérité : car, de même que Ihabitaut de la campagne sèmerait vaine-
(i) Il se souvient des expressions de Plutarqiie. V. Histoire ancienne ^ de H. Ritler, IV, p. 414.
(2) Legatio pro Christ., 8; ^; de Resarr., ^o.
(3) Leg.y 8. Ivà é'j^yjTe xo«£ tov Xoyicfxhv v^jmwv t«ç irt'çsw;.
ment de bons grains dans la terre, s'il n'en arrachait auparavant les mauvaises herbes , les productions sauvages ; de même encore (jne le médecin ne porterait aucun secours, s'il administrait des substances nourrissantes avant d'avoir arrêté le cours du mal ; de même celui qui veut enseigner la vérité n'atteindrait point son but s'il n'avait détruit préalablement les superstitions et leurs principes vicieux, la fausse opinion, ie préjugé, l'ambi^'jUÏté des paroles. Le langage s'entend ici évidemment du langage philosophique, lequel doit servir d'avant-coureur à la question de la vérité (i). On le voit , il est supposé au fond de tout ceci que nous avons naturellement quelque parenté avec la vérité et Dieu (puisque la parole de Dieu, la révélation des choses divines, est contemporaine de ces choses et le primitif dont tout procède ) (2) ; mais cependant le mal s'est insinué en nous, et nous devons par conséquent nous en purifier par l'instruction philosophique.
En ce qui concerne sa preuve de la foi à un Dieu créateur de ce monde, nous trouvons qu'elle est exposée avec toute la lourdeiu- qui caractérise en général cet écrivain, et que par là sa déraonstiation est presque insondable (3). Nous voyons bien qu'il se propose, en argumentant, de se réserver la possibilité de poser en fait l'identité de Dieu et de sa création, sans doute afin de pouvoir rattacher à sa doctrine la conviction toute
(i) De Rcsurr., /jo sq. ; 5(t sq.
<:>.) Ib. 5i. Tv^' x6.^u <ÎÈ (se. TrpwToçareî'ô'rcept T^r ocXryQsia? Xoyoç)
(3) Jpo/., 8 sq. T>e texte parait égaloinent avoir élé corrompu. AXX oTt àye'vyjTot Te /as yevr<TOJ "e présenle j^uère de justesse; rejeter ts y.(X'. ytrfiZ'j'. uic pîir;nl le résultai d'une conjecture trop lé-
chrétienne OÙ il est que Fhomme peut voir Dieu et contempler en soi toute sa magnificence^ Mais sa thèse que l'égalité ne peut nullement être posée dans l'incréé, par conséquent être appliquée aux dieux, s'il y en a plusieurs, se fonde sur ce prmcipe que les dieux ne sauraient être formés par personne ni d'après aucun type ( i).Les autres points de son argumentation sont traités avec autant d'insuffisance : Dieu, en tant qu'incréé et indépendant de toute passion , doit être indivisible ; il n'y a ni espace ni rien où ne soient les dieux , à l'exception du créateur de ce monde, parce qu'il n'y a en général que ce monde unique qui renferme tout et soit embrassé par la Providence divine. Si nous avions à considérer cette seule preuve, nous ne pourrions rien dire d'Athénagore, si ce n'est que , muni de quelques connaissances de la philosophie ancienne , il entreprit trop hâtivement d'appliquer ces connaissances au christianisme nouvellement reçu.
Pour porter ce jugement, il paraîtra cependant nécessaire de citer encore d'autres propositions de sa doctrine. Il applique, sans restriction préalable, la doctrine des émanations à la doctrine de la Trinité (2), et il rattache à la doctrine des anges l'opinion que Dieu exerce une providence simplement générale, et que les anges, au contraire, veillent sur les individus (3). Quanta son point de vue sur les prophéties, nous avons déjà vu qu'il ne
(i) L. c. Ta (Àv yàp ytroioi ofxoioc -roTç ■Ko.^oLOtlyp.aat ' xa- oz o.yi~. vnrcf. àv6|jtota, oure octto Ttvoç outc Ttpoç rtva yzvôfxeva.. Proposition déduite de la doctrine platonicienne : il n'y a que les choses finies qui peuvent être identiques dans leur essence, parce que, foril3Léfs d'après un modèle, elles ont une même nature. ; v
(2) Ib. 10. , '
(3) Ib. 27.
S écarte pas essentiellement des représentations païennes. Il comprend la création à peu près comme saint Justin, puisqu'il oppose la matière en tant que créée, finie, sensible, qui n'est pas, au Dieu incréé, infini, qui est, et qui est connaissable seulement par Tesprit ; toutefois , il ne dit pas nettement que les premiers éléments des choses ont été formés de la matière (i). Il affirme, dans des expressions éticore plus déterminées que saint Justin, que lé principe du mal se trouve dans la matière ; il reproche à Tesprit sa dépendance de la matière, quoiqu'il ne prétende point par là dépouiller de la liberté les an(]es ni les hommes (2). En voyant ce mélange assez inconsidéré des anciennes doctrines philosophiques et des doctrines du christianisme, on peut bien conjecturer qu'Athénagore fera peu pour réfuter philosophiquement les erreurs du paganisme, qu'il se croit cependant obligé de détruire; on sera sin^toùt convaincu de la modicité de la tâche qu'il accomplit, si l'on remarque qu'il a peu de considération pour les procédés logiques du stoïcisme, bien qu'il estime d'un prix infini la doctrine morale des
(i) Ib. 5; ili ; de Resurr.j 43. Tous ces points ne sont qu'indiqués dans Alhénagoie et présentés souvent avec de flagrantes contradictions. Ainsi il nomme Dieu àxaTa/.yjTTTov xat cx^cocvîtov, vw /novcu xa{ Xoyw xaraXapÇavopvov. J^^-'g-i 10. A la page i4 du uiéaie écrit , il parait considérer Dieu d'une manière toute différente. Dieu n'a plus que formé le monde au moyen de la matière; mais Athénagore appelle aussi la matière yevrjTov, expression qu'il paraît prendre plus sérieusement qu'il ne l'avait fait précédemment. Cf., 19 , où il s'explique de nouveau : L'artisan , dit-il , a beâoiiT de la matière; et, dans d'autres passages, il appelle Dieu exempt de tout besoin; 43, où il attribue à quelques auteurs la doctrine de 1 origine île la matière, sans s'en distinguer lui-même.
(2) Leg, 27. Tw Toû 3coy àyaÔai ivavrtov gçt to uept rviv vAr}^
£';(0v Tz-Jtufj.oi.
'i80 LIVKE TROISIEME. ■"'
chrétiens, non seulement à cause de ses applications pratiques, mais aussi de sa puissance théorétique, puisquelle permet même aux ignorants , aux artisans et aux femmes âgées de prouver par leurs actes leur foi à Dieu (i).
Nous acquerrons cependant une idée plus favorable du zèle et de Thabileté d'Athénagore dans les recherches scientifiques, en examinant son ouvrage sur la résurrection des morts. En traitant ce sujet, un philosophe chré- - tien avait la meiileiue occasion de justifier une doctrine qui s'écartait de toutes les idées païennes, et Athénagore s'en est emparé sérieusement, bien que nous ne prétendions pas dire par là qu'il ait présenté toutes ses preuves dans un ordre régulier, certain.
Dans sa réfutation des doutes sur la Résurrection , il part de ce principe négatif, que ces doutesne sauraientétre fondés sur ce qu'il serait impossibleà Dieu ou contraire à sa volonté de ressusciter les morts. Premièrement, si cela lui était impossible, cette impossibilité ne pourrait être déduite que du manque d'intelligence ou de puissance en Dieu. Mais son intelligence s'étend sur toutes chcses, même sur favenir, même sur ce qui est décomposé , dissous; et sa puissance, qui a tiré les corps des hommes du néant, doit être également suffisante pour les appeler de nouveau à la vie (2). Athénagore ne reste pas, toutefois, dans ces généralités; il aborde aussi les difficultés particulières. Une de ces difficultés résulte de ce que , dans la nutrition, les parties matérielles qui appartiennent à un corps humain passent immédiatement ou médiatement dans un autre corps , en sorte qu'il serait
(i) Ib. I I sq.
{')] Da Rc'siirr., 4"-^ sq.
APOLOGIE. J'OLÉMK^UE. 281
i impossible de rendre ses é'éments à chaque corps ressuscité. Contre cet argument, Atliénagore fait valoir que plusieurs des substances qui sont employées à la nutrition ne passent qu'un temps ou plus court ou plus long dans le corps, et ne sont pas véritablement digérées ou assimilées au corps. La nutrition s'opère selon des lois déterminées, en vertu desquelles le même est simplement allié au même, et sert à la croissance de l'individu,, tandis que l'autre, le différent, est rejeté par les voies, naturelles saines ou malades ; ces lois sont de telle nature que jamais le répugnant ne pourrait être employé comme aliment, que la chair Inmiaine ne se mélangerait pas avec notre corps , parce que rien n'est ^'' aussi repoussant pour lui qu'une pareille nourriture. C'est ainsi que la sagesse divine en a décidé. Atliénagore ne fait pas un usage malhabile, pour arriver à ses fins , %
de la doctrine aristotélicienne sur le superflu dans le corps animal , superflu qui ne fait que s'y appliquer pendant longtemps , mais n'appartient pas à sa véritable nature; et l'on voit quelle idée il se forme ainsi du corps qui doit ressusciter ; comment il est porté à purifier le corps sensible, tel qu'il nous apparaît, de toutes les superFétations accidentelles (i).
Quant au second point de sa réfutation, savoir, qu'il ne peut être contraire à la volonté de Dieu de ressusciter les corps, il divise tout ce qui est opposé à la volonté divine-en deux parties : ce doit toujours être ou ce qui n'est pas juste ou ce qui n'est pas digne de Dieu. Biais la réparation des corps humains n est pas injuste pour l'homme réparé, renouvelé, ni pour le reste de la création. Pas injuste pour les choses du monde supra-
(i) //>./; lise,.
sensible, car elles n'en souffrent en rien; pas injuste pour les choses du monde sensible, car elles n'existeront plus alors, et dussent-elles exister encore , elles n'élèveraient aucune prétention à la justice, ne pouvant être appréciées avec la même mesure que l'homme, ne pouvant lui être comparées. Encore moins injuste pour l'homme régénéré; car si l'homme, par le fait de sa résurrection , reçoit, au lieu d'un corps périssable, un corps immortel, ce n'est pas une injustice pour son âme, envers laquelle il n'était commis rien d'injuste en la plaçant dans un corps passager, ni pour son corps , auquel rien d'injuste n'arrivait lorsque, passager^ transitoire , il fut uni à une âme impérissable (i). En ce qui regarde l'objection que la résurrection des corps n'est pas digne de Dieu, cette objection se résout de la même manière ; car s'il n'est pas indigne de Dieu de faire un corps mortel et soumis au pâtir, il est encore bien moins indigne de lui d en faire un immortel et exempt de passion (2), En outre, Athénagore ajoute qu'il n'existe pas de véritable différence entre la volonté et la puissance de Dieu; car ce quHl veut, il le peut; et ce qu'il peut, il le veut (3).
Nous avons exposé le plan entier de cette réfutation pour montrer qu'Alhénagore ne laisse pas de déployer un certain art dans ses preuves , ramenant tout à des divisions par contraires. Dans l'exposition ultérieure de ses preuves positives , nous croyons devoir être plus bref; elles sont développées, d'ailleurs, avec le même procédé.
Ces dernières preuves sont tirées en partie de la créa-
(i) ib. 49 sq-
APOLOGIE. POLÉMIOUE. 283
tion de l'homme et de sa nature, en partie de la néces- , site de la justice. Dieu, en tant qu'être sage et raisonnable, ne pouvait rien produire sans but; il faut donc simplement se demander si c'est pour tel but ou pour tel autre que Dieu a fait l'homme. Sur cette question , Athënagore ne se prononce pas absolument, directement; car, d'un côté, il est plein de la pensée que Dieu est exempt de tout besoin, et qu'il ne peut en conséquence poursuivre une fin pour elle-même ; et, d'un autre côté, il remarque (jue Dieu , selon un principe fondamental et universel, a tout créé en vertu de sa nature, de sa bonté , de sa sagesse , mais selon le principe qui s'approprie aux choses finies , à cause de l'amélioration de toutes choses (i). C'est sous ce dernier point de vue qu'il procède à ses preuves. Si donc l'homme existe pour une fin qui doit être cherchée au sein des choses finies , cette fin est dans l'homme ou dans quelque autre être. Si nous admettons qu'elle se trouve dans un être .différent de l'homme, nous devons chercher la fin de l'homme ou dans les natures immortelles de ce monde , ou dans les créations dépourvues de raison; cependant les natures immortelles n'ont pas besoin de l'homme, et les êtres irraisonnables ne sont faits que pour être dominés, régis par les êtres raisonnables ; car le raisonnable ne peut être soumis à la créature sans raison (2). Mais si la fin de l'homme est en lui-même , nous ne pouvons pas lui attribuer une vie passagère ; car les moyens seuls défaillent aussitôt qu'ils ont atteint leur but; mais ce qiii existe pour soi-même ne peut trouver sa fin que dans son existence, et, par conséquent, est de nature éternelle. Nous devons donc soutenir que
(i) Ib. ^isi{,-f cLLcg.j 26.
(•i) De Resurr.y bi.
■éfii
riiomme, image de Dieu, participant à la raison, est destiné à connaître éterneilement Dieu et sa sagesse, à suivre éternellement la loi divine (i). L'immortalité de l'âme est donc certaine ; mais de l'immortalité découle nécessairement aussi la résurrection de la chair; car si l'âme doit vivre éternellement selon la nature, elle doit vivre aussi éternellement dans le corps, puisque sa nature, sa destination est de diriger les appétits, de juger et de mesurer selon le caractère et la mesure convenable les impressions qu'elle reçoit du dehors (2). Ce n'est pas Tâme qui doit vivre éternellement, c'est l'être appelé l'homme, harmonie et sympathie du corps et de l'âme; c'est par conséquent aussi îe corps qui est mû selon ses lois, lesquelles lui impriment des changements déterminés, qui traverse différents âges et atteint finalement la résurrection : car la résurrection n'est que le dernier changement du corps, un changement en mieux, un progrès (3). Tout ne subsiste donc pas toujours le même; l'immortel reste dans le même état en tant qu'immortel, mais le mortel passe par une formation successive qui doit aboutir à l'immortalité. La vie de Fhoiîune est naturellement inégale. Le sommeil interrompt, suspend la conscience que Thouime a de soi dans la veille. La mort peut également causer une interruption dans la vie, sans que pour cela la foi à la résurrection doive s'éteindre. Qui s'attendrait à ce que les membres du corps se développait du sein de la femme? Or, pourtant nous sommes témoins du fait. Nous ne pouvons donc douter
(.) Ib. 53; 54.
(2) Ib. 53. Ilecpujce Se rouç zox) ccaparo; ÏTriçoLTtl'v oppaê'.; xcxi to -rrpoiTTceTrTOv «et xolç Trpocrr/xouc/t xpjvstv xac ^xtTptïv itpiXYipiotq xoti pc-
rpotç.
(3) L. c. ; Ib. 56 sq.
APOLOGIE. POLÉMÎQUK. '285
qu'une nouvelle vie ne puisse germer clans la mort; caria cause primitive en vertu de laquelle nous grandissons , nous croissons avec notre nature , a la propriété de nous régénérer de nouveau (i). On le voit, Athénagore s'efforce de s'expliquer la résurrection comme une procession physique, puisqu'il considère même dans la vie organique la force toute puissante de Dieu. Cette considération et le sentiment profond de l'unité du corps et de l'àme en une personne, forment le noyau de sa démonstration.
En ce qui concerne ultérieurement la preuve tirée de la nécessité de la justice, Athénagore blâme ceux qui n'ont attribué de l'importance qu'à cette preuve, car tous les hommes doivent ressusciter , mais tous ne doivent pas être jugés ; par exemple, les enfants morts dans le premier âge échappent à la justice, puisqu'ils n'ont à attendre ni récompense ni châtiment de leurs œuvres. Le principe fondamental de la résurrection ne saurait donc être la justice à rendre , mais la volonté du Créateur et la nature de la création (2). C'est à ce second et véritable principe que se rapporte la preuve qui est tirée de la justice; car celui qui serait convaincu que Dieu a tout créé, devrait aussi se fier à la Providence qui s'étend sur toutes choses, sur le manifeste comme sur le mystérieux, et qui doit procurer à chaque être ce que sa nature réclame. Or, Thomme soumis à des besoins désire la nourriture en tant que mortel, la justice en tant que raisonnable; il requiert la justice à cause de la légalité qu'il doit observer dans les deux conditions
(i) Ib. 57 sq.
(2) Ib. 55 sq.
286 LIVRE TIIOÏSIÈME.
de soumission à des besoins et de mortalité. Mais comme ces deux conditions se rapportent à Têtre vivant tout entier, par conséquent à la liaison de J'âme et du corps , la justice doit concerner tout Tétre , par conséquent Tâme et le corps ; et comme la justice y ne s'applique pas à la vie présente, Funion entre Tâme 4^ et le corps doit être rétablie dans la vie future (i). Athénagore met aussi cette preuve en lumière d'une autre façon. Il fait observer que s'il ny avait point de punition et de récompense dans Tavenir, Thoiiîme n'aurait aucun avantage sur les animaux, et viviràit, comme la brute, occupé seulement du présent et de ses jouissances; mais il ajoute que nulle punition suflî- , santé de toutes nos fautes, dont chacune mériterait la mort, ne saurait être soufferte dans cette vie. Néanmoins, sa preuve principale s'appuie toujours sur ce que ni Tâme eii soi ni le corps en soi ne pèche ni ne fait le bien, mais tout l'homme composé de deux éléments ; et puisqu'il désire la justice , que les deux parties unies dans l'homme reçoivent donc châtiment ou rémunération (2). ici est même invoquée la doctrine d'Aristote professant que l'âme sans le corps n'aurait aucun souvenir de ses actions (3). Api-ès l'exposition de ces principes, Athénagore jette encore un regard sur la fin particulière de Thomme. Le souverain bien ne peut consister dans l'affranchissement de toute peine, lequel conviendrait aussi aux choses absolument insensibles; ni dans la plénitude des joies, car alors la brute nous serait supérieure , puisque nous méconnaî-
(i) Ib. 60 sq.
(2) Ib. 61 sq.
(3) Ib.6i.
trions la vertu; il ne faut pas non plus chercher le sou- Aciainbicn dans la félicité de lame en soi, isolée, car il faut le regarder comme la fin de l'homme entier, complet, de l'homme qui a déjà vécu une vie; et c'est pourquoi il est nécessaire que riioraine soit rétabli dans son unité par la résurrection des morts. L'homme doit donc avojr j)art à l'éternité de ceux auxquels est unie particulièrement la raison naturelle («-uffao? Xoyoç), et qui trouvent leur gloire dans la conpaissance de l'Être et de ses décisions (i).
Athénagore paraît n'avoir exercé aucune influence significative sur le développement de la doctrine ecclé^ siastique, car il est rarement cité, et seulement par des ^^crivains postérieurs; mais il représente néanmoins 'pour nous plus complètement qu'aucun autre auteur une tendance spirituelle qui se présenta souvent à son époque dans l'Église grecque. L'aspiration à heurter la philosophie païenne contre le christianisme , et à faire servir l'une à consolider l'autre, était naturelle aux chrétiens qui avaient d'abord été élevés dans la philosophie païenne, et s'y étaient établis du moins si profondément qu'ils pouvaient apprécier la force convaincante de ses principes. H faut remarquer ici que le commerce d'Athénagore avec la philosophie grecque le porta aussi natvu'ellement à donner au côté physique de la vie une plus grande attention qu'aucun Père de l'Église ne le fit généralement. Aux yeux d'Athénagore, l'esprit n'est qu'un côté de notre vie qui ne saurait être sans le côté coi-porel. Ce point de vue , qui perce à travers toutes ses preuves, ne peut pas toutefois le faire incliner, comme les platoniciens, vers la transmigration des
(t) ()6 sq.
âmes, car, en [général, le chrisiianisme a repoussé cette ^ hypothèse. Elle était vivement combattue par la diffé- iH rence essentielle qui existe entre l'homme et les ani- ^ maux destitués de raison , et par la convention faite que, même sous le rapport physique, Fhomme est un être persistant, durable, et doit attendre, identiquement le méme^, récompense ou châtiment. Athénagore mérite aussi notre attention en ce qu'il a puisé son éducation , plus purement que tous les autres Pères de l'Eglise du premier siècle , dans la philosophie de Platon , dont ses écrits portent l'empreinte presque partout, et nous montre très clairement l'influence de cette philosophie sur la doctrine chrétienne.